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Henri MITTERAND

Pierre Léon : la parole en jeu(x)

Henri Mitterand
Professeur émérite – Columbia University et Sorbonne Nouvelle
henri.mitterand@neuf.fr

Résumé

D’autres évoqueront mieux que moi l’apport de Pierre Léon à la linguistique et singulièrement à la phonostylistique… Je ne puis que dessiner quelques-uns des traits qui ont fait de lui, tout à la fois, un homme rare, un découvreur et un créateur exceptionnels : sa générosité, son humour, son intelligence des ressources et des subtilités de la langue et de la « parlure » françaises, le charme de son écriture universitaire et de ses propos, son imaginaire de narrateur et de poète, l’étendue et la diversité de son œuvre. Et cet humanisme qui lui a valu tant d’amis partout : l’union de son amour pour sa terre natale, hommes et paysages, et de son ouverture souriante aux cultures des innombrables pays où il a porté son savoir et son esprit.

Abstract

Others will evoke better than me Pierre Léon’s contribution to linguistics and particularly to phonostylistics ... I can only highlight some of the features which made him, at the same time, an uncommon person, an extraordinary discoverer and creator: his generosity, his humour, his awareness of the resources and subtleties of the language and of French “parlure”, the appeal of his academic writing style and remarks, his fantasy as a novelist and a poet, the vastness and diversity of his work. And his humanity which enabled him to have so many friends everywhere: the union between his love for his homeland, people and landscapes and his openness to other cultures of the innumerable countries where he brought his knowledge and mind.

Pierre Léon était mon ami très cher, depuis notre première rencontre à l’Université de Besançon, au début des années 1960. Plus de cinquante années de fraternité, et de complicité intellectuelle, de confiance et d’affection mutuelles absolues, auxquelles s’associaient tout naturellement sa femme Monique, sa fille Françoise, ma femme Hélène et mon fils Jacques – depuis le jour où, âgé de trois ans il avait éclaté de rire en écoutant la première histoire drôle que lui contait Pierre – car celui-ci avait le don fabuleux d’amuser et d’instruire les petits aussi bien que les grands.

C’est dire la reconnaissance que je voue à Laura Santone et à Enrica Galazzi pour avoir organisé à l’Université Roma Tre ce colloque d’hommage, où se retrouvent réunis des représentants et des représentantes de toutes les générations qui ont admiré l’œuvre de Pierre Léon et ont conçu pour lui une immédiate amitié.

Pierre était un humaniste, au sens le plus riche du terme, et en particulier en celui que le mot avait pris aux siècles de la Renaissance : en même temps, d’un même mouvement, homme de savoir, de recherche et de découverte, homme de culture, d’esprit, de talent et de création, tout à la fois écrivain d’imagination et de poésie, artiste des formes et des couleurs matérielles et homme de sympathie et de générosité. Une trilogie qui tout compte fait se réalise rarement de façon si harmonieuse. Je n’en développerai pas la troisième composante, pour respecter le temps imparti, et aussi parce qu’elle donnerait un tour trop affectif à mon propos, inusuel dans une rencontre universitaire. Je voudrais simplement illustrer ma conviction que la personne et l’œuvre de Pierre Léon ont ceci d’exceptionnel, ou de relativement exceptionnel – il existe d’autres exemples – qu’il a uni sous sa parole et sous sa plume, en des circonstances différentes mais avec le même « plaisir du texte », le langage de la science et celui de l’art, la marque de la rationalité et de la rigueur et celle de l’invention et de la fantaisie.

J’ai sous les yeux, sur ma table, deux piles d’ouvrages dont il est l’auteur, sans parler de ceux dont il a dirigé la conception et qu’il a cosignés avec d’autres auteurs. D’un côté, les livres qui révèlent le maître des sciences du langage : sa Prononciation du français standard (1966), ses Recherches sur la structure phonique du français canadien (1969), son Phonétisme et prononciations du français (2000), son Précis de Phonostylistique (1993)1. De l’autre, les livres où le savant cède la place à l’écrivain de fiction, de poésie et de récit mémoriel : trois romans, Sur la piste des Jolicoeur (1993), Un Huron en Alsace (2002), Faut-il tuer Aline Merlin (2001) ; cinq recueils de contes et de nouvelles, Les Voleurs d’étoiles de Saint-Arbrousse-Poil (1983), Pigou, Riflard et Compagnie (1986), Le Mariage politiquement correct du petit Chaperon rouge (1996), Les Rognons du chat (1999), L’effrontée de Cuba (2008) ; une œuvre de genre indéterminé, Le Pied de Dieu : lecture irrespectueuse de la Bible (2001) ; cinq recueils de poèmes, de jeux de langage et de dessins, Grepotame : 250 drôles d’animaux croisés (1981), Les Mots d’Arlequin (1983), Chants de la Toundra (1985), Crocogourou (1989), Le Papillon à bicyclette : croquis bestiaires, fables (2002) ; un recueil de chroniques, Humour en coin : chroniques canadiennes (2006) ; un drame en trois actes, La Nuit la plus courte (1999, avec Monique Léon)2 ; et trois récits autobiographiques, L’Odeur du pain chaud3 (1997), Collèges, Amours et Guerre (1999), Nos jeunes années (2012).

J’énumère tous ces volumes, parce que leur liste suffit à elle seule à fournir une image de la richesse et de la diversité de l’inspiration de Pierre, et parce que j’ai rêvé un moment, la gorge serrée, sur la dédicace du dernier, inscrite sur la page de garde quelques mois avant sa mort, d’une écriture légèrement tremblée – mais accompagnée comme sur toutes ses dédicaces manuscrites, en clin d’œil complice, de deux petits dessins représentant des trèfles à cinq feuilles…

L’œuvre linguistique : phonétique et stylistique

Revenons un instant en arrière sur le versant linguistique des centres d’intérêt de Pierre Léon. D’autres que moi diront ce que lui doivent toutes les recherches modernes sur les traits du discours oral en langue française, et aussi bien sur les méthodes d’enseignement du français, en particulier du français langue étrangère. Directeur du Laboratoire de Phonétique de l’Université de Toronto, il a établi avec une sûreté et une clarté sans pareilles les bases physiques, physiologiques, productrices et perceptives de toute étude systématique des sons de la parole, de leur mode de réalisation et de leurs traits distinctifs, distinguant et associant le point de vue phonétique et le point de vue phonologique. Mais la part propre de ses découvertes réside dans les études expérimentales et analytiques qu’il a conduites non plus sur les segments phonématiques de la langue, mais sur ses contours, ou en d’autres termes sur ses traits suprasegmentaux : les accents, le rythme, la mélodie, l’intonation.

Plus personnelle encore, et plus féconde, bien au-delà des frontières de la linguistique pure, a été son exploration des variations phoniques liées à la productivité expressive du discours oral. C’est là son apport tout personnel, non seulement à la linguistique générale de la parole, dans ses variables socio-individuelles, mais – il faut y insister – à l’étude pertinente de la littérature. J’ai relu son Précis de phonostylistique et j’ai été une fois de plus émerveillé. C’est un livre qui, par l’ampleur du panorama qu’il offre sur tous les aspects articulatoires et suprasegmentaux de l’énoncé oral dans ses multiples situations-types (définies en termes d’âge, de sexe, de santé, d’état affectif, de profession, de statut social et géographique, etc.) et sur tous les aspects de leur transcription, banale ou littérarisée, est à l’égal des grands ouvrages qui ont fondé et nourri la linguistique générale et les linguistiques particulières. Ce pourrait être en tout cas un des manuels fondamentaux des étudiants et des chercheurs en linguistique française.

J’ajoute que par la diversité de sa gamme d’exemples, tous empruntés à l’écoute de la parlure contemporaine – anonyme ou illustre –, et par l’humour de ses choix et de ses analyses, cette Phonostylistique est un régal de lecture, en particulier pour les amateurs de tout ce qui est représentation écrite de la parole. Et c’est par là que Pierre Léon, le savant et spirituel observateur de toutes les variantes de la parole individuelle et collective et le lecteur avisé de toutes les occurrences de sa stylisation écrite, ne fait plus qu’un avec l’artiste du verbe, le passionné d’écriture narrative et poétique. Pierre Léon I et Pierre Léon II, liés l’un à l’autre pour les deux visages solidaires d’une même œuvre.

L’œuvre littéraire : le conteur, le mémorialiste, le poète.

Une grande partie du temps que Pierre Léon ne consacrait pas à son enseignement, à ses recherches, à la direction de l’Institut de Phonétique, à la rédaction de ses ouvrages, articles et conférences scientifiques, à ses innombrables voyages, répondant aux propositions venues de tous les continents, il la consacrait en effet à l’écriture de plaisir : son propre plaisir et celui de ses lecteurs.

Réservons un mot à ses chroniques de L’Express de Toronto. Leur charme tient pour une part à leur grande liberté d’idées, disons à leur « mal-pensance » eu égard à tous les conformismes d’avant-garde : à ce qu’on a dénommé outre-Atlantique le « politically correct ». Elles ne lui ont pas valu seulement des lettres de félicitations : par ses « lectures irrespectueuses », celle de la Bible comme celle du féminisme militant, il s’est souvent trouvé pris entre deux feux, celui de l’intégrisme religieux et celui du radicalisme sociétal. Il ne s’est jamais laissé intimider. Il y avait du Voltaire en Pierre Léon, en particulier celui du Traité sur la tolérance. Ces chroniques méditatives et/ou satiriques sur le monde comme il va, à Toronto comme à Paris, n’ont pas été publiées intégralement. Mais déjà, peut-être – on le souhaite du moins –, des étudiants y ont trouvé matière à mémoires de master ou à thèses de Ph.D.

On lit avec plaisir le chroniqueur. Mais on peut prendre encore plus de plaisir avec le conteur. Là est sans doute le cœur d’un talent qui se répartit sur les trois genres du roman, du conte proprement dit et de la nouvelle. J’ai simplement sélectionné, pour une lecture illustrative qui a été proposée à l’auditoire du colloque de mai 2016 par Cecilia Pomponi et Martina Belelli, une brève nouvelle issue de son recueil intitulé, comme cette nouvelle même, L’Effrontée de Cuba, et publié à Toronto aux Éditions du Gref, que dirige un autre ami très cher de Pierre, Alain Baudot.

En voici le résumé. Au lendemain d’une visite à « la petite école de Las Brisas », dans l’île de Cuba, Pierre Léon va se promener le long de la mer. C’est jour de congé : « Une de mes petites écolières de Las Brisas était là, à regarder son grand-père pêcheur, qui ne pêchait rien ». La fillette s’approche de lui et lui dit : « Tu me reconnais ? Tu m’as donné un cahier, des crayons de couleur et une gomme, hier, à l’école ». Elle a offert son cahier à l’une de ses sœurs et lui a prêté la moitié de ses crayons de couleur : « Elle a gardé le jaune, le rouge et l’orange », et elle dessine sur les rochers : « Ces couleurs-là, on les voit bien sur les rochers ». Son grand père ne prend plus guère de poissons : « Les touristes, avec leurs bateaux à moteur, ils viennent tourner à toute vitesse, juste devant grand-père… Les poissons, eux, ils aiment pas ça. Et lui, il est triste »... Sa grand-mère s’occupe d’elle et de ses trois frères et sœurs. « Et ton papa et ta maman, qu’est-ce qu’ils font ? -- J’ai pas de papa (…) Maman (…) elle a jamais d’argent (...) Moi, quand j’en aurai, je m’achèterai plein de cahiers. Et aussi des desserts au chocolat ! ». Le passant occasionnel, touché, lui donne deux dollars, qu’elle remet aussitôt à son grand-père. « Deux dollars, ce serait une semaine faste ! ». Pierre partira le lendemain matin. Il laisse la jeune Pilar à ses dessins, non sans lui avoir recommandé de venir à l’hôtel lui dire au revoir, après dîner, vers neuf heures. « Elle demanderait le Canadien dont je lui écrivis le nom ». « Je l’attendis longtemps sur la terrasse de l’hôtel (…) Pilar ne vint jamais ». Le portier lui en donnera l’explication le lendemain matin au moment du départ : « Il est venu, hier soir, une môme entêtée, qui voulait absolument vous voir. Elle prétendait vous connaître. Elle s’est mise à chialer parce qu’on l’empêchait d’entrer. Si on les croyait, tous ces petits morveux qui rôdent autour de l’hôtel, on n’en finirait pas. Je l’ai fichue dehors avec une bonne paire de gifles, la petite effrontée ! ».

Cette brève nouvelle, c’est tout Pierre Léon : son cœur, son inépuisable gentillesse pour les enfants, sa compassion pour les malheureux qui vivent, selon l’euphémisme français, « au-dessous du seuil de pauvreté », c’est-à-dire dans la misère ; la poésie de son regard sur la nature et sur les humains, sa lucidité sur la pérennité du mal social, y compris dans les sociétés post-révolutionnaires, son humour, souvent calculé pour l’effet comique, mais parfois serrant le lecteur à la gorge… Et pour servir tout cela, un sens et une science du récit découpé au rasoir, tendu par le rythme serré de ses brefs épisodes vers une finale insoupçonnée – et ici effroyablement déceptive. Seul reste alors le silence désolé du narrateur.

Le charme de ces nouvelles tient pour une grande part au rôle de la mémoire dans leur inspiration et leur composition, et aussi à un sens inné du théâtre social. Toutes trouvent leur sujet, leurs personnages, leur décor, leur langage, leurs dialogues, dans les voyages antérieurs de Pierre, avec leurs rencontres, leurs incidents, leurs surprises ; ce qui donne à la fois au récit sa validité ethnographique et linguistique, son ironie sèche, et ses enchantements de lecture. Un jour, un éditeur français les découvrira et achètera à leur éditeur canadien les droits de publication en France. On s’apercevra subitement que Pierre Léon est un de nos meilleurs nouvellistes, sur le même rameau que Mérimée, Maupassant, ou plus près de nous, Daniel Boulanger.

Le conteur tend la main au mémorialiste, qui lui laisse volontiers la sienne. C’est la troisième signature de Pierre Léon. Il a gardé jusqu’au bout une mémoire exceptionnellement riche et précise de sa carrière, des paysages qu’il a parcourus sur tous les continents au gré d’innombrables invitations scientifiques, des hommes et des femmes qui l’ont accueilli, ou qu’il a lui-même reçus lors des colloques dont il était le concepteur et l’animateur à l’Université de Toronto. Mais cette mémoire professionnelle n’a nullement effacé les souvenirs de son enfance, de ses études, de son service militaire, de tous ceux et toutes celles qui furent ses compagnons et ses compagnes de jeunesse, de travail ou de loisirs, la matière incroyablement riche et diverse qui a donné naissance à ses trois volumes autobiographiques. Un autre régal !

Autobiographique est peut-être un mot trop faible, car ces trois livres, L’Odeur du pain chaud, Collège, amours et guerre et Nos jeunes années, forment aussi une œuvre d’historien, qui ne relève pas seulement du genre du récit de vie. Les époques, les lieux, les situations familiales, scolaires et universitaires, professionnelles, sociales et politiques dont Pierre et son épouse Monique ont été les observateurs et les acteurs témoignent de l’Histoire avec une majuscule. L’Odeur du pain chaud entre en résonance avec certains des livres dont Jean Malaurie a dirigé la publication dans sa célèbre collection ethnographique, au très beau titre : Terre humaine. Le père de Pierre était boulanger dans un petit village de Touraine, Les Roches-Saint-Paul, non loin de Chinon : Pierre était chevalier de la confrérie chinonnaise des « Bons Entonneurs rabelaisiens », amateurs des vins de Touraine et lecteurs de Rabelais. On entend dans son livre la voix des paysans, des vignerons, des artisans, des ouvriers agricoles qu’il a connus dans les années 1930, qui étaient celles de son enfance. Cela se déguste comme une miche sortant du four ou une « chopine » du vin des Roches.

Collège, Amours et Guerre est sous-titré « Une adolescence tourangelle de 1938 à 1945 ». À la rentrée de 1938, titulaire du certificat d’études primaires, le garçon entre au collège Saint-Louis, à Saumur : une institution religieuse, où l’on « était en prière chaque fois qu’on changeait d’activité ». « Et Dieu sait qu’on en avait des activités ! ». À partir de la 3e, sous l’occupation allemande, il quitte le collège Saint-Louis pour le collège Rabelais à Chinon. Il entre dans le monde des grands en plein cœur du drame national. Le livre raconte avec une précision et une expressivité sans pareilles des scènes dont il a été le témoin, ou dont il a entendu le récit : celles de la vie scolaire comme celles qui rythment les passages des compagnies allemandes dans les villages, la tension grandissante, les restrictions, les arrestations, les condamnations, les exécutions, les villages martyrs et les premières opérations des maquis ; l’histoire d’une famille et l’histoire vécue de la campagne française au temps de Pétain, jusqu’à l’année du baccalauréat, qui est aussi celle du Débarquement et de la Libération. « La mémoire d’un peuple ».

Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, tandis qu’aux Roches-Saint-Paul le jeune Pierre procède à ses dernières révisions avant l’examen, à quelques centaines de kilomètres de là, au cœur du Cotentin, Monique Maury, une jeune Normande, s’est réfugiée avec ses parents au fond de leur cave, tandis qu’une compagnie de parachutistes américains est larguée sur son village : Sainte-Mère-Église, premier village français libéré de la présence allemande. L’un d’eux restera accroché pendant des heures, indemne, au clocher de l’église : l’image fera le tour du monde, symbolisant « le jour le plus long ». De nos jours un mannequin en uniforme pendant le long du clocher continue à l’immortaliser. Quelques années plus tard Pierre et Monique, tous les deux étudiants à Paris, s’uniront pour la vie. Ils uniront aussi plus d’une fois leur signature, tout particulièrement en tête d’un drame en trois actes écrit en commun, La Nuit la plus courte, dont le Théâtre français de Toronto donnera une première lecture publique en février 1996.

Menés grand train, ces récits de soi ne craignent pas d’ajouter à l’authenticité des situations et des personnages quelques réminiscences de Don Quichotte, de Gil Blas, des romans de Sterne et de Jules Verne, toute la tradition picaresque des mémorialistes aventuriers et des auteurs de voyages extraordinaires, dans un flux de pages volontiers carnavalesques, ou sarcastiques, ou émues. Étonnant, dira-t-on, de la part d’un professeur d’université : le métier traîne plutôt derrière lui des images d’existence casanière et prudente. Or, précisément, si Pierre Léon a été un grand professeur, il a été tout le contraire d’un professeur « normal » : tout à la fois figure dominante de la linguistique française, auteur d’ouvrages didactiques multiplement réédités, conférencier réclamé en tous pays, mais aussi, avec tout cela, lucide et talentueux observateur des spectacles du monde réel, les plus pathétiques comme les plus burlesques, retracés avec une générosité d’humaniste.

Ouvrez ainsi le troisième volume de ses mémoires : Nos jeunes années, avec pour sous-titre « Des toits de Paris à ceux de Toronto », qui couvre essentiellement les vingt années de l’après-guerre, avec une « Petite suite » en direction de la fin du siècle. Vous y suivrez plus de soixante épisodes, dont chacun a ses acteurs, ses dialogues, son théâtre local saisi par la vivacité d’un regard de scénariste et de satiriste : après la Libération, la jeunesse meurtrie mais pittoresque des étudiants pauvres au Quartier Latin, la renaissance de la vie intellectuelle dans la République restaurée ; plus tard, aux États-Unis, le dynamisme industriel et scientifique, l’essor novateur des sciences humaines, mais aussi dans les années cinquante, la tyrannie maccarthyste ; au Canada, la « révolution tranquille », l’expansion des universités, des centres de recherche et d’une littérature libérée.

Un tour du monde, en trente ans de carrière. Pierre Léon a fini par poser un jour son sac de voyage. Le professeur a fermé son laboratoire. Mais le mémorialiste refuse toute nostalgie. Ses souvenirs privilégient la vie, la justesse, l’éclat, la verve, le rythme, le sourire.

Voici deux brefs exemples, que je ne résiste pas au plaisir de reproduire : le récit d’un séminaire de Roland Barthes et Edgar Morin dans les années post-soixante-huitardes, et celui d’une visite à la Bibliothèque de la Sorbonne. Le compte rendu d’expérience est stupéfait, ironique, désabusé, mais jamais grinçant :

Cette année-là, nous étions en sabbatique, à Paris, et avions décidé de suivre les séminaires de grands pontes, pour nous rafraîchir la mémoire et nous enrichir la cervelle. Inscrits dans les cours de Roland Barthes et de Morin, il fallait y arriver tôt car leurs salles, prévues pour une centaine de personnes, étaient envahies d’une foule trois fois plus importante. Il y avait des gens par terre, dans les allées, sur les radiateurs, et d’autres debout. Impossible de prendre des notes. Barthes fumait sans arrêt et tout le monde en faisait autant. Lui, comme Morin, étaient interrompus sans arrêt par de jeunes révoltés, plus crétins que marxistes, avec des apostrophes du type : « Arrête de déconner. Ce que tu dis est totalement idiot. Que fais-tu de Marx dans ta théorie ? » L’atmosphère empestée par la fumée et le brouhaha constant des intervenants nous ont vite chassés de ces réunions où les étudiants croyaient qu’en tutoyant leur prof et en l’apostrophant grossièrement ils se prouvaient d’avoir fait l’égalité par la révolution de 68.

Mais dieux que les Français de ce temps-là fumaient partout, empestant tout le monde ! Heureusement la tabagie était interdite dans les bibliothèques qui, elles, étaient devenues trop petites.
Au Canada, les profs ont directement accès aux rayonnages où se trouvent les livres. A la bibliothèque de la Sorbonne, on est allés, la gueule enfarinée, demander de chercher nous-mêmes les bouquins dont nous avions besoin. Peine perdue ! On a d’abord constaté, en fouillant dans les petites boîtes des références, que les titres que nous cherchions n’étaient pas là, ou sortis, ou perdus. Puis on s’est fait mettre à la porte. Comment oser avoir la prétention d’entrer dans le Saint des Saints, de plus avec une carte de bibliothèque canadienne !
Les choses ont bien changé et la France s’est informatisée depuis cette époque héroïque où il fallait attendre des heures, sous un éclairage falot, le bon vouloir d’un employé perché sur une échelle et qui ne trouvait pas le titre cherché. Il y avait des copains qui se demandaient pourquoi on aimait mieux travailler au Canada ! (2012 : 296-97)

On ne saurait évoquer en deux journées de colloque toutes les avenues dans lesquelles Pierre a engagé son goût de la fiction, de la mémoire, de la poésie, du travail combiné de l’esprit et de la main. Je veux seulement pour terminer, dire quelques mots sur le poète, l’artiste du vers : de tous ses talents, c’est sans doute celui qui nous ramène le plus directement à son profil de linguiste, et plus spécialement de spécialiste des valeurs affectives et esthétiques de la parole.

Grepotame, 250 mots d’animaux croisés (1980), qui a connu bon nombre d’éditions après sa première publication en France, est un jeu de syllabisme qui s’apparente aux mots-valises et aux jeux verbaux de l’Oulipo. Et aussi à une rêverie cratylienne sur le langage. Croisez par exemple le nom de la grenouille et de l’hippopotame : vous obtenez le mot-titre du recueil, et l’image de cet animal bizarre issu du croisement de deux animaux – d’où le jeu de mots très « léonien » sur « animots croisés ». La liste des mariages possibles est infinie.

Le Papillon à bicyclette est un florilège d’exercices qui auraient enchanté Raymond Queneau et Boris Vian, parce qu’ils mettent au service de l’humour une foisonnante et impeccable science du langage, exercée en différents genres, le jeu de syllabes, l’invention néologique, le double sens, l’homonymie farceuse, l’inspiration coquine, les rapprochements inattendus : comme dans ce bestiaire où apparaissent le « cheval féministe » (qui est « à jument sur les principes… »), le kangourou (« c’est un sacré sauteur »), un « papillon à bicyclette », bref une drôle de zoologie – et une zoologie bien drôle. Comme également dans les « fables », dont les moralités détournent la sagesse reçue. Ainsi de la mésaventure de deux amants dont les adieux sont si déchirants « sur le quai d’une gare » que « le train part sans crier gare » :

Et les laisse là
Tout cois.
Moralité :
Qui trop embrasse
Manque le train.

Ce n’est pas le cas de Pierre Léon. Il n’a pas manqué le train du voyage à travers toutes les ressources du français : ses mots, sa syntaxe, sa sémantique, ses sonorités, ses cadences, sa musique. Il appartient, à cet égard, à une famille où se croisent Verlaine, Prévert, les Surréalistes, Éluard, et même le « petit poète » du Canard enchaîné d’autrefois, Roland Bacri.

Évoquons pour tirer le rideau un dernier recueil, mais non le moindre : Les Mots d’Arlequin, où se succèdent et s’entrecroisent, comme dans un habit d’Arlequin, les poèmes en mots de fleurs, en mots du bestiaire, en mots du matin et mots du soir, en mots de la guerre, en mots de l’amour, en mots du jeu de la déraison et du conte, en mots pour chanter et en mots ultimes. Le « mot ultime », écrit en forme d’hymne titré « Tu es tout cela », est imprimé en capitales : LIBERTÉ. C’est là tout Pierre Léon : le linguiste canadien, le conteur tourangeau, le poète français, en tout cela un des plus libres de sa génération.

Références bibliographiques

LÉON, Pierre, Prononciation du français standard, Paris, Didier, 1966.

LÉON, Pierre, Recherches sur la structure phonique du français canadien, Montréal/Paris/Bruxelles, Didier, 1969.

LÉON, Pierre, avec Ph. Martin, Prolégomènes à l’étude des structures intonatives, Montréal/Paris/Bruxelles, Didier, 1969.

LÉON, Pierre, avec H. Schogt et E. Burstynsky, La Phonologie, Paris, Klincksieck, 1977.

LÉON, Pierre, avec Iván Fónagy, L’Accent en français contemporain, Montréal/Paris/Bruxelles, Didier, 1980.

LÉON, Pierre, avec F. Carton, M. Rossi et D. Autesserre, Les Accents du français, Paris, Hachette, 1981.

LÉON, Pierre, Les voleurs d'étoiles de Saint-Arbrousse-poil, Montréal, Leméac, 1982.

LÉON, Pierre, Chants de la Toundra, Paris, La Découverte / Sherbrooke, Naaman, 1983.

LÉON, Pierre, Les mots d’Arlequin, Sherbrooke, Éditions Naaman, 1983.

LÉON, Pierre, avec P. Bhatt et R. Baligand, Structure du français moderne, Toronto, Canadian Scholars’ Press, 1991.

LÉON, Pierre, Phonétisme et prononciations du français, Paris, Nathan, 1992.

LÉON, Pierre, Précis de phonostylistique, Paris, Nathan, 1993.

LÉON, Pierre, Sur la piste des Jolicœur, Montréal / Paris, Interforum, 1993.

LÉON, Pierre, Pigou Fiflard et compagnie, Winnipeg, Éditions des Plaines, 1993.

LÉON, Pierre, Le mariage politiquement correct du petit Chaperon rouge, Toronto, Éditions du Gref, 1996.

LÉON, Pierre, L’Odeur du pain chaud : une enfance en Touraine, Tours, Éditions de la Nouvelle République, 1997.

LÉON, Pierre, Les Rognons du chat, Ottawa, Éditions L’Interligne, 1999.

LÉON, Pierre, La nuit la plus courte, Toronto, Éditions du Gref, 1999.

LÉON, Pierre, Le pied de Dieu : lecture irrespectueuse de la Bible, Toronto, Éditions du Gref, 2001.

LÉON, Pierre, Faut-il tuer Aline Merlin ?, Strasbourg, Éditions du Verger, 2001.

LÉON, Pierre, Un Huron en Alsace, Toronto, Éditions du Gref, 2002.

LÉON, Pierre, Le papillon à bicyclette, Illustrations de Christine Tripp, Toronto, Éditions du Gref, 2003.

LÉON, Pierre, L'effrontée de Cuba, Toronto, Éditions du Gref, 2008.

LÉON, Pierre, avec M. Léon, F. Léon et A. Thomas, Phonétique du français langue étrangère, Paris, Armand Colin, 2009.

LÉON, Pierre, La nuit du subjonctif. Nouvelles, Toronto, Éditions du Gref, 2009.

LÉON, Pierre, Séduction des Hommes, vertu des Dieux : chroniques irrespectueuses, York, CMC éditions, 2009.

LÉON, Pierre, Nos jeunes années : des toits de Paris à ceux de Toronto (1944-64), Ottawa, Les Éditions du Vermillon, 2012.

1
Citons aussi, en collaboration, Prolégomènes à l’étude des structures intonatives (1969) ; La Phonologie (1977) ; L’Accent en français contemporain, Didier, 1980 ; Les Accents du français (1981) ; Structure du français moderne (2009) ; Phonétique du français langue étrangère (2009). À quoi s’ajoutent plus d’une centaine d’articles de linguistique, en particulier sur l’étude de la parole expressive.

2
À ces volumes, s’ajoutent plusieurs nouvelles parues plus tardivement dans la revue Virages, à Toronto, en 2013 et 2014.

3
Traduit en anglais par Françoise LÉON pour les Éditions du Gref en 2003.

Per citare questo articolo:

Henri MITTERAND, Pierre Léon : la parole en jeu(x), Repères DoRiF n. 15 - Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon - coordonné par Enrica Galazzi et Laura Santone, DoRiF Università, Roma mars 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=372

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