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Fanny MARTIN, Christophe REY

L’évolution du modèle lexicographique français : vers une « picardisation » ?

Fanny Martin
Université de Picardie Jules Verne, Habiter Le Monde (EA 4287)
fanny.martin@u-picardie.fr

Christophe Rey
Université de Picardie Jules Verne, UCP, LDI (UMR 7187), IUF
christophe.rey@u-picardie.fr

Résumé

Cet article se propose de présenter la situation lexicographique d'une langue régionale de France : le picard. Riche d'une véritable tradition d'élaboration de répertoires lexicaux, le picard ne possède pas d'ouvrage de référence pour son vaste territoire géographique, ses locuteurs s'étant plutôt tournés vers des répertoires représentant les pôles de pratiques linguistiques.

Abstract

This article proposes to present the lexicographical situation of a regional language of France: Picard. With a veritable tradition of developing lexical repertoires, Picard does not have a reference work for its vast geographical territory, its speakers have turned instead to repertoires representing poles of linguistic practices.

Introduction

Dans le cadre de cette publication qui nous invite à penser les formes et les manifestations d'un phénomène de décentralisation lexicographique de la norme dans l’espace francophone, nous nous proposons d’évoquer cette question par le prisme d’une lexicographie différente de celle de la langue française, mais dont l’intérêt nous semble néanmoins tout à fait crucial pour questionner la problématique évoquée : la lexicographie de la langue picarde.

Langue régionale collatérale du français (ELOY 2004), le picard présente en effet une situation lexicographique dont les grandes caractéristiques suscitent un intérêt véritable au regard de différents axes thématiques retenus dans l'appel à communication.

Alors que cette publication à laquelle nous participons se propose d’examiner plusieurs questions majeures dont celle de la « légitimité des dictionnaires professionnels », nous nous attacherons dans un premier temps à montrer que pour la langue picarde – pourtant riche d’une tradition lexicographique qui remonte au moins au XVIIIe siècle – la lexicographie s’est construite et développée en l’absence totale d’entreprises professionnelles commerciales et scientifiques. Plus encore, en dépit d'une notoriété peut-être plus importante de dictionnaires comme ceux de Jean-Marie Braillon (2001) ou de Gaston Vasseur (1998), cette lexicographie, comme de nombreux autres conglomérats dialectaux non-standardisés, s’est affirmée en ne possédant pourtant aucune norme de référence centralisatrice.

Dans un second temps, nous montrerons que c’est donc essentiellement à travers une activité de création de « dictionnaires par l’usager » que la langue a pu se doter d’outils contribuant à sa grammatisation (AUROUX 1994). Rarement spécialistes et donc plutôt « lexicographes profanes », les acteurs militants ont forgé une « lexicographie de terrain » proposant ainsi un modèle de développement lexicographique original1 dont l’une des caractéristiques essentielles réside justement dans sa pluralité et son ouverture à la variation linguistique. Mêlant tour à tour des « dictionnaires », des « glossaires », des « vocabulaires » ou encore des « lexiques », la lexicographie de la langue picarde, libérée de toute emprise normative exercée par un ouvrage en particulier, permet à la langue d’exister dans sa diversité et son polycentrisme au sein d’un territoire géographique où plusieurs grandes variétés (picard du Vimeu, picard du Ponthieu, picard du Hainaut belge, etc.) coexistent et constituent des pôles de pratiques langagières (MARTIN 2015). Jouissant d'une liberté lexicale, les locuteurs du picard font ainsi vivre la langue en l'inscrivant notamment dans une modernité électronique fertile et vectrice de néologie.

À travers cette évocation de la lexicographie picarde, nous chercherons surtout à nous interroger sur l'existence de stades de développements lexicographiques connus par les langues, stades qui ne sont pas forcément linéaires et strictement chronologiques. La plus grande proximité actuelle entre la situation lexicographique du français et celle du picard illustre selon nous parfaitement ce constat.

1. Présentation du picard

1.1 Le territoire picard

Le picard est une langue d’oïl que l’on retrouve au nord de la France sur un territoire linguistique très large, s’étendant depuis le département de l’Aisne jusqu’au Hainaut belge2. Elle se trouve caractérisée par une variation importante qui se manifeste à plusieurs niveaux, qu’il soit linguistique – variation graphique, phonétique, morphologique, lexicale, etc. – ou bien encore culturel. Nous proposons ci-dessous un extrait de l’ouvrage Ele Danme blanke (1974) de François Beauvy, texte en picard du Beauvaisis (région située au nord de Beauvais) et traduit ensuite en picard d’Amiens :

« Ché jins d’èche donmène pi ché fermyés d’chés invirons il éteute évnus erbéyé leu mohétrèse pi li dire adé. »3

« Ché jin dèche donmène pi ché sinsyé dèche z inviron il étwète t’èvnu èrbéyé leu métrèse épi lidire adé. »

Nous ne commenterons pas ces deux courts extraits qui, bien que ne valorisant que deux pôles linguistiques en particulier, ou deux variétés de picard pour le dire autrement, illustrent bien selon nous les formes de variation que connaît cette langue sur son vaste territoire linguistique. Précisons toutefois que la variation graphique peut être plus importante que ne le laissent entrevoir les extraits en question, puisque nous relevons, par exemple, dans certaines productions écrites la présence d’apostrophes, de points ou de tirets à l’intérieur des mots et ne jouant pour autant pas le rôle de disjoncteurs ou de séparateurs (ex : « I se proumon.ne » (il se promène), « quandis n’mariye-té » (quand elles se marient), « Té mérit’roès » (Tu mériterais)).

En quête d’une meilleure visibilité, le picard pourrait bénéficier à travers la création toute récente, en 2016, de la Commission de néologie et de terminologie pour la langue picarde, d’une instance permettant de mieux la faire connaître encore auprès du grand public – picardophone ou non – et des instances politiques. Ceci nous semble d’autant plus vrai et nécessaire depuis la fusion récente des deux régions « Picardie » et « Nord-Pas-de-Calais » qui a donné naissance aux « Hauts-de-France ». Dans ce nouveau regroupement régional, la langue, qu’elle soit nommée « picard », « chti », « chtimi » ou encore « rouchi »4, a une place prépondérante à occuper.

1.2 La Picardie : une « terre de dictionnaires »

Pour les métalexicographes que nous sommes, se pencher sur le territoire administratif picard revient à évoquer une région qui s’est au fil de son histoire imposée comme une véritable « terre de dictionnaires » tant les productions de nature lexicographique sont, ainsi que le rappelle Alain Dawson, nombreuses :

« Rappelons au préalable que la Picardie est une véritable terre de dictionnaires : la bibliographie de von Wartburg (1969) rassemble 202 références pour le picard, et celle de Debrie (1982) en compte 542 (glossaires, lexiques, études à caractère essentiellement dialectologique, selon le critère de la présence de petits lexiques ou d’annotations linguistiques accompagnant les textes). Le chiffre est aujourd’hui probablement beaucoup plus élevé ». (DAWSON 2012 : 85)

Le relevé fourni ci-dessus par Dawson concerne, proportionnellement parlant, davantage la Picardie mais dépasse bien entendu cette frontière administrative pour embrasser également les autres aires du territoire linguistique. De l’aveu même de l’auteur, les données fournies par von Wartburg et Debrie commencent à dater et ne tiennent donc pas compte d’une production lexicographique plus moderne. Une entreprise particulièrement utile et importante – mais néanmoins très difficile à réaliser – consisterait à fournir un recensement actualisé et exhaustif du corpus lexicographique picard. Pour mener à bien ce projet, il faudrait appréhender les différentes strates de ce qui constitue ce matériau lexicographique fort hétérogène. En plus des dictionnaires et lexiques – spécialisés5 ou non – très nombreux, devraient ainsi être considérées les « marges » lexicales très importantes et difficiles à circonscrire que sont les recueils toponymiques, les ouvrages de plus faible prétention (le plus souvent nommés « patois de », « glossaire », « parler de », etc.)6 ou encore les fréquents glossaires idiolectaux intégrés à des œuvres littéraires. À cela devraient aussi s’adjoindre les atlas linguistiques, sources de consultation obligatoire des ressources lexicales.

La tradition lexicographique de langue picarde, en plus d’être particulièrement significative d’un point de vue quantitatif, l’est aussi en ce qui concerne sa longévité. Il s’agit en effet d’une tradition qui s’échelonne depuis le siècle des Lumières, siècle de la rédaction du Dictionnaire picard par le père Daire, qui n’a toutefois été édité qu'au tout début du XXe siècle (1911) par Alcius Ledieu.

Au siècle suivant, paraissent des ouvrages en plus grand nombre, tels que le Glossaire étymologique et comparatif du patois picard (1851) de Jules Corblet, le Dictionnaire du patois de Lille et de ses environs (1853) de P. Legrand, le Dictionnaire du patois de la Flandre française ou wallonne (1867) de Louis Vermesse, ou encore le Lexique saint-polois d’Edmond Edmont (1897).

Sans conteste, le XXe siècle est le grand siècle de la lexicographie picarde puisque plusieurs centaines de répertoires sont publiés, parmi lesquels sont notamment proposés les nombreux lexiques de René Debrie, auteur prolifique qui illustre, avec des auteurs comme Daniel Haigneré ou Gaston Vasseur, le fait d'avoir proposé – en rédigeant grammaire et dictionnaire – une grammatisation complète de la variété qu’ils décrivaient.

Le XXIe siècle marque incontestablement un ralentissement, voire un coup d’arrêt dans l’activité lexicographique en langue picarde. En dehors des quelques lexiques proposés çà et là dans des productions littéraires et visant donc à aider le lecteur à déchiffrer la langue proposée dans une œuvre en particulier, il n’existe en effet que de très rares initiatives d’élaboration de dictionnaires. Mentionnons la parution de la nouvelle édition de l’Amassoer (2004) de Madeleine Duquef, et surtout, la publication de plusieurs volumes du Dictionnaire général de Jean-Marie Braillon. Nous ne nous interrogerons pas ici sur les raisons de cet infléchissement dans la production lexicographique, et nous contenterons d’insister sur le fait que ce dernier ne s’explique pas seulement par une perte de vitesse des pratiques linguistiques dans cette langue7.

1.3 Une lexicographie sans norme de référence « centralisatrice »

Le petit parcours historique que nous venons de proposer a toutefois la particularité, comme pour d’autres langues régionales ou minoritaires, de ne pas s’être construit sous la forme d’une lexicographie centralisatrice. L’absence de norme linguistique de référence a en effet eu une incidence directe sur la nature des productions lexicographiques en picard dans la mesure où aucun ouvrage ne s’est imposé comme faisant consensus pour l’ensemble des variétés de la langue sur son domaine linguistique. En l’absence d’une lexicographie de référence sans norme linguistique centralisatrice, s’est donc davantage installée une logique de pôles linguistiques disposant chacun – ou presque – de ses propres outils de référence (MARTIN 2015). La carte reproduite ci-dessous met en évidence les grands pôles linguistiques et lexicographiques en question :

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Figure I. Les pôles de pratiques linguistiques au sein du domaine linguistique picard

Nous ne détaillerons pas chacun de ces pôles mais illustrerons leur vitalité lexicographique par l’évocation de seulement quelques-uns d’entre eux. Citons donc à ce titre la dynamique lexicale de la région dite du Vimeu, notamment représentée par le monument que représente le Dictionnaire des parlers picards du Vimeu (1999)8 de Gaston Vasseur, de la région d’Arras avec le Dictionnaire rouchi-Français (1834) de Gabriel Hécart, ou encore la région du Beauvaisis avec son Dictionnaire picard des parlers et traditions du Beauvaisis (1990) réalisé par François Beauvy.

À côté de cette logique de pôles lexicographiques, nous retrouvons néanmoins dans l’histoire de la lexicographie picarde quelques tentatives globalisantes. Nous n’en citerons que deux, à commencer par celle de Raymond Dubois auteur d’un Thésaurus picardicus qui n’a – en dépit de longues années de labeur – malheureusement jamais vu le jour et en est resté au stade de fiches cartonnées aujourd’hui entreposées dans les sous-sols du Musée de Picardie d’Amiens. L’autre tentative, tout aussi intéressante, semble quant à elle proche de réussir puisque les derniers tomes de l’ouvrage du Dictionnaire général de Jean-Marie Braillon sont en voie de parution. En dépit de l’existence d'une telle ressource, rien ne garantit qu’elle puisse pour autant jouer le rôle d’outil de référence centralisateur et que les locuteurs du picard ne fassent pas le choix de continuer à se tourner vers leurs ouvrages polarisés. Quelle que soit la destinée du Dictionnaire général, l’ouvrage occupe néanmoins une place importante dans l’histoire de la lexicographie en langue picarde dans la mesure où il illustre par ses références aux ouvrages antérieurs le fait qu’il s’agit d’une vraie tradition dictionnairique.

Toutes les ressources lexicographiques que nous avons évoquées ci-dessus constituent un véritable trésor vers lequel peuvent se tourner les métalexicographes et historiens de la langue. Pourtant, et c’est assez paradoxal, aucun recensement fiable et actualisé n’a été entrepris depuis Wartburg (1969) et Debrie (1982). Aucune distinction n’est par exemple formulée pour identifier parmi ces ressources celles qui relèvent de la lexicologie ou de la terminologie. Ce silence scientifique se traduit notamment par une absence d’étude généralisée sur cette richesse et sur son rôle dans la construction de la langue. Cela ouvre donc un vaste champ de recherche et pour le dire plus précisément : il reste toute une métalexicographie de la langue picarde à réaliser.

Enfin, précisons que dans le contexte actuel de la possible ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, il existe une nécessité de poursuivre les travaux sur cette langue et sur sa lexicographie pour affirmer son importance plus large dans l'histoire du patrimoine linguistique de France.

2. Français – picard : deux “modèles” de développement

Après cet aperçu de la situation lexicographique du picard, nous souhaitons à présent poursuivre notre réflexion en explicitant le constat selon lequel, la lexicographie de cette langue régionale et celle du français témoignent de deux « voies » de développement relativement distinctes. La construction de ces deux traditions répond selon nous à des développements linguistiques et politico-linguistiques qui s’opposent et traduisent des conceptions divergentes.

2.1 La lexicographie d’une langue officielle

Dans le cas de la langue française, nous pouvons en effet, de manière schématique et certes un tout petit peu rapide, postuler un cadre de développement favorisant les ouvrages monolingues au détriment des premiers répertoires qui eux étaient multilingues. La promotion et l’affirmation de la langue française se sont ainsi faites par distanciation avec les langues de prestige qu'étaient le grec et le latin, mais aussi par rapport à toutes les autres langues voisines. La grammatisation du français et notamment son inventorisation lexicale s’est imposée comme un outil permettant de faire de la langue un symbole du royaume puis de la nation. De nos jours, fort de cette dimension de grammatisation, le français appartient au sérail des langues très normées pour lesquelles la forme « dictionnaire » constitue le réceptacle privilégié de consécration, d'affirmation et d’ « utopisation » de la norme. Encore plus aujourd’hui, le dictionnaire est un objet supposé dire la norme et faire la langue, alors qu’il est aussi – et peut-être surtout – un outil commercial très prisé : la forme « dictionnaire » fait vendre.

2.2 La lexicographie d'une langue polarisée sans norme

Se plonger au cœur du modèle lexicographique picard revient à pénétrer la sphère des langues régionales et minoritaires et donc à s’immerger dans des modèles linguistiques très différents. Les langues régionales de France ont en effet dû construire leur lexicographie en tenant compte d’une situation de politique linguistique qui, au lendemain de la Révolution française, ne leur a pas été très favorable et les a reléguées au rang de « patois », « dialectes » et « parlers ». Le monolinguisme « rêvé » par la France a créé au mieux des situations de diglossie mais a surtout été la cause d'une dévitalisation de ces autres langues face au prestige du français, seule langue officielle reconnue par la Constitution française. À la dimension de langue minorée vient s'ajouter pour le picard la grande pluralité linguistique qui le caractérise, langue dotée d'un territoire linguistique vaste et sur lequel la variation semble être une forme d’existence.

Cette variation se matérialise également en ce qui concerne les aspects lexicographiques puisque l’on dénote l’existence de très nombreux ouvrages supposés ne recenser que la langue d’un territoire donné, qu’il s'agisse d'une région non administrative (ex : l’Artois, l’Oise, le Ponthieu, le Santerre, le Vermandois, le Vimeu, etc.), d’une ville9 ou encore d’un village10. Il s’agit là d’une fragmentation lexicographique importante qui atteste tout autant une richesse véritable qu’une possible forme d’affaiblissement de la langue dans son ensemble dans la mesure où aucun ouvrage de synthèse de ces variations ne s’est imposé en parallèle. Évoquer la lexicographie du picard revient en réalité à prendre en considération la lexicographie des picards, de plusieurs variétés d'une seule et même langue.

Construite au fil des siècles, une telle situation a mis en place une mosaïque d’appellations et de dénominations qui font aujourd’hui coexister des répertoires comportant dans leur titre tout aussi bien le nom de lexique, glossaire, vocabulaire, dictionnaire, mais aussi parler, patois, mots et expressions, noms, etc.

Compte tenu des représentations traditionnellement acceptées selon lesquelles la forme portant nécessairement le nom de dictionnaire serait la plus aboutie pour un répertoire lexicographique, l’absence de norme unifiée de la langue picarde positionnerait ainsi sa lexicographie dans une forme de « périphérisation » linguistique par rapport aux « grandes » langues.

2.3 Le choix des appellations des répertoires de langue picarde

La question des appellations des répertoires de nature lexicographique en langue picarde est essentielle pour mieux cerner cette tradition. Nous nous proposons donc de nous y intéresser de plus près en nous appuyant sur l’inventaire proposé par René Debrie dans sa Bibliographie de dialectologie picarde (1982). Ce recensement ne comporte pas moins de 542 références, parmi lesquelles nous avons fait le choix d’isoler les productions portant les intitulés les plus fréquemment utilisés pour désigner des répertoires lexicographiques, à savoir « dictionnaire », « glossaire », « lexique » et enfin « vocabulaire ». Le schéma ci-dessous récapitule la distribution exacte de ces appellations dans l’inventaire de Debrie :

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Figure 2. Répartition des appellations « Lexique », « glossaire », « vocabulaire » et « dictionnaire » dans l'inventaire de René Debrie

Même si le recensement de René Debrie s’arrête en 1982, nos recherches actuelles montrent que la tradition lexicographique du picard a peu évolué depuis, ce qui nous permet de considérer que cet inventaire jouit d’une vraie représentativité.

Un regard purement formel sur le graphique proposé permet de se rendre compte que 63 répertoires portent le nom de lexique, 36 celui de glossaire, 29 celui de vocabulaire et enfin, seulement 13 celui de dictionnaire. Ces chiffres trahissent incontestablement un mode de construction et d’existence de cette lexicographie qui semble se positionner dans une situation de minorisation par rapport à ce que nous connaissons aujourd’hui pour la langue française. Insistons toutefois sur le mot « aujourd’hui », car la situation de la lexicographie française, rappelons-le, n’a pas toujours été celle qu’elle est. Nous formulons à ce propos l’hypothèse que les débuts de la lexicographie française ont ressemblé à ceux que connaît encore le picard aujourd’hui, reposant d’abord sur la production de répertoires considérés comme « régionaux », « locaux » avant d’être progressivement supplantés par l’arrivée de répertoires globalisants et homogénéisants.

Souffrant d’une absence de norme centralisatrice, s’imposant sous la forme d’une koïné littéraire médiévale construite au fil du temps par les scripteurs eux-mêmes ou par la suite sous la forme d’une variété imposée par un pouvoir central, la lexicographie du picard est ainsi le reflet d’un réel morcellement linguistique. Le fait, pour les auteurs de ces répertoires de nommer leur production « lexique », « glossaire » ou encore « vocabulaire » plutôt que « dictionnaire » peut être le reflet de stratégies linguistiques, culturelles et sociales multiples. Nous en évoquerons ici trois principales qui nous viennent à l’esprit, tout en restant bien conscients qu’il ne s’agit que de propositions, que celles-ci ne sont pas les seules et qu’elles peuvent très bien s’avérer contestables.

Chez certains locuteurs/scripteurs, le choix des appellations peut ainsi traduire la conscience d’une appartenance linguistique à une variété de picard qui n’a peut-être pas assez de légitimité pour être recensée au sein d’un « dictionnaire », ce format étant peut-être plus favorable à l’expression d’une prétendue globalisation lexicale. Le choix des autres dénominations traduirait alors mieux le rôle qu’ils entendent faire jouer ou conférer à leur variété de langue.

En écho à cette première hypothèse, nous pouvons évoquer comme possible seconde explication à ces appellations une conception particulière de l’outil dictionnaire, une conception qui est d’ailleurs celle qui est indissociable des dictionnaires de langue française, à savoir celle d’outils normatifs, puristes et sacralisés. Chez certains locuteurs du picard, leur langue n’aurait peut-être pas un statut digne d’avoir accès au cénacle des « dictionnaires ». Ceci est à mettre en relation avec les dénominations de la langue elle-même. Beaucoup de locuteurs du picard refusent en effet – consciemment ou non – de nommer leur pratique « langue », préférant les appellations de « patois », « dialecte », « parler ». Nous renvoyons le lecteur à la thèse récente de Fanny Martin (2015) qui réinterroge justement cette question des représentations des Picards sur leur langue, mais aussi à l’ouvrage collectif dirigé par Jean-Michel Éloy (2016), consacré plus largement aux processus de nomination des langues romanes.

La troisième et dernière hypothèse que nous avancerons pour tenter de comprendre le choix des appellations que font les lexicographes du picard pour leurs répertoires repose sur la prise en considération de la politique linguistique française, à savoir celle d’un pays qui depuis son monolinguisme affirmé a plongé et plonge encore ses nombreux locuteurs plurilingues dans une situation de diglossie. Les locuteurs de picard, au même titre que tous les locuteurs pratiquant une langue régionale ou une langue minorée plus généralement, structurent leurs répertoires linguistiques en fonction du « poids » de leurs différentes langues (GASQUET-CYRUS, PETITJEAN 2009). Le français étant la seule langue officielle, les locuteurs des autres langues se retrouvent donc d’emblée dans une situation de diglossie, et ne mobilisent leur(s) autre(s) langue(s) que dans certaines sphères bien spécifiques. Une telle situation exerce certes un rôle sur les représentations que se font les locuteurs de leurs propres langues, mais aussi, selon nous, sur la nature des productions lexicographiques livrées dans ces dernières. Le picard, lorsqu’il est au mieux considéré comme digne de voir son lexique être décrit, n’accède ainsi que très peu au statut de langue que l’on consigne dans un « dictionnaire », et se retrouve plutôt essaimé de manière éparse dans des ouvrages de « seconde zone ».

Nous avons vu plus haut que parmi les références proposées par Debrie, 13 répertoires avaient reçu le titre de « dictionnaire ». Nous listons ci-dessous ces différents ouvrages :

Dictionnaire du patois de Tournai et du Tournaisis (Bonnet, Louis) – 1890
Dictionnaire picard (Daire, L-F) – 1911
Dictionnaire de patois calaisien et courguinois (Dauchard Georges) – 1968
Dictionnaire du patois picard et de ses dérivés ( David Edouard) – 1902
Petit dictionnaire du wallon du centre (La Louvière et environs) (Deprêtre et Nopère) – 1939-1942
Le dictionnaire tournaisiendu Docteur Louis Bonnet (Haust Jean) – 1946
Dictionnaire rouchi-français (Hécart, G.-A.) – 1826 – 1834
Dictionnaire borain-français (Laurent Emmanuel) – 1979
Dictionnaire du patois de Lille et de ses environs ( Legrand Pierre) – 1853 et 1856
Petit dictionnaire tournaisien (Ponceau Ernest) – 1956
Dictionnaire du wallon de Mons-Bruxelles (Sigard (Joseph-Désiré) – 1870
Dictionnaire des parlers du Vimeu (Somme) (Vasseur Gaston) – 1963
Dictionnaire de la Flandre française ou wallonne (Vermesse Louis) – 1867

Cette liste s’avère particulièrement intéressante puisqu’elle nous permet de formuler une hypothèse quant à la justification de l’appellation « dictionnaire », cette fois-ci au détriment des autres dénominations évoquées précédemment. En effet, la logique de pôles linguistiques mise en évidence plus haut pourrait en partie se matérialiser dans ce petit réservoir de « dictionnaires », illustrant ainsi le fait que les pôles linguistiques constitueraient des émanations non officielles de lieux de construction d’une norme, de pôles géographiques au sein desquels la langue jouirait d’une visibilité davantage assumée.

Dans cette liste se retrouvent en effet des pôles importants possédant des variétés de langue explicitement nommées, telles que le tournaisien, le picard du Vimeu, le rouchi ou encore le calaisien. Tous les pôles linguistiques existants ne sont malheureusement pas représentés dans cette liste, mais la présence de quelques-uns d’entre eux pourrait induire l’idée selon laquelle les « pôles » auraient davantage assumé le fait de proposer des dictionnaires véritables.

Notons toutefois que dans cette liste plusieurs de ces dictionnaires concernent encore des « patois » ou des « parlers », illustrant encore toute la difficulté d’affirmation du statut de langue.

3. Pourquoi évoquer une picardisation possible de la lexicographie du français ?

Après avoir brièvement montré que français et picard constituaient deux langues aux développements lexicographiques divergents, dans cette troisième et ultime partie de notre contribution, nous allons expliciter les raisons qui nous poussent à évoquer une « picardisation » possible de la lexicographie française hexagonale.

Pour étayer notre propos, nous nous proposons dans un premier temps de pousser plus avant la description des deux modèles lexicographiques que représentent les lexicographies françaises et picardes en les opposant cette fois-ci en fonction de trois critères bien spécifiques.

Le premier critère concerne le développement de ces deux lexicographies. Nous opposons ainsi un modèle de lexicographie « en liberté » à un modèle lexicographique « régulé ». En effet, alors que pour la langue picarde l’absence de norme a occasionné le développement de nombreuses initiatives qui aujourd’hui constituent des références locales, le français a pu s’appuyer lui – sur la base de sa normativisation d’État – sur le développement d’un tout petit nombre d’entreprises dont seules quelques-unes font désormais office de référence11. En dehors des productions contributives ou collaboratives que nous évoquerons plus loin dans cet article, quels autres réceptacles sont effectivement en mesure de pouvoir concurrencer les productions des maisons d’édition Le Robert, Larousse ou encore Hachette ? La fabrication de ressources lexicographiques pour le français est ainsi devenue au fil des siècles un véritable commerce, et qui plus est un commerce faisant aujourd’hui l’objet de monopoles.

Le second critère que nous souhaitons évoquer est celui de la territorialité des deux langues. Face à la logique de pôles linguistiques du picard s’impose celle du français, langue centralisée, uniformisée et dont les dictionnaires, sous prétexte de refléter un usage « général » et « partagé par tous », tendent à gommer les variations.

Le troisième critère permettant d’opposer les deux langues est celui du rôle joué par leur lexicographie respective. En effet, alors que le français est une langue hyper normée, fortement grammatisée et pour laquelle les dictionnaires jouent le rôle de censeurs de la langue, le picard, lui, jouit d’une lexicographie morcelée qui, à défaut d’être indispensable, est éventuellement mobilisable pour le locuteur qui le désire.

Ces trois critères permettent selon nous de mieux comprendre que français et picard possèdent deux modèles lexicographiques bien différents.

L’hypothèse que nous formulons ici consiste à penser que le développement de la lexicographie contributive qui semble engendrer une mutation dans la lexicographie de langue française, génère des bouleversements qui pourraient amener le modèle de cette grande langue à rejoindre, sur certains points, le modèle de la langue picarde.

Le poids grandissant du modèle contributif gratuit met incontestablement à mal la dimension « régulée » et pourrait conduire – à une échéance plus ou moins longue qui n’exclurait d’ailleurs pas la co-existence du modèle contributif et du modèle actuel – à l’affirmation d’une lexicographie davantage libérée et « en liberté ». L’installation durable de la mise en concurrence de ces deux modèles dans le paysage lexicographique nécessite d’ailleurs, selon nous, de réévaluer ou de repenser la notion de « norme ». Ne pourrait-on pas, par exemple, supposer que la dimension normative du dictionnaire découlerait davantage de son appellation que de la caution scientifique de la maison d’édition qui le produit ou du lexicographe à son origine ?

Enfin, il nous semble également important de préciser que les dictionnaires actuels, par leur volonté de dire le français « standard », enferment les pôles de pratiques et ne donnent qu'une vision parcellaire de la langue. L'affirmation d'une lexicographie contributive ne constitue-t-elle pas une façon de les faire émerger ?

Pour achever notre propos, nous aimerions essayer de répondre à la question posée par son titre : assiste-t-on à une « picardisation » de la lexicographie du français ?

Au risque de décevoir notre lecteur, nous sommes tentés de dire qu'une réponse s'impose plutôt qu'une autre : « non ». Ceci s’explique notamment en raison du « poids » des deux langues que sont le français et le picard. En effet, nous avons d’un côté une langue hyper-normative dotée de plusieurs millions de locuteurs et de l’autre une langue sans norme centralisatrice dont le nombre de locuteurs n'est non seulement pas important, mais aussi en train de décroître (BLOT, ÉLOY, ROUAULT 2004). Contrairement au français, le picard est une langue qui ne s’enseigne pas véritablement dans les cercles scolaires12 et dont les besoins en dictionnaires sont de ce fait non manifestés. Il ne fait nul doute – pour nous en tout cas – que l’imposition d'un dictionnaire « de référence » constituerait une première pierre à l’édifice didactique de cette langue. Mais de fait, cette imposition ne serait-elle pas aussi une forme d'étape vers la « francisation » de la lexicographie picarde ? Le français, pour sa part, s’accommoderait-il de davantage de liberté dans son modèle alors que la maîtrise d’un standard, d'une norme établie, constituent clairement des facteurs de sélection et de discrimination dans la formation des citoyens ? Nous pensons en réalité que la mutation opérée par l'installation de la lexicographie contributive fonctionne davantage comme un déplacement de lieu de la norme linguistique.

Pour en revenir au modèle picard, il nous semble qu’un important travail est à mener pour mieux comprendre sa situation lexicographique. Nous devons en effet nous interroger sur l'impact de ce modèle lexicographique sur la langue elle-même. L’existence d’une lexicographie de pôles, d’une lexicographie plurielle, ne garantit-elle pas la survie des pratiques linguistiques et scripturales ? Constitue-t-elle au contraire un frein pour le développement de la langue ? L’évolution du picard vers une lexicographie de référence, normée, rencontrerait-elle réellement des besoins pédagogiques assumés et possibles pour cette langue qui, notamment en raison de sa collatéralité avec le français, est souvent considérée comme un français « mal parlé » ? La coexistence d’un modèle « en liberté » et d’un modèle plus contraint serait-elle d’ailleurs possible ?

L’activité lexicographique est une façon de « mettre en scène » la vitalité des langues, mais elle a aussi été à une époque une façon de « fixer » et de « documenter » la langue. À quel stade se situe vraiment le picard ? Est-on encore dans la phase de normalisation/description ou est-on dans cette phase de visibilisation ?

Une dernière piste qui nous semblerait également intéressante à creuser serait celle de l’existence de plusieurs langues picardes, comme on peut admettre l'existence de plusieurs français dans le vaste espace nommé « francophonie ». Ceci nous permettrait alors de faire évoluer le modèle lexicographique du picard vers le modèle d’une lexicographie différentielle au sein de laquelle plusieurs formes de développement sont possibles.

Quelques éléments de conclusion

À travers le choix du titre de notre communication, nous avons voulu interpeller le lecteur sur l’existence d’autres modèles lexicographiques que celui que connaît la langue française.

Même en l’absence d’une variété de référence centralisatrice, la lexicographie du picard s’impose comme l’une des plus vivaces des différentes langues régionales. L’évocation d’une « lexicographie en liberté » nous semble réellement représentative de la situation que connaît cette langue ne disposant pas d’un standard sur l’immense territoire linguistique qui est le sien.

L’idée d’une « picardisation » du français découle de l’observation de la mutation qu’impose le développement du modèle contributif français. Le statut des deux langues nous amène néanmoins à relativiser cette éventualité, notamment en raison du rôle majeur de discrimination que joue, en langue française, la norme linguistique consignée dans l’objet « dictionnaire ». À défaut de se « picardiser », le modèle lexicographique français semble connaître une évolution vers la coexistence d’une lexicographie « en liberté » et d’une lexicographie « régulée ».

Références bibliographiques

AUROUX, Sylvain, La révolution technologique de la grammatisation, Pierre Mardaga Éditeur, 1994.

BLOT, Denis, ÉLOY, Jean-Michel, ROUAULT, Thomas, « La richesse linguistique du nord de la France », in Insee Picardie Relais n° 125 et in INSEE Profils Nord-Pas-de-Calais n° 1/2004.

BRAILLON, Jean-Marie, Dictionnaire général français-picard, Tome I, éditions F.I.P.Q., 2001.

DAWSON, Alain, « L'écrivain picardisant aime son dictionnaire (lui non plus) », in REY C. & REYNES P. (éd.)Dictionnaires, Norme(s) et Sociolinguistique, Carnets d'Atelier de sociolinguistique (CAS), Paris, L'Harmattan, 2012.

ÉLOY, Jean-Michel (éd.), Nommer des langues romanes, Louvain-la-Neuve, Peeters, Bibliothèque des Cahiers de l'Institut de Linguistique de Louvain, 2016.

ÉLOY, Jean-Michel, Des langues collatérales, Paris, L'Harmattan, 2004.

GASQUET-CYRUS, Médéric et PETITJEAN, Cécile (éds.), Le poids des langues. Dynamiques, représentations, contacts, conflits, Paris, L’Harmattan, coll. « Espaces discursifs », 2009, 320 p.

LÉONARD Jean-Léo et DJORDJEVIC, Ksenja, « Élaboration et aménagement linguistiques des langues d'oïl en France », Actes du 1er Congrès de Linguistique Appliquée, Université de Novi Sad (Serbie), 2010, p. 55-70.

MARTIN, Fanny, Espaces et lieux de la langue en Picardie au XXIème siècle. Approche complexe de la structuration des répertoires linguistiques en situations ordinaires. Enquête en Picardie, Thèse de doctorat, Université de Picardie Jules Verne, Amiens, 2015.

VASSEUR, Gaston, Dictionnaire des parlers picards du Vimeu (Somme) avec considération spéciale du dialecte de Nibas, Société de linguistique picarde, Éditions SIDES, 1998 [1963].

1
Qui n’est pas sans rappeler le concept d’« aménagement linguistique de par en bas » proposé par Djordjevic et Jean-Léo Léonard (2010).

2
Notons toutefois que la thèse de F. Martin (2015) montre une évolution de ce domaine linguistique, plus précisément une réduction de ce dernier dans le département de l'Oise.

3
Traduction : « Les gens du domaine et les fermiers des environs étaient venus voir leur maîtresse pour leur dire adieu ».

4
Toutes ces appellations désignent des variations au sein d’un même conglomérat linguistique.

5
Exemples : Glossaire du patois des matelots boulonnais (DESEILLE, Ernest, 1884), Lexique picard du charron de Saint-Valéry-sur-Somme et d'Arrest (DEPOILLY, Armel et DEVISMES, Marius, 1978), Lexique picard de trois anciens métiers du Doullenais : boutonnier, cerclier, cloutier (DEBRIE, René, 1967), ou encore Lexiques picards du cidrier et du meunier (DEBRIE, René, 1967).

6
Exemple : Le patois boulonnais comparé avec les patois du nord de la France : vocabulaire (HAIGNERE, Daniel, 1901), Petit glossaire du patois de Démuin (sud-est d'Amiens) (LEDIEU, Alcius, 1893), Vocabulaire du patois lillois VERMESSE, Louis, 1861).

7
Le statut de la langue picarde en France peut lui aussi avoir une incidence directe sur la volonté de faire perdurer cette activité lexicographique.

8
La première édition date de 1963.

9
Exemple : GRANDEL, Édouard., Lexique du patois berckois (Berck), 1980.

10
Exemples : PICOCHE, Jacqueline, Un vocabulaire picard d’autrefois. Le parler d’Etelfay, 1969 ; BRAILLON, Jean-Marie, BOULFROY, Philippe, La langue de Béthisy-Saint-Pierre et Béthisy-Saint-Martin, 2011 ; BRAILLON, Jean-Marie, Glossaire de Wimy (Aisne), 1992 ; BRAILLON, Jean-Marie, Glossaire de Saint-Michel, 1994.

11
Avec l’illusion que ces répertoires livrent une image identique de la langue.

12
Notons cependant que la langue picarde est présente dans les temps de projets pédagogiques développés à l’initiative des enseignants ou bien encore dans les temps parascolaires sous la forme de « clubs picardisants ». Soulignons également qu’il existe aujourd’hui quelques modules d’enseignement optionnels à l’Université de Picardie Jules Verne et à l'Université Lille 3.

Per citare questo articolo:

Fanny MARTIN, Christophe REY, L’évolution du modèle lexicographique français : vers une « picardisation » ?, Repères DoRiF n. 14 - Dictionnaires, culture numérique et décentralisation de la norme dans l’espace francophone , DoRiF Università, Roma dcembre 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=378

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