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Claude BER

De main méditante (extrait) « Epître Langue Louve », ed. de l’Amandier

De main méditante

Sur la mer criblée de tirets, la jaserie rieuse des mouettes. Leur écho de graphes et de cris. Leur pointillé d’histoires indéchiffrées c’est nous qui regardons dans son emportement.
Au compas d’un arc-en-ciel des cimes à la côte, son pas courbé de cheval d’échec – entre-monde écarquillé au grand angle de voir – l’arceau jardinier de la parole
et son blason vertigineux

Pendus à fleur de lèvres ses contes à faire s’envoler les crapauds
convoler en noces bécotantes le cliquetis
des os
Le babil de Babel à sa mesure fourmilière, la tanière, le berceau, le tout du partir et du retour, les poches de rien et de rêves, le défilé des doubles besaces – monts/mer, truites et perdrix, étreintes et enterrements.
À ce bord à bord déplié du cornet sans surprise, la chansonnette d’une histoire seulement nôtre
le bruit des mots entre les dents
leur manducation
leur bégayement – le nôtre –
cette bouillie de chair et de signes
on s’en nourrit

Outremots à la ceinture
dans l’outré du retrait comme de l’expansion
je ne vais qu’à pitié
dans la peur du malheur et son labour infatigable
à force
à force de savoir la mort sur nos visages
nous séparant une nouvelle fois séparant langue sèche au palais
mâchoires sans salive des cadavres (bien trop serrées pour du silence)
j’ouvre les miennes
toujours l’ouvrant gueule bée
vers un trille de joie
l’oreille qui parle dans la gorge
c’est son effroi ou son amour qui dit

Devant cette mer sans finition et son tissu de sec, son écoulé maille à maille de mêmes millénaires, le quotidien des cris, des ballons, des serviettes étalées sur le sable, des fesses moulées dans les maillots juste à hauteur du front.
Entre la bleusaille de vagues et un immense dont rien ne les soustrait, le fourbi vacancier et sa gravure au poinçon sur la fournaise, une déclivité – le pas de l’Ange, le saut de l’échelle sensible.
Intervalle d’oubli ou de béatitude à des visages soudain
de mammifère doux

Sur quelle portée ce malhabile qui retient quelque chose de nous ? dis-tu son ballot de babioles disparates roulé à la va-vite dans la toile de l’air est-ce tout?

Retiens-nous amour my love lieblich Wölflein luce de la mia vida
berne lou lume comme l’aïeule en son patois
et la lumière éteinte éclairait le fredon du torrent dans les gorges
raconte, invente, égrène les abracadabras, épelle les voyelles du Nom sous la langue du Golem, chante l’hymne de résurrection, les sutras de délivrance, entonne les dévotions des chamans ou la clameur de stentors prophétiques, braille ou balbutie quelque chose qui retienne un instant la main sur l’ici
Cet abrupt de ravin qui croule dans l’en-dehors
du rêve
c’est qui mourant ?
et langue quitte langue
dans l’interminable et la lenteur

Vers quoi le pas et la parole ?
les égratignures de lointain sur
l’horizon qui tangue
leur fumée et l’élan demeuré dans la chair ?
Dans le bouillon cérébral tremblé d’enseignes sous les ressauts du bus
l’ergot dru de la déraison – un crin ébouriffé ou une nouvelle coiffure –
les pleurs bouillants / la cruauté / les siècles / la ferraille des cockpits
le gant tiède de l’air
la pluie grosse avec son cou couleur de bible ouverte
la gratitude d’aimer où s’interroge ce qui cherche
Est-ce l’appui central, l’épître, le commerce commun
ou bien un toit de toi dont la gouttière goutte ?

Le lumignon du cœur est un loquet de porte
dur à déverrouiller
tu murmures la mer la nuit la nuit la mer avec une piété franciscaine pour une mandorle d’immensité aux âmes ventre à l’air
poissons sans eau où loge le déduit du corps qui s’excède de lui
Wort word parola big joy des pèlerins au trèfle trilobé des cathédrales
la sonnerie du portable appelle en merle depuis Saint Jean du fond des terres
les pâquerettes déduisent leur corolle d’un fin pinceau de rose
au sillon de la nuque pousse la fleur de sel
et tout existe
à merci d’exister

L’ici et ses vrilles de vent, son inadvertance, je ne l’habite ni en pieuvre ni en martinet – son noir minuit plus familier que mon espèce –, mais dans l’intimité du grenu, du velu, du luisant des écailles, de l’ébouriffé qui dégaine son pelé de la plume.
Légions nombres substituts filiations
leur koboloï de graines et de voix inverse la langue sous le mot
son muet remonté dans la gorge
et cette étoffe une apprivoise ma mort à son immensité

Où dégorge l’inachevé ? Son inventaire jamais clos ? dis-tu
À ses trousses la course cul-de-jatte des mots. Leur boitillement essoufflé. Leur abondance du dénuement. Dans l’empressement volubile d’aimer. Le goulu de vivre. Cet emballement recueilli dans son transi. Son grêle de jambes de chevaux sous le lourd du poitrail. Dans une prodigalité naïve de généreux. Selon l’heure je rabote la pierre jusqu’au gravier ou j’amasse la brique de nos cloisons communes. On va seul au silence. Grossir le stock de mots manœuvriers est une décision. De les passer comme mortier à la truelle
happés
sur les lèvres et les livres
remis à flot
leurs rivières dévalant des cimes
bruyamment 
jamais à court ni à sec
eau-de-vie pressée par les névés au froid de chaque solitude
couvrant pudiquement
la nudité

Niches, trous, plis, creux, fissures, les canules du corps ne valent que d’y jouir.
Loin des coquetteries du silence, nous couinons, gémissons, grognons, râlons au final. Longtemps. Et nous courons comme au bercail à sa condensation
sa buée
pour une rédemption du bruitage de vivre
mais silence seulement où rien n’a encore parlé ni ne parlera
et rien non plus de nous – continués de bruits et de paroles et qui n’en connaissons que l’intervalle – ne perçoit ce silence sidéral
inaudible et inécoutable que nos dieux peuplent de brouhaha
silencieusement il est
sous le bruit rassurant de la parole
le répit rassurant de la parole
dans la suspension joueuse de la vie
sa tournure interrogative
la somme temporelle des poèmes waka
la suffisance à soi d’un mathème

Quelle durée, dis-tu, y sépare l’ardeur de l’apaisement ? Et dans l’espace jumelé à lui même par où passer outre-passant ?

D’ignorance et d’attente les mains dilapident leur connaissance
la tristesse piquant les ailes du nez
son cassé morne dans du vomi d’ivrogne
un gémissement de nourrisson dans un larynx adulte
mais la pluie d’abeillesson miel âpre
sa concession d’illimité à ce qui est fini
ne bruit qu’à notre museau d’animal massacrant
massacré

Dans ma langue le tour de tout tourne dans tour, mot dans mort au fond d’un œil orchestre de vitesse immobile. Dans l’odeur de l’humus la forêt verticale. Au bercail des chevreaux une faim de lynx et un œil de loup. Dans l’épopée intime la charge fantassine. Le pioupiou de ruisseau minuté de milliards de vies mitoyennes et le branlebas de combat, qui les déblaye en masse. Le roucoulant rugissant entre gencives. Le croc des consonnes dans le mordant des dents.
L’effondrement épuisé sur le pas de la porte, je le digère à son récit
avec les rognures du jour
le poussier de l’histoire
dans la précision numismatique de l’insignifiant
ces hameçons de syllabes avec lesquels mon corps se pêche à son filet ils multiplient
et dans l’omble j’entends l’ombre et la mienne dans du mot

Paille de sons sonores à d’autres os que les tympans
caracolant direct dans les synapses
c’est le frelon de l’esprit
chair incrustée de panique et de peines pareille à de multiples cris
le minime recroquevillé sur tous
le caillebotis qui descend à la plage
et cette épluchure d’épiderme
pèle sa croûte
à la râpe d’un jour semblable à sa série
dans l’irrésolution
et l’inutile d’encombrer de nous des mots qui ont des avenirs à parcourir

Cœur de mon cœur où êtes-vous à l'autre bout du monde
hémisphères inversés où votre appel résonne dans le roulis du monde 
entre torses et jambes d’un train bondé de monde?
Dans ce monde de mondes
qu’est-ce qui est à soustraire à notre humanité ?
à émonder dans le verger du monde
et dans son dévasté ?
son déraillé démis de rectitude
traversant traversée pas sachant
pas pouvant
l’aimer sur le tu de la langue
– l’appui, l’aplomb de sentir
poils et peaux c’est tout ce que nous sommes –
sourire à l’appel carnassier
des lèvres retroussées

Sous la clarté crémeuse d’une lune
à vieille face de vieille lune
– sa prunelle dans l’orbite d’un ciel inquisiteur –
penche et pense à disproportion
la pente inquiète de la pensée
L’incertitude qui traverse les choses, les cotillons du familier et son cageot de cœurs bringuebalés – leur lime dure, leur limaille – elle se creuse du regard du rêveur allongé sous son rêve
un trou de vide à vif
tandis qu’un cri d’orfraie l’épingle
dans l’épouvante que se perdent l’esprit et ses divisions simples de bête orientée par ses pattes et sa tête, par son dessus et son dessous. Tout juste destinée à bruire des babines. À bâtir maison de paroles, où nous vivons, de la comptine au psaume, berçant, bercés
de babillage

Ce qui s’ajoute d’abondance à la saveur des corps et des fruits épelés – peau de pêche et de vigne
ce n’est que langue
qui les mâche
Je pose la corbeille d’abricots sur la table. Les talures et les tâches travaillent aussi la chair. Vanitas de midi sous l’auvent de la terrasse. Sa poussière pensive, je la renverse avec le sucre dans le compotier. Et j’en déguste sa rasade dans le sois là la vie
juste le temps encore que je te nomme

Langues langes où tètent les mots la salive
étêtés de leurs crêtes à en apprivoiser l’amer
la lecture cantillée des Hébreux
l’inconjugable verbe mourir du gabonais
les tons du parler Bantouou l’idiome nüshu de femmes interdites d’écrire
conjuguent langue mère
dépareillée éparpillée
comme la mienne livrée aux lambeaux
mêlée de sources et de nous pleins de peurs de rires et de syllabes
Que dites-vous qui ne soit nôtre ?  interrogeaient les fous et leur bouée précaire je la serre autour de la taille avec la cage de la raison comme un moulin à prière taillé dans un tibia
continuant déraisonnablement de dire
en mémoire glossolalique de paroles perdues et interdites

L’esprit du loup ne nous visite que sous le nom d’Amarog
in the silent of language ist the ultimate verdad
mio amore ist nicht yo te quiero
langues langes les corps qui se prononcent en elles tu les entends ?
leur pulpe de paroles qui va disparaissant
dans notre soustraction
c’est ma frayeur dans ce jour dur
que son fini entame

À me désaltérer à ces bouches multiples
à conjurer les pertes principielles
l’interrupteur en panne
mon futur édenté et l’avenir – sa muselière imprécatrice –
je m’applique
monacalement
et je dénombre
le bouillant du soleil à l’équerre de midi
ses cendres consumées dans les prunelles
un drapeau de mains affairées sur le linge étendu et empesé de sec
la carriole bringuebalante de tout et son aimant aimant
l’addition à défaut de l’oracle
faute de sortilèges leur énumération
sans rien qui puisse interrompre
chien aboyant détourner
une manière d’être le décalque des vies
de leurs redites le cours du pauvre Orion
né de la pisse du père jambes
à l’aplomb dans le ciel loin posé
sa chasse vengeresse son chien
couché au pied du maître harnaché de ses armes
Désaccoutumé d’espérance et de paix il nous ressemble
voué à la répétition du même
et son chagrin est nôtre
car l’ample se déploie ailleurs qu’en nous
dans une éternité sans mot et sans intention

Pas de secret derrière la porte
hors les gonds qui grincent un peu
juste un frisson de baguette sourcière
sur le frottement de la langue à
prononcer et à
lécher
– lécher des bouts de chair on fait cela d’aimer laper comme les bêtes –
et le sursaut brutal parfois mordre ou n’importe qui incruste
dans la viande vivre
dans sa durée la parole
lippe tendue vers la mer langue longue
ses tranches de bleu en gâteau d’éternité

Des mots jetés à son écume – leur blanchaille d’appât à l’invisible – je ne garde que le fendu et l’œuvre au blanc d’une pierre bouillie entre les ventricules de muscles comme au fin tamis de tes cils (leur ellipse élégante à recourber loin leur scapule) un fragile de phalène
le rien-ne-reste du glissé d’une aile sur le ciel, le bouquet du corps au jouir, les mains ouvertes au lâcher de leur prise
le festin d’exulter dans la disparition

Pourquoi allons-nous à l’abandon de nous ? t’étonnes-tu. Dans l’application puérile à l’insignifiant. Sa grève de galets où rien ne pousse. Les corps aimés pourtant bondissent dans nos yeux. Leurs rondes, leurs farandoles, leurs cris de cabris, où sont les mots qui les rangeront  en nous ? Comme les draps dans l’armoire. Parfumés de lavande. Et prêts à recevoir les sucs de l’amour et les écoulements de la mort. Les linges de la parole, ils ne pansent plus nos blessures. N’emmaillotent plus nos défunts. Ne claquent plus leurs fanions au mat des victoires et des noces.
Bof, dis-tu, à tant vénérer l’infime et l’obscur nous les avons fatigués de tout mystère. Réduits à de petites ombres. À notre ressemblance.

Il reste la voix je dis. Et je demande à la tienne d’endormir les terreurs. Au chant de dénouer l’étranglé de la parole et par souci d’exactitude j’annexe le recompte au dé/conte
le présent comblé de sa présence 
la garde du seuil étreint
les bras nus – cortège rassemblé rassemblant –
la voile – la vaste voile de ce qui est –
le Nada de Saint Jean de La Croix
l’en-avant de rien des joies et jouissances
l’élan à son apogée / un coup de pied au but / la réconciliation du buis avec son assemblée de tiges / la fossette d’un menton / le loin fui au regard qui s’y rencontre
le tout-venant minuscule de tout dans un rétroviseur où, rougie de rayons miniatures, pétille une fin de journée quelconque épongée d’un coup d’essuie-glace. Son tic-tac de clignotant. Son durillon d’instants piqué au tableau de bord comme un post-it.

Pour ce peu de pépites au filon tandis que se marchandent les biens et les vies sur des comptoirs de banques dans des bureaux importants, dont je connais l’odeur de cire et de cigare, le désordre affecté, les empressements
et l’étoffe, dont nous sommes faits au final des trocs qui nous exhibent
devant la fenêtre ouverte à la curiosité intacte
par delà la ligne des peupliers (leur lame mince partage l’étendue en sangles verticales qui s’ignorent comme nous ignorent ce que nous faisons de nous-mêmes, le théorème de Fermat, le tison du soleil qui décline)
sur le bleu tendre de la journée écoulée, son énigme simple et son kairos kidnappé de rapine
je t’e-maile de main méditante ce qu’on pense est trop complexe pour servir à vivre, ce qu’on sent plus souvent un obstacle qu’un secours
même à pas plombés de scaphandre
ça dérape toujours dans le désossement
cigales coites sur l’écorce
retournées à la nympheleur cisaille joyeuse
avalée par la nuit

néanmoins j’aime cette heure où la peau se souvient
ni noir ni lumière et ce passage
– paume ouverte entre chien et loup sur
le sans raison de ce qui cherche –
il se franchit









Per citare questo articolo:

Claude BER, De main méditante (extrait) « Epître Langue Louve », ed. de l’Amandier, Repères DoRiF n. 17 - Diversité linguistique, progrès scientifique et développement durable, DoRiF Università, Roma dcembre 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=422

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