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Marco MODENESI

Pierre Léon à l’épreuve du roman

Marco Modenesi
Università degli Studi di Milano
marco.modenesi@unimi.it

Résumé

L’ampleur et l’envergure des études linguistiques de Pierre Léon s’accompagnent d’une production richissime relevant du domaine de la création littéraire : récits autobiographiques, recueils de chroniques d’actualité, contes, nouvelles, livres pour la jeunesse, recueils de poèmes et romans. C’est sur ce dernier aspect de sa production littéraire que cet essai focalise son attention dans le but d’apprécier — à partir d’un corpus qui implique une saga familiale à allure grotesque, un bref roman policier et la parodie d’un roman historique — l’apport que le phonéticien et le spécialiste du discours apportent au romancier.
Entre pastiche et parodie, comique de situation et dimension surréelle, Léon met en action de nombreux mécanismes langagiers au service de l’humour, tels que la reproduction parodique des accents des personnages, le brouillage sémantique, les calembours, les jeux de mots ou les contrepèteries. Un ensemble foisonnant d’inventions linguistiques au service d’un roman qui ne se veut pas familier du roman psychologique, mais qui cependant n’est jamais un pur exercice ludique et dans lequel “amusant” n’est pas synonyme de “superficiel”.

Abstract

The wide range of Pierre Léon's linguistic studies go with a very rich production belonging to the field of literary creation: autobiographical stories, collections of nowadays chronicles, tales, short stories, children literature, collections of poems and novels. This essay focuses on this aspect of his literary production (the novel) in order to consider — studying a corpus that involves a grotesque family saga, a short detective novel and the parody of a historical novel — how the phonetician and the expert of discourse analysis enrich the novelist.
Between pastiche and parody, situational comedy and surreal dimension, Léon uses many linguistic mechanisms to create humour, such as the parodic reproduction of characters' accents, semantic interferences, puns or spoonerism. Plenty of linguistic inventions are at the service of a novel which is not familiar with the psychological novel but which is never a mere playful exercise and where “fun” is not synonymous of “superficial”.

Si l'ampleur et l'envergure de la production scientifique de Pierre Léon — celle qui concerne plusieurs aspects de la phonétique, de l'analyse du discours et de la phonostylistique — peuvent, à juste titre, éveiller la stupeur et l'admiration du lecteur, lorsqu'on jette un coup d'œil au reste de ses très nombreuses publications, l'ahurissement est de mise. Il serait, en effet, plus aisé de dire à quel genre littéraire Pierre Léon n'a pas touché plutôt que de relever tous les domaines littéraires avec lesquels il a voulu se confronter.

Pierre Léon, nous lègue ainsi des récits autobiographiques (L’Odeur du pain chaud : une enfance en Touraine de 1997, mais aussi Nos jeunes années : des toits de Paris à ceux de Toronto (1944-64), publié en 2012), des essais comme Le pied de Dieu : lecture irrespectueuse de la Bible (2001), à coloration antireligieuse, ainsi que des chroniques et des recueils de chroniques sur l'actualité — comme Séduction des Hommes, vertu des Dieux : chroniques irrespectueuses (2014) — qui se caractérisent souvent par leur manque de correction politique, trait assez caractéristique de l'homme qu'a été Pierre Léon. À cela, s'ajoute une vaste production de contes et de nouvelles — dont témoignent les recueils Le mariage politiquement correct du petit Chaperon rouge (1996), Le papillon à bicyclette (2003), L'effrontée de Cuba (2007) et La nuit du subjonctif (2009) — auxquels s'accompagnent plusieurs livres pour la jeunesse (mais non seulement pour elle), parmi lesquels on peut rappeler Grepotame (1980, florilège d'étonnants animaux entrecroisés, de courts poèmes et de dessins car Pierre Léon a été aussi artiste), Les voleurs d'étoiles de Saint-Arbrousse-poil (1992) et Pigou et compagnie (1986). Pierre Léon, « écrivain et linguiste franco-torontois »1 d'après L'Express de Toronto, nous a également laissé des recueils de poèmes (Les Mots d'Arlequin, 1983 ; Chants de la Toundra, 1985 ; Les Rognons du chat, 1985) et une pièce de théâtre (La nuit la plus courte, 1999).

Cette production vaste et hétérogène témoigne de manière indiscutable d'une des facettes de ce qu'HÉDI BOURAOUI reconnaît comme la « verve intarissable » (2003 : 29) de Pierre Léon, mais elle se pose aussi comme un obstacle incontournable pour les limites qui caractérisent une communication. Au lieu d'offrir une simple vue d'ensemble des ouvrages qui se rapportent à son statut d'écrivain, j'ai donc préféré, afin de témoigner de manière plus directe de quelques traits spécifiques de son écriture, de focaliser ma lecture sur le genre narratif que j'ai volontairement laissé de côté dans les paragraphes précédents : le roman. Pierre Léon nous offre, dans ce domaine, trois expressions différentes : Sur la piste des Jolicœur (1993), Faut-il tuer Aline Merlin? (2001) et Un Huron en Alsace (2002).

Sur la piste des Jolicœur appartient à ce que Pierre Léon définit comme la « famille burlesque » de ses écrits2 et se rapprocherait de ce qu’on pourrait appeler, dans le domaine littéraire, « la veine rabelaisienne et picaresque » (2003 : 39). De même, quelques airs de saga aussi traversent ce roman qui raconte la quête d’une famille de « Chicoutimou », hantée — d’après ce qui est presque un lieu commun de la culture québécoise — par la quête de ses propres racines, de son identité (généalogique). Les retrouvailles, après quatre siècles, avec les Jolicœur de Chinon déclenchent un tourbillon de péripéties rocambolesques, des aventures parfois loufoques et qui se succèdent à un rythme de plus en plus accéléré. Le roman est aussi, pour Pierre Léon, l’occasion d’insinuer une lecture critique, toujours souriante, vis-à-vis des sociétés provinciales de la France et du Québec.

Faut-il tuer Aline Merlin ? est « un tout petit roman policier (de taille et de longueur) » (BERTRAND 2003 : 69), qui s’accorde le choix de jouer sur le mélange entre suspense et humour et se donne la permission de brouiller les règles classiques du genre. Un journaliste franco-ontarien, envoyé pour un stage dans la radio régionale France Bleu Alsace de la part de la radio francophone de Toronto pour laquelle il travaille, se retrouve au milieu d’un mystère qui a comme cadre justement la radio alsacienne : des lettres de menace sont d’abord dirigées, de manière anonyme, à la réceptionniste Aline Merlin et, peu à peu, presque à tous ceux qui travaillent à la Radio, y compris les enquêteurs qui se présentent pour trouver le coupable. Avec quelques effets de surprise, qui parfois parviennent effectivement à dérouter le lecteur, le roman nous laisse dans le doute et dans l’hésitation jusqu’à la fin et même au-delà.

Un Huron en Alsace s'insère, certes, dans le courant du roman historique (parfois anachronique), même si, comme le relève Henri Mitterrand, on parlerait plus correctement, à ce propos, de « parodie pour le récit de jésuite évangélisateur » et de « pastiche pour la dette à L'Ingénu de VOLTAIRE », véhiculées par « une performance parfaitement réussie de philologie burlesque dans le recours [...] au vocabulaire et aux graphies de l'ancienne langue » (MITTERAND 2003 : 113) du XVIe siècle. Des péripéties parfois comiques viennent s'ajouter à des épisodes où perce la critique, cette fois moins bienveillante, envers l'hypocrisie des religieux qui se proposent de convertir le bon sauvage. Originaire des « grands espaces de ce Nouveau Monde [qui] sont là pour confirmer l'air de liberté que l'on y respire partout » (LÉON 2002 : 193), Chaawatenawa, dit Chaawa, par la spontanéité de son esprit de Nature, se retrouve souvent à provoquer le désordre et le trouble chez les gens et dans les communautés qu’il croise. C'est, par exemple, le cas de celle des jeunes religieuses du couvent où le frère du Père jésuite Léon Des Roches, auteur fictif de cette relation de voyage « en pays d'Alsace avecques un Sauvage à demi-christianisé » (ivi : 5), est aumônier et qui sont bouleversées par la nudité spontanée du jeune et charmant Huron. Par ailleurs, si, encore un fois, on rit beaucoup dans Un Huron en Alsace, cela ne doit pas faire écran au grand travail de documentation historique et iconographique mené par Pierre Léon et que l'on peut aisément deviner, à plusieurs niveaux, tout au long du texte.

Une saga familiale aux teintes rocambolesques et à l'allure parfois surréelle, un roman policier à la structure volontairement irrégulière et une (fausse) relation de voyage par la plume d'un père jésuite, rédigée en 1662 : Pierre Léon n'hésite jamais à se confronter avec les genres romanesques les plus divers. Et à chaque fois, dans cette confrontation, il emprunte le chemin d'une revisitation du genre, qui se fait toujours sur le ton de l'humour et de l'ironie, souvent au-delà du respect des règles canoniques du genre.

À côté de certaines constantes (la position toujours antireligieuse, la critique aux règles de la société de la bonne bourgeoisie moyenne, l'attitude souvent politiquement incorrecte, comme défi à une hypocrisie qui prône une correctness uniquement de surface) et de nombreuses variantes qui caractérisent ces romans, un trait semble les relier tous : la présence constante de « la plume rieuse » de Pierre Léon.

Dans les quelques comptes rendus de ces romans, des expressions semblables reviennent de manière significative : Henri Mitterrand parle, à propos d’Un Huron en Alsace, d’« allégresse narrative » (MITTERAND 2003 : 113), là où HÉDI BOURAOUI considère ce livre comme « un joyeux roman » (BOURAOUI 2002-2003 : 55). Et encore, de « joyeux polar » est étiqueté par DENIS BERTRAND (2003) Faut-il tuer Aline Merlin ?; et il est assez naturel qu’on dise, de Sur la piste des Jolicœur, que « l’humour et le comique sont toujours de mise dans ce roman » (BOURAOUI 1994 : 158).

Au-delà du comique de situation (lié aux actions qu’on rencontre dans l’intrigue) et du comique de caractère (qui concerne le comportement des personnages), le linguiste qu’est Pierre Léon fait aussi recours à des effets d'humour et parfois de comique à partir des mots.

Dans le cadre d’un hommage au grand linguiste, il m’a semblé adéquat de m’attarder en particulier sur les différentes contributions que ses compétences scientifiques apportent à ses romans.

Indiscutablement, Un Huron en Alsace charme d'abord pour le choix d'une pseudo-mimésis linguistique qui reprend certains traits de l'orthographe du français du XVIIe siècle, ce qui contribue à ajouter une couche de véridicité diachronique — toujours souriante et philologiquement suggestive — à la chronique de 1662 que Pierre Léon fait rédiger au Père Des Roches:

Il faut dire qu'au païs de mon Sauvage, c'est la coustume que les garçons se promènent nuz jusqu'au mariage. Ils prétendent ainsi ne point tromper sur la marchandise les damoiselles qui les espouseront ! (LÉON 2002 : 63)

Si, par malheur ces mémoires estoient descouverts avant que je ne les aie destruits, qu'on me fasse la graace de le faire pour moy. (ivi : 195)

Par ailleurs, le phonéticien qui nourrit le romancier ne résiste pas à la tentation — combien amusante ! — de reproduire les accents de certains personnages :

Par contre, le françois chancelant et le fort accent alsacien de sœur Gertrude amusoit Chaawa. Quand elle disoit par exemple: « Cé choolis tessins », il ne manquait point de la singer gentiment et c'estoit au tour d'Emma de rire. (ivi : 89)

Avec son bel accent de terroir, roulant les r, il ajouta avec un clin-d'œil:
— Je vous rrrréserve mes meilleurrres bouteilles de gewürrrrstrrrraminner! Vous m'en dirrrrez des nouvelles! C'est le rrroy des vins ! (ivi : 172)

L'effet d'humour que ce choix déclenche chez le lecteur est le même — légèrement plus atténué à cause de l'atmosphère générale d'Un Huron en Alsace, décidément moins criarde — que le lecteur a pu trouver dans Sur la piste des Jolicœur où Léon s’amuse à transposer les accents de certains personnages ainsi que leurs erreurs phonétiques, avec des effets qui éveillent systématiquement le sourire du lecteur. C’est le cas de la vieille paysanne de la Devinière qui, dans sa phonétique populaire, se hasarde à relever l’étrangeté de l’accent québécois :

À la maison de Rabelais, la Devinière, la vieille paysanne gardienne du lieu leur tint un grand discours anthropologique :
— D’où qu’c’est-ti donc qu’vous venez ? Z’avez un ben drrrôle d’accent ?.. Ah ! du Québec. Ça fait ben plaisir d’vouère des Canadiens ! On voué plus ben souvent des gens des colonies à c’t’heure. A’vous toujou d’la neige là-bas ? (LÉON 1993 : 48-49)

Certaines spécificités de l'accent québécois, d'ailleurs, seront soulignées par Julie même, originaire de Chicoutimou, lorsqu'elle rencontre un groupe de personnes âgées en excursion :

Julie reconnaît les r roulés des vieux Montréalais, les belles diphtongues des «paères» et des «maères» pour «père» et «mère», les jolies nasales des «teint» au lieu de «temps». (ivi : 217)

Et c’est aussi le cas de la jeune intellectuelle de gauche qui s’occupe de linguistique au-delà de ses problèmes de correction phonétique :

— Vous étudiez quoi ? demanda Julie.
— La lingouistique. Je passe ma thèse en jouin.
— Ah ! bon. Sur quel sujet ?
— L’ambigouité. (ivi : 99)

Toujours dans La piste des Jolicœur, certains passages témoignent du fait que l’écrivain joue aussi, toujours sur le mode de l'humour, sur le brouillage sémantique qui parfois se produit dans la communication entre Français et Québécois :

Ils durent expliquer aux Chinonais, pas mal niaiseux sur la question, qu’une « beigne » ne veut pas dire une « gifle » mais un « beignet », en québécois, et qu’un « sous-marin » c’est un long, long sandouiche. (ivi : 30)

De même, Julie doit « se battre pour faire accepter : 1) qu’elle n’était ni américaine ni canadienne mais québécoise ; 2) qu’un hot dog, au Québec, où-on-parlait-mieux-français-que-certains-francophones d’où vous savez, se disait un “chien chaud” ; et 3) qu’un hamburger, c’est du «bœuf haché» ». (Ivi : 34)

À partir de ces quelques exemples, il est assez évident que, lorsque Hédi Bouraoui affirme que Pierre Léon « connaît tous les mécanismes langagiers de l'humour et en use et en abuse ! » (2003 : 24), il n'est pas trop loin de la vérité.

Calembours, jeux de mots, contrepèteries et tout autre type d’invention linguistique peuvent être glanés, sans effort, tout au long de son écriture :

La police aux fesses (la peau lisse, tu connais ?) ( Léon 1993 : 81)

— Il sent fort, leur cuir, dit Julie, quand ils furent partis :
— C’est du cuir de flic, ça sent toujours un peu la vache ! (ivi : 93)

On était bien dans cette salle rustique et pour le prix d'un hamburger et d'un cocacalo au MacMachin de Chicoutimou [...], on faisait là un repas pantagruélique et raffiné. (ivi : 51)

C’est surtout dans les énumérations qu’on trouve dans les pages de Sur la piste des Jolicœur et qui se structurent principalement par association et par analogie phonétiques que le comique des mots se fait plus frappant :

La librairie était immense. Il y avait trop de livres. Sur tout ! La religion, la connerie, le colonialisme, le papisme, le laxisme, les laxatismes, le pape, les soupapes, les papilles, les pilleurs, la vérole, les banderoles, la confiserie, la convoitise, les compresseurs, les autres, l’élevage du ver à soie, la peinture, les voitures, les zordures, la pollution, les lotions, les notions, la reine d’Angleterre, Margaret Tâtechair, le mariage du prince Charles, Charlot, les Max Brothers et Karl Marx, les marxismes de Staline et celles [sic] de La Rochefoucauld. (ivi : 79)

Il y aurait incognito Léo Tôt et Léo Tard, Lepène et Legond, Mecsansdos et Mecsansbride3. (ivi : 125)

Par ailleurs, Pierre Léon même reconnaît que, dans Sur la piste des Jolicœur, parfois «l'expression écrite [est] proche de la transcription phonétique à la Queneau [et] donne en retour une saveur poétique au texte » (BOURAOUI 2003 : 132), à côté d’un effet humoristique pour le lecteur.

C’est ainsi que, d’un côté, il reproduit le phonétisme des mots — « Ça, c’est otchoze ! dit Jacquot » (Léon 1993 : 29) ; « Yaka voir skifont ! Yapa à penser ! » (ivi : 42); « — Gzakt, dit Jacquot » (ivi : 45) — et qu’il transcrit certains mots anglais selon les règles du français : « souète-cheurte bleu ciel » (ivi : 22), « Ouesterne » (ivi : 88), « un sexe-à-pile à l’américaine » (ivi : 105), « un chouingomme » (ivi : 117).

Pierre Léon va aussi au-delà de l'intervention sur le code linguistique et sa savante (et divertissante) manipulation : il parvient à thématiser la question linguistique, avec un brin d'ironie (et d'auto-ironie), justement pour ce qui concerne les figures des linguistes.

« Le centre nodal [de Sur la piste des Jolicœur] tourne autour du « Mas de Thélème » où un certain Panurge, en chair et en os, rusé et diabolique, amical et combinard, facilite les échanges de contrebande de diamants, de drogues et autres stimuli stupéfiants » (BOURAOUI 2003 : 41).

Double hommage intertextuel à Rabelais, dans le rappel de l'utopie de l'abbaye de Thélème de Gargantua et dans la reprise de la figure de l'ami de Pantagruel, Panurge, si habile à mener les troupeaux de moutons, comme le Panurge de Léon sait bien diriger les gens qui se fient à lui ; dans ce Mas, sorte de foyer culturel aussi, se déroule même un colloque de linguistes et de littéraires.

Panurge nous signale, à ce propos, qu'on y parvient aussi à discuter « passionnément de l’investissement anal du sphincter glottique dans l’analyse et l’interprétation des métaphores consonantiques dans le nouveau roman » (LÉON 1993 : 171), ridiculisant le langage extrêmement cryptique qui, surtout à une période donnée, risquait d'envahir la critique stylistique et littéraire.

Par ailleurs, Panurge même appartenait, dans un passé assez récent, à cet univers, comme il l'avoue, avec son drôle d'accent et par une série de propos qui suscitent rapidement le rire du lecteur (surtout s'il s'agit d'un lecteur ayant des compétences de linguiste qui retrouve des échos curieusement familiers). Le double sens (chef spirituel), la phonétique fautive (lingouistique) ainsi que les rappels discrets aux expériences personnelles du phonétiste (enregistrer des gens) jusqu'au comique involontaire engendré par la réponse de Jacquot traduisent, encore une fois, la verve humoristique de Léon :

— Mon assent ? Il pue l’aïoli. Autant te le dire tout de suite, mes géniteurs m’ont élevé dans les faubourgs de Grenoble. Je sais pas si c’est pour ça, ou parceu queu je les faisais rire — c’est mon côté chef spirituel — mais les collègues de mon université du nord, ils ont pas supporté. C’est des délicats au nord de la Loire. Bref, tout ça pour te dire que j’étais prof à Vincennes (avant la débâcle).
— Prof de quoi, t’étais ?
— Lingouistique. Je fabriquais des langues artificielles ! C’est plus facile parce que tu contrôles toi-même les exceptions. Et tu peux expliquer le fonctionnement du système sans avoir besoin d’emmerder à enregistrer des gens ! J’étais une sorte de Chomsky. Tu connais pas ?
— Tu sais, dans la charcuterie, on voit pas mal de monde, mais on retient pas tous les noms. (ivi : 157)

D'autre part, le pan du colloque que le roman place sous le regard du lecteur s'avère franchement hilarant dans l'effet cocasse qu'engendre le recours systématique et obsessif au langage spécialisé (véritable amphigouri inaccessible à la plupart des non-spécialistes et par ):

— Je voudrais qu’on revienne un peu aux problèmes des opérateurs des structures nucléaires aussi bien que canoniques normales.
— Cher ami, lui réplique un littéraire, vous parlez pour votre boutique. Je m’appuie sur des critères manichéens, non que j’aie investi aucun système axiologique dans les textes que je subvertis.
— Allons, allons, ma réserve porte personnellement sur une autre syncrèse. C’est bien un cas de narration homodiégétique ?
— Pour qu’un récit soit homodiégétique, il suffit qu’ego y figure comme personnage.
— Là, le psychanalyste de la littérature joue sur le velours.
— On ne me démentira pas si j’affirme qu’il faut partir d’une sémantique et d’une sémiotique basées sur l’interruption du thétique ! (ivi : 165)

Le commentaire de Panurge, adressé au charcutier chinonais qu'est Jacquot, dénonce les effets grotesques de ce choix linguistique et semble opérer dans la direction opposée de l'interaction, parce qu'au lieu de préférer la transparence, il opte pour l'opacité en raison d'un pur snobisme intellectuel :

— Y a un vocabulaire fondamental. Faut faire comme eux. Se le farcir. Cent mots grecs de préférence aux latins aujourd’hui. Et après, tu peux briller dans les salons. Exemple. Si on a mal interprété ton hm ! hm ! tu expliques que c’était seulement un signal phatique, au lieu de dire que tu voulais garder le contact. Si t’as envie d’un mec, tu lui dis que tu fais une fixation sur son ego. C’est plus poli que : «Tu viens, on baise ?» et c’est plus moderne que si tu lui récites des vers de Musset. Faut être de son temps ! (Ibid.)

Dans son compte rendu de Sur la piste des Jolicœur, CHRISTINE KLEIN-LATAUD affirme : « Il est des romans qui vous proposent une réflexion sur le monde, il en est qui méditent impitoyablement sur la condition humaine. On en sort sage et sombre. Avec Pierre Léon, c'est le contraire : un vent de dissipation et d'hilarité saisit le lecteur ». (KLEIN-LATAUD 1994 : 37)

Si cette assertion sied parfaitement à Sur la piste des Jolicœur, il faudrait nécessairement la nuancer pour Faut-il tuer Aline Merlin ?, mais surtout pour Un Huron en Alsace, dont l’écriture a certainement « la coquetterie d'être celle du dix-septième siècle » (BOURAOUI 1993 : 46) mais dont l’humour est certainement plus fin, comme en témoigne la qualité de l’“invention” linguistique que l’auteur met en jeu, au service de thèmes — en premier lieu celui de la liberté sous toutes ses formes — qui, parfois, ne choisissent pas exclusivement le rire ou le sourire pour être véhiculés.

Cela dit, il est indéniable que, même si c'est sous des formes et des foisonnements différents, la création romanesque de Pierre Léon implique, toujours et de manière systématique, le jeu sur la langue et avec la langue dans les multiples déclinaisons que l’auteur est à même de créer. Le jeu linguistique, d’ailleurs, semble se trouver au niveau de l’essence de la littérature selon Pierre Léon.

Si l’écrivain a reconnu, avec juste honnêteté, « Ce que je sais bien, c'est que je ne suis pas fait pour le roman psychologique » (ivi : 138), il a même relevé que, à partir aussi de ses études de phonostylistique, « la poésie a tout de suite été pour [lui] un jeu » : « Rythmes et rimes m'amusaient et je me suis pris à cet exercice ludique ». (ivi : 127)

Cet aspect du texte littéraire, le côté qui relève du jeu linguistique, constitue, pour Pierre Léon, un élément essentiel voire constitutif de sa conception du roman et de la littérature : «Quotidiennement, c'est le jeu des mots, le calembour, l'approximation phonique qui me guettent». (ivi : 128)

Les exemples que j’ai pu présenter témoignent de la vigoureuse effervescence créatrice de Pierre Léon et de la nature de la contribution que les compétences du linguiste apportent au littéraire.

Même si « nous trichons toujours un peu lorsque nous escrivons » (LÉON 2002 : 195), comme l’avoue dans son second épilogue le Père Des Roches, et que la littérature, certes, ne se réduit ni ne se limite jamais à un pur exercice ludique, il me semble que la remarque qu’Henri Mitterrand avance pour Un Huron en Alsace, pourrait très bien s’appliquer à tous les romans de Pierre Léon et éclairer ainsi l’un des buts de l’écrivain friand de tout type de trouvaille linguistique : « Ne croyez surtout pas à une bouffonnerie, même si l’on rit souvent » (MITTERAND 2003 : 114).

Références bibliographiques

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http://cmc.journals.yorku.ca/index.php/cmc/article/view/38050/34587

KLEIN-LATAUD, Christine, Pierre Léon, "Sur la piste des Jolicœur", compte rendu, Liaison, 75, 1994, en ligne :
https://www.erudit.org/en/journals/liaison/1994-n75-liaison1168878/42171ac.pdf

LÉON, Pierre, Les voleurs d'étoiles de Saint-Arbrousse-poil, Montréal, Leméac, 1982.

LÉON, Pierre, Chants de la Toundra, Paris, La Découverte / Sherbrooke, Naaman, 1983

LÉON, Pierre, Les mots d’Arlequin, Sherbrooke, Éditions Naaman, 1983.

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LÉON, Pierre, Pigou Fiflard et compagnie, Winnipeg, Éditions des Plaines, 1993.

LÉON, Pierre, Le mariage politiquement correct du petit Chaperon rouge, Toronto, Éditions du Gref, 1996.

LÉON, Pierre, L’Odeur du pain chaud : une enfance en Touraine, Tours, Éditions de la Nouvelle République, 1997.

LÉON, Pierre, Les Rognons du chat, Ottawa, Éditions L’Interligne, 1999.

LÉON, Pierre, La nuit la plus courte, Toronto, Éditions du Gref, 1999.

LÉON, Pierre, Le pied de Dieu : lecture irrespectueuse de la Bible, Toronto, Éditions du Gref, 2001.

LÉON, Pierre, Faut-il tuer Aline Merlin ?, Strasbourg, Éditions du Verger, 2001.

LÉON, Pierre, Un huron en Alsace : relation d'un voyage en païs d'Alsace avecques un Sauvage à demi-christianisé, Toronto, Gref, 2002.

LÉON, Pierre, Le papillon à bicyclette, Illustrations de Christine Tripp, Toronto, Éditions du Gref, 2003.

LÉON, Pierre, L'effrontée de Cuba, Toronto, Éditions du Gref, 2008.

LÉON, Pierre, La nuit du subjonctif. Nouvelles, Toronto, Éditions du Gref, 2009.

LÉON, Pierre, Séduction des Hommes, vertu des Dieux : chroniques irrespectueuses, York, CMC éditions, 2009.

LÉON, Pierre, Nos jeunes années : des toits de Paris à ceux de Toronto (1944-64), Ottawa, Les Éditions du Vermillon, 2012.

MITTERAND, Henri, « Pierre Léon, "Un Huron en Alsace" », compte rendu, LittéRéalité, vol. 15, 1, 2003.

1
Décès de l'écrivain Pierre Léon, http://www.lexpress.to/archives/13055/

2
Entretien avec Pierre Léon par Hédi Bouraoui, http://cmc.journals.yorku.ca/index.php/cmc/article/view/38050/34587

3
L'allusion est toujours aux noms d'hommes politiques: André Léotard, Jean-Marie Le Pen et Louis Mexandeau.

Per citare questo articolo:

Marco MODENESI, Pierre Léon à l’épreuve du roman, Repères DoRiF n. 15 - Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon - coordonné par Enrica Galazzi et Laura Santone, DoRiF Università, Roma mars 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=373

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