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Mireille ELCHACAR

Le traitement lexicographique des anglicismes au vu de la variation géographique : l’exemple de deux outils en ligne

Mireille Elchacar
Université de Sherbrooke
mireille.elchacar@usherbrooke.ca

Résumé

Les anglicismes sont très touchés par la variation linguistique dans le grand espace francophone. En raison des possibilités qu’il offre, le Web a vu la création de plusieurs outils de référence gratuits en ligne sur la langue française, dont certains se penchent sur les anglicismes. Ces outils sont accessibles à toute la francophonie, mais la description qu’ils proposent est souvent axée sur le français hexagonal, sans que cette restriction ne soit mentionnée à l’usager. Cette étude se penche sur deux outils en ligne s’intéressant entre autres aux anglicismes, afin d’analyser si leur traitement tient compte de la norme et des usages québécois en matière d’anglicismes.

Abstract

Anglicisms are very much affected by linguistic variation in the vast francophone space. The possibilities the Web allows has seen the creation of many dictionaries and reference tools, free online, some of which describe anglicisms. These tools are easily accessible to all French-speakers; even so, the description they provide is often centered on Parisian French, without there being a mention of this restriction for the benefit of the user. This study concentrates on two Web-based tools that describe anglicisms among other uses. The aim is to analyse if these tools take into account the uses and the norms of Francophones of Québec regarding anglicisms.

La question1 des emprunts à l’anglais s’imbrique dans la double problématique de la norme et de la variation géographique. En effet, comme pour toute autre composante de la langue, les emprunts à l’anglais sont soumis à la variation géographique, en ce sens que les différentes régions de la francophonie n’emploient pas les mêmes anglicismes. Cette variation dans les usages est doublée d’une variation dans le discours normatif concernant l’acceptation ou le rejet de certains anglicismes, les normes de la France et du Québec ne coïncidant pas toujours sur le sujet.

Le questionnement sur l’acceptation ou le rejet d’un anglicisme constitue un motif de consultation d’ouvrages de référence au Québec. Par exemple, l’équipe derrière Usito, dictionnaire général du français québécois, a dès le début de ses travaux accordé une attention particulière à la place et au traitement lexicographique des anglicismes2.

À l’ère des dictionnaires et autres outils de référence en ligne, de plus en plus de ressources sont offertes gratuitement sur Internet, et sont donc très facilement accessibles. Certains de ces outils se penchent sur les anglicismes. Certes, tous les outils et ouvrages de référence de langue française ne prétendent pas s’adresser à la francophonie entière. Cependant, encore aujourd’hui, on tend à véhiculer dans les ouvrages de référence une vision de la langue française hypercentralisée autour de la variété parisienne. Ceci pose des difficultés dans le traitement lexicographique de vocabulaires qui varient en fonction du contexte référentiel, comme ceux de la faune et de la flore (MERCIER 2000) ou du vocabulaire sociopolitique (ELCHACAR 2009). Les anglicismes, au cœur de la question de la norme, constituent également un enjeu important pour la description lexicographique en francophonie, particulièrement au Québec, où il s’agit d’un sujet sensible3.

Nous avons voulu vérifier si les outils facilement et gratuitement accessibles en ligne, parfois rédigés par des lexicographes profanes, offraient des informations normatives qui correspondent aux usages québécois en matière d’anglicismes4.

Nous ferons dans un premier temps un retour sur la variation des usages et de la norme en matière d’anglicismes; puis nous présenterons les résultats de notre étude portant sur deux outils en ligne accordant une importance particulière aux anglicismes, le site Web anglicisme.free.fr et la section « Anglicismes et néologismes » du site Web de l’Académie française. Notre étude a pour but de vérifier si le traitement des anglicismes dans ces outils en ligne tient compte du français en usage au Québec.

1. Anglicismes et variation géographique

1.1 Variation des usages

Le lexique constituant la « composante la plus mobile d’une langue » (LAFOREST 1997 : 57), les anglicismes n’échappent pas à la variation géographique. Ainsi, la France et le Québec5 n’emploient pas nécessairement les mêmes anglicismes. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces différences, comme la proximité géographique de la Grande-Bretagne pour la France6, et du Canada anglais et des États-Unis pour le Québec. Ces différences n’empêchent pas que certains anglicismes soient attestés des deux côtés de l’Atlantique. Le tableau 1 présente des anglicismes7 de chaque cas de figure, à titre indicatif – nous ne faisons mention ici que de l’usage, sans nous attarder au caractère éventuellement critiqué.

Tableau 1 : Variation géographique dans l’usage des anglicismes8

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1.2 Variation de la norme

Tout comme les anglicismes du français hexagonal et du français québécois ne sont pas toujours les mêmes, l’attitude générale des francophones de la France et du Québec concernant les anglicismes n’est souvent pas la même. Historiquement, le contact avec l’anglais s’est d’abord fait au Québec dans un contexte de domination militaire, politique et économique : « [L’anglicisme] est la manifestation du contact des langues au Québec, où il est conçu comme le symbole inquiétant de la domination politique de la Nation. Le rejet de cette domination y entraîne le refus des anglicismes formels […]. » (LARRIVEE 2009 : 160​). La France, pour sa part, n’a jamais été assujettie à la Grande-Bretagne, et l’emprunt à l’anglais n’est pas mal vu au départ : « L’emprunt à l’anglais en français gallican est un phénomène de prestige qui fait valoir la connaissance par le locuteur d’une langue à la mode » (LARRIVEE 2009 : 147). En outre, comme l’a démontré Chantal Bouchard, les anglicismes de France ont été empruntés par la classe bourgeoise (et surtout par l’écrit), alors que ceux du Québec ont en général été faits par les classes prolétaires (et surtout par l’oral) (voir BOUCHARD 1999). Claude Poirier souligne que dès le début du XIXe siècle, au Québec, « on a constamment défini le “bon usage” par un trait négatif : l’absence d’anglicismes » (POIRIER 1995 : 775).

Ces explications historiques ont des répercussions jusqu’à aujourd’hui dans la perception des anglicismes qu’ont les locuteurs de chaque communauté linguistique. Même si les locuteurs des deux variétés géographiques de français emploient des anglicismes, ceux-ci ne sont pas nécessairement jugés de la même manière ni confinés au même registre. Si l’anglicisme est associé à une certaine pauvreté lexicale au Québec, il fait écho à une certaine modernité en France. L’apport de Labov à la définition de « communauté linguistique » est éclairant lorsqu’on l’examine par rapport aux anglicismes : « il serait faux de concevoir la communauté linguistique comme un ensemble de locuteurs employant les mêmes formes. On la décrit mieux comme étant un groupe qui partage les mêmes normes quant à la langue » (LABOV, 1976 : 338).

Les usages (les anglicismes), les jugements portés sur les usages et les registres auxquels ils sont confinés divergent selon la communauté linguistique. De manière générale, au Québec, les anglicismes sont relégués à un registre familier ou à une langue populaire, peinant à se frayer un passage dans un registre standard. Même si la situation sociopolitique et linguistique du Québec a changé depuis le XIXe siècle, la présence d’anglicismes est toujours associée à un français de mauvaise qualité :

La problématique de l’emprunt au Québec est ainsi à mettre en relation avec la situation sociohistorique qui explique également pourquoi la défense du français s’inscrit dans une tradition de correction de la langue, marquée par une faible tolérance aux emprunts à l’anglais et même aux québécismes. (LOUBIER 2011 : 17-18)

Pour toutes ces raisons, les anglicismes québécois présentés dans le tableau 1 (céduler, muffler, puck, peanut, slush) ne sont pas perçus comme standards9. Les anglicismes moins récents en usage à la fois au Québec et en France ont tendance à être acceptés dans la norme québécoise, comme c’est le cas pour leader, tennis, match ou muffin, qui ne sont accompagnés d’aucune marque normative ni de registre dans Usito. En France, les anglicismes accèdent plus facilement au registre neutre. Parmi les exemples donnés dans le tableau 1, puzzle, magnet et babysitter ne sont pas précédés d’une marque d’usage quelconque. Les mots ferry, sponsor et leader, pour leur part, se voient attribuer la mention « Anglic ». Or cette utilisation de la marque « Anglicisme » dans le Robert est ambiguë. La marque est tantôt utilisée, tantôt pas. L’information sur la provenance anglaise figure déjà dans la rubrique étymologique. Le Robert donne l’information suivante pour la marque « anglicisme » : « critiqué comme emprunt abusif ou inutile ». Or le mot leader, par exemple, est largement répandu dans la presse générale, donc dans un registre standard (il est attesté dans des centaines de milliers de documents dans les sources européennes francophones d’Eureka pour une période d’un an) ; sponsor est dans la même situation, et ferry a été trouvé dans plus de 25 000 documents durant la même période. Par ailleurs, comme le fait remarquer Vincent (2014), les lexicographes du Robert emploient eux-mêmes les anglicismes identifiés comme critiqués dans leurs propres articles. Vérification faite, leader est employé dans les articles consacrés à 15 mots, et sponsor, à cinq mots.

Le tableau 2 rassemble les marques normatives éventuellement associées aux anglicismes dont il vient d’être question, dans Usito pour les anglicismes du Québec10 et dans Le Robert pour les anglicismes de France. Pour ce qui est de leader, employé dans les deux variétés de français, il porte la marque « anglicisme » dans le Robert.

Tableau 2 : Marques normatives associées à des anglicismes selon la variété géographique de français

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La différence dans le discours normatif est probante lorsqu’on examine des pans de vocabulaire particulièrement anglicisés. Le vocabulaire de l’automobile, par exemple, comporte beaucoup d’anglicismes au Québec, mais pas en France13 : muffler, tire, whiper, flat, windshield, brake, clutch, flasher, towing… Aujourd’hui, même si une terminologie française de l’automobile a été mise sur pied au Québec, ces anglicismes n’ont pas tous disparu de la langue orale familière; cependant, aucun ne fait partie d’un registre standard14. L’exemple des vocabulaires sportifs est aussi éloquent : si puck, game et goaler appartiennent à la langue orale familière au Québec, match, score et ring, aussi en usage en France, sont mieux acceptés dans la norme15.

Il faut également mentionner le cas des anglicismes d’apparition plus récente, par exemple ceux liés aux nouvelles technologies et aux réseaux sociaux (email, chat…). Les Québécois ont tendance à utiliser plus volontiers les équivalents français proposés par les institutions officielles que les Français. Nous y reviendrons.

On entrevoit par ces quelques exemples les défis que représente le traitement lexicographique des anglicismes en contexte francophone, que ce soit pour l’établissement de la nomenclature ou pour les informations normatives. On peut se demander si les outils, dictionnaires, lexiques et autres répertoires nés récemment grâce aux possibilités qu'offre le Web et facilement accessibles sont en mesure de tenir compte de tous ces paramètres.

2.1 De deux outils profanes en ligne s’intéressant aux anglicismes

Comme notre préoccupation touche surtout, pour cette étude, la variation géographique affectant les anglicismes, nous avons choisi d’analyser deux outils produits en France afin de vérifier si leur traitement tient compte, d’une part, de l’usage québécois, et, d’autre part, de la norme québécoise. Pour la vérification de l’usage, nous avons consulté la base de données Eureka16, en effectuant un balayage sur une période d’une année (de septembre 2015 à septembre 2016) et en distinguant les sources du Canada francophone des sources de l’Europe francophone. Afin d’examiner le discours normatif véhiculé dans les outils, nous avons confronté les informations fournies par les deux outils en ligne consacrés aux anglicismes et produits en France à celles inscrites dans des dictionnaires et outils québécois qui seront présentés plus loin.

Les deux outils en ligne que nous avons analysés sont le site anglicisme.free.fr et le site Web « Néologismes et anglicismes », associé à l’Académie française. Nous avons retenu ces deux outils car ils sont les premiers à ressortir d’une recherche lancée sur Internet (à l’aide des fureteurs Firefox et Explorer) avec les mots « dictionnaire des anglicismes en ligne »17. Même si ces outils semblent très différents au premier abord, l’un étant rattaché à une institution renommée, et l’autre, de nature plutôt profane, l’analyse des deux présente des questions similaires en ce qui a trait à la prise en compte de la variation géographique pour le traitement des anglicismes en contexte francophone.

Site anglicismes.free.fr18

Le titre complet du site laisse entrevoir que les fiches n’ont été rédigées dans une perspective lexicographique ni objective ni descriptive : « Le dictionnaire des anglicismes (malheureusement trop) courants et leur équivalents [sic]19 français ». Aucune information n’est donnée sur les personnes derrière ce site, et peu d’informations sont présentées sur la méthode, à part celles-ci :

Vu l'ampleur du travail que constitue la création d'un dictionnaire des anglicismes, le site anglicisme.free.fr sera toujours en évolution.
[…]
Nous avons actuellement traités 99 mots de franglais. 
[…]
Les commentaires ont été écrit un peu à la va-vite. Les suggestions en bas de chaque fiche, ainsi que le terme précédent et suivant ne sont pas encore remplies et les fautes d'orthographes sont bien sûr laissés exprés pour voir si vous les trouverez. » […]
Il est traité dans une fiche qui vous permettra de proposer vos idées, des néologisme, de discutez avec d'autres personnes, réagir à leurs propositions. De cette échange naîtra peut-être un consensus autour d'un néologisme qui enrichira notre dictionnaire des anglicismes et de ses équivalents français. (site Web anglicisme.free.fr)

Ces quelques extraits, pour le moins, appellent l’usager à la précaution, alors même qu’il n’aura peut-être pas le réflexe de les lire, tout comme il n’a pas tendance à lire la préface d’un dictionnaire papier.

La fiche sur l’anglicisme after-shave donne un aperçu du traitement que reçoivent les anglicismes dans anglicismes.free.fr :

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Les anglicismes sont inscrits en rouge, et le « terme français privilégié », en bleu, est le premier qu’on voit en lisant la fiche (ici : après-rasage). Les fiches comportent toutes une définition. Les sections « autre équivalent français » et « commentaires » ne sont pas toujours présentes.

Section « Néologismes et anglicismes » sur le site Web de l’Académie française20

Le site « Néologismes et anglicismes » est rattaché à l’Académie française. Cependant, il ne reproduit pas les mêmes contenus que le Dictionnaire de l’Académie (DAF), et les entrées qui figurent sur le site ne se retrouvent pas dans le DAF. Par ailleurs, le ton employé sur le site Web de même que le contenu qui s’y trouve rappellent la chronique de langage, comme nous le verrons à travers quelques exemples. Aucune information n’est donnée sur les auteurs ni sur les méthodes employées.

Le site « Néologismes et anglicismes » consacre une centaine de fiches à des anglicismes relativement récents. Les anglicismes (et les néologismes) sont classés parmi les « emplois fautifs » (ex. : confusion entre opprimer et oppresser) et les « extensions de sens abusives » (effectuer au sens de « faire », futur pour « avenir »). Toutes ces rubriques sont chapeautées par l’étiquette « Dire, ne pas dire »21. Voici à titre d’exemple la fiche consacrée à l’anglicisme fan zone :

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Les informations contenues dans ces deux sites ont été comparées à celles de trois outils québécois consultables en ligne qui traitent entre autres des anglicismes : le dictionnaire général du français québécois Usito, la Banque de dépannage linguistique (BDL), site Web associé à l’Office québécois de la langue française, et la version électronique du Multidictionnaire de langue française (Multi), qui suit une tradition plus normative que descriptive (voir POIRIER 2004).

Nous avons analysé le traitement accordé à 30 anglicismes dans les deux outils gratuits en ligne étudiés (la liste est reproduite en annexe). Pour le site « Néologismes et anglicismes » de l’Académie française, nous avons retenu les 30 anglicismes les plus récents22 – la recherche a été faite les 7-8-9 septembre 2016 et portait sur l’année précédente. Pour le site anglicisme.free.fr, nous avons étudié les fiches consacrées aux anglicismes des domaines suivants : loisirs, informatique, automobile, économie et gestion, ce qui donne également 30 anglicismes sur la centaine décrite sur le site. Notre objectif n’est pas de faire une étude quantitative mais plutôt une description des types de problèmes pouvant survenir dans des outils offerts en ligne. Les articles ont été choisis au hasard. Nous ferons à présent un relevé des éléments pouvant poser problème à un francophone du Québec qui cherche une réponse normative à une question sur un anglicisme.

2.2 Problèmes relevés : la non-prise en compte de la variation géographique

Plusieurs des problèmes que nous avons relevés sont liés à la non-prise en compte de la variation géographique. Nous détaillerons trois champs où ce problème a été repéré : la nomenclature, les recommandations officielles et l’identification de l’aire géographique.

2.2.1 La nomenclature 

Nous avons d’abord voulu savoir si les anglicismes décrits dans les outils en ligne sont 1) en usage au Québec et 2) critiqués au Québec. Nous avons cherché les 30 anglicismes retenus pour les deux outils analysés dans les sources canadiennes francophones d’Eureka; nous avons ensuite vérifié leur présence dans les outils de référence québécois.

Parmi les 30 anglicismes dont les fiches ont été analysées sur le site « Néologismes et anglicismes » de l’Académie française, le tiers, soit 10, sont absents ou rares23 dans les sources canadiennes francophones d’Eureka, et ne représentent donc pas l’usage québécois. Le tableau 3 dresse la liste de ces anglicismes.

Tableau 3 : Anglicismes du site « Néologismes et anglicismes » de l’Académie française absents ou rares dans Eureka (Canada francophone)

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Pour ce qui est de la présence dans les outils de référence québécois consultés, nous n’avons pas uniquement tenu compte de la nomenclature. Comme notre préoccupation touche également les informations normatives, nous avons aussi examiné si les articles consacrés à ces anglicismes comportaient une marque du type « anglicisme critiqué ». La présence dans les outils en ligne d’un anglicisme qui n’est pas critiqué au Québec illustrerait un décalage avec la norme québécoise. Seize anglicismes sont absents des outils de référence québécois consultés ou n’y sont pas critiqués24 :

Tableau 4 : Anglicismes du site « Néologismes et anglicismes » de l’Académie française absents ou non critiqués dans les outils de référence québécois25

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Les résultats sont comparables pour le site anglicisme.free.fr. Le tiers (10) est absent ou rare dans Eureka Canada francophone (tableau 5) et la moitié (16) est absente des outils de référence québécois consultés ou n’y est pas critiquée (tableau 6).

Tableau 5 : Anglicismes du site anglicisme.free.fr absents ou rares dans Eureka (Canada francophone)

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Tableau 6 : Anglicismes du site anglicisme.free.fr absents ou non critiqués dans les outils de référence québécois

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Parmi les 30 anglicismes dont les fiches ont été analysées, certains ne figurent pas dans les dictionnaires québécois malgré leur usage et leur caractère critiqué au Québec30. C’est le cas par exemple de feeler et looser pour le site de l’Académie française et de geek pour anglicisme.free.fr, trois anglicismes qui comptent une certaine fréquence dans Eureka Canada francophone. Une explication possible est que ces anglicismes appartiennent au Québec à un registre plus familier ou encore à la langue orale, deux catégories qui se frayent plus difficilement un chemin à la nomenclature des dictionnaires consultés. Par ailleurs, la présence de certains anglicismes dans ces outils profanes peut également être remise en question du point de vue de la norme française. C’est le cas de dancing, vieilli, de bulldozer et de marketing, fréquents et standards. Nous y reviendrons en 2.3. Mentionnons pour terminer que se pose également la question des anglicismes critiqués en usage au Québec mais absents de ces sites produits en France, élément que nous n’avons pas vérifié dans le cadre de cette étude.

2.2.2 Absence d’identification géographique

L’hypercentralisation autour de la norme parisienne dont il a été question en début d’article pose des problèmes précis en ce qui concerne l’identification des aires géographiques des usages, comme le rappelle ici Mercier : « La première faiblesse de cette représentation est de ne pas faire la distinction entre le français comme langue et le français de France comme variété dominante de cette langue » (2001 : 55). Dans les ouvrages de référence produits en France, le marquage géographique identifie ce qui s’écarte de l’usage parisien. Or il n’existe pas de marque géographique pour caractériser les emplois caractéristiques de (sinon propres à) l’usage parisien. L’usager doit-il en déduire que ce qui ne reçoit pas de marque géographique dans le dictionnaire appartient à toute la francophonie ? Le schéma suivant illustre l’ambigüité :

Schéma 1 : Le marquage topolectal dans les dictionnaires hexagonaux31

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En ce qui concerne plus particulièrement les anglicismes, cette confusion pose problème pour l’identification de l’aire d’usage des anglicismes, mais également pour le jugement normatif qui les accompagne. Un Québécois pourra donc trouver dans les ouvrages de référence français des anglicismes qui n’ont pas cours dans sa communauté linguistique, sans qu’ils ne soient accompagnés des marques qui correspondent à son usage (géographique ou de registre). L’article babysitter de la dernière édition du Robert (2017, version électronique) illustre cette situation :

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Le mot babysitter n’est pas accompagné d’une marque géographique restreignant son usage à la France ou à l’Europe ; or cet emploi n’a pas cours au Québec. Aucun équivalent français n’est donné pour l’anglicisme, alors qu’on emploie uniquement au Québec gardien ou gardienne (d’enfants).

Sur le site « Néologismes et anglicismes » de l’Académie française, aucune marque géographique ne restreint l’usage d’un anglicisme à la France (alors que la moitié est absente des outils de référence québécois consultés et le tiers est absent des sources canadiennes francophones d’Eureka). Le seul cas où l’on mentionne la France est la fiche de situation room, où on traduit l’expression par son équivalent en France. On renvoie donc au contexte référentiel de ce pays :

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Ce cas mis à part, aucune marque ne spécifie qu’un anglicisme est propre à la France (ou éventuellement à l’Europe). La fiche de step by step illustre bien la confusion entre le français hexagonal et la langue française en général dont il a été question plus haut dans cette section. On peut y lire « les anglicismes qui se répandent dans notre langue », alors que step by step n’est pas en usage au Québec :

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Le site anglicisme.free.fr non plus ne contient aucune marque géographique « France » ou « Paris », alors que le tiers des anglicismes n’est pas en usage au Québec et que la moitié est absente des outils de référence québécois consultés. Par exemple, la fiche pour call center ne comporte aucune marque géographique alors que cet anglicisme n’a pas cours au Québec :

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La fiche pour made in illustre le même phénomène, et si on y trouve le terme francophone, ce n’est pas en tant qu’indicateur d’une réelle prise en compte de la variation de la langue en contexte francophone ; le mot semble plutôt être utilisé comme synonyme de « français » :

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Les marques géographiques jouent un rôle important en contexte francophone, puisque autant les anglicismes que leur recevabilité varient selon les communautés, et que les équivalents français proposés ou recommandés ne sont pas les mêmes non plus. Si un outil est accessible à toute la francophonie (par l’entremise d’Internet) et qu’il est susceptible d’être consulté par plusieurs communautés francophones, soit le public cible doit être précisé, soit les aires géographiques des normes et usages, indiquées.

2.2.3 Les recommandations officielles

La France et le Québec ont chacun leur organe qui œuvre sur la langue : la Commission d’enrichissement de la langue française (CELF) en France et l’Office québécois de la langue française (OQLF) au Québec32. Or si parfois les équivalents proposés sont les mêmes (comme courriel pour « email » ou infolettre et lettre d’information pour « newsletter »), ce n’est pas toujours le cas. Le tableau 7 donne quelques exemples d’équivalents français pour des anglicismes de notre corpus qui ne sont pas les mêmes en France et au Québec :

Tableau 7 : Équivalents français proposés ou recommandés en France et au Québec33

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Dans notre corpus, seule la fiche hashtag du site anglicisme.free.fr fait mention des propositions du Québec.

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Si on examine plus précisément la section « Terme français privilégié », on trouve les deux équivalents français, celui officialisé par la France et celui proposé par le Québec. Il faut retourner à la toute fin de l’article pour lire la mention (Québec) après mot-clic. Mot-dièse est non marqué géographiquement alors que son usage n’est pas répandu au Québec.

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En outre, ce site possède une rubrique « Autre équivalent français », mais on n’explique pas la différence entre « Termes français privilégiés » et « Autres équivalents français » ; aucun renseignement ne précise pourquoi certains équivalents se trouvent à part des autres.

Toutefois, ce manque de précision n’est pas le propre de ces outils en ligne produits en France ; les ouvrages québécois fournissent parfois différents équivalents français pour un anglicisme, sans distinguer les recommandations de France des équivalents du Québec, et présentant à l’occasion des équivalents français qui ne font pas l’objet d’un avis officiel de la part d’un organisme quelconque. Ainsi, pour hashtag, le Multi indique que c’est « un anglicisme pour mot-clic », sans spécifier que mot-clic est une proposition de l’OQLF. Usito, pour sa part, donne plus d’information, mais c’est la recommandation officielle de France qui ressort le plus nettement :

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Ainsi, les trois équivalents français existants sont présentés, sans préciser que seul mot-clic a été proposé par l’OQLF au Québec. Seul l’équivalent de France ressort clairement en tant que recommandation officielle, ce qui peut porter à confusion. Comme c’est le seul équivalent associé à une institution officielle, même si elle n’est pas québécoise, le lecteur pourrait en conclure que c’est le mot à privilégier.

Aquaplaning, auquel anglicisme.free.fr consacre une fiche, est un autre anglicisme pour lequel les équivalents français ne sont pas présentés de manière claire.

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Le terme présenté comme privilégié est aquaplanage ; sous « Autres équivalents français » se trouve aussi hydroplanage et aquaglisse, ce dernier étant précédé du symbole > sans qu’on explique à quoi réfère ce symbole. En fait, ces deux équivalents ne sont pas en usage au Québec : hydroplanage a été trouvé dans deux documents d’Eureka Canada francophone pour une période d’un an et aquaglisse dans un seul document pour la même période. Le Robert mentionne uniquement la recommandation officielle pour aquaplanage. Sous la fiche aquaplanage dans le site France Terme, on met la note suivante : « Ce terme ne doit pas être confondu avec “hydroplanage” ou “navigation sur le redan d'un hydravion”35 ».

Le site de l’Académie française s’élève contre le flou entourant l’anglicisme consumérisme, et par ricochet, contre ses possibles équivalents français selon le sens qu’on lui donne (« société de consommation » ou « défense du consommateur »).

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Parmi les outils québécois consultés, seul le Multi traite consumérisme, en indiquant que c’est un anglicisme pour « protection du consommateur ». On peut en effet se demander pourquoi traiter cet anglicisme et le condamner puisque les équivalents français proposés pour le remplacer sont absents des bases de données, comme le démontre le tableau suivant :

Tableau 8 : Fréquence de consumérisme et de ses équivalents français dans Eureka

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Par ailleurs, Le Petit Robert aussi met consumérisme à sa nomenclature, avec la mention « Anglicisme », mais sans équivalent français.

Nous avons également vérifié la fréquence de l’anglicisme hashtag et de ses équivalents proposés dans Eureka :

Tableau 9 : Fréquence de hashtag et de ses équivalents français dans Eureka

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Ainsi, il ne suffit pas qu’un terme français soit proposé pour qu’il remplace automatiquement l’anglicisme. La substitution se produit plus volontiers au Québec, étant donné la forte réaction des Québécois envers les anglicismes. En général, comme l’a démontré Vincent pour le vocabulaire des réseaux sociaux (pour les mots chat, podcast et email), au Québec, la forme francisée s’impose davantage que les anglicismes (à l’écrit) alors que les anglicismes dominent toujours en France :

Le premier constat à faire est que l'emploi des mots anglais est largement dominant dans les contextes journalistiques étudiés [en Europe]. Même sans les chiffres correspondant à la graphie chat (le félin homographe perturbant trop les données), les formes anglaises sont dix fois plus fréquentes que les formes francisées. […] Au Québec, les formes francisées sont plus fréquentes dans les journaux que les anglicismes. (VINCENT 2015 : 155)

Force est de constater que pour les recommandations officielles, les informations sur la variation géographique ne sont que saupoudrées.

2.3 Problèmes liés au caractère profane des outils analysés

Certains problèmes relevés ne sont pas spécifiquement liés à la variation géographique, mais sont plutôt attribuables à la facture des outils, qui se distingue des dictionnaires de tradition plus classique. Ces problèmes ne sont d’ailleurs pas l’apanage des outils en ligne, et pourraient se poser avec des dictionnaires ou recueils d’anglicismes imprimés. Comme ces éléments ne faisaient pas partie de notre questionnement de départ sur la variation géographique, nous ne les présentons que brièvement. Nous nous concentrerons ici sur les problèmes concernant le choix des anglicismes et le caractère subjectif de leur traitement.

2.3.1 Choix des anglicismes traités

Les deux outils analysés possèdent des nomenclatures très partielles et ne prétendent pas à l’exhaustivité. On peut toutefois se demander pourquoi consacrer une fiche à un anglicisme très rare dans la presse générale, ou passé dans l’usage, alors que le nombre d’anglicismes traités est peu élevé, que ce soit dans l’usage québécois ou hexagonal.

Trois anglicismes auxquels le site anglicisme.free.fr consacre une fiche sont particulièrement fréquents pour notre période de référence d’un an sur Eureka :

Tableau 10 : Anglicismes du site anglicisme.free.fr fréquents dans la presse générale

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VIP, par exemple, est traité dans le Robert sans marque « anglicisme » ni « critiqué », avec plutôt les marques « fam. » et « plaisant » :

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Le Larousse en ligne met uniquement la marque « familier » ; Usito, pour sa part, classe l’anglicisme VIP comme étant critiqué au Québec, mais ajoute cette remarque : « L'emploi de VIP n'est généralement pas critiqué en France. »

Le choix de consacrer une fiche à bulldozer est également surprenant dans la mesure où cet anglicisme n’est pas récent – le Robert donne la date de 1927 – et semble bien implanté. Si l’équivalent français bouteur a été proposé, il n’a pas supplanté bulldozer. Ceci semble le cas autant pour l’usage hexagonal que pour l’usage québécois, comme l’illustre le tableau 11. Le Larousse en ligne définit bulldozer ainsi : « Synonyme usuel de bouteur ». Usito ne l’indique pas comme étant critiqué et précise en remarque : « Le mot bouteur a été proposé en remplacement de bulldozer, mais il n’est pas passé dans l’usage. »

Tableau 11 : Fréquence de l’anglicisme bulldozer et de l’équivalent français bouteur dans Eureka

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Lorsque bouteur est employé dans la presse générale, il est parfois suivi de bulldozer, indication qu’il n’est pas passé dans l’usage : « il a été heurté puis écrasé par le bouteur sur chenille (bulldozer) qui a reculé, sans regarder derrière. » (Le Journal de Montréal (site web) 10 décembre 2015). En outre, le mot bulldozer a donné lieu à un usage figuré, comme l’illustre l’extrait suivant : « Mon côté bulldozer. Je prends de la place, mais c'est pour rendre service aux autres. » (Le Figaro Magazine, 2 septembre 2016, p. 28)

Un autre écart de fréquence entre l’anglicisme et l’équivalent français proposé existe pour marketing et mercatique39.

Tableau 12 : Fréquence de l’anglicisme marketing et de l’équivalent français mercatique dans Eureka

elchacar 28

Enfin, il peut paraître surprenant de voir l’anglicisme quelque peu vieilli dancing traité dans anglicisme.free.frLe Robert lui accole d’ailleurs la marque vieilli.

De son côté, le site « Néologismes et anglicismes » de l’Académie française traite quelques anglicismes très rares dans Eureka :

Tableau 13 : Anglicismes du site « Néologismes et anglicismes » de l’Académie française très rares dans la presse générale

elchacar 29

La nomenclature de ces outils en ligne ne semble pas établie sur une étude de corpus ou de fréquences. En outre, la langue familière ou orale semble surreprésentée.

2.3.2 Éléments subjectifs dans le traitement

Enfin, certains éléments dans le traitement des anglicismes ne relèvent pas de faits objectifs. Voici un exemple tiré du site anglicisme.free.fr et deux tirés du site « Néologismes et anglicismes » de l’Académie française.

  1. « Hashtag est phonétiquement agressif et un emprunt inutile. »

  2. « Transformer un invité en guest ne le rendra pas plus prestigieux, de même qu’il est probable que, même avec l’antéposition de l’adjectif propre à la langue anglaise, un spécial guest ne sera pas plus brillant qu’un invité spécial. »

  3. « On rappellera qu’appeler listing une liste n’améliore en rien la qualité ou la valeur de cette dernière, sauf à penser que l’emploi d’anglicismes, fussent-ils de mauvais aloi, est une marque de modernité. »

Concernant le premier extrait, il est difficile de mesurer « l’agressivité » d’un emprunt par des critères objectifs ; par ailleurs, la formulation de phrase en entier traduit un certain purisme. Pour ce qui est des extraits 2 et 3, ils laissent poindre une certaine ironie, indice de la valeur sociolinguistique de l’anglicisme en France, mais qui trahit le caractère peu objectif de l’entreprise lexicographique. Ces éléments, qui ne faisaient pas partie de nos questionnements de départ, mériteraient d’être analysés plus longuement. On peut constater toutefois que plusieurs informations contenues dans les deux outils étudiés ne sont pas utilisables pour prendre une décision concernant l’emploi ou non d’un anglicisme dans une situation professionnelle.

Conclusions

Comme la norme et les usages sont sujets à variation en ce qui a trait aux anglicismes, un outil ou un dictionnaire en ligne peut s’avérer intéressant, puisque des mises à jour, ajouts ou retraits peuvent se faire rapidement. Par contre, il faut que ledit outil tienne compte des aspects liés à la variation, tant au niveau de la nomenclature que du traitement, et qu’il présente les axes de variation clairement à l’usager.

Les informations présentées sur le site anglicisme.free.fr et sur le site Néologismes et anglicismes de l’Académie française posent un certain nombre de problèmes, faisant en sorte que leur contenu ne peut pas être considéré comme d’emblée satisfaisant pour un usager québécois (certains problèmes se posant également pour un usager européen ou français). Une prise en compte des notions de la variation géographique permettrait un traitement plus éclairant des anglicismes, que ce soit pour la nomenclature, l’identification géographique ou les recommandations officielles.

La particularité des outils en ligne tient ici à l’instantanéité de l’information : ces outils sont disponibles pour toute la francophonie facilement en un clic. Les francophones du Québec, en raison de leur insécurité linguistique spécialement aiguisée en ce qui a trait aux anglicismes, pourraient reprendre ces informations comme s’appliquant à leur communauté linguistique, à la norme québécoise – comme ils le font parfois avec des dictionnaires papiers bien établis comme le Petit Robert ou Le Petit Larousse illustré –, ce qui pose deux risques : 1) celui de les induire en erreur 2) celui de renforcer leur insécurité linguistique, en ne reconnaissant dans ces outils ni leurs usages ni leur norme. Afin de minimiser ces risques, les outils en ligne, comme tout projet lexicographique, devrait minimalement indiquer s’ils prennent le français de France (Paris) comme point central à leur description, si les informations qu’on y trouve sont valables, par défaut pour la France. De leur côté, les enseignants du Québec (et d’ailleurs dans la francophonie), doivent continuer à expliquer à leurs élèves que les outils de référence en ligne, tout comme les dictionnaires, ne tiennent pas compte de tous les usages de la francophonie, et qu’il faut se poser les bonnes questions en terme de variation avant de prendre une décision sur un anglicisme.

Références bibliographiques

BOUCHARD, Chantal, « Une obsession nationale : l’anglicisme », Recherche sociographiques, vol. 30, n. 1, 1989, p. 69-90.

BOUCHARD, Chantal, On n’emprunte qu’aux riches. La valeur sociolinguistique et symbolique des emprunts, Montréal, Fides, 1999.

CAJOLET-LAGANIÈRE, Hélène et Serge D’AMICO, « Le traitement des emprunts critiqués à l’anglais dans le Dictionnaire de la langue française : le français vu du Québec (FVQ) », in REMYSEN, Wim (éd.), Les français d’ici : du discours d’autorité à la description des normes et des usages, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, p. 141-162.

DUBOIS, Jean et al., Dictionnaire de linguistique, Paris, Larousse, 1994.

ELCHACAR, Mireille, « Les noms propres dans le vocabulaire politique québécois : pour une approche lexiculturelle », ÉLA – Revue de didactologie des langues-cultures et de lexiculturologie, « Voix et voies de la lexiculture », PRUVOST, Jean (éd.), n. 154, 2009, p. 219-226.

ELCHACAR, Mireille et Louis MERCIER, « Mise en relation des particularismes québécois et hexagonaux dans les dictionnaires usuels du français : vocabulaire politique et limites du marquage topolectal », texte d’une communication présentée dans le cadre du colloque international « La marque lexicographique : quel avenir ? », à l’Université de Nicosie, Chypre, octobre 2006, 2011.

LABOV, William, Sociolinguistique, Paris, Éditions de Minuit, 1976.

LAFOREST, Marty, États d’âme, états de langue. Essai sur le français parlé au Québec, Québec, Nuit blanche éditeur, 1997.

LARRIVÉE, Pierre, Les Français, les Québécois, et la langue de l’autre, Paris, L’Harmattan, 2009.

LOUBIER, Christiane, De l’usage de l’emprunt linguistique, Montréal, Office québécois de la langue française, 2011.

MAURAIS, Jacques, Le vocabulaire français au travail : le cas de la terminologie de l’automobile », Office québécois de la langue française, 2008,
http://www.oqlf.gouv.qc.ca/etudes/etude_12.pdf

MERCIER, Louis, « La difficile cohabitation des points de vue européen et nord-américain dans les dictionnaires usuels du français : le cas du vocabulaire ornithologique », in SIMONI-AUREMBOU Marie-Rose (éd.), Français du Canada-français de France. Actes du cinquième Colloque international de Bellême, du 3 au 7 juin 1997, Tübingen, Max Niemeyer Verlag (« Canadiana Romanica, 13 »), 2000, p. 291-305.

POIRIER, Claude, « Le français au Québec », in ANTOINE Gérald et MARTIN Robert (éd.), Histoire de la langue française, 1914-1945, Paris, CNRS-Éditions, 1995, p. 761-790.

POIRIER, Claude, « Le Multi, un dictionnaire ambigu », Québec français, 132, 2004, p. 26-27.

POISSON, Esther, « Le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui : un jalon important de l’évolution de la lexicographie au Québec », CORMIER, Monique, BOULANGER, Jean-Claude, (éds.), Les dictionnaires de la langue française au Québec, de la Nouvelle-France à aujourd’hui, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2008, p. 267-290.

TREPS, Marie, Les mots voyageurs. Petite histoire du français venu d’ailleurs, Paris, Seuil, 2003.

VINCENT, Nadine, « Organismes d'officialisation, dictionnaires et médias : le triangle des Bermudes de la francisation », in Actes du 4ᵉ Congrès mondial de linguistique française (CMLF), 2014, http://dx.doi.org/10.1051/shsconf/20140801315

VINCENT, Nadine, « Perception dans les journaux français de la lutte québécoise aux anglicismes », Circula, revue d’idéologies linguistiques, « La médiatisation des idéologies linguistiques : voix d’auteurs et voix de lecteurs », n. 2, 2005, p. 76-96.

Annexe A

Liste des 30 anglicismes de la section « Néologismes et anglicismes » du site de l’Académie française dont le traitement lexicographique a été analysé

after shave
attachement [pour pièce jointe]
biopic
come back
consumérisme
cool
corner beauté
crashé
fan zone
feeler
guest
high tec
hot spot
infotainment
light
listing
looser
matcher
opérer41
past president
punch line
scoop
shopper42
situation room
step by step
success story
switcher
versatile
versus
wine maker

Annexe B

Liste des 30 anglicismes du site anglicismes.free.fr dont le traitement lexicographique a été analysé

airbag
aquaplaning
bulldozer
call center
camping car
container
dance floor
dance-hall
dancing
e-mail
flyer
geek
hashtag
hovercraft
import-export
indoor
jackpot
lifting
lobby
made in
mailing
mailing list
marketing
newsletter
open world
pin’s
pressing
quiz
VIP
Warning [pour feux de détresse]

Annexe C

Définition des anglicismes mentionnés dans l’article dont le sens est opaque ou n’est pas explicité dans le texte

after shave : lotion après-rasage
airbag : cousin gonflable
aquaplaning : aquaplanage
attachement : pièce jointe
biopic : film biographique
brake : freins
call center : centre d’appel
camping car : autocaravane, caravane motorisée
céduler : programmer
clutch : pédale d’embrayage
come back : retour
container : conteneur
dance floor : plancher de danse
dance-hall : plancher de danse
fan zone : endroit, périmètre réservé à des admirateurs
flasher : clignotant
flat : crevaison
flyer : dépliant
game : partie, match
geek : tronche
goaler : gardien de but
guest : invité
hashtag : mot-clic
hovercraft : aéroglisseur
hot spot : point chaud
jackpot : gros lot
muffler : silencieux (automobile)
peanut : arachide
pin’s : épinglette
pressing : nettoyeur (à sec)
puck : rondelle (palet, au hockey)
slush : barbotine (usage québécois; boisson très sucrée dont la consistance rappelle celle du granité)
tire : pneu
towing : remorquage
warning : feux de détresse
whiper : essuie-glace
windshield : pare-brise



1
L’auteure remercie Caroline Dubois et Amélie-Hélène Rheault pour leurs commentaires sur une version préliminaire de ce texte.

2
C’était déjà le cas en 1998, lors d’une enquête préliminaire sur les besoins et les attentes d’un public québécois en matière de dictionnaire, enquête qui a placé les questionnements sur les anglicismes en 4ᵉ position (CAJOLET-LAGANIÈRE 1998 : 64) ; la version actuelle d’Usito traite les anglicismes selon un protocole détaillé, entre autres à l’aide d’une série de marques géographiques et de marques de registre (voir CAJOLET-LAGANIÈRE et D’AMICO 2014). D’ailleurs, d’autres ouvrages lexicographiques se sont fait reprocher leur « laxisme » à l’égard des anglicismes, comme le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (voir à ce sujet POISSON 2008).

3
Voir à titre de référence l’article de Chantal BOUCHARD : Une obsession nationale : l’anglicisme (1989).

4
Les balises de cette recherche nous ont été inspirées par le cours que nous avons donné plusieurs fois à l’Université de Sherbrooke sur les anglicismes au Québec, où nous essayons de guider les étudiantes et les étudiants dans leur prise de décision normative sur les anglicismes en contexte professionnel, afin que cette prise de décision se base davantage sur des critères objectifs (variation géographique, registre…) que sur des préoccupations puristes, purisme étant entendu ici au sens défini par le Trésor de la langue française informatisé : « Attachement scrupuleux à la pureté du langage, tendant à être péjoratif lorsqu'il est excessif. »

5
Pour la présente étude, nous nous en sommes tenue à ces deux communautés linguistiques : le Québec puisqu’il s’agit de notre propre communauté, et la France (voire Paris) parce qu’il s’agit de la variété de français souvent prise comme référence et que c’est celle qui est la plus décrite dans les outils et ouvrages de référence, qu’ils soient imprimés ou en ligne.

6
Du moins lors d’une première vague d’emprunts à l’anglais en France (« L’anglomanie, qui, au 18e s., gagne les mœurs et les institutions, puis, au siècle suivant, les voyages et le tourisme, va peu à peu laisser la place à un courant américanomaniaque » (TREPS 2003 : 292))

7
Le lecteur trouvera à l’annexe C la définition des anglicismes dont le sens n’est pas explicité dans le corps de l’article.

8
Pour confirmer la dispersion géographique des anglicismes, nous nous sommes basée sur la présence ou l’absence dans un dictionnaire de France (Le Petit Robert), la présence ou l’absence dans un dictionnaire du Québec (Usito), et sur les marques géographiques employées dans ces articles, le cas échéant.

9
Usito, par exemple, les classe en tant qu’anglicismes critiqués – sauf pour muffler qui est absent de la nomenclature.

10
Usito utilise la marque « anglicisme critiqué » pour distinguer l’emprunt à l’anglais qui s’est intégré au français de l’emploi critiqué.

11
L’anglicisme muffler est absent de la nomenclature d’Usito, qui se concentre sur l’écrit. Cet emploi est tout de même critiqué au Québec (voir MAURAIS 2008).

12
Selon Usito, l’anglicisme muffin n’est pas employé dans le même sens en France – petit pain rond et plat – et au Québec – petit gâteau rond.

13
Ceci s’explique par le fait que l’industrie automobile a été introduite au Québec avec des capitaux anglais : l’expertise a été acquise en même temps que le vocabulaire anglais. Pour sa part, la France a développé elle-même son industrie automobile, développant simultanément la terminologie correspondante en français.

14
Pour une étude complète des anglicismes dans le vocabulaire de l’automobile au Québec et de leur francisation, voir MAURAIS 2008.

15
Match et ring ne reçoivent aucune marque dans le Usito, et score est accompagné d’une remarque : « L’emploi descoreest parfois critiqué … », formulation plus souple que le traitement réservé aux anglicismes critiqués, c’est-à-dire sans définition, avec marque normative et renvois aux formes équivalentes acceptées en français québécois standard.

16
Banque de données, intitulée Europresse.com en Europe, qui regroupe plus de 1500 publications (quotidiennes, hebdomadaires ou mensuelles), et qui permet de sélectionner des critères de recherche, par exemple le lieu et les dates de publication. La recherche a été faite pour la presse uniquement, donc sans tenir compte des résultats sous « télévision et médias », « médias sociaux », « études et rapports », ou « répertoires et références ».

17
Les recherches ont été effectuées durant les mois de juillet, août et septembre 2016.

18
Ce site a été retiré du Web entre le colloque et la publication des actes.

19
En raison du nombre élevé de fautes « laissés par exprés » selon les dires des auteurs du site, nous avons recopié les extraits qui suivent intégralement, en conservant les fautes, et sans mettre tous les [sic] pour ne pas alourdir le texte.

20
Page : http://www.academie-francaise.fr/dire-ne-pas-dire/neologismes-anglicismes.

21
Se trouvent également sous la section « Dire, ne pas dire » un onglet « Bonheurs et surprises », un onglet « Bloc-notes » et le « Courrier des internautes », internautes qui, pendant nos recherches en septembre 2017, se questionnaient sur la bonne orthographe de tweet et tweeter.

22
Nous avons donc écarté les néologismes, comme barémisation.

23
Pour qu’un anglicisme soit qualifié de « rare », il doit apparaître dans moins de 10 documents d’Eureka. Par exemple, punch line a été écarté du tableau parce que la recherche fait ressortir 38 documents (un mot pouvant être employé plusieurs fois dans le même document), dont 34 proviennent du domaine du sport et désignent le trio de l’équipe de hockey du Canadien de Montréal, dont faisait partie Maurice Richard. Par contre, la requête avec certains anglicismes donnait des résultats trop élevés dans Eureka et générait du bruit. C’est le cas par exemple des anglicismes sémantiques, c’est-à-dire ceux qui présentent un sens « français » en plus de leur sens influencé de l’anglais (opérer). D’autres cas posaient des difficultés particulières, par exemple, guest, parfois employé dans des noms propres, ou pour donner les tours de parole. Nous n’avons donc pas de chiffre précis pour le nombre d’occurrences de ces anglicismes dans Eureka pour la période-étalon. Donc, si 10 anglicismes ont été qualifiés de rares ou absents, cela ne signifie pas automatiquement que 20 sont attestés et fréquents.

24
High tec apparaît dans le Usito sous la variante high tech, et il est traité comme un anglicisme critiqué (c’est pourquoi nous l’avons écarté du tableau).

25
Nous avons considéré un anglicisme comme présent et critiqué lorsqu’il est à la nomenclature, qu’il est critiqué et qu’il ne reçoit pas de restriction géographique excluant son usage du Québec (par exemple avec une marque géographique « France »).

26
Dancing est dans Usito, mais il est marqué comme étant caractéristique de l’usage européen (marque FE) (et marqué vieilli). Il n’est donc pas en usage au Québec.

27
L’anglicisme ciblé par anglicisme.free.fr touche le domaine automobile. Au Québec, lifting concerne plutôt la chirurgie esthétique (sens également attesté dans les sources européennes d’Eureka).

28
Lobby est présent dans le Multi et Usito, mais il n’y est pas critiqué dans le sens de « groupe de pression ». Usito indique qu’un autre sens de l’anglicisme est critiqué, celui de « hall d’entrée, vestibule ».

29
Marketing est présent dans les ouvrages québécois sans y être critiqué. L’information dans anglicisme.free.fr n’est pas représentative de la norme québécoise. Nous verrons plus loin ce qu’il en est pour la France.

30
Et même si notre sentiment linguistique nous indique qu’ils sont en usage au Québec.

31
Tiré de Elchacar et Mercier, 2011 : 156

32
Pour plus d’informations au sujet de ces organismes et de leur rôle dans l’officialisation des terminologies françaises, voir VINCENT 2015. À noter que la CELF portait le nom de Commission générale de terminologie et de néologie jusqu'en 2015.

33
En France, les équivalents font l’objet d’une officialisation ou d’une recommandation ; l’OQLF, pour sa part, fait plus souvent des propositions.

34
Vincent (2015) a fait une étude des néologismes des réseaux sociaux et des propositions et recommandations en France et au Québec. Ainsi, on recommande de remplacer chat par clavardage au Québec et dialogue en ligne en France, ou encore de remplacer podcasting par baladodiffusion au Québec et par diffusion pour baladeur en France. Hashtag faisait aussi partie de l’étude de Vincent.

35
Site relié au Ministère de la culture et consacré aux termes publiés dans le Journal officiel de la République française par la Commission d'enrichissement de la langue française. Page consultée le 4 décembre 2017.

36
Mot-clé n’est une recommandation ni en France ni au Québec mais il reste utilisé. Certains emplois (minoritaires pour l’année-étalon) se réfèrent toutefois à la langue générale plutôt qu’au domaine informatique.

37
Les documents publiés au Canada francophone dans lesquels on retrouve mot-dièse proviennent majoritairement d’agences de presse européennes ou françaises. Donc les Québécois sont exposés à ces recommandations officielles françaises, mais ils ne les emploient pas.

38
La fréquence est toujours mesurée sur notre période étalon d’un an de septembre 2015 à septembre 2016.

39
La 9ᵉ édition du DAF consacre une entrée à mercatique, qui se termine par la remarque suivante : « Doit être préféré à Marketing. »

40
La recherche pour ce verbe a été lancée avec les formes feeler et feele.

41
Le site de l’Académie critique l’emploi de opérer dans le sens de « gérer, diriger, exploiter ». Il est à noter qu’au Québec, un autre sens est critiqué comme provenant de l’anglais, soit celui de « faire fonctionner (une machine) », inscrit dans le Multi et le Usito.

42
L’anglicisme shopper est considéré comme fautif alors que le nom shopping est attesté depuis le XIXe siècle

Per citare questo articolo:

Mireille ELCHACAR, Le traitement lexicographique des anglicismes au vu de la variation géographique : l’exemple de deux outils en ligne, Repères DoRiF n. 14 - Dictionnaires, culture numérique et décentralisation de la norme dans l’espace francophone , DoRiF Università, Roma dcembre 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=383

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