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Rémy PORQUIER

Le chausseur

La totalité de rêve, au petit matin du 20 novembre, m’est revenue dès mon réveil, ou devrais-je dire mon rêveil.

Un homme entre dans un magasin de chaussures.
— Bonjour, Monsieur.
— Bonjour, je viens pour des chaussures.
— Oui, Monsieur.
— Je ne sais pas très bien ce que…
— Excusez-moi, Monsieur, nous allons voir votre pointure, mais je crois déjà pouvoir vous conseiller sur le type et la largeur de chaussures.
— Ah ?
— Oui, si vous me permettez, vous avez là aux pieds des chaussures qui, selon moi, oppriment vos orteils extérieurs,
— Euh, en effet,
— Que vous portez fréquemment depuis deux, ou plutôt trois ans, et qui vous font souffrir ou sûrement vous gênent
— Oui, et…
— Et qui, dans un avenir assez proche, vont vous occasionner des désagréments podologiques sévères. Avec risque de nécrose des orteils et de développement progressif et rapide sur l’ensemble des membres inférieurs. Mais voyons ensemble.
(Les chaussures sont ôtées. On examine et essaie plusieurs modèles, bien plus larges que les chaussures d’avant)
— Ah, j’ai aussi celles-ci, toutes nouvelles. Elles vous vont bien, n’est-ce pas ? Pour le même prix, elles ont une particularité, elles sont ignifugées.
— Ignifugées ?
— Oui, c’est-à-dire résistantes au feu. On peut marcher sur du feu, sur de la braise, ou de la lave en fusion, sans aucun dommage. On ne sait jamais ce qui peut arriver…
Les chaussures sont achetées. Et quelques jours plus tard, l’acheteur, parti visiter un volcan en sommeil, voit déborder des jets de lave rouge, qui le rattrapent, et sur lesquels, sol en fusion, il court sans ressentir la moindre brûlure, jusqu’à la rivière en contrebas.
Un certain temps plus tard, l’homme revient dans le même magasin de chaussures, où il retrouve le même vendeur, qui ne semble pas le reconnaître.
Cette fois, il se voit proposer une belle paire de chaussures, assez proche des précédentes, mais dotées, selon le vendeur, d’une toute nouveauté. Il s’agit de chaussures flottantes, servant à marcher sur le sol, mais permettant aussi de marcher voire de courir sur l’eau. Le client achète. Et quelques jours plus tard, lors d’un voyage en bateau, le navire fait naufrage, l’homme saute à l’eau, se redresse, se retrouve debout sur l’eau et gagne à la marche le rivage après quelques heures.
Un autre certain temps plus tard, le même homme revient dans le même magasin, retrouve le même vendeur, qui l’accueille sans apparemment le remettre, et lui vante un article qu’il vient de recevoir. Des chaussures à semelles volantes. Les talons en sont mobiles, il suffit d’une pression pour libérer deux petits parachutes, en fibre extrafine, qui permettent de descendre du ciel au sol sans encombre. Il faut cependant, précise le vendeur, se tenir fortement par les mains, lors de la descente, aux suspentes des parachutes, pour atterrir les pieds en bas et non la tête en bas. « Je vous précise cela pour le cas où », ajoute-t-il.
Quelque temps plus tard, l’homme chaussé, lors d’un voyage en avion, est réveillé par la voix du capitaine annonçant que l’appareil, en panne de moteur, va s’écraser en mer ou sur la côte. Le voyageur parvient à casser un hublot et à sauter hors de l’avion. Pour parvenir, parachutes ouverts, après un temps assez long, sur la terre ferme, indemne, dans une prairie cernée d’arbres immenses.
Quelque temps encore et revoici notre acheteur devant le magasin. Quand il veut entrer, la porte ne s’ouvre pas. A travers la vitre, il voit le vendeur, le même, assis sur une chaise, les mains sur les genoux, penché vers le sol. L’acheteur prochain toque à la vitre. Le vendeur se lève très lentement et vient ouvrir la porte qui était verrouillée.
— Monsieur ?
— Bonjour, je viens, je reviens pour des chaussures.
Le vendeur incline la tête :
— Je comprends, Monsieur, mais ce ne sera pas possible.
— Parce que vous êtes fermé ?
— Oui, en quelque sorte. Mais entrez.
Il ne sourit pas, son visage est impassible, comme un masque.
— Mais je suis déjà venu, trois fois déjà et vous…
— Je sais, Monsieur, je m’en souviens très bien.
— Et même vous m’avez, à trois reprises,…
— Oui, Monsieur. Voyez-vous, vous l’avez constaté par vous-même, je suis à ma manière un prévoyeur de catastrophes. Ce qu’on appelle dans une certaine langue « ashbandlii ». Vous avez connu le feu, l’eau et l’air, n’est-ce pas ? Eh bien, je sais, moi, depuis ce matin, que la terre va connaître dans les trois à cinq jours qui viennent une catastrophe gigantesque, sismique et nucléaire. Et croyez-moi bien, Monsieur, après cela, ni vous ni moi, ni personne sur cette planète n’aura plus jamais besoin de chaussures.

Per citare questo articolo:

Rémy PORQUIER, Le chausseur, Repères DoRiF n. 18 - Phraséodidactique : de la conscience à la compétence, DoRiF Università, Roma juillet 2019, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=432

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