Versione stampabile

Cristina BRANCAGLION

« Lexico-clips » : lexiques francophones en vidéos

Cristina Brancaglion
Università degli Studi di Milano
cristina.brancaglion@unimi.it

Résumé

Cet article propose une analyse d’un corpus de documents visuels à contenu linguistique réalisés par des adolescents francophones et publiés sur les sites d’autopublication en ligne. Ces vidéos permettent de constater que la variation géographique du français attire l’attention des jeunes youtubeurs et contribue à nourrir leurs pratiques d'exposition de soi. Le corpus est ciblé en particulier sur des documents conçus pour décrire une sélection de diatopismes appartenant à la francophonie « septentrionale », qui sont examinés avec le double objectif de mettre en lumière les aspects de la description pouvant être rapprochés de la pratique lexicographique et de relever les positionnements linguistiques de leurs réalisateurs.

Abstract

This article proposes an analysis of a corpus of visual documents with linguistic content made by Francophone teenagers and published on online self-publishing sites. These videos show that the geographical variation of French attracts the attention of young youtubeurs and contributes to nourish their practices of self-exposure. The corpus is targeted in particular on documents describing a selection of diatopisms of the "northern" Francophonie, which are examined with the aim of highlighting both the aspects of their description that can be compared with lexicographic practice and the linguistic positions of their authors.

Le réseau Internet a commencé à s’ouvrir à un public de plus en plus large au cours des années 1990, grâce à de nouvelles fonctions qui ont permis l’accès aux outils de communication en ligne même à des personnes dépourvues de culture informatique. Il est ainsi devenu le vaste ensemble de pratiques médiatiques, professionnelles et culturelles que nous connaissons aujourd’hui. En particulier, au cours des années 2000, une évolution ultérieure a été possible suite au développement des sites d’autopublication et des plateformes de partage de photos, vidéos, musique etc. qui ont créé un paysage virtuel assez complexe (BEUSCART et al 2016 : ch. 2, 3). Ces dispositifs, permettant plusieurs formes d’écriture et d’exposition de soi, s’avèrent des terrains fertiles pour l’étude de la construction des identités numériques (CARDON 2011, DENOUËL 2011).

Une recherche dans les chaînes YouTube permet de constater que la langue contribue elle aussi à la construction de soi en ligne et que des internautes appartenant à différentes communautés francophones s’amusent à créer des vidéos pour partager leurs connaissances linguistiques et leur point de vue sur la langue française. La diversité diatopique y est présentée sous de multiples facettes et peut concerner la prononciation (l’« accent »), la morpho-syntaxe, le lexique, les expressions imagées, les registres et niveaux de langue, etc. Dans la réalisation de ces vidéos, les youtubeurs semblent s’approprier différents modèles de discours et de transmission du savoir plus traditionnels, qu’ils ont sans doute découverts grâce à l’école ou aux médias. Des enquêtes sociologiques ont montré en effet « que les dispositifs de prise de parole sur internet sont profondément ancrés dans les territoires ‘hors-ligne’ dans lesquels évoluent les internautes » (BEUSCART et al. 2016 : 105). Nos vidéos à contenu linguistique semblent confirmer cette orientation : les modèles repris vont du discours explicatif de l’enseignant, aux différents genres journalistiques (enquête, interview, reportage), aux jeux de société autour des mots (devinettes), jusqu’à la description lexicographique du vocabulaire.

Dans cette contribution je me propose d’examiner un ensemble de vidéos orientées vers ce dernier modèle1, c’est-à-dire qui tendent à réemployer certains aspects de la pratique lexicographique et à être élaborées comme des lexiques en format audiovisuel. J’ai ainsi réuni un corpus d’enregistrements à contenu lexical qui manifestent une « volonté lexicographique » (PRUVOST 2006 : 16) – comparable à celle qui inspirait les premières listes de mots antérieures à la naissance de glossaires cohérents et structurés – dans la mesure où ils sont conçus sous forme de recueil de mots ou expressions. J’ai restreint mon observation au domaine de la francophonie « septentrionale » (KLINKEBERG 1999), qui fait relever un grand nombre de documents concernant le français parlé au Québec et quelques-uns consacrés aux variétés acadienne, suisse et belge. Les vidéos retenues, décrites dans le tableau en annexe, ont été sélectionnées et consultées entre juillet et septembre 2016.

Après une brève présentation du genre et du format énonciatif des documents retenus, ainsi que des motivations qui semblent animer leurs réalisateurs, le corpus sera examiné en fonction de deux objectifs : la mise en relief des pratiques que l’on peut rapprocher du travail du lexicographe et l’analyse des positionnements épilinguistiques des youtubeurs. L’on pourra ainsi réfléchir, en guise de conclusion, au rôle que le dictionnaire peut jouer aujourd’hui pour les grands adolescents francophones.

1. Présentation des vidéos

Les documents visuels objet de cette analyse ont été réalisés entre 2011 et 2016 par des jeunes francophones en âge scolaire ou universitaire. Ils se situent dans l’ensemble plus vaste du vlog (contraction de l’anglais video blog : blogue vidéo en français2), dans lequel l’enregistrement vidéo peut être introduit par une brève présentation dans la barre d’information, peut recevoir des appréciations (« j’aime ») et solliciter des commentaires (qui n’ont pas été retenus aux fins de cette recherche).

Ces vidéos sont ici envisagées comme des pratiques sociales qui relèvent essentiellement de la linguistique populaire, ou linguistique des profanes (ACHARD-BAYLE et PAVEAU 2008 : 5), étant donné qu’elles ne sont pas produites par des linguistes mais par des non experts qui, s’appuyant sur leurs connaissances empiriques, souhaitent extérioriser les phénomènes qu’ils découvrent dans la variété de français qu’ils pratiquent, ou en entrant en contact avec des variétés autres que la leur3. Comme l’observait BREKLE (1989 : 42), « la reconnaissance des différences entre les langues constitue une source importante pour des opinions et évaluations effectuées par le sujet parlant (non linguiste !) », et cela semble également s’avérer pour les variétés d’un système « pluricentrique » (PÖLL 2005) comme celui du français.

L’exposition de soi est au cœur de la presque totalité des documents analysés, qui s’avèrent marqués sous plusieurs aspects par la subjectivité : énoncés à la première personne, ils sont généralement enregistrés à l’intérieur de la résidence du jeune blogueur (sa chambre ou le salon4) et introduits par une présentation qui fournit des informations personnelles ; la description des mots peut en outre être suspendue par l’insertion de commentaires subjectifs ou d’anecdotes accessoires.

Comme l’a souligné Dominique Cardon, les utilisateurs des plateformes relationnelles tendent « à s’adresser à un groupe plus ou moins circonscrit de proches identifiables » (CARDON 2011 : 143). L’audience visée par les réalisateurs de ces vidéos correspond à un public francophone, ou même français, comme le laissent supposer les commentaires suivants, qui font envisager une perspective contrastive entre le français parlé au Québec et le français de France5 :

i(l) me semble pas que vous le dites en France (SR1, 3:00)
le mot que vous ne connaissez surtout pas les Français (SR2, 3:17)
je sais que la plupart de mes abonnés sont Françaises ou Français (SR3, 3:42).

De façon analogue, deux étudiants acadiens déclarent s’adresser aux « gens qui arrivent dans la région, […] des gens qui connaissent vraiment pas ça l’Acadie, ils savent pas trop comment ça parle ici » (A1, 00:20), tandis qu’un jeune Français qui décrit le français de Belgique s’adresse à son destinataire en le désignant de « ami français » (B5, 2:54).

Quant aux motivations qui amènent ces jeunes youtubeurs à s’intéresser au lexique marqué diatopiquement, l’on peut constater que le souci est souvent celui de favoriser l’intercompréhension en présence de particularités lexématiques ou sémantiques :

Lorsque j’étais là-bas [au Québec] aussi bien évidemment j’avais du mal à me faire comprendre et il y a eu beaucoup de quiproquos qui nous ont valu des fous rires avec mes amis (Q2, 10:40)6

je vais vous parler un peu de mon pays [la Suisse], de ces expressions et mots bizarres que je pense que vous avez dû entendre et que vous avez jamais compris la signification (SR1, 00:25)

[je vais] vous apprendre quelques petites expressions typiquement suisses […] comme ça vous pourrez communiquer avec un Suisse la prochaine fois que vous en verrez un (SR5, 00:30)

Ou bien c’est le désir, tacite ou manifeste, de « partager », de faire connaître aux autres la variété objet de description :

pourquoi je fais ça ? Ben vous savez probablement toutes que je suis Québécoise […] et en ce moment je suis en Belgique pour deux mois […] donc j’ai eu le temps en masse de constater les différences qui m’ont le plus marquée, je me suis faite une liste (B1, 00:05)

j’adore ça vous en faire simplement parce que ça me permet de partager une langue, ma langue, que je trouve superbelle, avec des expressions et des mots uniques, très très intéressants, puis de partager ça avec vous ça me rend très heureuse et ça vous permet à vous de connaître d’autres particularités dans d’autres langues, d’autres accents que la [sic] vôtre, donc c’est super de partager tout ça (Q87, 00:15)

2. Aspects lexicographiques

Cette attention et curiosité pour les variétés non hexagonales, ainsi que le désir d’en élargir la connaissance, fait ressentir évidemment le besoin de fixer les données recueillies afin de pouvoir les conserver – et les faire circuler – dans un format structuré.

2.1. La sélection des mots

La pratique lexicographique exige en premier lieu le recensement des unités lexicales, une opération préliminaire dont on peut relever des traces dans quelques-unes des vidéos examinées, lorsque le réalisateur évoque et/ou fait voir les listes matérielles qu’il a établies, dressées sur des supports en papier, comme dans le cas de la liste exhibée par DododFun (« Je me suis faite une petite liste à laquelle je vais me référer » : B1, 00:22), du cahier de Biz et Thot (Q7, 1:04) et de celui de Mandy, qui le nomme « mon super dictionnaire québécois » (Q4, 1:47), en évoquant ainsi ouvertement le modèle savant à l’origine de sa présentation.

L’étape du recensement des mots implique cependant une capacité de sélection des unités lexicales ainsi que des connaissances linguistiques permettant d’identifier les diatopismes québécois, acadiens, suisses ou belges. Nos apprentis lexicographes s’avèrent parfois peu fiables de ce point de vue, comme en témoigne l’introduction occasionnelle dans leurs listes de quelques unités lexicales qui ne sont pas exclusives d’une variété géographique, par exemple des formes familières (baragouiner ‘parler avec beaucoup de difficultés’ : Q7, 1:27 ; caboche pour ‘tête’ : A1, 3:10) ou des expressions métaphoriques qui appartiennent au français de référence (faire la grasse matinée : Q1, 3:19).

En effet, ces jeunes observateurs de la variation du français ne semblent pas se soucier de vérifier les unités lexicales retenues dans des ouvrages de référence ou des glossaires et dictionnaires concernant les emplois non standard. Il semble plutôt qu’ils s’appuient essentiellement sur leur expérience de locuteurs, comme le confirme le recours aux formules « il me semble », « je ne suis pas sûre », « je pense » (Q2, B2). Certains, d’ailleurs, admettent leurs lacunes :

je ne sais pas si c’est vraiment… si c’est vraiment suisse (SR3, 3:06)
je ne sais strictement pas d’où vient ce mot (SR1, 3:40)

S’il arrive de trouver une allusion à un ouvrage de référence, il s’agit en réalité d’un texte peu pertinent pour observer la nature régionale du lexique :

[…] c’est des verbes d’action, on peut les conjuguer, mais ils ne sont pas dans le Bescherelle (Q8, 00:55)

2.2. Le classement

Une fois sélectionné un ensemble plus ou moins vaste d’unités lexicales, la démarche lexicographique impose de les classer selon un principe sémantique ou formel. Dans ces vidéos, l’option la plus répandue est celle du classement onomasiologique, à partir d’un concept implicite ou déclaré (le linge, les verbes d’action, les locutions pragmatiques, les nombres, la vie quotidienne, etc.). Le locuteur populaire tend ainsi à suivre ce qui est considéré comme une « démarche naturelle » dans le classement des mots :

le réflexe de quiconque veut classer des mots consiste à les regrouper en fonction de leurs analogies de sens. Ce qui fait en somme du classement sémantique un classement instinctif. (PRUVOST 2006 : 110)

Le classement alphabétique, qui évoque immédiatement l’idée du dictionnaire, n’apparaît que rarement et même lorsqu’il est pris en considération il n’est pas appliqué de façons systématique et rigoureuse. Parfois l’option est écartée délibérément et l’on admet avoir présenté les mots « vraiment juste en désordre » (Q8, 3:40).

2.3. Les informations apportées et leur traitement

La description des unités retenues peut se limiter à une explication par simple renvoi à l’équivalent en français de référence (en particulier lorsque la vidéo s’appuie sur une approche contrastive) ou être plus approfondie et s’articuler en plusieurs constituants qui maintiennent une place plus ou moins stable, pouvant inclure une définition, des exemples, des remarques sur la fréquence, la vitalité, la variation interne, l’origine. Certains blogueurs tiennent même à préciser préalablement quelles sont les informations qu’ils se proposent de fournir, ce qui révèle un travail de planification en amont :

je vais évidemment vous donner la signification de chaque expression et la prononciation aussi euh… québécoise de ces expressions-là. D’abord la prononciation correcte pour que vous compreniez euh… chaque mot de l’expression et ensuite comment moi je les dis. (Q7, 1:30)

je vais les traduire et vous expliquer à chaque fois un peu le contexte dans lequel vous pouvez les entendre (Q3, 00:25)

La plupart de ces vidéos ajoutent à la présentation verbale du texte en surimpression qui reprend par écrit quelques-uns des éléments de la description, notamment le mot-vedette, suivi éventuellement de l’équivalent/définition. Ainsi ces lexicographes « populaires » sont confrontés au problème du traitement orthographique de l’entrée et optent quelquefois pour des variantes écrites différentes, comme dans ces exemples concernant le français de Suisse :

ça roye (SR2) / ça roille (SR5)
foehn (SR1) / foen (SR3)
shlinguer (SR2) / schlinguer (SR5)

L’on relève également un souci, sans doute intuitif, pour le traitement typographique des unités lexicales. Claudette Bradshaw, par exemple, a recours aux majuscules pour distinguer la vedette du reste de l’article (A1), tandis que DodoFun (Q1) se sert quelquefois des guillemets pour marquer certains types de particularités, comme les anglicismes, les mots dont la graphie évoque une prononciation traditionnelle ou les mots à connotation très familière :

« Botcher » son travail
Avoir un « kick » sur quelqu’un
C’est plate « icitte »
Il fait « frette en tabarouette »
C’est « tiguidou »

3. Positionnements épilinguistiques

L’intérêt majeur de ces vidéos réside sans aucun doute dans la possibilité qu’elles offrent d’observer la perception de certaines pratiques langagières de la part de jeunes locuteurs francophones qui s’appuient sur les nouvelles technologies pour transmettre leur savoir, plus ou moins conscient, sur la langue. Cette activité épilinguistique sera examinée à travers le modèle proposé par Cécile Canut, qui considère que « la dimension métalinguistique […] ne forme pas […] l’autre bout du continuum entre épilinguistique et métalinguistique, mais [qu’] elle constitue une partie de l’ensemble » (CANUT 2007 : 51). En jugeant que « seuls les linguistes ont pour tâche de mettre au jour [les opérations énonciatives] dans un discours scientifique métalinguistique » (CANUT 2007 : 50), Canut distingue dans les discours sur les pratiques langagières un continuum organisé en trois « espaces discursifs » : les « discours descriptifs », caractérisés par « un positionnement épilinguistique neutre […] conditionné par un souci d’objectivité ou d’information » ; les « discours évaluatifs / appréciatifs », qui impliquent « des catégorisations et des hiérarchies propres à un système de valeurs » ; les « discours prescriptifs », cas particulier des discours évaluatifs, reposant sur la reconnaissance « d’une norme linguistique » (CANUT 2007 : 52-54).

Les vidéos de notre corpus font relever les différents positionnements épilinguistiques. Au premier niveau, descriptif, l’on peut situer les constats portant sur l’usage réel de la langue, fournis par un simple souci d’information et énoncés sur une modalité neutre (formes impersonnelles ou troisième personne). Ils peuvent porter sur différents aspects de la langue :

  • les connotations et registres 
  • donc quand il y a quelqu’un qu’on dit que c’est un boss de bécosses, ben c’est pas un compliment (Q9, 01:06)

    quand on dit j’ai mon voyage c’est avec cet air d’exaspération, d’étonnement, mais… négatif […] c’est vraiment quelque chose qui vient en excès et qui est pas positif (Q7, 02:25)

    en Suisse on dit aussi chewing-gum mais le mot vraiment familier on dirait une chiclette (SR1, 02:18)

  • la fréquence d’emploi d’un mot
  • il y a un mot qu’ils utilisent très très souvent, c’est le mot pogner […] le pantoute aussi ils le disent très souvent (Q2, 3:33)

  • l’aire de diffusion des diatopismes 
  • accoutumer c’est un verbe qui […] est utilisé au Sud-Est du Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve et Île-du-Prince-Édouard (A2, 7:35)

    De Mons à Liège en passant par Bruxelles il existe énormément de termes différents, notamment celui de chiclette, pour parler du chewing-gum (B4, 2:08)

  • ou leur vitalité 
  • évidemment il y a encore des personnes de 40 ans, de 20 ans qui disent ces expressions-là mais ceux qui les disent plus et couramment même ce sont les personnes âgées (Q9, 00:13)

    reuper, donc ce n’est pas un mot que je dis mais il y a beaucoup de gens de ma région qui l’utilisent (SR2, 2:09)

    D’autres commentaires correspondent plutôt à des discours affectifs / évaluatifs, dans la mesure où ils rendent compte d’opinions et perceptions personnelles, véhiculées par des modalités énonciatives marquées par la subjectivité. Il est question, par exemple, d’appréciations s’appuyant sur des choix lexicaux (locutions, adjectifs) dépréciatifs ou mélioratifs :

    il y en a un [mot] qui me fait vraiment rire, c’est le patante (Q2, 3:42)

    Aujourd’hui je présente une vidéo très spéciale pour moi […] il s’agit de vous partager des expressions québécoises de chez moi que je trouve hyperbelles, hypercolorées, qui enrichissent beaucoup la langue et… je tombe en amour avec ces expressions-là chaque jour (Q7, 00:09)

    Ou qui ont recours à des catégorisations impliquant un jugement de valeur sur la variété de français objet de description :

    on a beaucoup d’expressions liées bon au domaine de l’église dans notre jargon québécois (Q7, 5:14)8

    Se tirer une buche [sic] en bon québécois c’est s’approcher une chaise pour s’assoir [sic] (Q1, 4:37)

    un witz c’est simplement une blague, c’est vraiment le mot suisse, vous allez sûrement assez souvent l’entendre si vous venez en Suisse, donc on dit aussi raconter une blague mais si on aime parler en vrai bon Suisse on va dire un witz (SR2, 2:22)

    j’ai l’impression que les Belges parlent mieux français que nous (B5, 2:23)

    L’interdiscursivité impliquée par le caractère interactif du vidéoblogue suscite en outre des réactions visant à devancer d’éventuelles objections, par exemple autour de la question épineuse de l’aire de diffusion de certains régionalismes, ce qui engendre un processus d’évaluation fondé sur sa propre expérience personnelle :

    on s’entend que c’est juste mon accent à moi qui va le dire peut-être que quelqu’un d’autre à Montréal par exemple va le dire différemment, donc c’est ‘mon’ expression, c’est à moi, personnelle (Q7, 1:25)

    je tiens […] à préciser que moi je vais sortir des expressions qui viennent de là où j’habite, donc j’habite dans le Jura bernois, donc il y a des expressions que vous aussi les habitants suisses dans le Valais… ou à Genève vous allez aussi dire. Mais il y a d’autres mots que vous ne sauriez pas, que vous diriez ‘bon ça c’est pas suisse’ et tout. Mais oui c’est suisse, du moment que quelqu’un en Suisse le dit. Mais vous aussi vous avez des expressions que vous dites là où vous habitez, que moi je ne connais pas. Voilà, pour ça ne commencez pas à dire ‘mais non c’est pas suisse’ et tout, ‘je ne connais pas ces mots’ et tout… c’est normal donc ne vous inquiétez pas, il y a aussi des mots que tous l’on utilise, d’autres non, qui viennent de chez moi (SR2, 00:41)

    DododFun, dans son vidéoblogue sur le français de Belgique, insère des propos analogues par écrit, en ouvrant ainsi la section des commentaires :

    Bon bon bon, pour tous ceux qui voudraient rectifier ou me corriger, je tiens à spécifier que tout ce que je dis dans la vidéo, je l'ai bel et bien entendu lors de mon séjour de deux mois en Belgique. Je n'ai rien inventé, non non ! C'est fort possible que certains trucs mentionnés dans la vidéo soient plutôt des régionalismes et qu'ils ne se disent pas partout en Belgique, mais ça ne veut pas dire que ce que je dis est faux. (J'habitais à Liège, pour ceux qui se demandent). VOILÀ! (B1)

    Quelquefois le blogueur ressent la nécessité de mettre à distance préalablement les stéréotypes qui tendent à déprécier la variation linguistique :

    Je viens vous parler aujourd’hui du Québec et principalement des expressions québécoises qui pourraient le différencier avec la France […] Je précise qu’il ne s’agit absolument pas bien évidemment de se moquer parce que j’ai un amour infini pour le Québec, c’est vraiment pour le fun (Q2, 0:00)

    Enfin, certains propos ont recours à des étiquettes (« prononciation correcte », « vrai français », « français normal ») qui renvoient à une variété de référence reconnue comme légitime, ce qui fait évoluer le discours vers un positionnement normatif :

    Je vais donner […] d’abord la prononciation correcte pour que vous compreniez euh… chaque mot de l’expression et ensuite comment moi je les dis (Q7, 1:16)

    ensuite il y a la ramassoire […] je sais même pas comment ça s’appelle en vrai français (SR4, 5:21)

    Il y a une différence entre parler français et parler suisse. La plupart du temps je parle français et suisse mélangés en même temps ; il y a des expressions suisses que je sors et qui sont vraiment très très très suisses… et puis la plupart du temps ben je parle en français normal euh… mais… on parle français fin… voilà. On a les mêmes mots que vous, à peu près. (SR3, 1:28)

    4. Remarques conclusives

    Le corpus ici examiné a permis de recueillir des témoignages spontanés sur la variation géographique du français, qui arrive ainsi à prendre corps dans les réseaux d’autopublication auxquels s’adressent les adolescents pour exprimer leurs besoins de reconnaissance identitaire9, et qui comporte en particulier une valorisation de soi en tant que sujet ouvert à l’altérité francophone. S’étant familiarisés avec les dictionnaires au cours de leur formation, ces adolescents tendent à encadrer dans ce modèle de description de la langue leurs observations et appréciations des usages régionaux. Cette activité, bien que menée généralement sans aucun souci de recherche, et bien qu’améliorable sous plusieurs aspects, se manifeste en tous cas comme une pratique non improvisée, qui révèle une sorte d’« acculturation lexicographique » apte à mettre en place des stratégies de classement et de description du lexique qui rappellent sous certains aspects les démarches « naturelles » attestées avant l’apparition des premiers dictionnaires et conformes à la conduite spontanée des locuteurs non linguistes.

    Les plateformes qui accueillent ces vidéoblogues peuvent donc devenir un nouveau terrain de recherche que l’on pourra prendre en compte dans l’étude des particularités francophones dans la mesure où ces dispositifs offrent des informations sur les pratiques et attitudes linguistiques des adolescents. Ils peuvent aider notamment à faire la lumière sur le degré de connaissance et d’acceptabilité des diatopismes propres à une communauté francophone donnée, avec les précautions nécessaires dans le maniement des sources ‘populaires’.

    En effet, pour ces jeunes blogueurs, le travail du lexicographe ne constitue presque jamais une ressource pour approfondir leur intérêt spontané vers la variation géographique de la langue, ou pour combler les lacunes qu’ils n’hésitent pas à reconnaître. En particulier, ils ne semblent pas se douter (à l’exception des Acadiens10) qu’il existe une branche différentielle de la lexicographie, désormais accessible même en ligne11, qui pourrait leur permettre de faire des découvertes enrichissantes. Le vrai défi, pour les sociolinguistes et les lexicographes, sera alors celui de s’appliquer à la recherche de stratégies efficaces pour rapprocher la production scientifique d’un public curieux et motivé, qui saurait sans aucun doute y projeter une multiplicité de regards nouveaux et diversifiés.

    Annexe. Liste des vidéos consultées

    Auteur/chaîne

    Vidéo et URL

    Ajouté le

    Durée

    Vues

    Com-
    men-
    taires

    Québec

    Q1

    DododFun

    Comprendre les Québécois pour les nuls - Expressions québécoises
    https://www.youtube.com/watch?v=9w_2ctUHYrQ

    31/01/14

    05:22

    74.235

    334

    Q2

    Céline Geneviève

    Expressions Québécoises & Différences Québec / France
    https://www.youtube.com/watch?v=GiG1Vty2Ujk

    01/02/14

    19:08

    138.891

    1.684

    Q3

    Mandy VS Québec

    Mandy VS Québec _Le sens caché des mots Québécois
    https://www.youtube.com/watch?v=0uI1498Xuzw

    01/02/14

    02:40

    2.976

    16

    Q4

    Mandy VS Québec

    Vlog Pâques + Mandy Vs Le québécois # 3
    https://www.youtube.com/watch?v=s3wSNpOEq3Y

    21/04/14

    05 :07

    1.284

    8

    Q5

    Mandy VS Québec

    Mandy VS Le Québécois #4
    https://www.youtube.com/watch?v=zWPnJJfo3AY

    18/09/14

    06:35

    3.684

    54

    Q6

    You Make Fashion

    Mots Français VS mots Québécois
    https://www.youtube.com/watch?v=hdJV9iolk7E

    09/03/15

    01 :18

    22.326

    28

    Q7

    Biz et Thot

    5 expressions québécoises – 01
    https://www.youtube.com/watch?v=-uqP5Z9_Ugk

    17/03/15

    07:42

    835

    21

    Q8

    Biz et Thot


    Expressions québécoises – 02
    https://www.youtube.com/watch?v=liP4PajAggY

    12/05/15

    05 :45

    161

    12

    Q9

    Biz et Thot


    Expressions québécoises – 03
    https://www.youtube.com/watch?v=OyJngJNQMfk

    24/07/15

    04:17

    110

    6

    Q10

    Mandy VS Québec

    Mandy VS Le Québécois - Les vêtements // Le linge !
    https://www.youtube.com/watch?v=z7l6alx-Y1Q

    01/08/15

    05 :11

    3.055

    70

    Q11

    Mandy VS Québec

    Mandy VS Le Québécois // Les faux amis
    https://www.youtube.com/watch?v=kzUBgM3hQJk

    20/07/16

    01 :57

    490

    18

    Acadie

    A1

    ClaudetteBradshaw

    Le Parler Acadien
    https://www.youtube.com/watch?v=AAkiNQqD1Ds

    14/04/11

    12 :14

    49.892

    77

    A2

    Eric Gallant

    parler acadien 101 (« Les mots particulié [sic] en Acadie » : 05.46-10.50)
    https://www.youtube.com/watch?v=gy_YKim2tTE

    09/04/12

    11:34

    9.247

    4

    Suisse Romande

    SR1

    OhmyKath


    #1 La Suisse et ses expressions
    https://www.youtube.com/watch?v=5R4XLImlQ2Q

    10/11/14

    06 :05

    84.264

    1.198

    SR2

    OhmyKath


    #2 La Suisse et ses expressions
    https://www.youtube.com/watch?v=Tn9aJwQG0hY

    06/07/15

    05 :19

    8.208

    212

    SR3

    Clémence

    Les expressions suisses
    https://www.youtube.com/watch?v=gFfWrx2HA7E

    24/04/16

    04 :22

    9.449

    292

    SR4

    OhmyKath


    La Suisse et ses expressions #3
    https://www.youtube.com/watch?v=03EgCj6ktUQ

    14/05/16

    06 :44

    3.242

    118

    SR5

    TheRobinHood

    Les expressions suisses
    https://www.youtube.com/watch?v=bU2bdleywv0

    03/08/16

    04 :45

    1.385

    33

    Belgique

    B1

    DododFun

    Différences entre le Québec et la Belgique
    https://www.youtube.com/watch?v=PrGq6T4jHkc

    25/03/15

    13 :48

    162.996

    1.540

    B2

    Céline Geneviève

    Expressions belges VS françaises
    https://www.youtube.com/watch?v=Joj-aeY_FVg

    03/07/15

    12 :20

    56.191

    dés-
    activés

    B3

    Un Français En Belgique

    Parler le belge !
    https://www.youtube.com/watch?v=tO4D-Nz4MBQ

    17/12/15

    01 :33

    163.518

    247

    B4

    Un Français En Belgique

    Parler le belge, niveau 2 !
    https://www.youtube.com/watch?v=YH51zJW4P9k

    06/01/16

    02 :51

    188.990

    585

    B5

    Un Français En Belgique

    Parler le belge, niveau 3 !
    https://www.youtube.com/watch?v=63X1QHz7diw

    30/03/16

    02 :56

    49.843

    225

    Références bibliographiques

    ACHARD-BAYLE, Guy et PAVEAU, Marie-Anne, « Présentation. La linguistique ‘hors du temple’», Pratiques, n. 139-140, 2008, p. 3-16.

    BEUSCART, Jean-Samuel et al., Sociologie d’internet, Armand Colin, Paris, 2016.

    BREKLE, Herbert E., « La linguistique populaire », in AUROUX, Sylvain (éd.), Histoire des idées linguistiques, Mardaga, Liège/Bruxelles, 1989, t. 1, p. 39-44.

    CANUT, Cécile, « L’épilinguistique en question », in SIOUFFI, Gilles et Agnès STEUCKARDT (éds.), Les linguistes et la norme, Peter Lang, Berne, 2007, p. 49-72.

    CARDON, Dominique, « Réseaux sociaux de l'Internet », in CASILLI, Antonio A. (éd.), Cultures du numérique, Communications, vol. 88, 2011, p. 141-148.

    DENOUËL, Julie, « Identité », in CASILLI, Antonio A. (éd.), Cultures du numérique, Communications, vol. 88, 2011, p. 75-82.

    KLINKENBERG, Jean-Marie, « La francophonie septentrionale. Belgique francophone, Québec, Suisse Romande », in CHAURAND, Jacques (éd.), Nouvelle histoire de la langue française, Seuil, Paris, 1999, p. 505-543.

    LACHANCE, Jocelyn, « L’éthos de l’adolescent dans les mondes numériques : le rôle des destinataires », Itinéraires, n. 3, 2015, mis en ligne le 01 juillet 2016,
    http://itineraires.revues.org/3156

    OQLF (Office québécois de la langue française), Le grand dictionnaire terminologique (GDT), http://www.grandictionnaire.com/

    POIRIER, Pascal, Le Glossaire acadien, éd. critique établie par Pierre M. GÉRIN, Éditions d'Acadie / Centre d'études acadiennes, Moncton, 1993.

    PÖLL Bernard, Le français langue pluricentrique ? Études sur la variation diatopique d’une langue standard, Peter Lang, Frankfurt am Main, 2005.

    PRUVOST, Jean, Les dictionnaires français outils d’une langue et d’une culture, Ophrys, Paris, 2006.

    SOURDOT Marc, « Argot, jargon, jargot », Langue française, n. 90, 1991, p. 13-27.

    1
    Voici quelques exemples de vidéos à contenu lexical mais basées sur d’autres modèles culturels : devinettes / jeux télévisés (« On devine vos expressions québécoises ! » https://www.youtube.com/watch?v=_AGJhOAJm6g, « Français contre Français Acadien ? Choc des cultures ! » - https://www.youtube.com/watch?v=0LMA1BdSqIY); cours de langue (Leçon de Québécois [les sacres] - https://www.youtube.com/watch?v=Ya4DTNeUCHo, Immigrer.TV - Petit cours de québécois (1) - L'immobilier https://www.youtube.com/watch?v=-sarulWYZMI); sondage (« Valérie à CKRO: Expressions locales » - https://www.youtube.com/watch?v=cdqP81JNqSQ); reportage ( « Louisiane 2010 (5) : Parler français - https://www.youtube.com/watch?v=dYTqI7rF2ys, A la rencontre des Français Cajuns / Cadiens de Louisiane ! - https://www.youtube.com/watch?v=uEuySVyLTIY&list=PL4F297Iey2K0u3FXNFgTAY_Rimw84d6ya).

    2
    Autres termes admis en français : vidéoblogue, carnet vidéo, vidéocarnet, carnet Web vidéo, cybercarnetvidéo, (OQLF, GDT : s.v. « blogue vidéo »).

    3
    Cette découverte est parfois évoquée explicitement, par exemple lorsqu’elle est due à la mobilité, dans le cas des Français et Québécois qui ont fait un séjour dans un autre pays francophone et ont ainsi constaté des usages linguistiques différents (Céline Geneviève est une Française qui fait régulièrement des séjours au Québec et qui a vécu trois ans en Belgique ; Mandy est elle aussi une Française en mobilité au Québec ; DododFun est une Québecoise qui affirme se trouver pour deux mois en Belgique). L’intérêt pour les diatopismes peut être aussi le résultat du fait d’avoir approfondi la connaissance d’une variété endogène à l’école, comme dans le cas des vidéos produites par les youtubeurs acadiens (cf. infra note 3).

    4
    Font exception les deux vidéos portant sur le français acadien, situées en plein air ou dans des demeures anonymes, sans doute parce que sollicitées dans le cadre d’une activité scolaire. La barre d’information de la vidéo A1 précise en effet que le contexte est celui de l’ « École Mathieu-Martin » et que l’enregistrement a été « réalisé dans le cadre du cours de Parler Acadien de Monsieur Bourgeois ». La même école est présentée dans les premières séquences de la vidéo A2.

    5
    Les youtubeurs adoptent généralement un style spontané et familier comportant quelques écarts par rapport à l’usage de référence qui sont maintenus dans les transcriptions.

    6
    Rappelons que Céline Geneviève est une jeune fille française qui affirme avoir fait plusieurs séjours au Québec.

    7
    Les vidéos publiées sur la chaine Biz et Thot sont réalisées par une jeune fille de Montréal qui s’appelle Évelyne.

    8
    La locutrice semble bien utiliser le terme jargon, que Marc Sourdot proposait pour se référer à des activités lexicales qui n’appartiennent ni à l’argot ni au jargon, caractérisées par une créativité individuelle à fonction essentiellement ludique et esthétique mais sans volonté cryptique (SOURDOT 1991 : 24-25).

    9
    Les études socio-anthropologiques montrent que l’investissement de l’adolescent dans les mondes numériques est « l’expression d’une quête de reconnaissance » qui ne se veut plus « statutaire » mais bel et bien « identitaire » : « Il ne s’agit pas d’être considéré comme des adultes, mais bien d’être reconnus comme des individus autonomes. Par conséquent, le regard de l’autre est recherché non pas afin que ce dernier assigne un statut, mais bien pour qu’il confirme la valeur d’une démarche que l’individu rend visible en exposant ses choix » (LACHANCE 2015 : § 23).

    10
    Certains syntagmes définitionnels proposés dans la vidéo A1 semblent reprendre les formules utilisées dans le Glossaire acadien de Pascal Poirier (cf., par exemple, caboche, harde, happer).

    11
    Je me limite à rappeler la Base de données lexicographiques panfrancophone (www.bdlp.org), qui offre l’opportunité de découvrir les vocabulaires régionaux de vingt communautés francophones (y compris les régionalismes de France) et, pour le Québec, le dictionnaire électronique Usito, qui décrit « le français standard en usage au Québec, tout en faisant le pont avec le reste de la francophonie » (https://www.usito.com/avantages.html).

    Per citare questo articolo:

    Cristina BRANCAGLION, « Lexico-clips » : lexiques francophones en vidéos, Repères DoRiF n. 14 - Dictionnaires, culture numérique et décentralisation de la norme dans l’espace francophone , DoRiF Università, Roma dcembre 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=366

    Ritorna alla Barra di Navigazione