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Micaela ROSSI

Progrès scientifiques et imaginaires linguistiques : l'impact des dénominations métaphoriques

Micaela Rossi
Università di Genova
Micaela.rossi@unige.it

Résumé

Notre contribution se propose d'approfondir la réflexion sur l'impact des grandes métaphores scientifiques dans l'imaginaire linguistique collectif ; nous analyserons les facteurs qui influencent le choix des dénominations, ainsi que l'importance des facteurs linguistiques et culturels dans l'élaboration et dans la diffusion de ces métaphores fondatrices. Nous prendrons également en compte les phénomènes de migration des métaphores d'une langue/culture à d'autres, afin de vérifier l'interaction entre progrès scientifiques et diversité linguistique et culturelle.

Abstract

Our contribution aims at deepening the reflection on the impact of major scientific metaphors in linguistic and cultural imagery; we will analyse the main factors that influence the choice of metaphorical terms, as well as the importance of linguistic and cultural factors in the development and in the dissemination of paradigmatic metaphors. We will also take into account textual and discourse dynamics of metaphor migration of the metaphors from a language/culture to another, in order to investigate the interaction between scientific progress and linguistic and cultural diversity.

Riassunto

Il presente contributo di propone di approfondire la riflessione sull’impatto delle grandi metafore scientifiche nell’immaginario linguistico collettivo; analizzeremo i fattori che influenzano la scelta delle denominazioni, così come l’importanza dei fattori linguistici e culturali nell’elaborazione di queste metafore fondatrici. Saranno presi altresì in analisi i fenomeni di migrazione delle metafore paradigmatiche da una lingua-cultura ad altre lingue-culture, per approfondire lo studio dell’interazione tra progresso scientifico e diversità linguistica e culturale.

1. Métaphores et langages scientifiques : de l’invention à la dénomination

Outil incontournable de la recherche scientifique, la métaphore n’a été que récemment légitimée par les chercheurs dans sa fonction heuristique : les années 1960 et 1970 marquent à ce propos un tournant fondamental, qui se manifeste dans les ouvrages fondateurs de Mary Hesse, Richard Boyd, Thomas S. Kuhn, Hans Blumemberg1, entre autres. On doit à cette génération de philosophes et d’épistémologues la redécouverte de la fonction heuristique de la métaphore dans les sciences, la mise en question définitive de la vision réductrice de la métaphore comme simple ornement textuel, voire même comme forme de raisonnement scientifique biaisée par l’imagination trompeuse, et la pleine reconnaissance de la figure métaphorique comme outil conceptuel d’importance capitale pour la modélisation et la dénomination de nouveaux concepts dans les sciences.

Quelques années plus tard, en 1980, la parution de l’ouvrage de George Lakoff et Mark Johnson, Metaphors we live by, bouleverse définitivement la vision rhétorique traditionnelle de la métaphore comme figure de style et popularise une conception de la métaphore comme interaction conceptuelle, charpente de la pensée ordinaire cohérente, omniprésente dans la vie quotidienne à tous les niveaux de la communication. L’impact du succès de la théorie de la métaphore cognitive (CMT) est énorme, en particulier dans la linguistique textuelle et dans l’analyse du discours ; les décennies qui suivent témoignent d’un foisonnement d’études dans le sillage de Lakoff et Johnson et dans les domaines les plus divers, y compris les domaines scientifiques et techniques2. Dans cette approche théorique, plutôt que le moment unique de l’invention métaphorique, c’est la conceptualisation métaphorique d’un domaine entier qui est au centre de l’intérêt des chercheurs : les métaphores géographique, ou bien cinématographique, ou bien linguistique, qui sous-tendent la biologie (TEMMERMAN, 2007) représentent autant de charpentes conceptuelles utiles pour l’interprétation et la dénomination des concepts scientifiques nouveaux.

Les années 1990 et 2000 témoignent enfin d’une ultérieure évolution dans la relation entre métaphore et sciences. Les linguistes, et notamment les terminologues, commencent à s’intéresser aux dénominations à base métaphorique, traditionnellement considérées comme des terminologies imprécises, ambiguës et fautives de par leur polysémie potentielle (voir encore à ce propos KOCOUREK, 1991), dans une perspective cognitive et conceptuelle. L’approche terminologique permet de mettre l’accent sur la métaphore comme stratégie néonymique, ressort dénominatif exploité pour combler des lacunes dans les vocabulaires scientifiques et techniques.

L’éclairage apporté par ces diverses disciplines est en quelque mesure partiel, chaque approche permettant de déchiffrer une seule face du polyèdre qu’est la métaphore dans les sciences (ROSSI, 2015a). La métaphore se manifeste en fait sous différentes formes dans les sciences et techniques, et cette multiplicité ne saurait être reconduite à une uniformité forcée. Elle est d’abord interaction conceptuelle, découverte du nouveau par l’inattendu, acte de création individuelle par association notionnelle ou analogie – nous sommes alors face à la métaphore d’invention, qui se manifeste dans des exemples célèbres tels que les ondes de lumière de Maxwell, ou bien la sélection naturelle de Darwin. Mais elle est aussi interaction cohérente, création d’un territoire conceptuel partagé, permettant d’appréhender le monde et de verbaliser notre mémoire collective, notre encyclopédie commune. La métaphore conceptuelle est alors un phénomène sous-jacent au domaine scientifique, qui l’organise et contribue à en structurer l’ontologie, comme dans le cas du concept de l’argent liquide bien ancré dans notre culture occidentale (qui nous permet de verser de l’argent, de retracer des flux d’argent, voire d’arroser quelqu’un…3). Dans ce cas, la métaphore joue sur un terrain partagé, collectif, et elle oriente notre vision du monde et de la science : la vision de l’ADN comme un code a encore un impact sur notre conception de la vie et de la biologie à l’heure actuelle, de même que la conceptualisation de la finance comme une jungle où règne la loi du plus fort, où les alligators et les killer bees… menacent les investisseurs les plus faibles, les lame ducks. Enfin, la métaphore peut remplir une fonction néonymique, purement épisodique, visant à combler une lacune dans une nomenclature technique ou scientifique ; ainsi, les parties de l’oreille sont-elles désignées par des métaphores telles que marteau, enclume, étrier, pour ne citer qu’un exemple connu parmi des milliers de terminologies métaphoriques dans les domaines les plus divers4.

2. L’épaisseur socio-culturelle des métaphores scientifiques

Qui dit science dit donc aussi (du moins en partie) métaphore : les grandes découvertes scientifiques passent bien souvent par des inventions conceptuelles consistant dans le rapprochement de domaines notionnels divers, dont l’interaction produit de nouvelles formes de pensée. Le fruit de cette interaction créative est verbalisé sous forme de néonymie, avec toutes les connotations secondaires, tous les présupposés culturels, tout le bagage historique dont le néonyme métaphorique est chargé. Comme le remarque Schlanger (1991 : 98) : « Le métaphorique ancre l’invention conceptuelle dans la culture. Du fait de la métaphore, là où le neuf abonde, le passé surabonde ». Ce constat nous permet de mettre l’accent sur un aspect souvent négligé dans les études sur les métaphores dans les terminologies scientifiques et techniques, à savoir leur épaisseur socio-culturelle.

Les termes forgés par métaphore, tout en étant des dénominations précises de concepts parfois extrêmement pointus, gardent toujours une trace de l’interaction qui les a générés, du palimpseste des sens secondaires liés à l’histoire du mot (ou des mots) utilisé pour la création néonymique. L’effet de polyphonie intrinsèque au terme est dans cette perspective inévitable, comme le remarque Gaudin : « Reprendre un terme, c’est bien reprendre un stock d’énoncés disponibles, de schémas de pensée capitalisés et versés au pot commun de la langue, vecteur de culture » (GAUDIN, 2002 : 208).

Quelques exemples tirés de domaines divers nous aideront à mieux expliquer notre propos :

  1. Le terme de la finance hit-and-run (ROSSI, 2015a) dérive par métaphore du jeu du poker, très populaire aux États-Unis et renvoie dans les deux contextes à une action rapide et risquée. Les composants sémiques [risque] et [rapidité] constituent la charpente des deux termes, dans le domaine du jeu et dans le domaine financier. L’expression métaphorique permet dans ce cas de rendre plus aisément compréhensible un concept plutôt technique ; nous remarquerons néanmoins que la décision d’emprunter la terminologie financière à un jeu populaire contribue par ailleurs en quelque sorte de façon subreptice à diminuer la perception de risque liée au domaine économique, minimisant pour les locuteurs non spécialistes le potentiel de danger effectivement lié à ce genre d’investissement5.

  2. Le choix de dénommer les protéines HSP par le terme métaphorique de protéines chaperons, tout en mettant l’accent sur le rôle de contrôle et de surveillance que ces protéines jouent dans le processus de maturation d’autres protéines, évoque inévitablement chez les locuteurs francophones un faisceau de traits secondaires liés aux contours historiques et culturels de la figure du chaperon, le terme agissant alors comme un véritable « cibleur d’inférences » (BOISSON, 2001 : en ligne). Toujours dans le domaine de la biologie, la molécule siRNA-L2 est connue sous la dénomination métaphorique de hijacking molecule (« molécule autostoppeuse »), et beaucoup d’autres termes biologiques portent des dénominations métaphoriques, comme la catastrophine ou la protéine argonaute. Encore une fois, la métaphore permet un renvoi plus direct au contenu conceptuel du terme technique, mais elle véhicule également un ensemble de valeurs culturelles qui présupposent des connaissances préalables de la part des usagers.

  3. C’est justement pour ces raisons que le terme DNA barcoding, récemment utilisé afin de définir les séquences de l’ADN, a été fortement critiqué dans la communauté des spécialistes : au-delà de son adéquation analogique immédiate, il entraine une série de connotations culturelles liées à la société de consommation, à la vie humaine considérée comme une marchandise, à la réification de l’humanité. Cet exemple démontre encore une fois que les termes à base métaphorique gardent toujours une trace de l’interaction conceptuelle qui les a produits, et par conséquent, de la langue-culture d’origine :

La dénomination des termes, contrairement à celle des mots, peut certainement avoir un fonctionnement sémantique-référentiel spécifique, mais l’acceptation théorique de cette spécificité n’exclut pas le fait que la dénomination fournit de l’information sémantique complémentaire. En effet, en rendant visible un choix de traits sémantiques parmi d’autres, qui font aussi partie du concept, elle nous transmet une vision particulière de ce dernier. (Freixa, Silva, Cabré, 2008 : 732)

Plus que les autres termes, les métaphores terminologiques restent profondément liées à la culture d’appartenance, le palimpseste des valeurs secondaires étant pleinement perceptible uniquement aux locuteurs de la langue-culture en question : dans le langage de la biologie, le terme homing désigne l’aptitude des cellules à migrer vers des territoires particuliers, qui leur servent de résidence. En français, ce terme a été transposé par l’équivalent écotropisme (JO 6/9/2008), terme savant et sans doute plus transparent pour un public international ; toutefois, le terme écotropisme ne véhicule pas les sèmes secondaires liés à homing, à savoir les valeurs culturelles du terme home pour un locuteur anglophone (entre autres [tranquillité], [confiance], [stabilité], [famille]…).

3. Métaphores scientifiques et plurilinguisme

La création de la science se nourrit donc d’un imaginaire profondément ancré dans une culture partagée, qui s’exprime dans une langue donnée. Le plurilinguisme, dans ce contexte, garantit l’accès à la culture scientifique et technique de locuteurs de différentes langues, ainsi que le développement de la recherche dans diverses cultures scientifiques locales et nationales. Cette nécessité se heurte à l’heure actuelle à une situation tendant au contraire vers le monolinguisme, et plus en particulier vers l’usage exclusif ou presque de l’anglais comme lingua franca de la recherche scientifique mondiale :

Aujourd‘hui, la construction et la transmission des savoirs se fondent sur un monolinguisme grandissant, l'anglais lingua franca / lingua academica étant conçu comme condition d‘une connaissance qui se veut universelle. Cette conception est fondée cependant sur l‘illusion de la transparence des langues et de l‘universalité des modes de communication, considérés comme de simples véhicules au service des idées et des découvertes. Si l’anglais a certes permis une extraordinaire avancée de la connaissance, il peut aussi à terme conduire à son appauvrissement, au risque de développer une monoculture de la connaissance et de la science, dans la mesure où les langues interviennent de manière configurante sur les savoirs. Dans cette optique, le plurilinguisme se pose comme antidote à l'écrasement des cultures académiques et scientifiques, comme garant de la pluralité des perspectives, et ainsi de l’«épaisseur» (richesse, densité) et de la qualité des savoirs. (BERTHOUD, 2016:14)

L’emploi croissant de la formulation en anglais des recherches scientifiques est l’un des enjeux fondamentaux de la sociologie des sciences au XXIe siècle6, le dilemme au cœur de ce débat pouvant grosso modo se résumer dans le choix entre l’emploi d’une langue universelle de la recherche, qui cependant entraînerait à long terme un monopole économique et culturel des pays de langue anglaise (notamment, les États-Unis) et la défense des traditions scientifiques nationales, au prix toutefois d’une moindre notoriété des chercheurs non anglophones et de leurs découvertes au niveau international. En d’autres mots, c’est le dilemme du « publish (in English) or perish », comme le remarque Lévy-Leblond :

[…] la terminologie, au même titre que toute l’activité scientifique, est largement dominée par des enjeux économiques et politiques, donc par une conjoncture médiatique, voire carrément publicitaire. Il devient essentiel pour la carrière des chercheurs et le financement de leurs travaux que leur travail trouve un écho aussi rapide et aussi ample que possible dans les médias de masse (LEVY-LEBLOND, 2013 : 25)

La tendance dominante à l’heure actuelle semble tendre vers l’adoption d’un modèle unique de plus en plus anglophone : la quantité des publications en anglais ne cesse d’augmenter (Desrochers, Larivière : 2016), aussi bien dans les sciences dures que – plus récemment – dans les sciences humaines et sociales. Bennet (2007) a évoqué à ce propos le scénario en quelque sorte apocalyptique de l’« épistémicide »… quelles sont les retombées de ce phénomène dans l’élaboration du discours scientifique et – dans le cas qui nous intéresse notamment pour cette étude – des terminologies spécialisées ?

3.1. Lost in translation : bulls and bears in a black hole

Dans un premier cas de figure, le plus fréquent dans les sciences dures et sans doute également dans les sciences humaines et sociales, la recherche est conceptualisée et exprimée directement en anglais, choix qui permet de publier dans des revues prestigieuses et de faire connaître plus rapidement les résultats du travail de recherche au niveau global. Les grandes métaphores scientifiques des dernières décennies sont alors énoncées en anglais, puis transposées d’habitude dans d’autres langues par traduction directe, ou bien par emprunt intégral ; pour ne citer que des exemples célèbres, black hole ou wormhole, fruits de l’invention brillante de William Wheeler, sont transposés en français par traduction directe (trou noir, trou de ver) et en italien par emprunt intégral. Les deux choix peuvent avoir des retombées bien différentes dans l’usage : dans le cas de la traduction directe en français, la métaphore maintient – du moins en partie, comme nous le verrons par la suite – son potentiel heuristique, les dénominations étant transparentes pour un locuteur francophone et renvoyant à l’analogie de départ (l’univers vu comme une pomme pour wormhole par exemple). En revanche, dans le cas de l’emprunt intégral, l’effet est la perte de l’ancrage heuristique de la métaphore, le terme devenant une unité opaque : wormhole n’a plus aucune valeur analogique pour un locuteur italophone.

L’usage de l’emprunt intégral peut alors conduire à une perte progressive des traits secondaires véhiculés par la métaphore, ce qui est particulièrement évident dans certains domaines, tels que le domaine économique et financier. Dans la terminologie financière en anglais, la métaphore cohérente de la jungle sous-tend la conceptualisation des relations entre marchés et investisseurs. Cette figuration perçue comme cohérente est à l’origine d’un foisonnement de dénominations zoomorphiques : bulls and bears, cats and dogs, killer bees, sharks, allgators, butterflies…

rossi 1

Figure 1 - La jungle de la finance (Rossi, 2015b)

Ces termes représentent des dénominations précises de phénomènes financiers ; la distinction entre ours et taureaux, par exemple, renvoie à la différence entre marché haussier (bulls) et marché baissier (bears), les spécialistes utilisant ces dénominations sans forcément évoquer l’interaction conceptuelle à l’origine de la métaphore. Néanmoins, pour un locuteur anglophone, la trace en filigrane du concept métaphorique la finance est une jungle est toujours présente, et les valeurs secondaires liées au comportement d’un shark (requin) ou d’une lame duck (canard boiteux) sont prêtes à être réactivées. Dans le cas d’un locuteur non anglophone, cette information secondaire – et par conséquent l’idéologie qui sous-tend la métaphore, à savoir que la finance est un milieu brutal, où règne la loi du plus fort - est annulée et ne peut pas être récupérée. Cette perte est d’autant plus grave dans le cas de locuteurs non spécialistes, pour lesquels l’emploi d’un terme opaque peut être à l’origine d’une interprétation erronée ou partielle du concept.

3.2. Biased in translation : junk is not smart enough…

La maîtrise parfaite de la langue est condition nécessaire pour pouvoir exploiter au maximum et comprendre pleinement le potentiel heuristique d’une expression métaphorique. Un cas emblématique nous est offert à ce propos par le paradigme des termes en junk- (ROSSI, 2017), qui est pour la première fois transposé par métaphore en biologie par Susumu Ohno en 1972 dans la définition de junk DNA. Ohno hésite longtemps entre deux dénominations, à savoir junk et garbage et il choisit finalement junk comme dénomination de l’ADN non codant. Junk est une métaphore intéressante, qui renvoie dans son sens premier à un objet qui n’a pas de valeur, qu’on n’utilise plus et qu’on laisse de côté, mais qu’on peut toujours réutiliser en cas de nécessité. Or, la métaphore du junk DNA créée par Ohno se popularise rapidement, et elle acquiert progressivement un sens légèrement différent de l’intention d’origine, signifiant finalement [inutile] - [qu’on jette], ce sens secondaire étant à la base des équivalents italiens et français de junk DNA, à savoir DNA spazzatura et ADN poubelle (ce deuxième témoignant aussi d’un glissement métonymique). Les termes français et italien mettent résolument l’accent sur l’inutilité de ce type d’ADN, et cette vision biaisée du concept est destinée à influencer la recherche sur l’ADN non codant jusqu’aux années 2000 et au projet Human Genome Project, après lequel la dénomination de junk DNA est abandonnée au profit de non-coding DNA. Cet exemple montre que les termes, et à plus forte raison les termes métaphoriques, sont toujours porteurs d’une orientation du point de vue7 sur le concept, et que chaque langue peut véhiculer des valeurs secondaires qui ne sont pas forcément isomorphes. La même réflexion est à notre avis valable pour le paradigme des termes en smart- tels que smart city, smart economy, smart drugs… (COCCHIA, 2014).Dans le cas de junk, le parcours de la métaphore est ultérieurement compliqué par ses migrations successives dans des domaines divers, migrations qui sont à la base d’une dérive sémantique progressive vers une connotation sociale de plus en plus négative. Le passage de junk DNA (1972) à junk food (1977), puis l’application à junk bond, plus récemment à junk science, junkspace (ROSSI, 2017) montrent la perte progressive du sème initial [à réutiliser] et l’ajout d’un sème contextuel [nuisible/dangereux] qui déterminent également des équivalents différents des composés en junk- en italien ou en français :

Junk DNA

ADN poubelle

ADN égoïste8

Junk DNA

DNA spazzatura

Junk food

Malbouffe

Cibo spazzatura

Junk bond

Obligation à haut risque

Obligation pourrie

Obligation de pacotille

Junk bond

Titolo spazzatura

Tableau 2 – Junk- et ses équivalents

Un exemple paradoxal est offert enfin par l’histoire du terme qui définit la célèbre théorie des cordes9. La première intuition à la base de cette théorie revient à un chercheur italien, Gabriele Veneziano, qui élabore un premier modèle embryonnaire fondé sur l’analogie entre les particules de l’univers et les cordes d’un instrument de musique. L’élaboration en anglais de cette théorie passe inévitablement par l’anglais, et la théorie est popularisée après quelques années par la dénomination de string theory, string étant justement en anglais la dénomination des cordes des instruments de musique. L’équivalent français, théorie des cordes, respecte cette analogie sous-jacente, alors que la traduction italienne (sans doute élaborée par calque), teoria delle stringhe, annule le pouvoir analogique de la métaphore au profit d’une dénomination qui peut même s’avérer insidieuse pour un locuteur non spécialiste, les stringhe étant en italien les lacets des chaussures…

Même dans des cas où l’entreprise de traduction d’un terme jouit d’un certain succès, on ne saurait oublier que chaque langue jette un éclairage différent sur le concept ; pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres, le terme anglais genomic library est transposé en français par l’équivalent banque d’ADN génomique et en italien par le terme genoteca. La modulation de sens produite par la correspondance entre library et banque entraîne une conceptualisation légèrement différente dans les deux langues, comme le remarque Gaudin à propos de banque du sang :

Ici, le terme de banquepossède un degré de motivation bien plus grand que dans ses usages actuels, ce dont témoignent les cooccurrents déposer, capital, reverser, épargne, prévoyance. L’organisation sociale de la collecte du sang repose en France sur le mode du don et non sur celui de la thésaurisation, ce qui implique un réglage de sens différent. Mais on voit là combien le choix des dénominations n’est pas innocent. On ne saurait donc oublier que les métaphores révèlent aussi, pour peu qu’on y prête attention, des enjeux idéologiques. (GAUDIN, 2002 : 217)

Conclusions

Les quelques exemples cités dans les pages précédentes nous permettent d’élaborer une première réflexion sur le rôle de l’anglais comme lingua franca dans l’élaboration de la pensée scientifique, et sur la nécessité de défendre une approche plurilingue dans le domaine de la recherche, d’autant plus dans le cas d’élaboration de métaphores terminologiques.

L’élaboration de métaphores dans les sciences est un enjeu qui n’implique pas seulement des nécessités néonymiques et dénominatives, mais qui ressort d’un mécanisme universel de compréhension de la réalité, par rapprochement d’univers conceptuels qui peuvent être plus ou moins distants, mais dont l’interaction est susceptible de produire une nouvelle interprétation du réel.

La formulation de l’issue de cette interaction peut jouer sur le conflit, sur l’analogie perceptible, sur des valeurs partagées et considérées comme cohérents par rapport au fonds culturel sous-jacent. Dans tous les cas de figure possibles, la formulation de métaphores dans les sciences10 reste un phénomène profondément culturel.

Ce postulat admis, la possibilité pour les chercheurs de s’exprimer dans leur propre langue devient une exigence évidente : la recherche produit des images et formule des hypothèses sur la base d’une encyclopédie, d’une langue, d’une diversité culturelle qui doivent être préservées. La création d’une métaphore scientifique présuppose une connaissance profonde du substrat historique, social et culturel que le terme sous-tend puisque, dans tous les cas, la métaphore sera toujours susceptible d’interprétations multiples, de manipulations, voire de distorsions dans la phase de validation (GAUDIN, 2002)11.

L’importance croissante de l’anglais dans les domaines de la recherche scientifique, qu’il s’agisse des sciences dures ou des sciences humaines et sociales, pour autant qu’elle puisse permettre une circulation plus rapide des idées au sein de la communauté des chercheurs, risque de produire à long terme un appauvrissement du langage de la science en général et des traditions scientifiques nationales des pays non anglophones. On ne peut produire des images que dans une langue-culture qui nous appartient.

Dans un article récent, analysant les problèmes de traduction liés à des termes métaphoriques controversés comme shadow banking et human branding, Bordet (2016) trace une distinction… métaphorique qui nous semble intéressante, et sur laquelle nous aimerions terminer, entre emprunt et importation :

While borrowing terms from other languages has been a historical factor involving creativity, importing terms from a dominant culture can have counter effects on this productivity since it deprives the new terms from the connotations which enrich them in their original context and also hinders the development of a new metaphorical network in discourse. (BORDET, 2016 : 8 – c’est nous qui soulignons)

Si l’emprunt présuppose une condition en quelque sorte paritaire entre les deux traditions scientifiques, linguistiques et culturelles convoquées dans l’échange, l’importation forcée sous-entend un rapport de domination économique, et par conséquent dans ce cas culturelle et linguistique.

L’importation massive de termes et paradigmes d’une langue dominante ne peut qu’affaiblir, voire annuler à long terme, les capacités d’une langue-culture à exprimer les résultats de sa recherche, les intuitions de ses chercheurs, son imaginaire collectif. Face à ce risque, et hors de toute métaphore, la défense d’une expression plurilingue de la recherche est un devoir de la communauté scientifique.

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ROSSI, Micaela, Terminological metaphors and the nomadism of scientific paradigms: Some thoughts on intralinguistic and interlinguistic variation, in PICTON, Aurélie, DROUIN, Patrick, FRANCOEUR, Aline (dir.), Current trends in terminological variation, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 2017, pp.183-213.

SIBLOT, Paul, De la dénomination à la nomination, « Cahiers de praxématique », 36, 2001, document 8, http://praxematique.revues.org/368(cons. le 2/3/2018).

STENGERS, Isabelle, SCHLANGER, Judith, Les concepts scientifiques, Paris, Gallimard, 1991.

TEMMERMAN, Rita, « Les métaphores dans les sciences de la vie et le situé socioculturel », Cahiers du RIFAL n.26, 2007, pp. 72–83.

TEMMERMAN, Rita, « Stars, problem children, dogs and cash cows: evocative terminology in multilingual business communication », SYNAPS, n.26, 2011, pp. 48-61.

VIDALENC, Jean-Louis, Quelques remarques sur l’emploi de la métaphore comme outil de dénomination dans un corpus d’histoire des sciences, in BOISSON, Claude, THOIRON, Philippe, Autour de la dénomination, Lyon, PUL, 1997, pp.133-156.

VILLA, Maria Luisa, L’inglese non basta. Una lingua per la società, Milano, Mondadori, 2013.

VILLA, Maria Luisa, La scienza, la lingua e la cittadinanza scientifica, http://www.treccani.it/magazine/lingua_italiana/speciali/scienze/Villa.html (cons. 2/3/2018).

1
Voir la Bibliographie finale.

2
Entre autres, nous renvoyons pour le domaine francophone aux analyses de Rita Temmerman

3
A ce propos, nous renvoyons à Prandi, 2017.

4
Pour une typologie exhaustive, voir Rossi, 2015a.

5
Sur les effets de la « transparence illusoire » des termes financiers, nous renvoyons à Maldussi, 2012 et 2015.

6
Nous renvoyons entre autres aux études de Berthoud et Lévy-Leblond cités dans la bibliographie finale, ainsi qu’aux travaux de M.L. Villa pour la langue italienne.

7
Sur le concept de point de vue, voir Raus, 2013 et plus récemment Raccah, 2017.

8
Cette équivalence étant formulée sur la base de la métaphore de Dawkins, The selfish gene, 1976.

9
Voir à ce propos également Celotti, Musacchio, 2008.

10
Et ce constat pourrait être appliqué à la formulation des terminologies au sens large…

11
Comme le prouvent des exemples célèbres, tels la sélection naturelle de Darwin ou le concept d’utility chez Bentham, récemment analysé dans Resche 2015.

Per citare questo articolo:

Micaela ROSSI, Progrès scientifiques et imaginaires linguistiques : l'impact des dénominations métaphoriques, Repères DoRiF n. 17 - Diversité linguistique, progrès scientifique et développement durable, DoRiF Università, Roma dcembre 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=414

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