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Anne-Claude BERTHOUD

Des pratiques scientifiques plurilingues pour la qualité de la connaissance

Anne-Claude Berthoud
Université de Lausanne
anne-claude.berthoud@unil.ch

Résumé

Dans ce texte, nous tenterons de montrer en quoi la prise en compte de la diversité des langues et des modes de communication se posent comme garants de la qualité de la connaissance. Les pratiques plurilingues servent tout à la fois de révélateur de la médiation langagière des savoirs dans la construction et la transmission des savoirs, en tant qu’elles provoquent une confrontation entre plusieurs manières d’interpréter la réalité par la langue et la communication, et de renforçateur (par une «re-médiation») pour augmenter la conceptualisation (atouts cognitifs) et pour optimiser la communication (atouts communicatifs). Nous ferons l’hypothèse que richesse conceptuelle et efficacité communicative résultent de la dynamique des échanges, des comparaisons inter-linguistiques et des transferts, quelle que soit la portée scientifique des langues en présence.

Abstract

In this text, we shall try to show how multilingual scientific practices can be a mean for assuring the quality of knowledge. Multilingual scientific practices highlight the mediating role of language in producing and transmitting knowledge, by compelling researcher to recognise that there are several ways of interpreting reality through language and communication. These approaches also reinforce the mediating role of language (by requiring a re-framing of formulations) to improve conceptualisation (conceptual benefits) and to optimise communication (communicative benefits). We shall follow the hypothesis that conceptual strength results from the dynamics of exchanges, comparisons, and transfers enacted, whatever the intrinsic value of the languages involved may be.

Introduction

Les réflexions proposées ici sont issues du groupe de travail « Langues et science » du Conseil Européen pour les Langues / European Language Council (CEL/ELC), ayant pour thématique générale :les enjeux du plurilinguisme pour la qualité de l’enseignement supérieur et de la recherche dans le contexte de l’internationalisation.

Elles s’inscrivent dans le cadre de la controverse actuelle sur les apports et les risques de l’usage d’une langue unique (en l’occurrence l’anglais comme lingua academica) pour le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur dans le contexte de l’internationalisation. Elles ont pour ambition de donner des arguments scientifiques pour le développement de solutions alternatives plurilingues (visant un juste équilibre entre l’anglais et les autres langues) au service de la qualité des savoirs.

Il s’agit plus précisément de s’interroger sur les enjeux du plurilinguisme pour les pratiques scientifiques, et en particulier les pratiques liées à l’élaboration de nouveaux savoirs, c’est-à-dire de se demander en quoi et sous quelles conditions le plurilinguisme peut être un avantage pour les pratiques scientifiques (pour la recherche dans toutes ses dimensions : laboratoire, discussions, échanges entre pairs, ainsi que pour l’évaluation des projets de recherche).

De nombreux résultats de recherche ont montré la plus-value du plurilinguisme aussi bien en termes cognitifs que communicatifs pour le monde de l’éducation supérieure, et en particulier le projet européen DYLAN (Dynamiques des langues et gestion de la diversité)1, et des travaux plus récents s’attachent à en montrer la plus-value pour la recherche, et notamment le projet « L’évaluation des projets de recherche à l’épreuve de la diversité linguistique »2. Il y est souligné que ces avantages le sont à certaines conditions. Et parmi les facteurs à interroger, il y a notamment celui des différentes valeurs attachées aux langues, et en particulier celui d’être ou de ne pas être des langues de science et de l’impact de ce statut sur la construction des savoirs.Or la question ne sera pas ici d’envisager les langues en tant que telles mais de les interroger dans leurs usages au sein des pratiques scientifiques. Il s’agira de considérer les mises en contact des langues par les locuteurs dans la communication scientifique, tout en faisant l’hypothèse que la richesse conceptuelle provient de la dynamique des échanges, des comparaisons, des transferts mis en œuvre, quel que soit le statut des langues en présence. On se demandera comment les langues dites non scientifiques peuvent contribuer à la construction de nouveaux savoirs dans un nouveau type d’échange avec les grandes langues véhiculaires, et cela en termes d’enrichissement conceptuel, discursif et culturel.

1. Plurilinguisme et science3

Si l’on admet aujourd’hui l’importance du plurilinguisme pour la société, la culture et plus récemment pour l’économie, le monde de la science et de l’enseignement supérieur échappe encore largement à un tel questionnement. Or, la science se fait et se transmet, elle aussi, dans et par la communication, impliquant une réflexion sur les différentes formes de cette communication. Aujourd’hui, la construction et la transmission des savoirs se fondent sur un monolinguisme grandissant, l'anglais lingua academica étant conçu comme condition d’une connaissance qui se veut universelle. Cette conception est fondée cependant sur l’illusion de la transparence des langues et de l’universalité des modes de communication, considérés comme de simples véhicules au service des idées et des découvertes. Bien que l’anglais ait permis une extraordinaire avancée de la connaissance, il peut aussi à terme conduire à son appauvrissement, au risque de développer une monoculture de la connaissance et de la science, dans la mesure où les pratiques langagières interviennent de manière structurante sur les savoirs et les savoir-faire, jouant un rôle de « médiation » aussi bien en termes de schémas cognitifs que de modèles d’action dans leur construction et leur transmission.

Dans cette optique, le plurilinguisme se pose comme antidote à l'écrasement des cultures académiques et scientifiques, comme garant de la pluralité des perspectives, et dès lors de l’épaisseur, de la richesse et de la qualité des savoirs.

Et comme le dit si bien Lévy-Leblond :

« … la domination quasi monopolistique d’une langue, quelle qu’elle soit, inhibe le jeu des mots et des idées, souvent stimulé par les traductions, passages et échanges d’une langue à l’autre, qui peuvent permettre d’assouplir et d’affiner l’expression de la pensée » (LEVY-LEBLOND 1996 : 244).

Uniformité ou universalité ?

Et il s’agit dès lors de savoir ce que nous voulons pour l’internationalisation de l’enseignement supérieur et de la recherche : l’uniformité ou l’universalité ? Pour Jullien (2004), l'uniformité est synonyme de standardisation, de conformité, de recherche du semblable. Elle ressort d'une logique de la production. Alors que l'universalité intègre la diversité, fait l'éloge de la différence et de l'écart et relève d'une logique de la raison.

Dans ce sens, le monolinguisme conduirait à l'uniformité de la connaissance, alors que le plurilinguisme serait une condition de son universalité. Les mondes de la connaissance sont multiples. Comme le dit Gajo (2013), on peut "surfer" entre ces mondes ou les interroger dans leur diversité. Le plurilinguisme manifeste la richesse de ces mondes et décode leur complexité.

Un juste équilibre entre l’anglais et les autres langues

Ainsi, pour répondre aux exigences d’une internationalisation de l’enseignement supérieur et de la science qui se définit tout à la fois en termes de globalisation et de valorisation de la diversité des cultures scientifiques, il convient de trouver des modes de communication permettant aux acteurs de jouer ce double jeu du global et du local. En termes linguistiques et communicatifs, cela se traduit dans la recherche d’un juste équilibre entre l’anglais et d’autres langues, un équilibre qui se décline en termes de continuité, de complémentarité et d’intégration. Et ce, dans le but d'optimiser les processus de construction et de transmission des savoirs et des savoirs faire.

Une telle conception de l’internationalisation serait à notre sens un moyen d’assurer aux autres langues une place et un destin sur la scène internationale de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Et notons à cet égard la place très particulière de la langue française :

« La langue française se trouve dans une position complexe et, de ce fait intéressante, à l’heure actuelle. D’une part, elle cède du terrain à l’anglais, langue scientifique dominante. D’autre part, elle est sollicitée par une communauté scientifique très diversifiée au sein d’un espace francophone large et multilingue. De ce fait, n’ayant pas le monopole absolu mais bénéficiant d’une forte légitimité internationale, elle peut – et doit – jouer un rôle privilégié dans la question de la diversité des langues dans la science, même si ce rôle relève du paradoxe, ou, pour certains, cache un débat exclusif contre l’anglais » (GAJO 2013 :7).

2. Le plurilinguisme comme révélateur et comme renforçateur

Le plurilinguisme constitue à notre sens une double ressource pour les savoirs : il sert tout à la fois de révélateur de la médiation langagière des savoirs et de renforçateur pour la construction et la communication des savoirs (par une « re-médiation »).

Le plurilinguisme sert de révélateur de la médiation langagière des savoirs, en tant qu’il provoque un « choc » entre plusieurs manières d’interpréter la réalité par la langue et la communication. Il nous donne à voir le langage comme médiation symbolique, nous dévoile ce qui reste généralement implicite ou inaccessible dans notre propre langue ; il porte un effet de loupe sur la dimension langagière des savoirs.

La notion de médiation est due à Vygotsky (1997), qui montre que les savoirs n’existent qu’à travers des supports élaborés et reconnus socialement. Le principal outil de médiation symbolique est le langage, et c’est par la mise en discours que les savoirs existent. En effet, ces derniers trouvent de la substance à partir du moment où ils sont formulés. « Les supports de cette formulation sont, très souvent, une langue naturelle, mais aussi parfois un langage plus spécialisé (des « formules » mathématiques, par exemple) ou des schémas. Du point de vue du langage, ces supports prennent des formes de discours variables, plus ou moins attendues ou reconnues suivant les contextes et les étapes du raisonnement, par exemple une hypothèse, un théorème, une définition, une leçon, etc. » Le processus de médiation et ses supports dépendent étroitement de la communauté où ils se déploient. En l’occurrence, il s’agit de la communauté ou de communautés scientifiques, marquées par leur fonctionnement culturel et une mobilisation particulière de la langue et de divers artefacts. Toutefois, ces communautés sont en lien, d’une part, entre elles et, de l’autre, avec la communauté – sociale – au sens plus large ». (BERTHOUD, GAJO, 2016).

En bref, ce ne sont pas seulement les termes eux-mêmes qui expriment et orientent nos perceptions et nos conceptions du monde, mais également nos modes d’enchaînement des mots et des phrases dans le discours, ainsi que nos modes de communication et d’échanges, qui organisent, structurent, orientent nos rapports au monde et aux autres. Ce « choc » provoqué par le plurilinguisme entre plusieurs manières de penser et de communiquer sert en même temps de renforçateur (par une «re-médiation») pour augmenter la conceptualisation (ressource cognitive) etpour optimiser la communication (ressource communicative).

Une ressource cognitive

Par ressource cognitive,il faut entendre l’apport d’une plus grande profondeur et « épaisseur » conceptuelles, la prise en compte d’autres points de vue, un processus de « défamiliarisation », une mise en réseau originale des concepts, ainsi qu’une plus grande diversité de leurs modes d’accès. Il s’agit en quelque sorte de « nouvelles lunettes » posées sur le monde.

Prenons par exemple, dans le domaine de la médecine, les notions de maladie et de corps tels qu’ellessont décrites par Benaroyo:

« La langue française ne dispose que d’un seul mot pour dire la maladie et d’un seul mot pour désigner le corps habité par la maladie. En anglais, pourtant, trois mots existent pour désigner la maladie : (1) le mot disease, qui définit la maladie par les perturbations organiques et physiologiques qui la déterminent ; (2) le mot illness, qui la définit par sa dimension existentielle et (3) le mot sickness, qui se réfère aux dimensions sociales et culturelles qui lui servent de berceau. Tant en français qu’en anglais, ces mots renvoient à trois représentations du corps habité par la maladie : disease se réfère au corps biologique, conçu en tant qu’objet de science, illness renvoie au corps-propre, lieu d’expérience vécue de la maladie et sickness se réfère au corps socialisé. Dans ces deux langues, il n’y a cependant qu’un seul mot pour désigner ces multiples réalités : le mot corps en français et le mot body en anglais. En allemand, par contre, le mot corps peut être désigné de deux manières : le mot Leib, qui signifie le corps-propre, atteste l’impossibilité de dissocier le corps de la vie. Le mot Leib manifeste l’unité de l’être-en-soi singulier, devenu étranger à lui-même dans la maladie. Ce mot exprime une réalité bien distincte de celle du corps-objet, que l’allemand désigne par Körper. Conjugué de concert dans les trois langues, l’ensemble de ces mots exprime l’épaisseur sémantique des notions de corps et de maladie. Il rend compte du fait que le corps habité par la maladie est à la fois conçu comme le lieu d’un dysfonctionnement biologique et perçu comme l’espace d’une crise existentielle et d’un basculement social. (….) Ainsi, si la langue française ne comprend qu’un seul mot pour dire la maladie et un seul mot pour dire le corps habité par la maladie, elle peut avantageusement puiser dans les langues anglaise et allemande toute l’épaisseur sémantique qui leur donne vie dans la pratique médicale. » (BENAROYO 2013 : 34 -35).

Notons par ailleurs en chimie, l’hypothèse que fait Folkers (2011) concernant la Table des éléments de Lavoisier. La portée universelle que celle-ci aurait d’emblée rencontrée pourrait être liée aux conditions de son élaboration. Avant de les nommer et de les inscrire dans la table, Lavoisier aurait soumis chacun des termes à sa femme polyglotte pour en chercher les traductions dans les huit langues qu’elle maîtrisait. Ces échanges d’une langue à l’autre auraient donné à ces éléments une plus grande richesse, une plus grande « épaisseur » sémantique, leur assurant ainsi une portée plus large et un accès plus immédiat.

Dans le domaine de la physique, mentionnons ici l’échange que nous avons eu avec trois physiciens du CERN (Centre Européen de Recherche Nucléaire), participant à une journée d’étude à l’Université de Genève en octobre 2010, ayant pour intitulé « Français et plurilinguisme dans la science ». À la question que nous leur avions posée quant à la motivation de leur présence, ceux-ci ont répondu qu’au vu des découvertes toujours plus abstraites qu’ils faisaient, ils ne parvenaient plus à les nommer et cherchaient pour ce faire la collaboration des linguistes. Ainsi, la notion de trou noir notamment n’aurait-elle pas été bien choisie, dans la mesure où si le noir évoque le vide et l’angoisse dans le monde occidental, il évoque au contraire le plein et la plénitude dans le monde asiatique. La notion peut ainsi conduire à la confusion dans les représentations.À notre sens, un exercice de dénomination à travers le prisme de plusieurs langues provenant de cultures éloignées pour nommer le phénomène aurait sans nul doute permis d’éviter des connotations contre productives.

En termes de sécurité, la définition des normes dans différentes langues peut être un moyen de garantir la qualité de ces normes, un moyen d’éviter la superficialité et les risques de malentendu associés à l’usage d’une seule langue.

Une ressource communicative

Par ressource communicative, il faut comprendre l’influence du plurilinguisme sur les modes de communication, sur la façon dont les interlocuteurs organisent leur interaction, et en particulier sur les processus d’inclusion ou d’exclusion des participants, sur le développement du leadership, sur les modes de négociation, la résolution de problèmes et le contrôle de l’interaction. Tel un prisme porté sur les processus de communication.

Dans les pratiques plurilingues interviennent des changements de langues ou des code-switching qui ont de multiples fonctions communicatives. Ils permettent notamment de changer de sujet de conversation, de changer d’interlocuteur, de passer d’un genre d’interaction à un autre, d’un discours formel à un discours informel, d’un discours informatif à une séquence narrative, de répéter une question ou une demande, de reformuler un énoncé, de résoudre une difficulté d’accès au lexique, de donner une plus grande force d’expression à un énoncé.

Dans ce sens, on peut émettre l’hypothèse que certains mécanismes interactionnels spécifiquement plurilingues sont utilisés comme ressources dans la gestion des contenus, des activités et des participants à l’interaction. On peut notamment observer qu’un locuteur recourant à des stratégies interactionnelles plurilingues se trouve souvent propulsé dans une position de leader du groupe.

Que ce soit en termes cognitifs ou communicatifs, le plurilinguisme s’impose comme un facteur de créativité et d’innovation, et dès lors comme un antidote au « prêt-à-penser » et au « prêt-à-agir ». Il favorise l’originalité, la nouveauté, une pensée libre, autonome et spontanée, un esprit d’ouverture. Il encourage le développement de nouvelles stratégies tout en diversifiant les moyens mis en œuvre, il conduit à des produits nouveaux et inédits.

3. Les langues dans la diversité des disciplines

Soulignons cependant que les différentes disciplines ne manifestent pas toutes le même rapport aux langues et à la communication, rapport que nous envisagerons ici selon deux axes : d’une part, selon la nature des disciplines (les disciplines en tant que notions abstraites etdécontextualisées) et d’autre part, selon le type d’activités scientifiques (lien aux sphères du champ scientifique : fabrication, diffusion et transmission des savoirs).

Selon la nature des disciplines

Il n’est pas évident d’établir des frontières entre disciplines et d’établir des priorités entre des critères épistémologiques, méthodologiques, thématiques. Ces frontières relèvent d’ailleurs de traditions locales et d’évolutions historiques. Même en recourant à la notion plus souple de champ disciplinaire, le problème demeure. Il est d’autant plus complexe qu’au sein d’une même discipline, les postures épistémologiques peuvent être en débat et attribuer au langage un rôle très variable. Cela dit, il semble bien que l’on puisse dessiner un continuum de disciplines4 qui fait varier, d’un bout à l’autre, la place respective des fonctions constitutive et véhiculaire du langage.

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Sciences de la matière et de la nature : tension vers la fonction véhiculaire.

En sciences de la matière et de la nature, la langue tend à jouer un rôle essentiellement véhiculaire. La langue est un moyen d’expression parmi d’autres (images, diagrammes, formules, etc.) mais joue un rôle « méta » par rapport aux autres formes de langage.Ses objets (des objets épistémiques) sont traités dans des contextes largement standardisés. Les processus de recherche y sont organisés collectivement au sein de groupes de recherche formés internationalement. L’anglais comme moyen de communication et de publication est aujourd’hui bien établi.

Sciences humaines: centralité de la fonction constitutive

À l’opposé, en sciences humaines, la production scientifique est massivement inscrite dans la langue. Elle est fondamentalement liée à l’expression spécifique d’une langue de culture à laquelle sont attachés des modes de dire (« Begriffstradition »). D’où le problème posé par la domination croissante de l’anglais et les risques de standardisation conceptuelle et discursive. Et dans ce sens, le plurilinguisme devient le garant de la diversité des cultures, des modes de d’expression et des points de vue. Il suffit de penser, en histoire, au sujet des invasions barbares qui, en allemand, apparaîtsous le titreVölkerwanderung (littéralement, la migration des peuples).

Sciences sociales : un entre-deux

En sciences sociales, les pratiques linguistiques sont aujourd’hui largement influencées par leur forte orientation empirique. La langue comme moyen d’expression est le plus souvent relayée par d’autres moyens de communication. Elle y perd son caractère absolu. Cependant, la langue reste un moyen de transmission des connaissances incontournable. C’est par la langue que les connaissances passent dans les pratiques sociales, si la science ne veut pas être en rupture avec la culture. L’anglais représente ainsi tout à la fois un atout et un problème.

Sciences économiques : vers la fonction véhiculaire

En sciences économiques, les notions d’excellence, de gouvernance, de responsabilité sociale corporative sont le reflet direct d’un espace global. Mais il fautconstater que ces notions générales se montrent souvent non intégrables au quotidien local et concret. L’anglais est devenu de fait la langue du business et de l’économie mondiale et sa marche en avant semble impossible à stopper. Cependant, une critique croissante de cette emprise linguistique se manifeste, même dans les multinationales (LÜDI et al. 2013), où apparaît l’avantage de se servir de la langue locale pour créer le lien entre langue et communauté.

Sciences juridiques : une fonction principalement constitutive

En sciences juridiques, les pratiques institutionnelles de l’EU sont fondées sur l’interprétation de textes et de normes dans un espace relativement codifié de méthodes juridiques. Mais des difficultés apparaissent lorsque s’affrontent différentes pratiques ou traditions dans des décisions constitutionnelles. Notons par exemple la notion d’Etat de droit, où les concepts culturels qui sous-tendent cette notion diffèrent en fonction de traditions linguistiques différentes: Rechtsstaat / Etat de droit / Rule of Law. Le rôle constitutif du langage apparaît dans le fonctionnement juridique lui-même et, notamment, dans la fabrication des lois. Des recherches montrent en effet que, dans un pays multilingue comme la Suisse, le plurilinguisme débouche sur des lois mieux calibrées, plus explicites, car davantage négociées (BORGHI, BURR & SCHWEIZER 2008 & PAPAUX 2010). Dans cette perspective, l’anglais constitue tout à la fois une opportunité et un risque.

Selon les pratiques scientifiques

Lorsque les disciplines ne sont plus envisagées en tant que notions abstraites et décontextualisées, mais qu’elles sont saisies en tant que pratiques scientifiques, au sein de communautés de pratiques, dans des modalités de travail spécifique (HAMEL 2013), la place des différentes disciplines sur le continuum établi précédemment entre fonction véhiculaire et fonction constitutive est largement à reconsidérer et à nuancer. Il apparaît que toutes les disciplines, soient-elle « dures » ou « molles », relèvent tout à la fois de la fonction constitutive et de la fonction véhiculaire selon le type ou le domaine d’activité considéré, allant de la fabrication à la diffusion des savoirs (diffusion spécialisée, large ou ciblée). Si la fonction véhiculaire domine dans la circulation spécialisée, elle cède sa place à la fonction constitutive dans la fabrication des savoirs. Reste le cas, intermédiaire, de la vulgarisation et de la formation.Dans le processus de fabrication des savoirs et en lien avec la fonction de médiation, c’est clairement la fonction constitutive qui occupe la place centrale, et ceci touche aussi, dans une certaine mesure, les sciences de la matière et de la nature. Dans le processus de circulation spécialisée, on pourrait voir en priorité, un lien avec la fonction véhiculaire qui vise à ajuster les moyens linguistiques pour assurer une communication transparente. Dans le processus de vulgarisation et de formation, nous sommes dans un double processus de recherche de transparence (fonction véhiculaire) d’une part et de travail de re-médiation (fonction constitutive), d’autre part, qui mobilise l’attention du chercheur et/ou de l’enseignant. En effet, il s’agit non seulement de diffuser des connaissances, mais de les adapter aux besoins d’une communauté qui ne partage pas le même degré d’expertise (des étudiants, par exemple), le même horizon scientifique (des collègues d’autres disciplines) ou, tout simplement, la culture scientifique (le grand public). Le travail de formulation relève alors d’une certaine complexité et interroge de manière souvent centrale les savoirs, leur organisation, leur disponibilité. Les trois domaines évoqués pourraient alors être reformulés de la manière suivante : la circulation spécialisée vise l’information, la diffusion large vise la formation, la fabrication des savoirs vise l’en-formation, comme le montre le schéma ci-dessous :

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Il est en outre à souligner que quels que soient les champs disciplinaires et les types d’activités considérés, le plurilinguisme se décline en termes d’impact et d’atout sous certaines conditions.

4. Conditions de l’atout plurilingue

Ces conditions sont tout à la fois conceptuelles et communicatives (BERTHOUD et al. 2013). Relevons en particulier l’exigence d’une conception plurilingue ou fonctionnelle du plurilinguisme, une compétence originale n’étant pas la simple addition mais l’intégration de plusieurs systèmes, exploitant des possibilités propres à un répertoire pluriel.Il est essentiel par ailleurs de reconnaître deux principes en compétition dans les pratiques plurilingues : le principe de progressivité et le principe de subjectivité. Le premier vise la rapidité, l’économie et l’efficacité, alors que le second vise l’attention à l’autre, le décodage de la complexité et l’équité. Tous deux sont nécessaires à une communication efficace et équitable. Ces deux principes appellent un juste équilibre entre lingua academica et les autres langues, en termes de complémentarité et d’intégration.

Complémentarité entre la lingua academica et les autres langues

Cet équilibre implique notammentla remise en question de l’idée selon laquelle le choix d’une seule langue pour la recherche et l’enseignement serait la meilleure, en considérant les choix de langues de façon plus flexible et contingente, tout en exploitant une panoplie de stratégies envisagées comme non exclusives : cours en lingua academica (anglais ou français) suivis par des étudiants d’autres langues ; programmes comprenant des modules en lingua academica et des modules dans d’autres langues ; cours en langue locale ou régionale avec littérature en lingua academica ; cours en lingua academica où les étudiants peuvent utiliser leurs propres langues ; cours admettant les code-switching entre lingua academica et langues locales ou régionales ; cours donnés dans plusieurs langues, où l’alternance peut se situer au niveau « meso » des activités ou au niveau « micro » des structures linguistiques.

Notons que la mise en œuvre de ces différentes stratégies est largement dépendante du contexte et du type d’activité engagée. Celles-ci sont à envisager comme une « boîte à outils » à exploiter à toutes fins utiles. Mais elles sont aussi largement contingentes. Ces stratégies émergent souvent de l’activité elle-même, servant également à configurer l’activité et à agir sur le contexte. Elles offrent par ailleurs à des degrés divers (dans un ordre croissant) l’opportunité de pratiques réflexives et de mise en perspective des différents cadres conceptuels et discursifs (cultures académiques) en présence.

Intégration de la lingua academica et des autres langues

Dans une conception plurilingue du plurilinguisme, la notion de lingua academica est à envisager non comme un code simple et rigide, mais comme un code en évolution, flexible, susceptible d’accommoder différents éléments du répertoire plurilingue des locuteurs. Un discours produit dans une seule langue peut n’être monolingue que superficiellement. Les différentes étapes de son élaboration ainsi que différentes langues peuvent y être inscrites implicitement - en quelque sorte, un discours monolingue comme produit de processus plurilingues. Nous parlerons ici d’une « standardisation épaisse » (USUNIER, 2013), conduisant par exemple à l’expression des résultats de recherche dans une langue et une culture scientifique, mais impliquant des « couches profondes » issues d’autres langues et d’autres cultures scientifiques.

5. Perspectives de recherches

Etre ou ne pas être langues de science ?

Or, manque à la liste des facteurs mentionnés un facteur qui pourrait s’avérer un facteur clé et qui reste largement à investiguer : celui des différentes valeurs attachées aux langues, et notamment celui d’être ou de ne pas être des langues de science. On se demandera quel est l’impact du statut de langue scientifique sur la construction des savoirs, quel est l’avantage de maintenir le statut scientifique d’une langue dans le contexte de l’internationalisation des savoirs ou ce qu’il en est des langues qui n’ont jamais eu le statut de langues scientifiques dans le contexte de l’internationalisation des savoirs ?

Ou peut-être convient-il d’envisager les questions autrement, soit de ne plus envisager les langues en tant que telles, dans leur statut ou leur portée scientifique, mais dans leurs usages au sein des pratiques scientifiques. Il s’agit de considérer les mises en contact des langues par les locuteurs dans la communication scientifique. Et cela, tout en faisant l’hypothèse que l’épaisseur conceptuelle provient de la dynamique des échanges, des comparaisons, des transferts mis en œuvre, quelque soit le statut des langues en présence.

Dans ce sens, on pourra parler d’une compatibilité potentielle de toutes les langues avec le processus d’internationalisation de la science. Les revendications de maintien et de soutien provenant des locuteurs de langues minoritaires pourraient ainsi l’être non seulement pour des raisons identitaires et culturelles, mais aussi pour le bien de la connaissance. Et les langues qui n’ont pas, ou plus aujourd’hui, un statut de langues de science pourraient, dans les échanges avec d’autres langues, contribuer non seulement à la transmission des savoirs mais également à la construction de nouveaux savoirs.

Cela permettrait de passer d’un combat idéologique à un véritable débat scientifique. La question des dynamiques plurilingues se situerait au cœur même d’une « cognition située », d’une « embedded science », d’une science impliquée, inscrite dans la diversité des cultures, des langues et des savoirs.

Références bibliographiques

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VYGOTSKY, Lev, Pensée et langage, La Dispute, Paris, 1997.

1
Il s’agit d’un projet intégré issu de la Priorité 7 du 6e Programme cadre européen « Citizens and governance in a knowledge-based society », incluant 19 partenaires de 12 pays européens, conduit entre 2006 et 2011. http://www.dylan-project.org

2
DARBELAY, Frédéric, GAJO, Laurent & STEFFEN, Gabriela, « Les pratiques d’évaluation des projets de recherche à l’épreuve de la diversité des langues » (rapport à paraître).

3
Ce texte s’inscrit dans le prolongement direct des publications de BERTHOUD 2016 et BERTHOUD 2017.

4
Continuum de disciplines inspiré par les réflexions issues de la Journée d’étude « Die Sprachen der Wissenschaft » organisée par le Collegium Helveticum de Zurich en juin 2010.

Per citare questo articolo:

Anne-Claude BERTHOUD, Des pratiques scientifiques plurilingues pour la qualité de la connaissance, Repères DoRiF n. 17 - Diversité linguistique, progrès scientifique et développement durable, DoRiF Università, Roma dcembre 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=416

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