Versione stampabile

Christian TREMBLAY

L’enseignement supérieur et la recherche entre anglicisation et internationalisation

ChristianTremblay
Président del’Observatoire Européen du Plurilinguisme
christian_tremblay@sfr.fr

Résumé

Les établissements d'enseignement supérieur sont soumis depuis une grosse décennie à une vague de fond qui conduit pour des raisons de concurrence internationale à une internationalisation d'une part parfois importante de leurs enseignements. Toutefois, sous couvert d'internationalisation, il s'agit d'une anglicisation. Or, ces deux notions doivent être distinguées. Elles n'ont pas les mêmes ressorts, elles ne répondent pas aux mêmes intérêts, elles sont fondées sur des conceptions de la langue radicalement opposées. Elles n'ont pas non plus les mêmes ambitions éducatives et culturelles.

Introduction

Internationalisation et anglicisation sont des termes que l’on confond souvent quand on traite des langues. Les différences devraient pourtant sauter aux yeux. La première est explicite, ressentie comme irrésistible à l’ère du monde fini, et pensée depuis des siècles. La seconde est implicite, récente à l’échelle historique, ressentie comme une félicité ou une insupportable contrainte, et commence tout juste à être pensée en tant que telle.

Dans le domaine de l’enseignement supérieur, on doit observer qu’une mutation s’est opérée depuis les années 1980 entre une conception classique de l’internationalisation que nous appellerons la première internationalisation et une conception liée à la globalisation que nous appellerons la nouvelle internationalisation.

La nouvelle internationalisation comporte des enjeux qui ne ressortaient pas de la première internationalisation.

La première internationalisation, née sur les décombres de l’Europe de l’après Seconde Guerre mondiale, était dans l’esprit de la convention culturelle européenne de 1954. Les peuples devaient développer leurs échanges culturels par la coopération, notamment dans le domaine scolaire et universitaire.

La nouvelle internationalisation est née de l’effondrement du bloc soviétique et l’émergence de l’anglais comme langue globale unique sur un fond de domination impériale quasi-totale des États-Unis. En même temps, on voit les langues peu diffusées disparaître à grande vitesse et les langues européennes, en régression par rapport à l’expansion de l’anglais, risquent de se voir marginalisées. Le mouvement est très fort dans le domaine de l’enseignement supérieur. L’internationalisation tend à se confondre avec l’anglicisation.

Nous essaierons d’abord de mieux comprendre les ressorts de la poussée d’anglicisation au niveau planétaire pour ensuite dégager les axes d’actions permettant de tempérer l’intensité de cette puissante vague.

1. Les ressorts de l’anglicisation

1.1 Les causes générales

1.1.1 La Seconde Guerre mondiale et le bouleversement de l’équilibre international

On peut avoir scrupule à partir de la Seconde Guerre mondiale, car en toute rigueur il faudrait remonter à la colonisation britannique puis américaine et à la Première Guerre mondiale. Mais disons, sans devoir nous y appesantir, que la Seconde Guerre mondiale met durablement le continent européen à terre aussi bien du côté des vainqueurs que des vaincus et place chacun des pays d’Europe occidentale sous la dépendance d’abord économique, puis politique et militaire des États-Unis à partir de la création de l’OTAN puis de la formation du Pacte de Varsovie.

1.1.2 Les rapports de force après-guerre

Pour donner une petite idée des phénomènes en présence, en 1820 les États-Unis représentaient 1,8 % du PIB mondial1 (32,9 % pour la Chine, 5,5 % pour la France, 5,2 % pour le Royaume-Uni). En 1870, les États-Unis étaient passés à 8,9 % (la Chine à 17,2 %, le Royaume-Uni à 9,1, la France à 6,5 %). À la veille de la Première mondiale, les États-Unis étaient passés en tête avec 20,3 % (la Chine à 8,9 %, le Royaume-Uni à 8,3 %, la France à 5,3 %). Après la Seconde Guerre mondiale la domination des États-Unis atteint son maximum avec 27,2 % (la Chine à 4,5 %, le Royaume-Uni à 6,5 %, la France à 4,1 %). Le déclin s’amorce ensuite doucement à partir de 1973 (États-Unis : 22 % ; Chine : 4,6 % ; Royaume-Uni : 4,2 %, France : 4,3 %) et s’accélère ensuite à partir de 2000 (1998 : États-Unis : 21,9 % ; Chine : 11,5 %, Royaume-Uni : 3,3 % ; France : 3,4 %) avec un bouleversement assez radical dans les quinze années suivantes (Chine : 15,66 % ; États-Unis : 13,12 % ; Royaume-Uni : 1,95 % ; France : 1,91 %).

Si l’on recoupe les PIB avec les budgets de défense, on a une vision très différente car la domination américaine n’a cessé de se renforcer ou de se maintenir. Les statistiques ne sont fiables que depuis une quinzaine d’années, mais on peut constater que le pays le plus puissant est celui qui, à part des situations spécifiques comme Israël, dépense plus par rapport à son PIB que tous les autres. Les États-Unis sont autour de 34-36 % des dépenses mondiales de défense depuis les années 2007-2008 avec un taux rapporté au PIB national très supérieur à la moyenne, entre 3,5 et 4,5 %, ce qui peut s’interpréter comme le fardeau de la défense occidentale, ou comme l’expression d’une volonté et d’une nécessité d’affirmer une suprématie.

1.1.3 Les institutions financières internationales et le dollar

Toutes les institutions financières issues du système de Bretton-Woods sont des institutions contrôlées par les États-Unis. Selon Zbigniew Brzezinski (1997 : 54), le FMI et la Banque mondiale servent par définition des intérêts « globaux » et leur sphère d’intervention s’étend à la planète. En réalité, l’Amérique y joue un rôle prépondérant.

Au-delà de leur rôle au sein des institutions financières internationales, il faut dire que depuis l’inconvertibilité du dollar en or, les États-Unis échappent à toutes les contraintes monétaires auxquelles tous les autres États sont soumis, qu’il s’agisse de l’équilibre budgétaire ou de l’équilibre de la balance des paiements. Les déficits américains qui n’ont jamais cessé depuis les années 1960 et qui se sont poursuivis après l’abandon de la convertibilité en or du dollar en 1971, se sont traduits par l’accumulation de réserves en dollars tout à fait considérables qui sont placées auprès du Trésor américain dans les banques américaines, qui de ce fait se trouvent pouvoir contrôler tout le système financier international. « En moyenne, les importations en dollars des pays valent cinq fois plus que ce qu’ils achètent aux États-Unis. Plus de la moitié de la dette transfrontalière mondiale est libellée en dollars. Les dollars représentent près des deux tiers des réserves des banques centrales. Cela donne au Trésor américain » conclut The Economist2 « un droit de veto sur une grande partie du commerce mondial », ce que l’on peut voir s’exercer en direct à propos de l’Iran. Le fait de commercer en dollars avec l’Iran, comme avec tout pays désigné par les États-Unis comme non fréquentable, expose toutes les entreprises concernées aux représailles américaines. Même si ces dernières sont contestées comme étant contraires aux règles du droit international, la concentration du pouvoir financier, sans commune mesure avec le poids effectif des États-Unis dans l’économie mondiale, leur donne un pouvoir stratégique exorbitant.

1.1.4 La politique de propagation de la langue anglaise conduite par le Royaume-Uni et les États-Unis

  • La guerre froide
  • Pendant la guerre froide, les États-Unis ont mis en place divers réseaux pour surveiller tous les pôles de décision et attirer aux États-Unis pour des séjours universitaires les élites nationales.

  • L’effondrement du bloc soviétique
  • L’effondrement du bloc soviétique a permis aux États-Unis de déployer rapidement en Europe centrale et orientale les moyens qui avaient fait leurs preuves pendant la guerre froide. Très naturellement, l’anglais remplace le russe dans les systèmes éducatifs et les pays candidats pour intégrer l’Union européenne sont sommés de présenter leurs dossiers de candidatures en anglais, parallèlement à leur entrée dans l’OTAN.

  • Le poids spécifique de l’OTAN
  • Pour les pays de l’ex Union soviétique, intégrer l’Union européenne ou l’OTAN c’est à peu près la même chose, l’Union européenne étant la « tête de pont de la puissance américaine et le tremplin pour l’expansion en Eurasie du système démocratique mondial », selon la formule de Zbigniew Brzezinski (BRZEZINSKI 1997 : 106).

  • Le basculement des institutions européennes
  • L’intégration à l’Union européenne des pays de l’ex Union soviétique a donc eu pour effet immédiat de bouleverser l’équilibre linguistique de l’Union européenne et a marqué l’accélération de l’anglicisation des institutions européennes.

  • Le soft power américain
  • Pour les États-Unis la propagation de la langue anglaise est un instrument essentiel de soft power. Ce n’est pas le seul. Le cinéma et la télévision, plus généralement la production d’images, en sont un autre lui-même stratégique pour leur commerce extérieur. Toujours selon Zbigniew Brzezinski (BRZEZINSKI 1997 : 51) « la domination culturelle des États-Unis a jusqu’à présent été un aspect sous-estimé de sa puissance globale. Quoi que l’on pense de ses qualités esthétiques, la culture de masse américaine exerce, sur la jeunesse en particulier, une séduction irrésistible… Les programmes américains alimentent les trois quarts du marché mondial de la télévision et du cinéma ». Mais si l’on entend la domination culturelle au sens large, il ne faut pas se limiter à la culture proprement dite et considérer l’attrait pour les « idéaux démocratiques » véhiculés par le système américain et la séduction exercée par le modèle de la libre entreprise, du libre-échange et de la concurrence. Il y aurait beaucoup à dire sur ces deux derniers registres, mais le fait est qu’à partir de l’effondrement du bloc soviétique, alors que la part des États-Unis dans le PIB mondial a beaucoup baissé, les dominations politique, culturelle et idéologique des États-Unis ont connu un nouvel élan et nous sommes en face d’une « hégémonie d’un type nouveau » et peut-être confrontés, selon l’expression de Gérard Chaliand en préface au livre de Zbigniew Brzezinski, au « dernier empire universel ».

  • Les facteurs anthropologiques (FRATH 2016)
  • On se trouve donc dans un contexte global marqué par l’exercice direct, et surtout indirect, par le biais d’un maillage serré de vassaux, d’une hégémonie qui est restée, quelques décennies, consensuelle mais qui tend à l’être de moins en moins pour diverses raisons sur lesquelles il faudra revenir.

    En tout cas, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui les facteurs anthropologiques dont parle Pierre Frath et qui apparaissent en filigrane dans les deux rapports Graddol pour le British Council de 1997 et 2006, The future of English et English Next, se révèlent des leviers très puissants pour l’expansion de l’anglais. Tous les parents rêvent d’ascension sociale pour leurs enfants et les comportements linguistiques des classes supérieures de la société agissent comme des modèles de réussite à reproduire.

    1.1.5 La mondialisation

    Si la puissance américaine et son rayonnement sont évidemment le facteur déterminant de l’expansion de la langue anglaise, il faut cependant tenir compte de facteurs globaux qui ne se résolvent pas en termes exclusifs de domination. Ils sont également développés abondamment dans les deux rapports Graddol susmentionnés. S’il y a une différence à faire entre « globalisation » et « mondialisation » elle se situe à ce niveau, la « globalisation » comportant une sorte de projection idéologique de la surpuissance américaine, tandis que la « mondialisation » peut tout à fait exister sans.

  • Le rôle du commerce international
  • Il est clair que le développement des échanges internationaux, commerciaux ou de capitaux favorise l’émergence d’une lingua franca destinée à faciliter les opérations commerciales, comme cela a toujours existé. Pour autant, une lingua franca n’a pas de place exclusive et, dans le passé, les lingua franca, à vocation commerciale, comme celle qui a existé sur le pourtour méditerranéen pendant au moins quatre siècles, n’ont jamais eu d’autre vocation que commerciale.

  • Le rôle des entreprises multinationales
  • Les entreprises multinationales sont assurément une spécificité de la mondialisation au XXe siècle et le fait que ces entreprises comprennent des établissements répartis dans de nombreux pays sur tous les continents, pays aux langues nationales variées, pousse dans le sens d’une uniformisation des communications internes à l’entreprise autour d’une langue commune qui dépend en partie seulement de la langue du siège social. Mais toutes les multinationales n’optent pas pour une langue unique, elles sont parfois bilingues voire carrément plurilingues.

  • Le développement du tourisme
  • Le développement très rapide d’un tourisme de grands opérateurs, dans lequel les touristes eux-mêmes sillonnent le monde, mène aussi à l’adoption d’une langue réduite permettant de faire face aux situations les plus simples. En même temps, quand le tourisme se traduit par des séjours répétés dans un nombre limité de destinations, le besoin de mieux connaître les pays sélectionnés, notamment par la langue, peut jouer en faveur de la diversité linguistique.

  • Les migrations
  • Les migrations que nous connaissons, qui s’accompagnent d’une implantation durable dans le pays de destination, impliquent l’apprentissage de la langue du pays d’accueil. Les migrations ont bien évidemment des effets linguistiques, mais Graddol reconnaît qu’elles ne jouent pas particulièrement en faveur de l’anglais.

    1.2 Les causes spécifiques

    Ayant passé en revue le cadre général, on peut aborder les domaines spécifiques de la recherche et de l’enseignement supérieur.

    1.2.1 Les causes spécifiques à la recherche

  • L’attrait de la langue unique : l’anglais, « latin des temps modernes ».
  • Dans le domaine de la recherche, la généralisation de l’anglais comme langue de publication est l’aboutissement d’un faisceau de facteurs convergents.

    Personne n’a l’idée de contester l’attraction des universités américaines, appuyée sur des programmes de bourses destinés à attirer aux États-Unis les meilleurs éléments identifiés par les relais locaux, ni l’importance des publications d’origine américaine. La pression concurrentielle des grandes revues scientifiques anglo-saxonnes qui dominent le secteur de l’édition scientifique, la domination des systèmes américains d’indexation d’articles et de citations d’articles, leur ont permis d’imposer leur loi dans un premier temps. Ainsi dans les années 1990, on a pu assister à un retournement brutal des politiques nationales d’édition scientifique qui enjoignent aux revues spécialisées et aux chercheurs de publier en anglais afin de continuer d’être lus et de résister à la concurrence américaine.

    L’internationalisation des équipes de recherche pousse les chercheurs non seulement à publier mais à communiquer en interne et avec les autres équipes de recherche en anglais.

    Enfin, l’idée que la science a pendant des siècles utilisé une langue commune, le latin, est largement diffusée au bénéfice exclusif de l’anglais, par une propagande orientée qui ne voit pas que la Renaissance, qui a été une période de grands progrès scientifiques, a été aussi marquée par l’émergence dans le domaine de la production et de la diffusion des connaissances scientifiques des langues « vulgaires », en concurrence avec le latin.

  • Une conception souvent très simpliste de la langue dans la communauté scientifique
  • Il faut ajouter que la communauté scientifique a souvent une conception très simpliste de la langue. Dans les sciences dures, la langue est considérée et est même souvent utilisée comme un code. Donc les langues apparaissent comme étant interchangeables. Indépendamment des concepts eux-mêmes, il est douteux que la langue fonctionne comme un code, avec un terme spécifique pour chaque concept. Il n’en reste pas moins que la langue scientifique basique fonctionne comme « langue de service »3, c’est-à-dire une langue au corpus restreint au domaine considéré et dont les règles sont immuables. Pour les sciences humaines, c’est beaucoup plus difficile, mais la tendance au « durcissement » des sciences humaines, sous l’influence américaine, pose des problèmes épistémologiques graves. Dans un article publié dans le quotidien suisse Le Temps que nous avons repris sur le site de l’OEP4, Antoine Chollet (2015) signale que depuis plusieurs années le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) tente d’imposer l’usage de l’anglais dans la recherche suisse, y compris dans les sciences humaines et sociales. Cette politique entraîne des réactions de nombreux chercheurs et chercheuses, car si l’on laisse faire les choses, cette inquiétante évolution de la recherche universitaire, si elle est conduite à son terme, aura pour dernier effet sa destruction pure et simple.

    L’idée que les recherches en sciences humaines et sociales pourraient se penser et se transmettre dans une seule langue repose sur le scientisme le plus plat et le positivisme le plus primitif, de ceux qui croient que l’objet d’étude n’a strictement aucun effet sur les chercheurs, pas plus que les recherches n’en auraient sur leurs objets. Croyant imiter les sciences dites exactes, celles et ceux qui défendent cette idée oublient – ou, pire, ils ignorent – que l’épistémologie des dites sciences a totalement changé, et que ce scientisme y fleure bon le XIXe siècle… Toute l’épistémologie des sciences humaines et sociales reconnaît au contraire l’équivocité essentielle des mots et des concepts qu’elles utilisent, et l’impossibilité de séparer ces mots et ces concepts de la langue quotidienne (qu’il s’agisse de celle des acteurs ou de celle des chercheurs), au risque de ne plus rien comprendre aux pratiques qu’elles étudient.

    Dans le petit livre réalisé sous la direction de Pierre Frath et José Carlos Herreras (2017), à la suite du colloque organisé par l’OEP et l’Université Paris Diderot-Paris VII sous le titre Plurilinguisme et créativité scientifique, nous avons étendu le champ de la réflexion à des aspects sociétaux qui montrent que la recherche en sciences sociales ne peut pas être une recherche hors-sol qui serait coupée de la société qu’elles étudient indépendamment de la langue ou des langues qui y sont pratiquées. Il y a une interaction entre les sciences et la langue et ce sont les deux qui risquent d’être perdantes.

    Par ailleurs, on doit distinguer la langue de publication, qui peut être en anglais mais qui peut aussi être plurilingue, et d’autre part la langue de la recherche proprement dite. Selon le mathématicien médaillé Field, Laurent Lafforgue (2017), la créativité en mathématique n’est pas indépendante de la langue maternelle, car il y a dans la langue maternelle tout un système de relations métaphoriques qui ne sont pas absentes de la recherche scientifique.

    1.2.2 Les causes spécifiques à l’enseignement supérieur

    Les ressorts sont assez proches de ceux de la recherche, mais comme il existe un enseignement supérieur sans recherche, il faut bien isoler les phénomènes.

  • La pression économique
  • La pression économique est devenue omniprésente et de même qu’il existe un marché international des chercheurs, il existe un marché international des étudiants. Une analyse s’impose. En quinze ans, les études à l’étranger sont passées du stade artisanal au stade industriel. En 1975, on estimait le nombre d’« étudiants internationaux » à 800 000, en 2000 ils étaient 2,1 millions et 4,1 millions en 2013. Ils seront 8 millions en 2020.

    Pour les étudiants, la possession d’un diplôme d’une université étrangère peut être un atout décisif sur le marché du travail.

    Pour les pays d’accueil, l’intérêt économique est important. Via les frais de scolarité et les dépenses de la vie courante (logement, alimentation, loisirs, etc.), le marché de l’étudiant étranger peut rapporter gros. On peut y trouver un gain immédiat pour l’économie en général et pour les établissements en termes de recettes de droits d’inscription. Mais si l’on veut que l’investissement s’inscrive sur le long terme, il faut aussi investir dans la langue et la culture et que le diplôme ne soit pas qu’une ligne dans un CV.

    Il y a donc bien un enjeu stratégique pour les pays d’accueil qui peuvent avoir dans ce domaine un « avantage compétitif ». Et de ce point de vue, les pays anglo-saxons, États-Unis, Royaume-Uni, Australie et Canada ont bien cet avantage compétitif et entendent bien le garder et si possible l’accentuer. L’Australie, qui a choisi d’en faire un de ses moteurs de développement économique, estime à 15 milliards d’euros par an les revenus générés par la présence d’étudiants étrangers sur son territoire. Le ministère américain du Commerce a, lui, calculé que les 765 000 étudiants étrangers aux États-Unis avaient rapporté au pays 22,7 milliards de dollars pour la seule année scolaire 2011-2012.

    La France et le Québec ont aussi d’importants atouts. Mais il y a par ailleurs des outsiders qui essaient de monter sur le podium, tels que la Russie, la Pologne et les pays du Golfe persique.

    En fait, il existe aujourd’hui deux types de marché au sein d’un marché global en forte expansion.

    Il existe d’abord un marché héritier de l’enseignement international classique et qui se développe sur la base de coopérations interuniversitaires définissant des parcours intégrant des séjours plus ou moins longs d’études dans un établissement étranger ou de stages dans une entreprise à l’étranger.

    Mais il existe aussi un autre marché fondé sur des inscriptions directes dans des établissements étrangers.

    C’est sur ce type de marché que l’on voit se développer des formations exclusivement en anglais et sans exigence concernant la langue du pays d’accueil, ni à l’entrée, ni à la sortie de la formation.

    Si l’on regarde la structure de ces formations uniquement en anglais, on constate d’abord qu’elles sont en forte croissance. Dans son enquête publiée en 2017 par l’ACA qui malheureusement s’arrête en 2014, le nombre de formations entièrement en anglais dans le monde qui était de 725 programmes en 2001 est passé à 2389 en 2007, et à 8089 en 2014. Pour la France en juillet 2014 selon Campus France on pouvait compter 533 (499 selon ACA) formations, mais 878 en mai 2018 à la date de rédaction de cet article. Cela représente presque un doublement en 4 ans et représente 2,99 % de l’ensemble des formations de niveau licence et master, ce qui paraît finalement assez peu.

    Toutefois, ces formations sont fortement concentrées sur le niveau master. Ainsi en 2018 les formations de niveau master uniquement en anglais s’élèvent à 801, contre 77 pour les licences, soit en pourcentage respectivement, 6,87 % et 0,23 % du nombre de formations.

    On observe en troisième lieu une forte concentration sur certaines formations. Ainsi, dans le domaine du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration, c’est 23 % des formations en master qui sont uniquement en anglais, 16,33 % pour le management et 14,43 % pour les sciences de l’ingénieur. En moyenne, 11,33 % des effectifs en master suivraient des formations uniquement en anglais, et cela malgré la loi du 22 juillet 2013 qui voudrait que les formations ne puissent être que partiellement en langue étrangère.

    2. Les contre-feux à l’anglicisation

    2.1 Les contre-feux généraux

    2.1.1 L’ambivalence des technologies, entre unité et diversité

  • Internet
  • Internet est une particularité de la mondialisation des XXe et XXIe siècles. Contrairement à ce que l’on a pu croire au début de cette révolution dans les communications, Internet ne favorise pas une langue unique de communication mondiale. Internet joue certainement plus en faveur d’une connaissance diversifiée des langues, et les statistiques qui montrent une régression rapide en termes relatifs de l’anglais confirment tout à fait cette observation. Cependant, l’administration de l’Internet (attribution des noms de domaine et des numéros IP) est assurée depuis 1988 par l’ICANN, société de droit californien à but non lucratif, qui, théoriquement indépendante depuis 2016, reste en réalité contrôlée par le gouvernement américain, pour qui c’est un élément stratégique.

  • Les médias
  • On peut faire une observation similaire en ce qui concerne les médias. De grandes radios anglo-saxonnes comme CNN ou la BBC sont tenues, pour gagner en audience, de diffuser en de nombreuses langues. Par ailleurs, les radios et télévisions en français comme TV5 Monde, France 24, Euronews, RFI, et de nouvelles radios et télévisions à diffusion internationale comme Al Jazeera, Al Arabiya, Al Hurra, Telesur, etc. sont également tenues de diffuser en plusieurs langues. Par exemple, RFI parle au monde en français mais aussi en 14 autres langues : anglais, cambodgien, chinois simplifié, chinois traditionnel, espagnol, hausa, kiswahili, mandingue, persan, portugais, portugais du Brésil, roumain, russe et vietnamien.

  • La traduction automatique
  • La traduction automatique, au bout de plusieurs décennies de recherche, et grâce aux immenses corpus permis par Internet, a atteint un niveau de maturité exceptionnel. On peut en attendre un abaissement des coûts de traduction et surtout une vulgarisation de la traduction avec des applications très attendues dans la publication des travaux de recherche, la communication d’entreprise et la communication en général, mais aussi le travail multilingue en organisation européenne et internationale.

    La traduction automatique ne dispense en aucune façon de connaître les langues étrangères mais, paradoxalement, elle donne une impulsion aux pratiques plurilingues.

    2.1.2 Les craintes environnementales

    La disparition des espèces animales et végétales est l’un des aspects de la mondialisation telle que nous la vivons qui frappent le plus les esprits. Mais la disparition accélérée des langues est un autre aspect de même nature que l’UNESCO n’a pas tardé à inclure dans le concept du développement durable. Par exemple, le thème retenu en 2018 pour la journée internationale de la langue maternelle qui a lieu le 21 février de chaque année était : « Préservation de la diversité linguistique dans le monde et promotion du multilinguisme en vue de réaliser les objectifs de développement durable ». Et d’expliciter :

    Pour favoriser le développement durable, les apprenants doivent avoir accès à l’éducation dans leur langue maternelle et dans d’autres langues. C’est grâce à la maîtrise de sa première langue ou langue maternelle que les compétences de base en lecture, écriture et calcul peuvent être acquises. Les langues locales, en particulier les langues des minorités et des peuples autochtones, transmettent la culture, les valeurs et le savoir traditionnel, jouant ainsi un rôle important dans la promotion d’avenirs durables.

    En ce qui concerne la célébration de l’année 2019 comme année internationale des langues autochtones, l’UNESCO reprend une argumentation voisine qui fait du plurilinguisme la dimension cachée du développement durable :

    Les langues jouent un rôle crucial dans la vie quotidienne de tous les peuples, étant donné leurs implications complexes en termes d’identité, de diversité culturelle, d’intégration sociale, de communication, d’éducation et de développement. À travers les langues, les gens participent non seulement à leur histoire, leurs traditions, leur mémoire, leurs modes de pensée, leurs significations et leurs expressions uniques, mais plus important encore, ils construisent leur avenir. Les langues sont essentielles dans les domaines de la protection des droits humains, la consolidation de la paix et du développement durable, en assurant la diversité culturelle et le dialogue interculturel. Cependant, malgré leur immense valeur, les langues du monde entier continuent de disparaître à un rythme alarmant en raison de divers facteurs. Beaucoup d’entre elles sont des langues autochtones.

    En effet, les langues autochtones représentent un facteur important à prendre en compte dans le large éventail de problématiques liées à la question autochtone, notamment dans le cadre de l’éducation, du développement scientifique et technologique, de la biosphère et de l’environnement, de la liberté d’expression, de l’emploi et de l’inclusion sociale.

    Au-delà de ces professions de foi qui nécessitent une mise à jour de nos conceptions universalistes, tout le monde peut constater des renaissances ou des émergences identitaires qui sont autant de ripostes aux tendances uniformisantes de la mondialisation.

    Si l’on voit l’aspect négatif de ces mouvements souvent synonymes de repli sur soi, de syndrome identitaire, qu’Heinz Wismann définit comme « la forme la plus stupide de l’affirmation de soi, on est fier de n’être que ce que l’on est », il y a aussi plutôt en parallèle une revendication de qualité de vie dont la langue fait partie, par opposition à la lingua franca, dont la caractéristique quantitative est réductrice.

    2.1.3 La pression du commerce international n’est pas ce que l’on croit : besoins plurilingues des entreprises, petites, moyennes et grandes

    Dans les années 2005 à 2012, de nombreuses études ont permis de prendre la mesure des mouvements qui ont affecté les entreprises sur le plan linguistique. Finalement, si l’anglais s’est affirmé comme un minimum indispensable dans les relations internationales des affaires, l’expérience et le pragmatisme ont imposé l’idée qu’en affaires l’anglais est utile mais ne suffit pas, et cela, quelle que soit la taille de l’entreprise.

    2.2 Les contre-feux spécifiques

    2.2.1 La qualité de la recherche

    On vient de voir que la difficulté de publier simultanément en anglais et dans d’autres langues peut être surmontée grâce à la traduction automatique. Comme il ne s’agit pas de traduction littéraire, la démonstration n’est plus à faire. On peut rédiger dans sa langue et publier dans plusieurs langues à condition d’avoir une connaissance suffisante de celles-ci. Pour le chercheur qui ne connaît par exemple comme langue étrangère que l’anglais, il peut sans aucune difficulté rédiger dans sa langue et contrôler la traduction automatique vers l’anglais. Pour les cellules d’aides à la traduction, la traduction automatique est un multiplicateur d’efficacité déjà éprouvé.

    Au demeurant, peut-on créer dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle ? On sait que pour certains écrivains, c’est possible, mais seuls ceux-ci peuvent témoigner de l’exceptionnelle capacité d’avoir en réalité plusieurs langues. Ce sont de grands artistes qui jouent des langues comme de différents instruments de musique. Comment les choses se passent-elles pour les sciences dans le secret de la créativité du chercheur ?

    Pour les sciences humaines, la question ne se pose pas puisque l’objet est plurilingue. Mais comment les choses se présentent-elles pour les sciences dites « dures » ?

    La question épistémologique dépasse de loin les questions plutôt triviales de la langue commune de la communauté scientifique ou de la langue de publicité.

    Il faut la poser au niveau épistémologique car il est nécessaire de faire sortir la communauté scientifique d’une conception rudimentaire de la langue dans laquelle on ne voit qu’un code ou un outil. La langue est infiniment plus que cela, et cette dimension de la langue doit être réintroduite dans le débat ou plutôt le combat intellectuel du plurilinguisme. C’est ce qu’a commencé à faire l’OEP avec Pierre Frath et José Carlos Herreras (2017).

    2.2.2 La qualité des enseignements

    Il n’y a pas de qualité de l’enseignement supérieur sans qualité de la recherche, et il n’y a pas de qualité de la recherche si la recherche est monolingue.

    On ne voit pas comment un enseignement monolingue en anglais pourrait atteindre la qualité, que l’on se tourne vers les enseignants ou les étudiants.

    Travailler sur la fiction d’une capacité de l’enseignant non anglophone d’enseigner en anglais au même niveau de qualité qu’un natif est une absurdité. Penser de même qu’un étudiant puisse tirer le même profit d’un enseignement en anglais que dans sa propre langue relève de la même absurdité. Dans un véritable enseignement international, les choses ne se passent pas de la même manière. L’enseignant est un natif qui enseigne à des natifs et des non natifs en sachant très bien qu’une partie de ses étudiants sont des non natifs. Et il en tient compte dans sa manière d’enseigner. Évidemment, dans un enseignement de masse en anglais, on n’entre pas dans ce type de considération.

    Au bout du compte, comme le démontre Anne-Claude Berthoud, dans sa communication, c’est la dégénérescence de l’enseignement supérieur que l’on obtient.

    3. Des enjeux stratégiques

    Il y a bien un enjeu stratégique fondamental qui est de définir une internationalisation de l’enseignement supérieur et de la recherche qui ne se confonde pas avec l’anglicisation.

    D’une certaine façon la loi Fioraso (article L121-3 du code de l’éducation) est une illustration de cette stratégie en encadrant le processus d’internationalisation. Toutefois, elle comporte une sorte de contradiction interne en permettant aux « établissements délivrant un enseignement international », qui ne sont pas définis, d’échapper aux règles qu’elle pose elle-même. Il suffit de considérer que tout établissement d’enseignement supérieur délivre un enseignement de caractère international pour anéantir dans sa totalité l’article L-121-3. Et c’est ce qu’a fait la Cour administrative d’appel de Paris dans le litige opposant l’association ALF à l’école Normale supérieure de Paris. L’application de la loi est elle-même défaillante ainsi que nous avons pu le constater précédemment, la loi n’ayant en rien ralenti le développement de formations uniquement en anglais.

    La stratégie pour la France est donc de définir ce que l’on entend par établissement délivrant un enseignement international.

    Le contexte italien, avec l’affaire de l’Institut polytechnique de Milan et le jugement de la Cour Constitutionnelle italienne, est assez proche du contexte français, mais juridiquement le combat s’est quasiment terminé par une victoire totale d’une conception qui distingue l’internationalisation de l’anglicisation. Grâce à cette interprétation qui n’est susceptible d’aucun appel, sauf à modifier la Constitution italienne elle-même, la loi ne peut plus être interprétée de manière complaisante. On verra dans les prochains mois comment les universités italiennes tireront les conséquences de cette jurisprudence très forte qui devrait inspirer tous les gouvernements européens, à commencer par la France et l’Allemagne, et si la victoire juridique se solde par une victoire politique.

    4. Enjeux de civilisation

    On perçoit sans difficulté que les questions soulevées sont à la hauteur d’enjeux de civilisation.

    Au-delà de la question linguistique, l’évolution technologique qui prend sa source principalement en Californie s’interprète-t-elle nécessairement comme une américanisation, comme feint de le croire Régis Debray (DEBRAY 2017) ?

    Avons-nous interprété l’invention de l’aviation ou du cinéma comme une francisation ?

    Est-il si évident que la technologie et la mondialisation mènent à l’uniformisation ?

    L’évolution technologique implique-t-elle un modèle de société ? Elle change la société, mais implique-t-elle un seul type de société ? Cela n’est pas sûr du tout.

    En tout cas, si ces associations d’idées représentaient des déterminismes absolus, le combat pour le plurilinguisme et la diversité culturelle et linguistique serait perdu d’avance.

    Une vision trop optimiste pourrait au contraire nous conduire à considérer que tout mouvement recrée par les oppositions qu’il suscite sa propre diversité.

    Mais cette vision serait sans doute elle-même trop déterministe.

    Laissons donc sa place à notre liberté.

    Conclusion

    Face à l’impasse morale et épistémologique que représente le monolinguisme, les politiques linguistiques universitaires et d’enseignement supérieur doivent répondre à plusieurs nécessités :

    • La volonté que les nouvelles générations parlent au moins deux langues européennes en plus de leur langue maternelle doit être complètement prise en charge par l’enseignement supérieur. L’obligation de deux langues vivantes ne saurait s’interrompre au niveau du baccalauréat.
    • Il convient de continuer de produire de la culture et des savoirs dans toutes les langues et des connaissances scientifiques dans une pluralité de langues.
    • La circulation des idées, des expériences et des connaissances implique des publications plurilingues et un recours accru à la traduction.

    Références bibliographiques

    BRZEZINSKI, Zbigniew, Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde, Paris, Arthème Fayard/Pluriel, 2010, 273 p.

    CHOLLET, Antoine, « Imposer l’anglais dans la recherche, c’est faire preuve de provincialisme ! », dans Le Temps publié le 8 mars 2015, https://www.letemps.ch/opinions/imposer-langlais-recherche-cest-faire-preuve-provincialisme.

    DEBRAY, Régis, Civilisation, Comment nous sommes devenus américains, Paris, Gallimard, 2017, 231 p.

    FRATH, Pierre, « Anthropologie de l’anglicisation des formations supérieures et de la recherche », dans Plurilinguisme et créativité scientifique, p. 73-89, Paris, OEP, collection Plurilinguisme, 2016-2.

    FRATH, Pierre, et HERRERAS, José Carlos (dir.), Plurilinguisme et créativité scientifique, Paris, OEP, Collection Plurilinguisme, 2016-2, 130 p.

    GRADDOL, David, The futur of English, London, British Council, 1997.

    GRADDOL, David, English Next, London, British Council, 2006.

    LAFFORGUE, Laurent, « Le français au service des sciences », dans Plurilinguisme et créativité scientifique, p. 19-21, OEP, collection Plurilinguisme, 2016-2.

    HEISENBERG, Werner, La partie et le Tout, Paris, Champs Flammarion, 1972, 335 p.

    WÄCHTER, Bernd, MAIWORM, Friedhelm (eds.), English-Taught Programmes, in European Higher Education, The State of Play in 2014, ACA Papers on International Cooperation in Education.

    1
    Estimation d’Angus Maddison validée par l’OCDE. https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_historique_des_r%C3%A9gions_et_pays_par_PIB#1820

    2
    The Economist, May 19th 2018, Leaders, The dollar, About that big stick, America must take care when wielding its extraordinary power over global finance, p. 11.

    3
    Selon la définition de H. Wismann et P. Judet de la Combe dans L’avenir des langues (2004), une langue fonctionne comme langue de service lorsqu’elle est strictement dénotative.

    4
    https://www.observatoireplurilinguisme.eu/fr/les-fondamentaux/langues-et-sciences/11276-point-de-vue-non-conformiste-imposer-l%E2%80%99anglais-dans-la-recherche,-c%E2%80%99est-faire-preuve-de-provincialisme-le-temps-8-3-2015

    Per citare questo articolo:

    Christian TREMBLAY, L’enseignement supérieur et la recherche entre anglicisation et internationalisation, Repères DoRiF n. 17 - Diversité linguistique, progrès scientifique et développement durable, DoRiF Università, Roma dcembre 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=419

    Ritorna alla Barra di Navigazione