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Catherine TREKKER

Une réflexion sur les défis du lexicographe : l’exemple des motifs textiles

Catherine Trekker
Université de Sherbrooke
catherine.trekker@usherbrooke.ca

Résumé

Cette étude métalexicographique exploratoire s'intéresse au traitement par six dictionnaires de deux termes empruntés au domaine du textile, le pied-de-poule et le paisley. Cet exercice met au jour les particularités du champ lexical des noms de motifs dans une perspective de description lexicographique. Il sera démontré que le sens généralement retenu par les dictionnaires pour définir pied-de-poule et paisley ne correspond pas au sens observé dans l'usage. La réflexion s'ouvre sur une proposition de modèle simple d'article de dictionnaire visant à intégrer le sens usuel observé et à le distinguer des sens techniques décrits par les dictionnaires.‬‬‬‬

Abstract‬‬‬

This paper looks at the description of two terms from the textile field, pied-de-poule and paisley, in six monolingual French dictionaries. The study highlights the characteristics of the lexicographical treatment of the lexical field of patterns. It will be shown that dictionaries usually define pied-de-poule and paisley in a specialized way that does not reflect the usage observed in our journalistic corpus. This is followed by a proposal of a simple dictionary article template aimed at integrating the more common meaning found in corpus.‬

Nous sommes entourés de concepts et de choses auxquels les savoirs techniques ont attribué des noms : certains de ces termes spécialisés peuvent, avec le temps, gagner la langue générale. Ainsi, tout le monde connaît le pollen, vu les désagréments que sa production cause chez les personnes qui y sont allergiques ; à moins d’un intérêt particulier pour la botanique, il sera moins fréquent de le savoir produit par l’androcée, l’ensemble des parties mâles de la fleur. Pour qu’une forme gagne le lexique général depuis un savoir technique, il faut donc qu’elle réponde à un besoin renouvelé de désigner une réalité dans le quotidien.

La mission des dictionnaires de langue générale adressés au grand public, en particulier les dictionnaires régulièrement mis à jour (lexicographie millésimée, dictionnaires en ligne), consiste à tenir compte des faits de langue les plus actuels, afin de proposer un ouvrage qui décrive la langue en synchronie. Ainsi, les lexicographes décrivant la langue générale doivent non seulement repérer les nouvelles formes nées du besoin de désigner de nouvelles réalités (découvertes scientifiques récentes, mouvements sociaux, progrès technologiques, etc.), mais également repérer les changements dans l’usage afin d’actualiser les données déjà décrites dans le dictionnaire.

Nous nous intéresserons ici au traitement des noms de motifs textiles dans les dictionnaires de langue. En effet, le motif textile prête à réflexion au sujet de deux dimensions importantes de la pratique lexicographique, puisqu’il met en lumière les rapports entre la langue technique et le lexique général, en plus de représenter un défi particulier pour le lexicographe qui souhaite le définir, vu la qualité distinctive du motif de représenter des figures souvent abstraites. D’abord, nous commenterons le traitement dans les dictionnaires de ce champ sémantique traditionnellement rattaché aux métiers du textile, afin de voir si l’on y définit la fonction ornementale du nom de motif. Ensuite, il s’agira d’observer les stratégies employées par les lexicographes pour décrire ce champ sémantique particulier.

Notre réflexion s’est ainsi tissée autour de la description dans divers dictionnaires de la francophonie d’une dizaine de ces noms de motifs. De cette étude, nous retiendrons deux cas plus représentatifs, en ce sens que leur définition insiste généralement sur le rapport entre le motif et un tissu spécifique, de même qu’elle décrit des figures ornementales plus complexes (que le pois ou la ligne, par exemple). Il sera question du pied-de-poule et du paisley (aussi nommé motif cachemire).

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1. Étude métalexicographique des noms de motifs

Afin de mener à bien notre étude métalexicographique des noms de motifs, nous avons consulté un total de six ouvrages, dont trois ont été conçus en France et trois au Québec. Du côté français, nous avons retenu le Trésor de la langue française informatisé (TLFi), qui se distingue des autres sources consultées par le fait qu’il consigne un certain nombre de faits de langue dont ne peuvent tenir compte les dictionnaires de plus petite nomenclature. De même, contrairement aux autres sources, le TLFi n’est plus actualisé depuis 1994 : nous ne pouvons donc pas supposer que sa mise à jour eut pu signaler ou non des changements récents dans l’usage concernant les noms de motifs étudiés. Nous avons également travaillé à partir de la version électronique du Petit Robert (2017) et de l’édition 2017 du Petit Larousse illustré, dont il importe de souligner la vocation plus encyclopédique. Du côté québécois, nous avons consulté le dictionnaire de langue générale Usito, ainsi que la version électronique de la 6e édition du Multidictionnaire, dictionnaire de difficultés à visée normative. Enfin, nous avons examiné le contenu du Grand dictionnaire terminologique (GDT), outil conçu par l’Office québécois de la langue française, l’organisme responsable de l’application des politiques linguistiques, de la protection et de la valorisation de la langue française au Québec. Cette ressource présente des termes spécialisés sous forme de fiches, rédigées par des terminologues de l’organisme. La fréquence de la mise à jour des fiches varie selon le domaine étudié. En ce qui concerne le textile, nous serons amenée à consulter des fiches rédigées il y a près de vingt ans. Cette impression de désuétude n’est pas caractéristique du GDT : elle relève en fait du caractère traditionnel du domaine textile, par opposition à d’autres domaines plus mouvants, comme l’informatique. Nous sommes aussi consciente que le Multidictionnaire et le GDT ne correspondent pas à des dictionnaires de langue à strictement parler. Nous avons souhaité travailler à partir d’autant d’ouvrages du français québécois que du français européen, ce qui, vu le nombre plus restreint d’options du côté québécois, nous a amenée à sélectionner des ouvrages aux objectifs légèrement différents. Nous pensons que cette décision peut bonifier notre réflexion, en introduisant notamment un questionnement sur la norme au moyen du dictionnaire de difficultés, ou en observant les données de langue depuis un angle plus spécialisé, au moyen d’un dictionnaire terminologique.

1.1 Pied-de-poule

Nous avons, dans un premier temps, dégagé les six définitions enregistrées par ces dictionnaires pour pied-de-poule :

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À l’exception de la fiche du GDT, qui ne mentionne qu’un emploi nominal, les dictionnaires décrivent tous un emploi adjectival et un emploi nominal. Le Petit Larousse, s’il mentionne les deux emplois, n’illustre que l’emploi nominal. De plus, nous remarquons que le TLFi est le seul ouvrage à attribuer une marque technique au pied-de-poule, qui se voit associé à l’industrie du textile. La citation présentée réfère à ce savoir technique, en renseignant sur le procédé de tissage à l’origine de divers dessins, parmi lesquels on retrouve le pied-de-poule. Au moyen de cette citation, le TLFi suggère que le pied-de-poule est un dessin, bien que la définition annonce qu’il s’agit d’une étoffe. Ensuite, nous constatons que le Multidictionnaire se démarque en ce qui concerne le choix des incluants (en gras), préférant amorcer les définitions (l’une concernant le nom et l’autre, l’adjectif) par imprimé plutôt que tissu ou étoffe. Par le choix de cet incluant, le Multidictionnaire annonce le traitement d’un nom de motif, plutôt que d’une étoffe issue d’un procédé de tissage spécifique, lequel sens est absent du dictionnaire. Le sens adjectival est exemplifié par le syntagme des tailleurs pied-de-poule, selon une structure comparable à l’exemple présenté dans Usito (vestes pied-de-poule). Pourtant, ces deux exemples servent à illustrer des sens distincts. De même, l’emploi nominal des pieds-de-poule est exemplifié dans Usito et le Petit Robert comme référant au tissu, alors que le Multidictionnaire présente le même exemple pour référer à l’imprimé, suggérant que l’emploi nominal se prête autant à la mention du textile que du motif. Or, aucun de ces dictionnaires ne présente ces deux acceptions à la fois : cela suggère que les ouvrages consultés ne distingueraient pas le nom de motif du sens consacré au tissu.

Le TLFi et le Petit Robert se démarquent également par leur mention de pied-de-coq, absente des autres dictionnaires, et qui qualifie un pied-de-poule plus grand. Dans l’article pied-de-poule, le TLFi traite le pied-de-coq comme un synonyme du pied-de-poule. Ce dictionnaire définit également pied-de-coq à l’intérieur de l’article consacré à la vaste notion de pied. Le Petit Robert propose plutôt un renvoi à un article distinct pied-de-coq, où la notion est définie et distinguée du pied-de-poule. La rareté de cette mention dans les dictionnaires de même que les différences de traitement entre le TLFi et le Petit Robert semblent suggérer que la forme pied-de-coq serait somme toute moins usuelle que pied-de-poule.

Nous remarquons également que les traits définitoires choisis par les lexicographes varient très peu d’un dictionnaire à l’autre : tous signalent que le pied-de-poule évoquerait par sa forme caractéristique l’empreinte d’une patte de poule ou plus généralement d’une patte d’oiseau. Le consensus observé nous a incitée à consulter des sources spécialisées afin de vérifier la validité de ces informations, qui nous paraissaient de nature plus encyclopédique que linguistique. En consultant notamment le Textile Dictionary (1994), dictionnaire de termes du textile, il apparaît que plusieurs langues désignent ce motif par un terme qui évoque effectivement l’idée d’une patte de poule. C’est le cas de l’espagnol pata de gallo, du portugais pé de galo ou de l’allemand hahnentritt. Or, l’anglais se démarque par sa forme houndstooth, qui plutôt que de rappeler la patte de poule, évoque l’idée d’une ‘dent de chien de chasse’, suggérant pour point de référence une autre réalité que celle adoptée en allemand et dans les langues romanes pour décrire ce même motif. De même, si le français a donné lieu à des dérivés comme le pied-de-coq (motif pied-de-poule plus large), l’anglais connaît la forme puppytooth pour qualifier un pied-de-poule plus petit. Ainsi, la création de ces formes, plutôt que de s’appuyer sur des règles de dérivation strictement linguistiques (par exemple, au moyen d’affixes), tient compte du référent choisi par chaque système linguistique et ce, malgré le caractère arbitraire de ce rapport entre le motif et une caractéristique animale. Entre la qualité essentiellement visuelle du nom de motif et la nécessité de le décrire de façon juste et suffisante, il semble que les dictionnaires en viennent à employer pour traits définitoires des concepts arbitraires, qui varient selon la culture.

1.2 Paisley et cachemire

Dans un deuxième temps, nous avons procédé au même exercice, cette fois-ci pour le paisley :

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Contrairement au pied-de-poule, assez bien documenté dans les dictionnaires, seuls deux ouvrages accordent une entrée à paisley. Le Multidictionnaire signale, au moyen de l’astérisque, que la forme paisley serait fautive et qu’il faudrait lui préférer cachemire. Du côté du Grand dictionnaire terminologique, la requête paisley mène à une fiche dont la vedette est dessin cachemire. On nous y signale que paisley est une forme privilégiée, c’est-à-dire acceptable d’un point de vue normatif. Il convient de rappeler que le GDT est né d’une initiative de l’organisme gouvernemental ayant autorité sur les questions de langue en contexte québécois et que le Multidictionnaire est un dictionnaire de difficultés fait au Québec. Il paraît donc étonnant que ces deux ressources, qui partagent une certaine visée normative, se contredisent quant à la validité de cet emploi.

La consultation de la fiche dessin cachemire nous incite à reproduire l’exercice d’observation pour la forme cachemire, qui serait, d’après le GDT, un terme disponible pour décrire ce même motif. Or, la forme cachemire semble peu usitée en ce sens dans la variété québécoise : le cachemire réfèrerait plutôt à la laine soyeuse qui compose certains vêtements. Les dictionnaires décrivent d’ailleurs la laine plus qu’ils ne décrivent le nom de motif : pour le présent exercice, nous n’avons pas tenu compte de cet autre sens et avons seulement retenu les définitions qui évoquaient ou décrivaient le nom de motif.

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Quatre dictionnaires attestent le motif cachemire. Le Petit Robert propose une définition par le genre prochain dont le choix d’incluant paraît étrangement spécifique : châle de cachemire. Cette construction particulière, par la présence du de, semble suggérer que le cachemire, possiblement dans son acception de ‘laine’, serait une matière qui compose les cachemires, tels que définis dans cette seconde acception. Or, on nous signale également que l’une des particularités de ce second cachemire est d’être orné de « motifs de feuilles stylisées ». De même, le Petit Robert mentionne en sous-entrée le syntagme impressions cachemire, qui réfère forcément aux caractéristiques visibles du cachemire, c’est-à-dire au motif, plutôt qu’à sa composition. Il semble donc y avoir confusion entre le matériau qui compose le cachemire (la laine), sa fonction en tant que parure et ses caractéristiques visuelles (qui réfèrent nécessairement au motif). Cette mention du syntagme impression cachemire est également présente dans Usito, où le châle de cachemire illustre plutôt le sens introduit par l’incluant tissu. Ce tissu aurait pour caractéristique d’être « orné de motifs indiens en forme de palmes multicolores » ; la définition d’Usito semble s’attarder davantage à la dimension esthétique du cachemire, préférant à la feuille du Petit Robert la palme pour décrire le motif. À nouveau, l’entrée du Multidictionnaire se démarque, puisque l’on y trouve la définition « dessin ». Cette définition, bien que sommaire, suffit à distinguer cette acception du premier sens concernant la laine, ce que l’on considérera acceptable pour un dictionnaire de difficultés. Elle demeure également suffisante pour affirmer que nous sommes en présence d’une définition du nom de motif, plutôt que d’un tissu. L’exemple motif cachemire vient confirmer cette interprétation, en plus d’introduire à nouveau la mention corrective concernant l’emploi de paisley. Enfin, la requête cachemire dans le GDT renvoie à la même fiche que celle présentée dans le tableau illustrant les définitions de paisley. La fiche, qui prend pour incluant le motif, indique même qu’elle décrit l’acception du nom de motif plutôt que la laine. Pour traits définitoires, la fiche du GDT préfère tantôt signaler la similarité du motif avec la goutte, tantôt avec la poire. La multiplication des concepts auxquels l’on rattache la forme caractéristique du cachemire est frappante : le cachemire se rapporte-t-il davantage à la feuille, à la palme, à la goutte ou à la poire ? Comme pour le pied-de-poule, on ne saurait supposer que l’un de ces référents est plus juste sur un plan strictement linguistique. En effet, nous supposerons qu’il s’agit d’interprétations diverses, appuyées sans doute sur la nécessité d’associer à un motif abstrait une réalité concrète afin de le décrire.

2. Paisley et cachemire dans l’usage

À la lumière de notre observation des articles consacrés au pied-de-poule, au paisley et au cachemire, nous constatons que plusieurs dictionnaires, lorsqu’ils consignent ces noms de motifs, les définissent comme des pièces de tissu ornées de motifs caractéristiques. Ces définitions, bien que cohérentes et tout à fait acceptables dans l’acception qu’elles décrivent, ne tiennent pas compte d’une particularité propre au nom de motif, soit d’être reproduit à l’occasion sur d’autres supports que le tissu qui lui doit son nom.

Afin d’illustrer cette particularité, nous avons consulté la page internet d’un commerçant québécois, qui propose à sa clientèle des livres, de la papeterie et des petits objets usuels en tous genres. En entrant les formes paisley et pied-de-poule dans le moteur de recherche, nous avons découvert que ce commerçant proposait divers produits ornés de ces motifs caractéristiques.

Repérés sur la page des boutiques Renaud-Bray1

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Lorsqu’il se trouve sur un support autre que le tissu, par exemple le plastique, il va de soi que le motif ne peut plus être le résultat d’un procédé de tissage et qu’il en est plutôt la représentation. En ce qui concerne pied-de-poule, nous avons vu que les dictionnaires suggèrent cette nuance sans réellement la définir, à l’exception du Multidictionnaire, qui définit un imprimé plutôt qu’un tissu. Pour ce qui est de paisley, la distinction entre le motif et la laine se voit illustrée dans le Multidictionnaire ainsi que dans le Grand dictionnaire terminologique. Les dictionnaires plus usuels, soit le TLFi, le Petit Robert, Usito et le Petit Larousse illustré ne proposent aucune définition pour le nom de motif.

Afin d’approfondir notre réflexion, il nous a semblé essentiel de vérifier si cette distinction se réalisait fréquemment dans l’usage. De plus, puisque seuls les dictionnaires québécois ont proposé une définition de la forme paisley, nous avons cherché à confirmer notre intuition selon laquelle paisley serait la forme la plus usitée au Québec et cachemire en Europe francophone.

Nous avons interrogé la banque de données Euréka, qui permet de consulter des magazines et journaux publiés dans plusieurs zones de la francophonie, afin d’observer l’usage de paisley et de cachemire. Nous avons restreint notre corpus aux données disponibles entre 2012 et 2016 inclusivement. Nous avons mené des recherches d’une part, dans l’ensemble des sources québécoises disponibles et d’autre part, dans l’ensemble des sources européennes francophones, notre objectif étant de distinguer l’usage en contexte québécois des autres usages de la francophonie.

Ce faisant, nous avons repéré dans les sources québécoises seize occurrences de la forme paisley employée seule, six occurrences de paisley précédées de motif ou imprimé, et un emploi de (imprimés) paisley accompagné de la forme cachemire entre parenthèses. Nous avons vérifié attentivement tous les contextes afin de nous assurer que paisley y renvoyait systématiquement au nom de motif, plutôt qu’à un tissu qui serait orné du motif caractéristique. Si le sens consacré au tissu s’est vu davantage illustré dans les dictionnaires que nous avons consultés, il nous a semblé qu’il était à peu près absent des corpus observés.

Du côté européen, nous avons repéré pour la même période cinq occurrences de paisley employé seul, cinq formes paisley accompagnées de la mention cachemire visant à expliciter l’emploi, ainsi que onze occurrences de paisley employées en apposition de imprimé ou motif.

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Il est essentiel, au moment d’interpréter ces résultats, de tenir compte de la différence de taille entre les corpus interrogés. En effet, l’ensemble des périodiques et journaux produits par la Belgique, la France et la Suisse représente une quantité importante de données (près de 50 millions de documents disponibles entre 2012 et 2016), en comparaison avec ce que l’on produit au Québec (un peu plus de 5 millions de documents pour la même période). Ainsi, bien que la différence obtenue entre les chiffres relevés au Québec et en Europe ne soit pas marquée, la taille des corpus contribue à la rendre significative : la forme paisley serait moins usitée en Europe francophone qu’au Québec. De plus, on remarque dans l’usage européen une tendance à employer le nom de motif en apposition, ou accompagné de la forme cachemire, qui vient préciser le sens de paisley. Cela suggère que cet usage est moins implanté dans les pays francophones d’Europe qu’au Québec. Naturellement, ces résultats pourraient aussi révéler que la presse européenne francophone accorde généralement moins de visibilité aux pages consacrées à la mode ou à la décoration, où sont susceptibles d’apparaître les formes étudiées. Cette hypothèse est démentie lorsque l’on reproduit l’exercice en vérifiant cette fois-ci les emplois de cachemire dans la presse européenne.

En ce qui concerne cachemire, nous avons rapidement constaté que l’acception la plus commune (la laine) ferait obstacle à nos recherches. Comme il était essentiel de vérifier manuellement les contextes pour dégager les occurrences qui référaient au nom de motif, nous avons déterminé qu’il serait plus réaliste de ne chercher directement que des formes en apposition précédées d’un complément d’information significatif. Autrement, une recherche consacrée à la simple notion de cachemire produirait près de quinze mille résultats, dont nous pouvons supposer qu’une majorité ne concernerait pas le sens étudié. Ainsi, nous avons restreint notre requête aux séquences imprimé(s) cachemire et motif(s) cachemire. Nous estimons que les résultats obtenus suggèrent déjà une tendance qui confirme notre intuition. En effet, du côté des sources québécoises, nous repérons douze occurrences de cachemire précédées de motif(s), et sept occurrences de cachemire précédées de imprimé(s). Du côté des sources européennes, nous repérons 109 mentions de la séquence motif(s) cachemire, ainsi que 63 mentions de la séquence imprimé(s) cachemire. En tenant compte de la taille des corpus québécois et européen, ce résultat suggère que l’emploi cachemire est à peu près aussi répandu au Québec qu’en Europe francophone, mais que la forme paisley est plus caractéristique de l’usage québécois.

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Si ces résultats confirment notre intuition, la présence significative de paisley dans les corpus peut tout de même sembler étonnante, vu le traitement qu’en font les dictionnaires consultés : il apparaît que ce traitement ne reflète pas l’emploi de paisley en contexte québécois.

Nous résumons notre exercice d’observation de l’usage des noms de motifs paisley et cachemire au moyen d’un tableau.

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3. Proposition d’un modèle lexicographique

Les dictionnaires, lorsqu’ils signalent l’emploi du nom de motif, ne le distinguent pas toujours de l’étoffe à l’origine de son nom. Nous avons observé certaines irrégularités dans le choix des exemples rattachés aux notions définies, suggérant que les sens qui renvoient au tissu et au nom de motif seraient confondus par un certain nombre de dictionnaires consultés. Or, l’observation des contextes dans lesquels se réalisent paisley et cachemire nous laisse croire que cette distinction serait marquée dans l’usage, en particulier dans le discours journalistique des cinq dernières années. Ainsi, nous estimons qu’à la lumière de nos recherches en contexte, il serait raisonnable de penser que les dictionnaires devraient proposer une définition du nom de motif.

Nous proposons un modèle simple de traitement lexicographique du nom de motif, qui pourrait être adapté afin de servir les objectifs individuels des dictionnaires qui retiennent ce type de données dans leur nomenclature. Ce canevas vise à proposer une organisation logique des principales acceptions que nous avons repérées lors de notre étude de pied-de-poule et de paisley. Il va de soi que ce modèle simplifié ne pourra être platement appliqué à tout le champ sémantique des noms de motif, chaque cas présentant ses propres particularités. Par exemple, certains motifs n’héritent pas directement d’un procédé de tissage : c’est le cas du pois et de la rayure. On ne retiendra alors que le sens consacré au nom de motif pour les décrire. D’autres, comme le damassé ou le tartan, se conforment davantage au modèle proposé, puisqu’il importe de les distinguer de leur sens spécialisé. Le modèle illustre deux acceptions, mais n’exclut pas la possibilité de présenter certaines acceptions supplémentaires en sous-sens. Les deux sens retenus correspondent au matériau textile puis au nom de motif, dans un ordre qui révèle leur rapport métonymique, tout en illustrant le sens spécialisé (et potentiellement vieilli) en premier. De même, en passant dans le lexique général, le sens technique tend à se stabiliser, alors que les sens nouveaux voient leurs signifiés se transformer et se complexifier. Ce phénomène se manifeste notamment dans les dictionnaires au moyen de la formule « par extension » (GILBERT 1973 : 41). Ainsi, le sens consacré au nom de motif pourrait se déployer avec l’usage, notamment avec l’ajout de sous-sens sous le deuxième sens, alors que le sens technique, plus stable, figurerait en tête d’article.

1. (Techn. et/ou vieilli ou anciennt.)
Tissu obtenu par un procédé de tissage spécifique

2. Motif (ou dessin) caractéristique
Empl. Adj.

Le premier sens se rapporte davantage à l’origine technique du nom de motif et illustre le procédé spécialisé par lequel s’obtient le tissu. Ce sens, bien que décrit par la majorité des dictionnaires consultés, n’a été que très rarement observé dans notre corpus de langue générale. Ainsi, si le corpus étudié justifie le traitement de ce premier sens, un dictionnaire pourrait faire le choix de le marquer diachroniquement ou de le présenter comme un terme spécialisé. Le deuxième sens concerne le nom de motif comme tel et devrait par sa définition insister sur les caractéristiques visuelles de celui-ci. Ce second sens se voit concerné par la construction en apposition où le nom de motif revêt une fonction d’adjectif (de type écharpe pied-de-poule) souvent repérée dans le corpus de langue générale. Parce qu’elle renvoie nécessairement au caractère esthétique du motif, cette construction ne peut être traitée que sous le second sens. Une écharpe sur laquelle seraient imprimées les figures noir et blanc caractéristiques du pied-de-poule serait bel et bien une écharpe pied-de-poule, même si ces figures n’ont pas été proprement tissées lors de la confection de l’écharpe. Par conséquent, nous estimons que c’est le deuxième sens de notre modèle, accompagné d’une mention le rattachant à l’emploi adjectival, qui devrait être retenu en priorité dans un dictionnaire général décrivant la langue en synchronie. Par ailleurs, nous sommes consciente de la taille modeste de notre corpus, aussi croyons-nous qu’une troisième acception pourrait se manifester dans un corpus plus étendu, dans une construction de type porter un pied-de-poule. Cette troisième acception concernerait par métonymie un vêtement taillé dans le tissu (sens 1) ou présentant les caractéristiques du motif (sens 2) et pourrait être présentée comme sous-sens de l’un ou l’autre des sens, en fonction des contextes dans lesquels on retrouve cette acception.

Nous nous proposons d’appliquer ce modèle à pied-de-poule, paisley et cachemire afin d’observer sa mise en pratique. Pour cet exercice, qui vise d’abord à illustrer le modèle proposé, nous ne nous appliquerons pas à la rédaction de définitions, mais présenterons plutôt des exemples afin de distinguer les acceptions retenues.

pied-de-poule

1. Tissu
techn. « Christian Dior était, comme il se doit, imprégné de l'influence des tissus anglais, pied-de-poule et autres prince-de-galles. »
(Le Figaro, Paris, 2013, dans Euréka)

2. Motif
« Les artistes ont peut-être cédé leur place côté militaire, mais en matière de création, ils reprennent le flambeau et apportent l'imprimé camouflage ailleurs, en le dotant de nouvelles significations, des symboliques chargées d'histoire que les rayures et le pied-de-poule ont tout à lui envier. »
(Le Devoir, Montréal, 2009, dans Euréka)
2.1 Empl. adj. « Sa robe pied-de-poule le sert un peu, mais ne l'empêche pas de danser une samba endiablée sur un air de slam entonné par un gamin du quartier. »
(Le Monde, Paris, 2011, dans Euréka)

paisley

2. Motif
« Le papier peint prend son inspiration à l'époque seventies. On le présente avec de gros motifs floraux ou byzantins, des paisley indiens, des textures, des reliefs dorés ou même argentés. »
(Le Journal de Montréal, Montréal, 2008, dans Euréka)

2.1 Empl. adj. « Le veston à double boutonnière et à motif Prince de Galles est une valeur sûre cette année. Alex Nevsky lui a fait honneur avec un foulard paisley qui lui donnait un style dandy chic. »
(Le Soleil, Québec, 2014, dans Euréka)

cachemire

2. Motif
« Si, pendant longtemps, le cachemire tissé a fasciné et représenté le luxe, le cachemire imprimé, lui, a peu à peu gagné ses lettres de noblesse. »
(Le Progrès, Lyon, 2007, dans Euréka)

2.1 Empl. adj. « Vêtements et accessoires illustrent la nature de ses activités : 30 paires de bas blancs, corsets en satin rose ou blanc, 14 paires de chaussures, des dizaines de robes, un châle cachemire à palmes ou un mantelet en soie rose garni en dentelle noire. » (Historia, Paris, 2014, dans Euréka)

Cas typique du champ sémantique des noms de motifs s’il en est un, pied-de-poule se prête facilement à l’exercice : ses occurrences se déclinent naturellement en deux sens, l’un consacré au tissu, et l’autre au motif. En ce qui concerne paisley, nous ne retenons que le sens consacré au motif, car notre corpus ne nous a pas permis de repérer une forme paisley qui désignerait strictement une pièce de tissu. Nous n’excluons pas la possibilité qu’un tel sens existe dans des sources plus spécialisées ; cependant, dans une perspective de description du lexique général, nous estimons que ce sens ne devrait pas être retenu. Le traitement lexicographique de cachemire comporte quelques difficultés supplémentaires. Il va de soi qu’un dictionnaire serait amené à décrire l’acception qui concerne la laine. Or, contrairement au pied-de-poule, pour lequel le rapport entre le tissu et le motif est assez transparent (le tissage produit le motif), rien ne laisse croire que ces deux sens de cachemire (la laine et le motif) seraient liés. Cette information relève de connaissances spécialisées extérieures à la langue, aussi ne retiendrons-nous que le deuxième sens comme appartenant au champ sémantique que nous décrivons. Contrairement aux définitions présentées dans le Petit Robert et Usito, nous nous assurons de présenter un deuxième sens qui corresponde au motif strict, et non à un châle (Petit Robert) ou un tissu (Usito). De même, nous nous assurons d’illustrer l’emploi adjectival propre aux noms de motifs.

Ainsi, les deux motifs retenus lors de notre réflexion, le pied-de-poule et le paisley, exemplifient déjà certaines particularités de traitement caractéristiques de presque tout le champ sémantique des noms de motifs, en particulier cette question du rapport plus ou moins transparent entre le tissu et la figure ornementale. Pour le lexicographe qui souhaiterait décrire les noms de motifs, chaque cas observé présenterait aussi ses propres défis. Pour pied-de-poule, il s’agit de repenser la pertinence du trait définitoire qui rapproche le motif de la patte de poule, sachant que ce trait varie selon les cultures et qu’il n’est peut-être pas nécessaire pour distinguer le pied-de-poule d’autres motifs traités par les dictionnaires. En ce qui concerne paisley ou cachemire, il importe de tenir compte des phénomènes de variation diatopique observés et des préoccupations normatives que ceux-ci entraînent. Que le dictionnaire choisisse de recommander ou de condamner l’usage de la forme paisley, nous estimons qu’en contexte québécois, du moins, la mention de cet emploi par les dictionnaires serait justifiée.

4. Conclusion

Si nous devions résumer notre brève incursion dans l’univers du nom de motif en quelques points essentiels, il importerait d’insister sur les origines techniques du motif, desquelles l’emploi spécifique du nom de motif s’est dégagé. Nous émettons l’hypothèse que son autonomisation par rapport au sens technique reflèterait le fait que les métiers du textile se raréfient. Inversement, l’ouverture à des marchés mondiaux caractéristique des dernières décennies donne accès à une multitude de produits d’ici et d’ailleurs, un accès qui se voit notamment facilité par la multiplication récente des boutiques en ligne. Cette diversification entraîne, pour les commerçants, le besoin d’étiqueter des produits afin de les distinguer. De ce fait, l’emploi spécifique du nom de motif peut être observé en particulier dans des sources commerciales, où il répond au besoin de décrire certains produits destinés à la vente, ainsi que dans des sources journalistiques, où il contribue à enrichir le vocabulaire de domaines tels que la mode ou la décoration. De plus, comme les tendances en mode et en décoration vont et viennent, il est possible que le motif ait gagné en popularité au cours des dernières années et que cette tendance se reflète dans l’usage.

Pour J. Rey-Debove, on ne saurait dégager une typologie de la difficulté en lexicographie (1971 : 196). Seule l’expérience, à travers la rencontre de cas similaires, permet d’esquisser une solution adaptée à chaque cas. Il en découle qu’aucun projet lexicographique n’est parfait dans l’absolu et que tout dictionnaire est avant tout la somme des choix de ses lexicographes. L’objectif de cette recherche n’est pas de critiquer le travail des lexicographes, mais d’ouvrir la porte à une discussion sur les particularités du champ sémantique riche et unique que représentent les noms de motifs. Par sa nature particulière de concept ne faisant appel qu’à des repères visuels, le motif ne se laisse pas décrire aussi aisément qu’on pourrait le supposer. Alors que les données typiques confortent les modèles théoriques, les données problématiques encouragent l’actualisation des pratiques. Nous estimons qu’en observant ainsi différents champs de spécialité qui comportent leurs propres difficultés de traitement, nous pouvons petit à petit nous assurer de la représentativité des modèles de rédaction lexicographique ; ainsi se construit l’expérience pertinente à laquelle réfère Rey-Debove.

Références bibliographiques

Dictionnaires à l’étude

Le Petit Larousse illustré 2017, Paris, Larousse, 2016, 2048 p.

Le Petit Robert de la langue française, version électronique. 2017. Nouvelle édition de Paul Robert, texte remanié et amplifié sous la direction de Josette Rey-Debove et Alain Rey, [en ligne] : http://pr.bvdep.com/

Le Trésor de la langue française informatisé, version électronique du Trésor de la langue française, dictionnaire de référence des XIXe et XXe siècles en 16 volumes, réalisée par le laboratoire ATILF (Analyse et traitement informatique de la langue française), [en ligne], achevée en 2004, http://atilf.atilf.fr/tlf.htm

OFFICE QUÉBÉCOIS DE LA LANGUE FRANÇAISE. Le grand dictionnaire terminologique, [en ligne], 2017, http://gdt.oqlf.gouv.qc.ca

Usito, dictionnaire général de la langue française sous la direction d’Hélène Cajolet-Laganière, de Pierre Martel et de Chantal-Édith Masson, et avec le concours de Louis Mercier [site Web]. Les Éditions Delisme, https://www.usito.com/dictio

VILLERS, Marie-Éva de, Multidictionnaire de la langue française, 6e édition, Montréal, Éditions Québec Amérique, [en ligne], 2009, http://multidictionnaire.com/accesmulti/multidictionnaire/

Autres ouvrages cités

GILBERT, Pierre, « Remarques sur la diffusion des mots scientifiques et techniques dans le lexique commun », Langue française, n°17, 1973, p. 31-43.

REY-DEBOVE, Josette, Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains, La Haye/Paris, Mouton, 1971.

Textile Dictionary, Zurich, International Textile Service, 1994.

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Consultée à l’URL http://www.renaud-bray.com

Per citare questo articolo:

Catherine TREKKER, Une réflexion sur les défis du lexicographe : l’exemple des motifs textiles, Repères DoRiF n. 14 - Dictionnaires, culture numérique et décentralisation de la norme dans l’espace francophone , DoRiF Università, Roma dcembre 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=370

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