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Pierre ESSENGUÉ

De l’inventaire des français en Afrique au dictionnaire du français d’Afrique : les conditions d’une mutation

Pierre Essengué, Ph. D.
Université de Yaoundé I
essenguep@yahoo.fr

Résumé

L’IFA (Inventaire des français en Afrique) est l’un des plus grands projets lexicographiques jamais initié pour l’étude de l’usage d’Afrique noire. En effet, cette enquête a connu la contribution de douze pays : le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Centrafrique, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger, le Rwanda, le Sénégal, le Tchad, le Togo et le Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo). Si l’inventaire produit au terme du projet une nomenclature que l’on peut qualifier de riche et de diversifiée, l’analyse des contributions pays par pays laisse voir quelques limites qui en réduisent la portée et l’envergure. Ceci amène à se demander s’il faut aujourd’hui en francophonie un dictionnaire pour chaque entité souveraine de cet espace. Nous nous proposons, dans cet article, de réfléchir sur la méthodologie d’établissement de la nomenclature existante dans le but d’envisager la mutation vers un projet de dictionnaire.

Abstract 

The IFA (Inventory of French in Africa) is one of the largest lexicographical projects ever initiated for the study of the use of black Africa. Indeed, this survey was attended by twelve countries: Benin, Burkina Faso, Cameroon, Central African Republic, Ivory Coast, Mali, Niger, Rwanda, Senegal, Chad, Togo and Zaire (now the Democratic Republic of Congo). If the inventory produced at the end of the project a nomenclature that can be described as rich and diverse, the analysis of country-by-country contributions reveals some limitations that reduce its scope. This raises the question of whether today in the Francophonie we need a dictionary for each sovereign entity of this space. We propose, in this article, to reflect on the methodology of establishment of the existing nomenclature to consider the transfer to a dictionary project.

Introduction

Les représentations sur le dictionnaire en contexte de langue étrangère ou de langue seconde tendent à en faire un ouvrage de référence. Or, un dictionnaire, aussi riche soit-il, ne décrit qu’un usage et ce n’est que par rapport à celui-ci qu’on peut le considérer comme référence. C’est, logiquement, le fondement des différences entre les dictionnaires et la raison d’être des projets tels que Franqus au Québec et IFA (Inventaire des français en Afrique, ci-après, l’Inventaire) en Afrique noire francophone qui ont mis au jour une nomenclature que l’on peut considérer comme étant riche et diversifiée. L’option du projet Franqus qui a permis de produire un dictionnaire général amène à nous poser la question de savoir s’il faut aujourd’hui en francophonie un dictionnaire pour chaque entité souveraine de cet espace. Nous nous proposons, dans cet article, de réfléchir sur la méthodologie d’établissement de la nomenclature de l’inventaire existant dans le but d’envisager sa mutation vers un projet plus ambitieux : le dictionnaire. Pour y parvenir, nous privilégierons la variété camerounaise en nous appuyant sur l’analyse documentaire, les éléments de la théorie fonctionnaliste de Frei (1982) et les acquis de la théorie des régulations de Paul Zang Zang (2013). Cette contribution s’articulera autour de trois grands axes sous-tendus par trois interrogations : (i) Qu’est-ce qui compromet le caractère dictionnairique de l’Inventaire ? (ii) Qu’est-ce qui a contraint à se limiter à l’Inventaire ? (iii) Comment justifier le besoin d’un dictionnaire du français d’Afrique ?

1. L’Inventaire : la référence de l’usage décrit ?

L’analyse de la nomenclature de l’Inventaire laisse apparaître une inégale représentativité des usages des pays partenaires au projet. Pourquoi l’Inventaire n’est-il pas la référence de l’usage qu’il décrit ? La dénomination du projet et la méthodologie de constitution de la nomenclature auraient conduit à la restriction de la perspective descriptive au profit de la perspective normative. Il sera question, pour faire le tour de cette question, d’analyser la méthodologie dans le but de dégager l’envergure et l’enjeu de ce projet. Pour y parvenir, nous nous appuierons sur l’introduction de ladite nomenclature et notamment la « Genèse et la présentation des travaux de base » de Willy Bal ainsi que sur la « Présentation de l’Inventaire » de Danielle Racelle Latin, coordonnatrice du projet.

1.1. Le caractère limitatif de l’Inventaire

Lancé au milieu des années 1970, le projet IFA I avait pour but la description du français en Afrique. Si cette étude finit par porter le nom d’Inventaire des particularités du français en Afrique noire francophone, au moins trois pré-enquêtes publiées dans le cadre des travaux de ce projet portent la désignation de dictionnaire. Ce sont : le Dictionnaire du français de Côte d’Ivoire de Laurent Duponchel, (1975) ; le Dictionnaire du français au Togo et au Dahomey de Suzanne Lafage, (1975) ; le Dictionnaire des particularités du français du Niger de J.-M. Queffélec, C. Queffélec et R. Tabarant, (1978). La désignation « Inventaire » (des français en Afrique), comme son nom l’indique bien, réduit le projet à un simple dénombrement des particularités de l’usage négro-africain. Or, ces études, au même titre que les contributions des autres pays partenaires au projet, sont toutes considérées par Willy Bal comme des travaux de base, bien qu’on puisse observer que leur(s) rédacteur(s) ai(en)t utilisé des méthodologies différentes pour leur confection1.

C’est dire qu’indépendamment de la dénomination (dictionnaire ou inventaire), ces ouvrages ont le même objectif : décrire les éléments qui particularisent l’usage du français dans les différentes zones où il est parlé. En d’autres termes, la description ne concerne pas tout l’usage africain, mais celui qui pose ou pourrait poser des problèmes de compréhension, de standardisation, d’acceptabilité ou de norme dans une langue qui se veut une, malgré les clivages de toutes sortes auxquelles elle se trouve exposée. C’est donc un projet d’analyse prioritairement qualitative et subsidiairement quantitative, comme le confirment Beutler et Guillou quand ils écrivent que : « Cet ouvrage ne porte que sur le lexique. Il ne recense en outre que des traits particuliers attestés en Afrique » (Groupe IFA 1988 : VIII).

La constitution de la nomenclature de la synthèse aurait pourtant été moins sélective et partant moins arbitraire si le critère particulier attribué aux éléments de l’usage étudié était suffisamment discriminatoire. Or, il semble être le produit de l’amalgame de plusieurs autres, parmi lesquels acceptable dans l’usage standard, dont l’influence normative ne fait aucun doute. La pluralité des critères de délimitation aura ainsi conduit à la consolidation de la dénomination inventaire, renforçant de fait le caractère limitatif de cette nomenclature que reconnaissent explicitement Beutler et Guillou dans la justification du titre et la présentation du contenu de l’Inventaire :

C’est l’aspect limitatif qu’on a voulu souligner par le titre du volume. Aussi cet inventaire ne doit-il pas être confondu avec un dictionnaire dont il n’a ni la généralité, ni l’autorité : il ne légitime pas ces usages, mais se contente de les décrire avec un maximum de rigueur scientifique, afin de faire connaître et de porter à l’attention du lecteur ce sur quoi diffère ici et là telle forme ou tel sens du lexique de la langue. (Groupe IFA 1988 : VIII)

Si le déni de la généralité peut se justifier par le fait que le corpus dépouillé n’était pas exhaustif ou représentatif, celui de l’autorité par contre subordonne cette description à une autre plus prestigieuse : celle du dictionnaire du français standard. Ces instances de légitimation semblent pourtant unanimes à reconnaître que le projet est une description sans visée normative. C’est en tout cas ce que pense la coordonnatrice quand elle affirme que :

Ces particularités sont appréhendées dans une perspective synchronique et descriptive, c’est-à-dire non normative. Elles ne sont pas sélectionnées selon des critères tels que la conformité au « bon usage » ou en fonction du principe d’intercompréhension au niveau de la francophonie internationale mais en ce qu’elles constituent des écarts par rapport à l’usage du français central ou français standard, pris globalement comme norme de référence de ces écarts, et dont les dictionnaires de la langue contemporaine donnent une mesure (approximative et empirique). (GROUPE IFA 1988 : XXVII)

Cet extrait confirme que l’Inventaire se limite à l’étude des particularités c’est-à-dire des usages qui ne sont pas pris en compte par les dictionnaires de référence. Cette restriction semble par conséquent laisser un avantage à la perspective normative dans la mesure où les critères de sélection élaborés par l’équipe IFA tendent à rejeter certains éléments exogènes à l’instar des emprunts et des néologismes.

1.2. Méthodologie de constitution de la nomenclature de l’Inventaire

Le caractère limitatif de l’Inventaire conforte donc l’attitude de rejet de la variété africaine comme un usage pouvant prétendre à un prestige à même de justifier sa présence dans la nomenclature d’un dictionnaire de référence. En effet, après un premier filtrage au niveau des équipes régionales, on se serait attendu à ce que la synthèse soit une simple mise en commun des éléments issus des nomenclatures régionales pour constituer l’usage de l’Afrique noire francophone. Or, la coordination, en mettant au point cinq critères de délimitation qualitative2, opte pour une sélection au détriment de la mise en commun.

Si pour Latin cette méthodologie permet de décrire chaque particularité sélectionnée en prenant un soin particulier à la délimitation de son aire d’extension dans l’objectif d’améliorer la description des usages dans les zones d’enquête (Groupe IFA 1988 : XXV), elle fait courir le risque de considérer les particularités retenues dans le cadre de ce projet comme des usages généralisés à toute la zone. L’utilisation ultérieure des résultats de cette enquête semble d’ailleurs confirmer cette crainte. À titre d’exemple, les particularités ci-après, retenues dans la nomenclature du Dictionnaire universel de Hachette comme usage de l’Afrique présentent, dans l’Inventaire, la dispersion géographique suivante :

  • Antilope-son (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Togo)
  • Arbre-fétiche (Burkina Faso, Côte d’Ivoire)
  • Arbre-parapluie (Burkina Faso, Côte d’Ivoire)
  • Banane-cochon (Bénin, Côte d’Ivoire, Niger, Togo, Zaïre)
  • Banane-figue (Zaïre)
  • Banane-foutou : cf. Banane-plantain (Bénin, Centrafrique, Côte d’Ivoire, Mali, Togo)
  • Banane-pomme (Côte d’Ivoire)
  • Bananier-pomme (non déterminé)
  • Biche-cochon (Bénin, Burkina Faso, Centrafrique, Côte d’Ivoire, Mali, Niger, Sénégal, Tchad, Togo)
  • Biche-mina (Bénin, Togo)
  • Biche-Robert (Burkina Faso, Mali, Niger, Sénégal)
  • Café-cerise (Côte d’Ivoire)
  • Caisse-popote (Centrafrique, Côte d’Ivoire, Sénégal, Tchad, Togo)
  • Chemise-veste (apparaît dans la définition de contre-veste*)
  • Contre-veste (Burkina Faso, Mali, Niger, Zaïre)

Dans cet échantillon, 73% de formes au minimum, bien qu’attestées dans plusieurs États, ne sont pas en usage au Cameroun. Une seule y est attestée : banane-cochon. Trois autres y sont utilisées de manière restreinte. Ce sont : arbre-fétiche, arbre-parapluie, et chemise-veste.

C’est dire que la désignation et la méthode de constitution de la nomenclature de l’Inventaire ont restreint la perspective descriptive du projet au profit de la perspective normative, condamnant cette recherche à n’être qu’un ouvrage que l’on peut consulter pour déterminer l’attitude à avoir vis-à-vis d’un élément de l’usage décrit. La présence, dans ce texte, de l’item recherché (généralement accompagné de son équivalent dans la langue standard) en fait une forme acceptable en français alors que son absence en fait prioritairement une forme contraire au génie de la langue française. Or, le corpus de cette variété n’a pas été entièrement dépouillé et même quand la particularité a été retenue sur cette base, elle sera mise sur la balance avec l’attitude des descripteurs. Dans ces conditions, le résultat ne peut donc pas faire autorité parce que certains usages, soit n’ont pas été pris en compte, soit ont été écartés du fait de l’application des critères de délimitation mis sur pied pour encadrer les apports lexicaux des zones d’expansion de la langue française et la prémunir contre le risque de babélisation que ces formes exogènes lui feraient courir si leur prolifération dans le système n’était pas contrôlée.

2. L’IFA : un projet de lutte contre la babélisation du français en francophonie ?

Si la perspective normative apparaît dominante dans l’épistémologie de l’IFA, on peut alors bien se demander pourquoi l’Inventaire ne peut pas légitimer les usages décrits. Pourquoi les autorités de la Francophonie, que l’on peut considérer comme les maîtres d’ouvrage de cette description, lui dénient-elles le caractère de dictionnaire que certains descripteurs lui ont pourtant accordé dans le cadre des travaux de base ? Cette attitude n’est-elle pas l’indice de la confirmation de l’hypothèse de la restriction volontaire de son envergure comme un enjeu stratégique dont le but ultime serait la préservation de l’unité du français en francophonie ? Deux points nous permettent d’envisager la réponse à ces questions : le caractère exogène de l’initiative et la subordination de l’usage de la périphérie à celui du centre.

2.1. L’IFA : une initiative exogène

L’analyse des travaux de base de l’IFA confirme le projet comme étant une initiative prioritairement expérimentale, conduite par des descripteurs dont la plupart, sinon la quasi-totalité, ne sont pas des autochtones. Même s’ils le sont, ils possèdent une compétence qui les prédispose à condamner certaines particularités comme des usages de mauvais aloi, malgré l’attitude favorable dont ces derniers sont l’objet ou leur nécessité révélée par leur fréquence élevée dans l’usage. Même si certains de ces descripteurs peuvent apporter un regard extérieur à l’usage décrit, ils sont cependant bien obligés, pour garantir la fiabilité de leur description, d’associer les autochtones ou les locuteurs des autres registres ou variétés à un moment ou à un autre du processus.

Cette sollicitation des autochtones, locuteurs des autres registres ou variétés, leur association au processus, quand elles ont eu lieu, n’ont cependant pas toujours garanti la prise en compte de leurs avis ou que leurs points de vue puissent primer sur ceux des descripteurs. Après ces consultations, certaines équipes ont consolidé leur inventaire en procédant à un second filtrage qui ne prenait pas toujours en compte l’opinion des autochtones consultés. Cette épistémologie a d’ailleurs été entérinée, au niveau de la coordination, par la détermination de critères de délimitation qualitative assortis de critères d’acceptation3 qui auraient pourtant été inutiles voire superflus si l’autorité du corpus seule suffisait à faire de la particularité un usage légitime, ou si l’opinion des locuteurs de cette variété avait servi à confirmer les tendances du corpus dépouillé ou à conforter les intuitions des chercheurs. Par ces critères de sélection et d’exclusion, les descripteurs semblent avoir substitué leur propre norme à l’usage réel et à l’opinion des locuteurs de la variété, confortant la perception de cette norme comme un usage de seconde zone.

Cette méthodologie aura donc produit deux conséquences principales : (i) la réduction à la portion congrue des éléments de la composante culturelle et encyclopédique qui conforte l’hypothèse de l’ostracisme vis-à-vis de certaines réalités de l’environnement des zones d’expansion et (ii) la catégorisation des locuteurs selon leur origine. En somme, l’attachement à la description des seules particularités en fait, sous certaines perspectives, un outil d’aménagement du corpus pour limiter les risques de babélisation du français en francophonie, un concept qui semble pourtant bien correspondre à la subordination de l’usage périphérique à l’usage central.

2.2. Le deuxième filtrage : la subordination de l’usage de la périphérie à l’usage central ?

La fiche de synthèse utilisée pour l’enquête ayant permis la constitution des nomenclatures des travaux de base donnait pourtant à chacune des équipes partenaires au projet l’opportunité de ne sélectionner que les particularités les plus répandues et les plus neutres de l’usage topolectal, donc ses particularismes. Cette sélection suffisait largement pour conférer aux éléments choisis, dans ce premier filtrage, le statut de particularités du français de la zone d’enquête où ils ont été relevés. Dans cette logique, la synthèse devait consister en une simple compilation des travaux de base pour constituer le français en Afrique que le projet ambitionnait de décrire avec un maximum de rigueur scientifique.

L’option de l’enquête en deux étapes indépendantes l’une de l’autre renforce donc la tendance normative du projet au détriment de la perspective descriptive postulée en première intention. Elle consacre par ailleurs la nomenclature issue du dépouillement du corpus africain comme un sous-système à l’intérieur de l’usage standard avec lequel on le compare. Certaines de ces formes (à défaut de toutes) auraient pourtant dû être considérées comme des propositions de ces zones d’expansion au standard ou la marque, soit de l’influence des langues partenaires au français, soit de son adaptation à l’environnement de ces différentes zones. Or, elles semblent davantage perçues comme des formes dangereuses qui menacent le prestige, l’unité ou le génie du français, mettant en danger son statut de langue véhiculaire internationale. Dans cette perspective, le traitement de certaines de ces unités n’est en fait que la proposition de la norme à respecter et non la description de l’adresse. C’est le cas de certaines particularités qui sont définies par des synonymes à l’exemple de4 :

  1. AFFECTATIONMutation, déplacement.
  2. AFFECTERMuter, déplacer.
  3. AIDER 2° (qqn avec) Prêter, donner qqch.
  4. BARBARE adj. Brute, brutal, rustre.
  5. BARRIÈREBarrage de police.
  6. BASTONNER v. Frapper avec ou sans bâton.
  7. BIEN BIEN loc. Très bien, du mieux possible.
  8. BOA (Python sebae, python regius sp.) Python.
  9. BONNE ARRIVÉE Bienvenue.
  10. BON POUR n. Reconnaissance de dette, crédit.
  11. BORDEL n. Coureur de jupons, séducteur.
  12. BORDELLE n. Prostituée.
  13. BOTTER v. Frapper, malmener, battre à coups de poing et de pied, botter les fesses.
  14. BOUFFE n. Nourriture, repas.
  15. BOUFFER I 1° Manger. 2° S’enrichir grâce à des pots-de-vin ou du trafic d’influence.
  16. BOUILLIR v. Faire bouillir.
  17. BOULOTTER v. Travailler.
  18. BOUMSurboum, surprise partie, réunion où l’on s’amuse. 2° Animation, ambiance.
  19. BÛCHETTE n. Allumette.

Ce mode de définition qui propose, à côté de la particularité, la forme de l’usage standard, fait de la particularité, soit une interférence, soit un usage abusif, soit carrément une faute. Or, le dépouillement donne à ces formes le statut d’usage attesté, donc valable et désormais acceptable, c’est-à-dire digne de figurer dans la nomenclature d’un dictionnaire, même de référence.

C’est dire que l’Inventaire est un projet à vocation dictionnairique qui a été détourné de ses objectifs initiaux par une méthodologie qui tend à confirmer l’idée que l’on tente de combattre la tendance à la babélisation du français dans l’espace francophone. Le choix des éléments décrits et la finalité du document à produire indiquent clairement que, parce qu’ils ne sont pas des formes du fond primitif du français ou des dérivés, ils ne peuvent pas constituer des formes en voie de standardisation ou d’adoption, mais sont davantage des usages qui sont soit stigmatisés, soit mis à l’index ou tout simplement indiqués comme des usages exogènes. Le succès, dans les décennies 1990-2010, du concept d’insécurité linguistique confirme par ailleurs le statut exogène de cet usage, le condamnant au statut d’usage de seconde zone, indigne de figurer dans un dictionnaire de référence.

3. Dictionnaire du français d’Afrique : quelle méthodologie et pour quel but ?

Les critiques de l’IFA ci-dessus pourraient, d’un certain point de vue, paraître excessives, au regard du caractère pionnier de ladite étude qui a été non seulement une bonne intuition scientifique, mais aussi et surtout un succès de librairie. Zang Zang (en cours de publication) relève, pour le confirmer, quatre indices de sa consécration comme une étude de référence de l’usage africain : (i) ses nombreuses rééditions (1983, 1984, 1988, 1989, 2004) ; (ii) le fait qu’aujourd’hui encore, il serve de référence à de nombreux travaux de recherche sur le français en francophonie ; (iii) l’intégration, par certains grands dictionnaires (Hachette universel, Larousse, Robert), de mots de sa nomenclature ; (iv) sa traduction en d’autres langues (le russe par exemple). Le quasi abandon du projet ou le peu d’enthousiasme à le poursuivre peut ainsi laisser croire que le règne et l’influence du standard ont encore de beaux jours devant eux. Or, non seulement il y a, dans d’autres entités francophones, des projets de même type à l’instar de la Base de données lexicographiques panfrancophone (BDLP) et du projet Franqus, mais aussi la méthodologie et l’épistémologie de ces projets tendent, à l’analyse, à atténuer et même à justifier certaines de ses limites. On se demande alors quelle peut être la suite à donner à ce projet en vue de parvenir à une description exhaustive de la variété africaine. Nous nous proposons maintenant d’analyser le profil épistémologique de ces autres travaux pour déterminer celui qui pourrait inspirer l’étape suivante de ce projet au niveau africain.

Les projets de lexicologie différentielle n’ont pas connu une grande prospérité en France ni en francophonie avant les années 1970. Si Willy Bal (1988) situe les premières études en 1946 en France et en 1952 en Afrique, Claude Poirier (2005), lui, situe le point de départ du mouvement de reconnaissance de la variation géographique du lexique français à partir des années 1970. Pour lui, cette référence constitue le point de départ de la remise en question du point de vue normatif de la francophonie pour la raison que les peuples qui constituent cet espace avaient progressivement appris à se connaître. Dans cette logique, la pertinence de la méthodologie de constitution de la nomenclature et l’originalité de l’épistémologie de L’Inventaire s’expliquent par la nouveauté de l’expérience.

La réutilisation des résultats de cette étude impose cependant la thèse de deux poids deux mesures du moment qu’elle consiste à générer la nomenclature des particularités à intégrer dans les dictionnaires de référence, non par le dépouillement du corpus des locuteurs prestigieux et des meilleurs auteurs du temps, en conformité avec la tradition établie depuis Vaugelas, mais par l’exploitation des usages peu prestigieux5 et des inventaires produits sur la base desdits usages. La mention (Afrique) qui sert de signalement à ces usages particuliers apparaît ainsi discriminatoire, bien qu’appliquée à tous les usages topolectaux pris en compte6 et peut par conséquent être perçue comme une étiquette, la marque de leur origine exogène, le sceau qui leur dénie l’appartenance au génie du français, malgré leur nécessité dans cet environnement.

Le projet BDLP, mis sur pied dans la même période que l’IFA, partage d’ailleurs plusieurs de ces critiques. Ce deuxième projet, né dans les années 1980 sous l’instigation de Bernard Quemada avec pour objectif la description de la diversité lexicale dans le monde, défend le point de vue selon lequel il y a une seule langue française qui se manifeste par une diversité notamment lexicale. Dans cette logique, il épouse certains contours de l’IFA et n’en diffère, à première vue, que par quelques points dont le premier est l’envergure, car si l’IFA se limite à l’Afrique noire francophone, la BDLP ambitionne, à terme, de réaliser un Trésor des vocabulaires francophones7. Les trois phases du projet de Quemada reprises par Poirier (2005 : 495) sont les suivantes :


a. constitution de bases de données lexicographiques nationales ou régionales normalisées et interrogeables selon les logiciels communs ;

b. établissement du Trésor des vocabulaires francophones proprement dit, résultant du filtrage d’éléments homogènes tirés des variétés jugées les plus représentatives dans les bases nationales ou régionales, destiné à devenir une référence autorisée pour le français universel ;

c. élaboration d’une variété de produits dictionnairiques en fonction des besoins de chaque pays.

Ainsi, en plus de l’envergure, la BDLP se distingue de l’IFA par le support et la vision. Il est question, pour Quemada, de mettre en place un dictionnaire informatisé qui, dans un premier temps, rende compte des usages nationaux ou régionaux et qui permette ensuite de produire un dictionnaire du français universel avant de proposer à chaque communauté francophone un produit dictionnairique adapté aux besoins de son environnement.

Au regard de ce deuxième projet, l’IFA apparaît comme un projet de confirmation d’une hypothèse (l’existence d’un français africain) alors que la BDLP est la mise en application d’une idée établie comme vérité scientifique. La grande difficulté à laquelle fait face le projet de Quemada est donc sans nul doute la taille du corpus à dépouiller, qui peut laisser convaincre que son dépouillement exhaustif serait impossible ou du moins très difficile. Or, c’est ce travail préliminaire qui consolide le statut de référence des descriptions qui en découlent. En d’autres termes, la constitution d’une synthèse exige avant toute chose l’affermissement des descriptions nationales et régionales, travaux de base qui serviront à l’alimenter, une position que confirme d’ailleurs le projet Franqus.

Faisant partie des nombreux projets qui ont pour objectif la description de l’usage du Québec, le projet Franqus a donné lieu à la production d’un dictionnaire commercialisé dès 2013, sous la dénomination d’Usito. Ce dictionnaire général de la langue française est, de toute évidence, le premier du genre en dehors de la France. Sa spécificité réside dans le fait que sa nomenclature a été établie à la suite du dépouillement de quelque quinze mille textes de natures diverses (journalistique, technique, littéraire, etc.) qui ont produit environ cinquante-deux millions d’occurrences8. L’aboutissement du projet Franqus à la publication d’Usito permet de se rendre compte de ce que le projet de Quemada n’était pas si utopique qu’on pouvait le croire à première vue. La difficulté à le réaliser est largement facilitée par des travaux de base de qualité, permettant ainsi d’atteindre l’ultime étape du projet de Quemada à savoir la production d’un dictionnaire adapté aux besoins spécifiques de chaque entité, en d’autres termes, les deux synthèses antérieures à savoir l’IFA et la BDLP, ont négligé une étape importante : la description exhaustive de l’usage endogène de chaque pays associé au projet.

En procédant à des synthèses sur la base de travaux qui sont le produit de dépouillements exhaustifs de corpus des usages des zones de référence, les projets de cette envergure auraient largement perdu le caractère de contrôle de qualité qui transparaît dans le cadre de la réutilisation de leurs résultats pour une synthèse régionale ou d’une incorporation de leur nomenclature dans les dictionnaires de référence par exemple. La voie canadienne nous semble par conséquent la plus appropriée en vue de la mutation vers le projet de dictionnaire, surtout qu’au niveau épistémologique, l’Afrique dispose désormais d’une théorie qui justifie la recherche dans ce sens. Zang Zang (2013) tente en effet de démontrer les limites de la thèse du changement intrasystémique, c’est-à-dire celui qui résulte du seul jeu des éléments du système, sans que celui-ci ni personne ne puisse rien y faire, comme semble le penser Saussure quand il écrit : « La langue est radicalement impuissante à se défendre contre les facteurs qui déplacent d’instant en instant le rapport du signifiant et du signifié » (SAUSSURE 1976 : 110). L’auteur de Linguistique et émergence des nations y parvient en proposant une théorie selon laquelle la langue est soumise à un ensemble de forces extérieures qui agissent sur elle et commandent son évolution ou sa variation : les régulations. Celles-ci, au nombre de cinq, sont : (i) les régulations institutionnelles, (ii) les régulations sociales, (iii) les régulations culturelles, (iv) les régulations structurelles et (v) les régulations par rétroaction.

L’application de cette théorie à la recherche lexicographique différentielle en contexte francophone rend le changement consubstantiel à l’expansion de la langue et justifie la pluralité des usages par la différence des autorités, des cultures et des visions du monde. Dans ce contexte, le génie de la langue française ne se justifie pas ou ne se justifie plus par ses qualités ou la richesse de sa nomenclature, mais par l’ingéniosité des locuteurs des différents statuts et zones d’expansion à trouver des solutions à leurs problèmes dans cette langue qui est désormais la leur, au regard des statuts et fonctions qu’elle remplit dans leur communauté.

Conclusion

Nous nous proposions, dans cette étude, de répondre à la question de savoir s’il faut, aujourd’hui en francophonie, un dictionnaire pour chaque entité souveraine de cet espace. L’analyse de l’IFA a révélé que ce projet est d’inspiration exogène et expérimentale, qu’il a pour objectif de faire valider l’hypothèse de la variation géographique d’une langue en expansion. Il partage de nombreuses critiques avec le projet BDLP lancé à la même période, confirmant qu’ils ont des bases méthodologiques et épistémologiques communes. Ils se différencient cependant par trois points principaux qui sont l’envergure, le support et la vision. Partant du fait qu’ils sont tous deux des synthèses, on a inféré que ces deux projets ont négligé un facteur important : le dépouillement d’un corpus représentatif qui permette d’en faire la référence de l’usage qu’ils se donnaient pour objectif de décrire. Cette intuition a été confirmée par le projet Franqus dont les résultats ont permis de mettre en ligne un dictionnaire général de l’usage du Québec, le premier en dehors de la France. Dans cette logique, chaque entité aura besoin de son dictionnaire comme indice de sa souveraineté sur la langue de grande envergure qu’il s’est choisie et la synthèse africaine d’abord, puis francophone ensuite, se révèle une étape de moins en moins nécessaire, sauf à vouloir construire une francophonie qui poursuit l’objectif humaniste de bâtir une langue française de statut langue internationale qui porte une culture francophone de tolérance et une attitude de la norme qui met sur un pied d’égalité les locuteurs de tous les horizons.

Références bibliographiques

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ELCHACAR, Mireille, « Le Projet FRANQUS : la langue française vue par le Québec », in Dictionnaires, encyclopédies, lexicographie, analyses et comptes rendus,
http://www.dicorevue.fr/francophonie/04-08_franqus_elchacar.html, 2008.

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www.bdlp.org/poirier_RLi2005.pdf

SAUSSURE, Ferdinand de, Cours de linguistique générale, publié par Charles BALLY et Albert SECHEHAYE, avec la collaboration d’Albert RIEDLINGER, édition critique préparée par Tullio de MAURO, traduit par Louis-Jean CALVET, Paris, Payot, 1976.

ZANG ZANG, Paul, Linguistique et émergence des nations. München, Lincom Europa, 2013.

ZANG ZANG, Paul, « Du français en Afrique au(x) français d’Afrique : quel(s) parcours ? » en cours de publication.

1
La synthèse des travaux de base faite par Willy Bal nous révèle six traits méthodologiques qui sont :
- La détermination d’une norme d’exclusion ou de référence (Niger, Mali) ;
- Le recours à plusieurs jurys de vérification ou de confirmation (Côte d’Ivoire, Togo, Centrafrique, Burkina Faso, Tchad) ;
- La recherche des particularités communes avec d’autres pays (Centrafrique) ;
- Le recours à l’intuition comme mode de reconnaissance des particularismes (Mali) ;
- La détermination d’une critériologie et d’une typologie claires du particularisme (Sénégal (équipe du Département de Linguistique), Zaïre, Mali, Centrafrique) ;
- Le recours à un jury autochtone de confirmation (Tchad) (Groupe IFA 1988 : XIII-XXII).

2
Pour ce qui est des critères de délimitation, on peut citer :
- le critère qualitatif (lié à l’attestation des lexies) ;
- le critère chronologique (étude de la langue contemporaine) ;
- le critère géographique (lié à la dispersion spatiale de la particularité) ;
- le critère de fréquence (concerne le nombre d’occurrences de l’item dans le corpus considéré) ;
- le critère linguistique (concerne l’étude de la langue courante).

3
Ne sont donc pas retenus par la coordination :
- les lexies reflétant les réalités anciennes ;
- les mots ethniques, toponymes, anthroponymes ;
- les lexies du vocabulaire de la civilisation (religion, arts, techniques) ;
- les lexies relevant du vocabulaire de la cuisine, entre autres.
Ces particularités sont cependant retenues sous certaines conditions :
- ils sont encore bien compris (les mots désignant les réalités anciennes) ;
- en fonction de leur caractère « national » (vocabulaire de civilisation) ;
- s’il s’agit de plats régionaux ou de mets bien connus dans plus d’un État ou dans plusieurs régions d’un État très étendu (vocabulaire de cuisine) ;
- les mots ethniques, toponymes et anthroponymes sont exclus quelles que soient leur importance ou leur symbolique.

4
Les exemples sont tirés de l’annexe n°8 d’Essengué (2013) intitulée « Lexies en usage au Cameroun, mais sans la mention CAM », (abréviation de Cameroun) dans l’IFA. Seules sont concernées les lettres A et B.

5
Les enquêtes pour constituer l’IFA dans certains pays se limitent à l’usage de la rue ou, tout au plus, à l’usage oral des situations informelles.

6
Belgique et Canada notamment.

7
Les pays suivants font partie du projet : l’Algérie, l’Acadie, la Belgique, le Burundi, la République centrafricaine, le Congo-Brazzaville, la Côte d’Ivoire, la France, la Louisiane, Madagascar, Le Maroc, l’Île Maurice, la Nouvelle Calédonie, le Québec, La Réunion, le Rwanda, la Suisse et le Tchad.

8
Wikipedia, article Usito « Création du dictionnaire ».

Per citare questo articolo:

Pierre ESSENGUÉ, De l’inventaire des français en Afrique au dictionnaire du français d’Afrique : les conditions d’une mutation, Repères DoRiF n. 14 - Dictionnaires, culture numérique et décentralisation de la norme dans l’espace francophone , DoRiF Università, Roma dcembre 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=382

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