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Hélé BÉJI

Les deux langues

Dès l’enfance, j’ai été plongée dans deux langues, ou plutôt dans deux registres de langue.

L’un populaire et oral : la langue tunisienne vernaculaire, autrement dit l’arabe comme langue vivante, langue narrative du quotidien, avec son humour, son espièglerie, son invention, son commerce familier, telle qu’elle est parlée par ceux qui ne savent ni lire ni écrire. Contrairement à une idée reçue, les illettrés ne sont pas forcément ignorants. L’illettrisme n’a jamais empêché le génie populaire de s’exprimer. J’ai vu cet usage narratif de la langue s’illustrer avec brio chez ma grand-mère et de nombreuses personnes de mon entourage. La langue est ici l’expression d’un génie populaire allant de pair avec la civilité.

L’autre registre est celui de la langue scolaire. Pour ceux qui sont allés à l’école arabe, c’est l’arabe. Et pour ceux qui sont allés comme moi à l’école française, c’est le français. Le français est devenu pour moi la langue de l’instruction, du savoir, qui m’a fait accéder au monde de l’art, de la connaissance, de la pensée, de la vie intellectuelle sous toutes ses formes, à proprement parler le monde des livres.

Mais j’ai assez tôt pris conscience que, malgré la distance qui sépare ces deux expériences éloignées de la langue, l’une populaire, l’autre scolaire ; l’une plutôt fondée sur la coutume, les mœurs, la sociabilité, l’autre fondée sur l’apprentissage littéraire, philosophique et savant – dans ce « laboratoire intérieur » de mon expérience intellectuelle, il n’y avait pas de frontière infranchissable.

D’abord, je trouvais que ce génie oral de la société portait un trésor de ressources littéraires qui me donnaient le sentiment de vivre le quotidien comme un théâtre, de toucher à la dimension poétique, psychologique, et même métaphysique de la condition humaine. Les choses les plus banales se trouvent relevées dans une prose dramatisée, soit par une veine comique, soit par l’émotion pathétique ou grave du monde des passions. Cette langue, dans sa dimension culturelle vivante, possédait une fonction d’animation sociale capitale.

À côté de cette symbolique vivante du quotidien qui depuis l’enfance me lie au collectif par un charme subtil, se déroulait en même temps un autre paysage mental, celui des livres à travers lesquels non seulement je pénétrais le monde du savoir, mais où je prenais conscience de cette arrière-langue populaire que j’empêchais en moi de disparaître. Le français a joué pour moi le rôle d’un ethnologue intérieur, ethnologue de moi-même en quelque sorte, de mon âme primitive.

C’est grâce à la puissance de l’écrit, à tout le corpus de la tradition littéraire française, la philosophie du XVIIIe siècle, les grands romans, les œuvres comme révélation de la pensée d’autrui, l’expérience de l’altérité, l’immersion dans l’univers des idées, le monde des lettres qui semblait à mille lieues de la langue parlée par un illettré, c’est tout cela qui imprime la conscience de soi, la réflexion, la gamme prodigieuse de la langue capable de transformer le génie populaire en idéal de soi.

Inversement, la langue orale sans corpus littéraire, langue de la vie domestique transmise par les femmes, cet imaginaire propre à la vie sociale, celui de la culture profane de la société musulmane (l’islam n’est pas seulement une culture sacrée, c’est également une culture profane), ont donné paradoxalement un sens plus fort aux constructions intellectuelles qu’on m’enseignait en classe, car elles étaient tirées de leur statut livresque ou scolaire et étaient incorporées à une narration existentielle plus ample, celle que privilégiait Proust quand il rapportait dans son roman le parler de sa servante Françoise, avec des néologismes tels que « paperoles » qu’il prenait plaisir à mêler à la matière même de la prose sophistiquée de la Recherche du temps perdu.

Prenons aussi l’exemple du parler des soubrettes de Molière, dont le terre-à-terre et les maladresses sont exploités par l’auteur pour subvertir les artifices des prétentions des femmes savantes. Je rappelle ici le fameux dialogue entre la servante Martine qui dit à sa maîtresse Bélise la femme instruite : « Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous », à quoi Bélise indignée réplique : « Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ? » Martine répond : « Qui parle d’offenser grand-mère ni grand-père ? ». Molière veut nous montrer par ce jeu de mots comique que l’intelligence du cœur est souvent supérieure aux pédantismes de l’esprit.

Pour résumer la leçon de cette expérience paradoxale, je dirai que la culture, toute culture, est indissolublement composée d’une double langue, celle du sensible et celle de l’intelligible. L’enjeu d’une culture se décide justement dans la réussite de cette combinaison. Cette distinction de la sensibilité et de l’intelligence avait été mise en lumière par Rousseau, qui le premier avait élevé le sensible au même rang que l’intelligible. Cette idée a été reprise par Lévi-Strauss comme fil directeur de son dialogue avec les cultures primitives. La culture, à travers la langue, est la capacité de maintenir vivante cette double exigence du sensible et de l’intelligible.

Il ne s’agit pas seulement de parler plusieurs langues. Encore faut-il que la langue que l’on maîtrise soit capable de cette énonciation intrinsèque du sensible et de l’intelligible, sans laquelle il n’y a pas de dialogue possible. Nous sommes ici au-delà du simple « dialogue des cultures » dont la tolérance souvent superficielle peut produire un effet inverse d’hostilité et d’intolérance. Ce n’est pas la différence culturelle en soi qui bloque la compréhension, mais l’inaptitude d’une culture à réaliser au sein même de sa langue, dans sa propre langue, l’alliance délicate de ces deux registres.

La communication actuelle est aux antipodes de cette alchimie linguistique. Elle privilégie la tyrannie des affects de foule, sans être capable de les habiller d’une langue intelligible et claire. La communication est précisément le lieu où la culture est la moins intelligible, car elle sacrifie le contenu du message à la force de son retentissement. Elle n’est pas un instrument d’intelligibilité du monde, au contraire elle en accroît la confusion et l’insensibilité. Ce n’est pas parce qu’on joue sur les affects qu’on est sensible, cela trahit même une marque de cynisme. En réalité, la communication brise le lien entre le sensible et l’intelligible qui fait le tissu du langage humain. C’est cela qui est à l’origine de l’échec du « dialogue des cultures ».

Or, ce qui maintient dans une langue donnée cette aptitude double, ce n’est pas la communication, c’est la conversation. Converser n’est pas communiquer. Converser est vocation de l’esprit dans sa relation à l’autre en recherche de vérité. Tandis que la communication est orientée plutôt vers la volonté de puissance. Il lui importe peu que le message soit compris ou pas. Elle se préoccupe peu de sa compréhension car elle est axée sur le bruit de son retentissement.

La dimension culturelle de la conversation est inséparable de sa fonction sociale. Les plus grandes œuvres littéraires ont été façonnées par la conversation de cour, la société de cour. Elles étaient en même temps en dialogue constant avec le peuple, avec des personnages populaires comme Scapin ou Sganarelle. L’homme de lettres a toujours été à l’écoute du génie populaire, il y puisait son inspiration. La littérature (la culture) assure la fonction de transmission des valeurs de civilité entre les classes sociales.

On peut se demander si la culture française ne donne pas aujourd’hui des signes de rupture de cette transmission, à cause de son inaptitude à prendre en charge la culture populaire, à manier le sensible et l’intelligible dans un même idéal de soi, entre les élites et le peuple. C’est là que réside la perte de civilité de la société française. Les intellectuels sont peut-être devenus des « petits marquis », pour reprendre l’expression de Molière qui écrivait contre les petits marquis et les faux-dévots de son temps.

Il n’y a pas de culture humaine sans cette langue de la conversation répandue par les humanistes, celle du parler berrichon de Georges Sand, du parler tourangeau de Rabelais, celle de la Gascogne de Montaigne (« Que le gascon y arrive, si le français ne peut y aller »), cette alliance subtile du sensible et de l’intelligible que je retrouve dans la langue tunisienne grâce à sa fonction d'exquise urbanité.

Pour qu’une culture devienne civilité, il faut que la langue de ses élites soit capable de recueillir les voix diverses du peuple, de prendre en charge les souffrances de sa société. Je ne crois pas que les conflits actuels soient dus seulement à des différences culturelles. Se focaliser sur les différences culturelles, c’est à mon avis dissimuler un échec de la langue de communication de masse comme conversation humaine entre les membres d’une société. C’est cet effondrement de sociabilité au sein même de la culture, la perte du génie traditionnel de la langue où se parlaient le sensible et l’intelligible, que réside aujourd’hui, à mon sens, la cause majeure d’incivilité et d’incommunicabilité qui empoisonne la qualité des rapports sociaux et la richesse de la vie en commun.

6 septembre 2017

Per citare questo articolo:

Hélé BÉJI, Les deux langues, Repères DoRiF n. 14 - Dictionnaires, culture numérique et décentralisation de la norme dans l’espace francophone , DoRiF Università, Roma dcembre 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=368

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