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Giovanni AGRESTI

Diversité linguistique, progrès scientifique, développement durable : les linguistes font signe

Giovanni Agresti
UMR 5478 Iker (CNRS – Université Bordeaux Montaigne – UPPA)
Dipartimento di Studi Umanistici, Università degli Studi di Napoli “Federico II”
giovanni.agresti@u-bordeaux-montaigne.fr

Introduction

Les contributions recueillies dans ce numéro de Repères-DoRiF représentent une sélection des propos présentés le 12 décembre 2017 au Palais des Nations Unies de Genève, à l’occasion d’une table ronde (« Diversité linguistique, progrès scientifique et développement durable ») inscrite au programme du 8e Congrès international de l’Académie Internationale des Sciences Ararat. Le congrès était à son tour inclus dans le 9e Forum de Genève OSI (Objectif Sciences International)1.

Le cadre choisi pour étudier les rapports entre diversité linguistique, progrès scientifique et développement durable répondait d’une part à la nécessité de poser le débat, foncièrement interdisciplinaire, aussi en dehors de l’enclos universitaire et à un endroit hautement symbolique, sans pour autant renoncer à une lecture complexe, exigeante et approfondie. Il répondait d’autre part à l’instance de placer les sciences du langage au cœur d’une discussion cruciale et on ne peut plus contemporaine. Les enjeux posés par le présent dossier sont en effet de taille et sont loin de solliciter uniquement la communauté des chercheurs.

D’ailleurs, chaque élément de la triade est porteur de questionnements urgents qui ont déjà fait l’objet d’analyses, parfois consolidées et approfondies. Néanmoins, si l’urgence écologique habite désormais les esprits – elle paraît en effet directement connectée à la survie de l’espèce et elle est tangible, manifeste –, l’urgence linguistique liée à la réduction accélérée de la diversité linguistique est plutôt perçue comme un enjeu surtout culturel et ne fait jamais la une des journaux. Quant à l’urgence scientifique (et technologique), elle concerne surtout la responsabilité éthique des chercheurs, à savoir les limites de la science elle-même, notamment lorsqu’elle impacte le statut du sujet – son rôle dans la société, son irréductibilité, sa liberté –, par exemple à travers le clonage et l’intelligence artificielle.

Si ces éléments sont donc tous plus ou moins largement débattus, un discours unitaire les reliant faisait à notre sens défaut ou est en tout cas bien périphérique. Il nous a donc paru nécessaire d’envisager une réflexion articulée pour construire ou étoffer ce discours où, pour une fois, le linguiste serait convoqué en premier. Les auteurs invités ont accepté de relever ce défi, et nous leur en savons gré. Défi difficile, car la dialectique des éléments en jeu est extrêmement complexe. Voyons cela d’un peu plus près, en passant en revue, en survol rapide, les différents volets du thème mis en exergue.

1. L’urgence écologique

L’urgence écologique – et la question, corrélée, du développement durable – fait aujourd’hui l’objet de sommets internationaux et a tendance à occuper de plus en plus les agendas politiques, même si des forces négationnistes sont à l’œuvre pour la contourner ou la décrédibiliser2. Quoi qu’il en soit, elle est directement reliée à la « société planétaire » (AUGÉ 2017), laquelle, suivant la forme qu’elle prend, représente tantôt la cause, tantôt la solution à la crise environnementale.

L’une des causes, si ce n’est la cause principale du problème, s’appelle, aujourd’hui, « globalisation »3. Par ce terme, qui a pu recouvrir plusieurs significations, nous entendons la société planétaire lorsqu’elle est gouvernée par l’impératif économique et par l’idéologie du libre échange, du consumérisme, de la croissance, de la compétition, de l’exploitation aveugle des ressources non renouvelables et de la mobilité, qui est souvent la conséquence directe ou indirecte des caprices de la délocalisation industrielle. Ces phénomènes et processus sont accentués, voire exaltés, d’une part par l’essor des technologies numériques de la communication, et de l’autre par l’affirmation / imposition de la lingua franca internationale : cet essor et cette affirmation rendent possible, légitiment et sont au service d’un « marché global » hypostasié (voire anthropomorphisé) dans le discours et des nouvelles « voies de la soie », terrestres mais surtout maritimes. L’action combinée des facteurs et fonctionnements propres à la globalisation, tous évidemment interconnectés et interdépendants, est extrêmement polluante et est en train d’épuiser et de gâcher nos habitats, avec des conséquences sociales souvent dramatiques en termes notamment de croissance des inégalités, de concentration du pouvoir, de déséquilibre démographique et de multiplication des conflits. On est plutôt bien renseignés là-dessus. Pourtant, faute de véritable modèle alternatif, il y va de la globalisation comme de l’aliénation diglossique : on ne tend que vers le modèle (économique, politique, social, linguistique…) dominant, lequel produit les antidotes à toute tentative de remise en question, voire de renversement de la donne4. En effet, la fin des idéologies politiques du XXe siècle, sanctionnée par l’éclatement du bloc communiste à la fin des années 1980, aura aboli une dialectique qui était aussi discursive, culturelle, axiologique, pour laisser le champ libre à l’émersion et à l’hégémonie d’une idéologie unique, et peut-être ultime. Celle-ci a les traits séduisants d’une anti-idéologie démocratique et jouissive : celle du bien-être économique, de l’autorégulation marchande, du dérèglement financier et du narcissisme individuel, qui, en l’état, paraît aux antipodes par rapport à une pensée et à un style de vie écologiques ainsi qu’en pleine contradiction avec un esprit de partage des biens, aussi bien en synchronie (réduction des inégalités) qu’en diachronie (responsabilité à l’égard des générations passées et, surtout, à venir) (UNITED NATIONS 1987).

Le versant positif, « noosphérique » (TEILHARD DE CHARDIN 1955) de la société planétaire, peut s’appeler en revanche « mondialisation » ou « pensée-monde ». Il n’y est plus question d’un monde vu comme un grand et unique marché, finissant par imposer fatalement une pensée et une langue de communication uniques, mais plutôt d’une vision à la fois complexe (MORIN 1982) et unitaire de notre maison commune (FRANCESCO 2015), où les innombrables composantes (matérielles, immatérielles, spirituelles etc.) sont appréhendées aussi et surtout dans leur interaction. Ce n’est qu’à partir de cette vision, et de la conscience que nous pouvons en avoir, que l’on peut espérer réaliser les grandes entreprises de l’esprit et rendre possibles des utopies, des changements de style de vie, de modalité de production et de consommation à l’échelle planétaire et en des temps relativement courts, même si la mise en œuvre de ces projets est toujours difficile et, souvent, contradictoire. Aussi, cette vision présuppose-t-elle un élargissement de la responsabilité individuelle et collective : ce que le sujet et le groupe font produit des externalités (positives ou négatives) et, à l’inverse, même ce qui est apparemment extérieur au sujet et au groupe finit, directement ou indirectement, par les concerner. De ce point de vue, la diversité linguistique dans le monde ne se configure plus vraiment comme une « barrière » aux échanges marchands, mais plutôt comme une richesse patrimoniale, un bien commun qui reflète l’histoire, les savoirs et quelque part aussi la vision du monde de peuples relevant de territoires divers, participant ainsi pleinement et activement de la complexité solidaire et unitaire que nous venons d’évoquer et qui nous enveloppe tous. Reste à mieux comprendre ces fonctionnements et à mesurer le poids réel, le statut et le rôle de ces patrimoines.

2. L’urgence linguistique

Globalisation et mondialisation, telles que posées et définies ici, s’opposent, s’éclairent et se balancent. Mais en fait il n’y a pas vraiment d’équilibre, la globalisation compétitive l’emportant, du moins pour le moment, sur la pensée-monde solidaire. Voilà que, à la confluence des donnes écologique, économique et linguistico-culturelle, on assiste à une réduction vertigineuse de la diversité linguistique (désormais : DL), que ce soit au niveau de la communication publique – dont la communication scientifique –, ou au niveau des usages davantage populaires et de proximité. L’élimination des « barrières linguistiques » rejoint la suppression des contraintes juridiques, formelles, poursuivie par le modèle néolibéral. Qui plus est, contrairement au passé, c’est aujourd’hui la langue du vendeur, et non celle de l’acheteur, qui est privilégiée dans l’échange commercial. Le mythe de Babel, dans son interprétation majoritaire stigmatisant la DL5, est aujourd’hui à nouveau actualisé, et ce malgré les déclarations de principe formulées par d’importantes instances internationales (Conseil de l’Europe, UNESCO) arguant que la DL est une « richesse » (AGRESTI 2016). Pour paradoxal que cela puisse paraître, à l’ère de la fin de l’État-Nation (OHMAE 1995), la société globalisée s’avère être de plus en plus centralisée. Une correspondance se dessine, nette, entre la concentration de la population dans les agglomérats urbains (en 2008, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la population des villes a dépassé celle des campagnes6), l’affirmation sournoisement tyrannique de quelques langues hyper- et « supercentrales » (CALVET 1999), la réduction de la DL et le marché global, manœuvré par des oligopoles redoutables. Même si les villes deviennent de plus en plus multilingues et multiculturelles, aussi en raison de la croissante mobilité qui fait de celles-ci des terreaux de « superdiversité linguistique » (VERTOVEC 2007), à l’échelle de la planète le décompte se solde par une perte globale de DL, quelque part comparable à la diminution, bien inquiétante, de la biodiversité. D’après Calvet (2004), près de 26% des langues dans le monde (soit environ 1550) sont pratiquées par moins de 1000 locuteurs et un tiers de celles-ci est pratiqué par moins de 100 locuteurs primaires. Il s’agit par ailleurs de données qui sont déjà bien datées, et il y a lieu de croire que la situation, aujourd’hui, n’a fait que s’aggraver. Pourtant, contrairement à la perte des espèces animales et végétales et à l’appauvrissement des sols, la réduction de la DL, lorsqu’on la prend en compte, est trop souvent considérée comme une perte purement culturelle et, sauf exception (HAGÈGE 2000), elle ne mobilise que peu de moyens et d’esprits.

3. L’urgence scientifique

Si la perte de biodiversité est désormais largement reconnue comme une menace à moyen et long terme aussi pour la survie de l’espèce humaine, on peine encore, aujourd’hui, à appréhender pleinement les risques d’une forte réduction de DL. Il se peut alors que le cadre fourni par la recherche et la communication scientifiques, où cette réduction est particulièrement poussée et même explicitement poursuivie7, représente un contexte particulièrement intéressant pour mieux comprendre ce que nous perdons en renonçant à la diversité des apports linguistico-culturels.

À bien y voir, le « problème » de fond de la science – de son organisation, de ses fonctionnements, de son évaluation, de sa mise en circulation et restitution, de ses horizons – est foncièrement linguistique et discursif. Tout d’abord, lorsque l’on parle de « science » on oublie trop souvent, et cela arrive aussi au sein des communautés scientifiques elles-mêmes, qu’il ne faut surtout pas poser La Science comme une entité unitaire et monolithique – quitte à l’envisager comme un synonyme de « connaissance ». L’emprise des sciences dures sur les sciences humaines et sociales (désormais : SHS) découle principalement de ce malentendu8, ainsi que du fait que les premières permettent des applications immédiates, mesurables et facilement transférables. Une règle arithmétique, une formule chimique, une loi de la physique sont universelles, tendanciellement stables et susceptibles d’utilisations infinies, alors qu’une notion en SHS s’accommode toujours très mal des définitions. Ainsi en est-il, par exemple en sociolinguistique, de la notion de « diglossie » (TABOURET-KELLER 2006) ou de « langue seconde » (PRESCOD & ROBERT 2015), qu’il n’est vraiment possible de définir que par rapport aux traditions scientifiques qui les ont forgées et par rapport aux terrains auxquels elles s’appliquent. Les sciences, variablement organisées (dures, naturelles, SHS etc.) varient non seulement en termes de contenus mais également et surtout en termes de langage, de discours : ici, il s’agit de simples outils descriptifs, plutôt neutres ; là, il s’agit en revanche d’outils qui restituent et construisent à la fois les objets de la recherche scientifique. Le progrès en SHS est la reprise et le prolongement d’une parole antérieure, avec toutes les greffes de l’humain et de l’histoire que cela implique, et non d’une formule.

Tant que la communauté des communautés scientifiques n’aura pas vraiment et rigoureusement affronté cette dissymétrie, et assumé cette différence et diversité de points de vue et des traditions scientifiques « nationales », l’imposition – de facto et parfois même de jure – d’une lingua franca internationale de la science (l’anglais académique) ne fera qu’amplifier le malentendu de fond et consolider l’hégémonie de certaines disciplines sur d’autres. Là encore, les conséquences, néfastes, de cet appauvrissement, ne sont pas évidentes au grand public et peinent à être reconnues même depuis la loge du chercheur. S’il est indéniable qu’une ou très peu de langues de large communication internationale simplifieraient la circulation et le partage des informations scientifiques, cette réduction entraînerait fort probablement une rapide obsolescence des bibliographies en d’autres langues et, par conséquent, une déperdition et une régression des connaissances. La centralisation linguistique provoquerait par ailleurs des inégalités au niveau de l’allocation des financements pour la recherche, des avantages économiques non négligeables pour les pays anglophones, la progressive pulvérisation des fonctionnalités des langues exclues de la sphère de la recherche scientifique, une probable perte en termes de créativité scientifique et une séparation sûre et dramatique entre la communauté des chercheurs et celle des citoyens… Il y a là un horizon sombre qui n’a rien de rassurant ni d’exaltant. Est-ce vraiment l’horizon du progrès scientifique, tel que nous le préparons aujourd’hui ?

Ouverture

Par ce rapide survol des éléments de la triade qui fait l’objet du présent dossier nous avons voulu ne serait-ce que suggérer la complexité des liens existant entre chacun de ces éléments et tous les autres et montrer la fécondité et la portée de leur analyse conjointe. Diversité linguistique, progrès scientifique et développement durable entretiennent traditionnellement des rapports controversés, souvent difficiles. Les sept contributions qui forment ce numéro de Repères-Dorif se doivent de préciser et de mettre en perspective ces interactions, suivant des angles visuels à la fois différents et complémentaires. Nous espérons apporter par cet ouvrage des éclairages utiles pour mieux relever les défis contemporains, où le développement durable (ou soutenable) est un impératif auquel nul ne peut plus se soustraire. Où les progrès de la science et de la technique doivent être remis pleinement au service du sujet et des collectivités tout en conjuguant nature et culture, universel et particulier, science et conscience, vision d’avenir et mémoire. Où, enfin, la diversité linguistique doit être envisagée comme un retour heureux et prometteur à un ordre davantage équitable et à mesure humaine, comme dans l’interprétation pentecostale du mythe de Babel9. Non pas pour imposer des « barrières » linguistiques, mais pour endiguer les redoutables conséquences d’une dérive monolingue sans contrôle ni contrepoids.

Les linguistes, avec les outils et les armes qui sont les leurs, font signe et luttent10. Espérant atteindre la cible, rêvant de laisser des traces. Travaillant, aussi, dans ces cellules porteuses de crises bénéfiques que sont ou pourraient être les salles de cours.

Références bibliographiques

AGRESTI, Giovanni, « Contro i buoni sentimenti. Per un’antiretorica della diversità linguistica », L’Esperanto. Revuo de IEF, XCIII, n.s., 1, 2016 (« Esperanto e UNESCO. A 60 anni dalla Risoluzione di Montevideo ». Textes réunis par Davide Astori), 31-39.

AUGÉ, Marc, L’avenir des terriens : fin de la préhistoire de l’humanité comme société planétaire, Paris, Albin Michel, 2017.

CALVET, Louis-Jean, « La diversité linguistique : enjeux pour la Francophonie », Hermès, La Revue 2004/3 (n° 40), 287-293. Article disponible en ligne : https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2004-3-page-287.htm

CALVET, Louis-Jean, Pour une écologie des langues du monde, Paris, Plon, 1999.

FRANCESCO, Lettera Enciclica Laudato si’ del Santo Padre Francesco sulla cura della casa comune. Città del Vaticano, Libreria editrice Vaticana, 2015.

GIORDAN, Henri, « Créer le désir de langue », in AGRESTI, Giovanni, D’ANGELO, Mariapia (éd.), Renverser Babel. Economie et écologie des langues régionales ou minoritaires, Actes des Troisièmes Journées des Droits Linguistiques (Université de Teramo-Faeto (FG), 20-23 mai 2009), Roma, Aracne («Lingue d’Europa e del Mediterraneo / Diritti linguistici», 4/2).

HAGÈGE, Claude, Halte à la mort des langues, Paris, Odile Jacob, 2000.

HAGÈGE, Claude, L’enfant aux deux langues, Paris, Odile Jacob, 1996.

MORIN, Edgar, Science avec conscience, Paris, Éditions du Seuil, 1982.

OHMAE, Kenichi, The End of the Nation State: The Rise of Regional Economies, New York, Simon and Schuster, 1995.

PRESCOD, Paula, ROBERT, Jean-Michel (éd.), La langue seconde de l’école à l’université. État des lieux, Paris, L’Harmattan (« Carnets d’Atelier de Sociolinguistique »), 2015.

SAUZET, Patrick, « Occitan : de l’importance d’être une langue », Cahiers de l’Observatoire des pratiques linguistiques, 2012, 87-106. Cité à partir du document en ligne publié à l’adresse : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00990205 (1-22).

SHESL (Société d’histoire et d’épistémologie des sciences du langage), Dossier d’HEL (« Linguistique d’intervention. Des usages socio-politiques des savoirs sur le langage et les langues »), 6, 2014. Disponible en ligne à l’adresse :
https://dossierhel.hypotheses.org/category/dossiers-hel/numero-6

TABOURET-KELLER, Andrée, « À propos de la notion de diglossie. La malencontreuse opposition entre « haute » et « basse » : ses sources et ses effets », Langage et société, 2006/4, 118, 109-128. Disponible en ligne à l’adresse : www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2006-4-page-109.htm

TEILHARD DE CHARDIN, Pierre, Le Phénomène Humain, Paris, Éditions du Seuil, 1956.

UNICEF, La situation des enfants dans le monde 2012. Les enfants dans un monde urbain. Fonds des Nations Unies pour l’enfance, 2012.

UNITED NATIONS, Our Common Future, Oxford, Oxford University Press, 1987.

VERTOVEC, Steven, (2007), «Super-diversity and its implications», Ethnic and Racial Studies, 30 (6), 1024-1054.

1
Nous tenons à remercier Agop Kerkachiarian, le président de l’Académie Internationale des Sciences Ararat (http://www.ararat-academy.org/), qui nous avait proposé, début 2017, d’organiser une table ronde sur les sciences du langage à l’occasion du 8e Congrès de l’Académie. Nous remercions également Thomas Egli, organisateur du Forum de Genève de l’ONG OSI (http://www.osi-ngo.org/), qui a accueilli avec enthousiasme ce Congrès et qui nous a aidé dans la mise en place de l’événement placé sous notre responsabilité. Un grand merci enfin à Denis Fadda, président international de La Renaissance Française, qui a provoqué notre rencontre avec l’Académie Ararat et qui a accompagné le déroulement de la table ronde de Genève.

2
Que l’on songe, aujourd’hui, à l’attitude de gouvernements de pays comme les États-Unis, le Brésil ou la Chine.

3
Nous utilisons ici ce terme au lieu de « planétisation » et de « mondialisation », qui possèdent une portée sémantique plus large : « 2. Planétarisation, planétisation, subst. fém. Extension de phénomènes (économiques, politiques, sociaux, culturels) au monde entier. La «planétisation» de certains problèmes économiques, et la création d’un esprit de confiante coopération entre peuples et nations (Univ. écon. et soc., 1960, p. 8-11) ». TLFi (Le Trésor de la Langue Française informatisé), art. « Planétaire ». http://atilf.atilf.fr/.

4
Quelques exemples à l’appui montrent l’hégémonie culturelle de l’économie globale : 1) quoi qu’il dise ou fasse, une pensée complexe comme celle de Serge Latouche est vite caricaturée : la « décroissance » prônée par l’économiste français dans ses ouvrages et dans ses conférences est aisément associée chez les plus superficiels – qui risquent d’être la majorité… – à un retour au Moyen Âge, à quelques différences près ; 2) la crise financière de 2008 n’a pas débouché sur l’élaboration d’un modèle économique et social alternatif et est vraisemblablement destinée à se répéter ; 3) la primauté de l’économique a fini par bien-former la revendication sociale : en France, cinquante ans après Mai 68, le combat des « gilets jaunes », sous le flou et l’ambiguïté qui le caractérisent, traverse toutes les tendances politiques (de l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par le centre et les anarchistes) et est essentiellement une lutte pour le pouvoir d’achat des salaires des travailleurs. Même si elle n’est pas totalement absente, la pensée altermondialiste paraît bien marginale dans l’actuelle revendication.

5
Interprétation qui n’est pas, bien entendu, la seule possible. « La Vulgate parle de “confusion” des langues et met l’accent sur le châtiment divin. Mais, dès le XIIIe siècle, on utilise le terme de “division” et du coup le mythe de Babel perd de ses connotations morales et devient “un outil conceptuel pour penser les rapports entre les langues et pour les classer” […] Ce mouvement de déculpabilisation du mythe s’accentue à la Renaissance et nous commençons alors à trouver des témoignages en faveur du caractère positif de la pluralité des langues […]. Au XVIIIe siècle des auteurs opèrent une réévaluation décisive de Babel et voient dans la pluralité des langues un phénomène non seulement naturel, mais socialement positif. Hegel enfin opère un renversement essentiel de la lecture du mythe : Babel n’est plus une malédiction originaire, mais la condition du commencement de l’histoire sociale, politique et scientifique, le début du progrès et de la raison. Le XVIIIe et XIXe siècle vont être dominés par l’idée que la différenciation linguistique – perçue comme naturelle – a permis de fonder le sentiment national ». Cf. GIORDAN (2010 : 2-21).

6
« Chaque année, la population urbaine mondiale gagne près de 60 millions d’habitants. En 2050, sept personnes sur dix vivront dans des villes, petites ou grandes. Cette croissance urbaine concerne principalement l’Asie et l’Afrique » (UNICEF 2012: 1).

7
Sans doute, au moins dès les Lumières, la DL étant décriée comme source de confusion et d’obscurantisme. Ainsi l’Abbé Grégoire, défenseur par ailleurs des minorités et partisan de l’abolition de l’esclavage, lançait au sujet de la « chasse aux patois », qu’il entama dès 1790, le célèbre mot : « pour extirper tous les préjugés, développer toutes les vérités, tous les talents, toutes les vertus, fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier les mécanismes et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage » (Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, présenté à la Convention le 16 prairial an II [4 juin 1794]). Pour sa part, Bertrand Barère de Vieuzac invitait, toujours depuis les bancs de la Convention, à « bris[er] ces instruments de dommage et d’erreur ! » (Rapport du Comité de salut public sur les idiomes. Le 8 pluviôse an II [27 janvier 1794]). Un siècle plus tard, Ernest Renan allait prononcerun discours devenu classique : « Toute sa vie on aime à se rappeler la chanson en dialecte populaire dont on s’est amusé dans son enfance. Mais on ne fera jamais de science, dephilosophie, d’économie politique en patois ». Dans : Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, Année 1889, Paris, Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, Ernest Leroux éditeur, Séance générale du 15 juin, p. 180.

8
On lira à ce sujet l’intéressante tribune « Pourquoi les sciences humaines sont-elles si dévalorisées ? », publiée le 4 décembre 2017 dans L’Humanité par les soins de Fabienne Brugère, Professeure de philosophie à l’université Paris-VIII,Jean-Paul Demoule, Archéologue et protohistorien, membre de l’Institut universitaire de France, et Willy Pelletier, Sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic. Article disponible en ligne à l’adresse : https://www.humanite.fr/pourquoi-les-sciences-humaines-sont-elles-si-devalorisees-646570.

9
« Babel n’est pas la condamnation de la diversité mais de l’unilinguisme. C’est l’unilinguisme qui porte à l’ambition démesurée que symbolise l’érection de la tour. Cette course folle vers la hauteur, cette compétition dans la verticalité est interrompue par le brouillage, la multiplication des langues. Le brouillage n’est pas tel qu’il ne laisse des communautés, plus petites, qui se dispersent horizontalement et couvrent la surface de la terre. À Babel c’est l’unilinguisme et c’est l’indistinction que porte et symbolise celui-ci qui est crise. Le multilinguisme, c’est la paix » (SAUZET 2012 : 14-15).

10
De ce point de vue, parmi les nouveautés les plus intéressantes de ces dernières années, nous signalons les notions de « linguistique d’intervention » (SHESL 2014) et de « linguistique pour le développement ». Cette dernière est portée aujourd’hui par un réseau scientifique fort prometteur, l’association POCLANDE (Populations, Cultures, Langues et Développement, www.poclande.fr).

Per citare questo articolo:

Giovanni AGRESTI, Diversité linguistique, progrès scientifique, développement durable : les linguistes font signe, Repères DoRiF n. 17 - Diversité linguistique, progrès scientifique et développement durable, DoRiF Università, Roma dcembre 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=420

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