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Parth BHATT

Phonostylistique et désordres de la prosodie


Parth Bhatt
Département d’Études françaises, Université de Toronto
parth.bhatt@utoronto.ca

Résumé

Cet article examine la réalisation des contours mélodiques et des variables temporelles par des sujets atteints d’une lésion focale de l’hémisphère gauche (patients classés comme étant aphasiques et dysprosodiques par les cliniciens) ou de l’hémisphère droit (patients considérés comme ayant des voix monotones ou aprosodiques). La comparaison des contours mélodiques ne démontre aucune différence significative entre la production des sujets dysprosodiques et celle des sujets aprosodiques. En revanche, l’analyse des variables temporelles révèle plusieurs différences significatives entre les deux groupes. Les sujets atteints d’une lésion gauche produisent de très nombreuses pauses qui interrompent le flot de parole et rendent la parole discontinue. Les sujets atteints d’une lésion droite allongent de façon inattendue la syllabe finale des groupes de sens et des phrases, ce qui donne une impression auditive d’une voix monotone. Les résultats soulignent l’importance de tenir compte à la fois des attentes des auditeurs et des réalisations acoustiques dans l’analyse phonostylistique.

Abstract

This article examines the melodic contours and temporal variables produced by subjects with focal left hemisphere (patients diagnosed as aphasic and producing dysprosodic speech output) or right hemisphere lesion (patients diagnosed as aprosodic and producing monotone speech output). The comparison of melodic contours did not show a statistically significant difference between the speech output of the dysprosodic and aprosodic patients. On the other hand, the analysis of temporal variables showed significant differences between the two groups. The patients with left hemisphere lesion produced numerous pauses resulting in a highly discontinuous speech output. The patients with right hemisphere lesion lengthened the duration of phrase and sentence final syllables giving the impression of a monotonous voice. The results underline the importance of taking into account both the hearers’ expectations and the actual acoustic production in phonostylistic analysis.

I. Introduction

Dans ce travail, il s’agira d’examiner les liens entre la phonostylistique telle que Pierre Léon l’a definie et les désordres de la prosodie associés à une lésion focale du lobe frontal gauche ou du lobe frontal droit.

La présentation est divisée en quatre parties :

  • a) Une esquisse des aspects du modèle de la phonostylistique élaborée par Pierre Léon (1971, 1976, 1993), qui sont pertinents pour cette étude ;

  • b) Un survol rapide des désordres de la prosodie définis par les cliniciens qui sont causés par une lésion du lobe frontal de l’hémisphère droit ou de l’hémisphère gauche ;

  • c) Les résultats de l’analyse instrumentale d’échantillons de parole spontanée produits par des patients atteints d’une lésion focale ;

  • d) La réinterprétation des désordres prosodiques observés à la lumière des résultats instrumentaux et de l’approche phonostylistique définie par Pierre Léon.


II. Les fonctions identificatrices

Selon Pierre Léon, la phonostylistique doit tenir compte à la fois des effets sonores produits de façon volontaire mais aussi de façon involontaire. Les effets sonores involontaires révèlent les traits phonostylistiques inhérents des locuteurs.

Les seules fonctions proprement phonostylistiques sont celles des signaux si l’on s’en tient aux règles classiques de la rhétorique, qui n’accorde de valeur stylistique qu’à l’effet conscient. Néanmoins, rien d’interdit d’analyser l’effet produit, même s’il est involontaire, tant dans l’analyse des discours oraux que dans ceux de l’écrit. On étudiera donc aussi bien les indices que les signaux, l’important restant l’effet interprété par l’auditeur et non l’intention de l’émetteur. (LÉON 1993 : 22)

Le modèle de Pierre Léon reconnaît à la fois des éléments volontaires produits par les locuteurs (signes volontaires ou signaux) et des éléments involontaires ou indices qui fournissent des renseignements sur l’âge, le sexe, la région d’origine, la classe sociale, et l’état émotif (parmi d’autres) des locuteurs. Ces signes involontaires produits lors de la production orale constituent la fonction identificatrice du phonostyle du locuteur et permettent alors d’identifier son état à la fois sur le plan émotif et sur le plan socio-économique.

Il s’agira dans ce travail d’identifier les traits acoustiques qui se trouvent dans la parole spontanée des locuteurs atteints d’une lésion cérébrale et qui permettent de constituer leur phonostyle.

Les traits acoustiques qui seront examinés sont :

  • a) la forme de la ligne mélodique, qui sera étudiée selon les trois paramètres suivants :
    1. la variabilité de la ligne mélodique ;
    2. l’étendue de la gamme mélodique ;
    3. l’ampleur des montées et chutes mélodiques en finale d’énoncé.

  • b) Les variables temporelles définies par Grosjean et Deschamps (1972, 1973)
    1. le rapport temps d’articulation - temps de locution (RTATL)
    2. la vitesse d’articulation
    3. la vitesse de parole
    4. le nombre de pauses
    5. la longueur moyenne des suites sonores

  • c) Les différences de durée syllabique entre syllabe interne et syllabe finale d’énoncé.


III. Les désordres de la prosodie

III.I Désordres de la prosodie et lésion frontale gauche

Dès la première observation de la perte de la parole associée à une lésion focale faite par Paul Broca en 1861 (BROCA 1861a, 1861b), on note une différence marquée entre la réduction massive de l’expression phonématique et grammaticale et la préservation relative des fonctions prosodiques. En avril 1861, on demande à Paul Broca de faire une intervention chirurgicale sur un patient surnommé « Tan ». Le patient, Leborgne, pouvait très bien comprendre ce qu’on lui disait et répondait en prononçant «Tan» avec des modulations mélodiques appropriées. Après le décès de Leborgne, Broca a fait l’autopsie et a pu identifier le siège de la lésion. Il s’agissait d’une lésion étendue qui occupait la 1ère, la 2ème et la 3ème circonvolution frontale de l’hémisphère gauche. Broca a nommé le type de trouble qui se caractérise par une réduction importante des capacités expressives du patient et une préservation relative des capacités de compréhension du patient, l’aphémie. Depuis ce type de trouble est nommé aphasie de Broca, ou bien aphasie motrice, ou aphasie non-fluente selon les classifications cliniques.

Après Broca, les premières observations cliniques qui mentionnent la prosodie reprennent donc cette idée de la préservation des fonctions prosodiques. Par exemple, dans son article BRISSAUD (1901 : 251) remarque: « [...] les intonations varient suivant des nuances infiniment délicates, modulées comme une sorte de chant [...] le larynx cherche à remplir plus que son rôle et il y réussit. »

La première description d’un désordre sélectif des systèmes prosodiques en l’absence d’autres troubles langagiers ou « dysprosodie » a été faite par le neurologue norvégien MONRAD-KROHN (1947a, 1947b, 1947c, 1956, 1963). Monrad-Krohn décrit le cas d’une jeune norvégienne qui a subi un traumatisme crânien et une lésion du lobe frontal gauche causée par l’explosion d’un obus pendant la Seconde Guerre mondiale. La patiente de Monrad-Krohn ne pouvait plus produire les tons lexicaux en norvégien qui distinguent des paires minimales comme « bönner » (haricots verts ou prières) et « bönder » (fermiers). Comme elle parlait de façon courante mais ne produisait pas les bonnes distinctions tonales, cette patiente se faisait prendre pour une Allemande alors qu’elle n’avait jamais vécu en Allemagne et n’avait pas appris l’allemand.

Selon Monrad-Krohn, sa patiente a subi une perturbation sélective d’un système prosodique (le système tonal du norvégien), associée à une lésion focale du lobe frontal gauche, en l’absence d’autres troubles langagiers et en l’absence d’un apprentissage de la langue dont le locuteur est censé avoir pris l’accent. L’accent allemand de sa patiente était directement relié à son incapacité de produire une distinction prosodique.

Comme ce genre de perturbation n’est possible que chez les locuteurs natifs qui parlent une langue à tons, les cas cliniques de ce genre sont relativement rares. Les rapports de cas cliniques concernant les patients thaïs atteints d’une lésion du lobe frontal gauche ne mentionnent pas de trouble de la production des distinctions tonales (GANDOUR et coll. : 1982, 1983, 1984). Selon CRITCHLEY (1952), les patients sinophones atteints d’une lésion du lobe frontal gauche restent capables de faire les distinctions tonales. En revanche, selon PACKARD (1986) et YIU et FOK (1995) la production des tons serait perturbée chez les aphasiques sinophones.

Depuis le cas décrit par Monrad-Krohn, d’autres cliniciens ont utilisé le terme « dysprosodie » pour désigner tout cas de changement d’accent que celui-ci soit lié à une perturbation de l’accentuation du ton ou de l’intonation ou à un trouble langagier généralisé. Il existe une cinquantaine de cas de ce type de syndrome depuis le début du XXe siècle :

  • PICK (1919) constate l'apparition d'un accent polonais chez un jeune patient tchèque, (perte de la distinction de la durée vocalique, déplacement de l'accent primaire de la première à l'avant-dernière syllabe du mot) ;

  • ALAJOUANINE et LHERMITTE (1960) rapportent huit cas d'apparition de l'accent allemand, (débit lent, assourdissement des consonnes sonores et attaques vocaliques gutturales), six cas d'apparition de l'accent anglais, (variations du rythme, diphtongaison, nasalisation de certaines voyelles, aspiration des consonnes, projection antérieure de l'articulation) et deux cas d'apparition de l'accent belge ;

  • NIELSEN et MCKEOWN (1961) remarquent l’apparition d’un accent suédois chez leurs patients américains, (intonation « chantonnante », substitutions consonantiques) ;

  • WHITTY (1964) constate l'apparition d'un accent allemand chez une patiente anglaise, (difficulté de prononciation du R, accentuation étrange) ;

  • CRITCHLEY (1970) estime que sa patiente anglaise prend un accent gallois, (articulation staccato, intonation chantonnante) ;

  • ENGL et VON STOCKERT (1976, 1978) trouvent un accent français chez deux patientes allemandes, (prononciation d’un R « étrange », intonation « chantonnante », prononciation du E muet post-consonantique, prolongation de la durée vocalique, substitutions de consonnes) ;

  • PILCH (1976) constate l'apparition d'un accent français chez une patiente allemande, (prolongation de la durée vocalique) ;

  • COLE (1971) présente un premier cas d'un patient américain atteint d'une dégénération du cervelet suite à une anoxie cérébrale qui prend un accent italien. Une seconde patiente américaine, atteinte d'une lésion touchant la zone inférieure de la protubérance cérébrale, prend un accent slave ou hongrois ;

  • VAN LANCKER et coll., (1983) remarquent l'apparition d’une intonation étrange qui confère un accent oriental ou chinois à leur patient américain atteint d'une tumeur extradurale (chondrosarcome) de la moelle épinière au niveau thoracique ;

  • JAKOBSON (1971) présente le cas d'une dysprosodie d'origine psychogène chez une patiente tchèque. Ce patient allongeait de façon inattendue la première voyelle du mot nacena, ce qui lui conférait un accent russe.

Cette liste n'est pas exhaustive (voir BLUMSTEIN et KURKOWSKI 2006 pour une revue de la question) et récemment on trouve des cas médiatisés : une Australienne qui a pris l’accent français, une Américaine qui a pris l’accent britannique et une Anglaise qui a pris l’accent chinois. Cette deuxième acception du terme dysprosodie est donc différente de celle proposée par Monrad-Krohn car les causes du changement d’accent sont variées et souvent de type segmental.

Il existe actuellement une troisième acception du terme dysprosodie qui est voisine, mais différente des deux premières. Cette fois-ci, le terme renvoie à la production discontinue des systèmes prosodiques associée à une aphasie causée par une lésion du lobe frontal gauche. Le clinicien américain Harold GOODGLASS (1968) qui a été l'un des premiers à utiliser systématiquement le terme dysprosodique pour qualifier la ligne mélodique hachée et discontinue des productions langagières de sujets atteints d'une aphasie de type non-fluent comme l’aphasie de Broca. Pour Goodglass, la présence ou absence de dysprosodie devient un critère important dans la différenciation des types d’aphasie. De nos jours, c’est cette dernière acception qui est devenue la plus utilisée dans la plupart des milieux cliniques.

III.ii. Désordres prosodiques causés par une lésion focale de l'hémisphère droit

Selon les rapports cliniques, les lésions de l’hémisphère droit provoquent aussi plusieurs types de troubles de la prosodie. BOTEZ et WERTHEIM (1959 : 189), par exemple, mentionnent les modifications prosodiques suivantes « The pitch (which depends on the frequency of the sound) was of a remarkable monotony […]. » Pour leur part, MARCIE et coll. (1965 : 224), font des remarques similaires concernant la prosodie de leurs patients atteints d’une lésion droite ; « Il convient cependant de noter chez près d'un tiers des malades un débit lent, parfois monocorde, qui tend à la dysprosodie [...]. » Ces descriptions cliniques mettent l’emphase sur la nature monotone de la ligne mélodique sans mentionner un changement d’accent ou un dysfonctionnement d’un système prosodique.

Au cours des années 1980, Ross et ses collaborateurs (ROSS 1981, 1983 ; ROSS et MESULAM 1979 ; ROSS et RUSH 1981) ont réinterprété le syndrome de l'aprosodie proposé par Monrad-Krohn en 1963. Pour Monrad-Krohn, l’aprosodie ou l’hypoprosodie désigne la perte du relief de la ligne mélodique causée par une lésion sous-corticale. Pour Ross, par contre, l’aprosodie désigne un trouble de l'expression ou de la réception verbale des émotions causé par une lésion de l’hémisphère droit. Selon Ross, les émotions passeraient par la médiation des systèmes prosodiques et des gestes pour trouver leur expression dans la parole. ROSS (1981) définit l'aprosodie motrice comme un trouble spécifique de l’expression des émotions causée par une lésion du lobe frontal droit. Ross identifie les traits suivants comme faisant partie de ce syndrome :

  • la voix est monotone, sans émotion ;
  • la répétition des tons émotifs est troublée ;
  • la compréhension des tons émotifs est intacte.

Pour résumer les diverses descriptions cliniques des troubles, il existerait donc quatre syndromes où l’on trouverait un désordre de la production de la prosodie causé par une lésion focale du lobe frontal gauche ou droit :

  1. trois syndromes (les «dysprosodies») associés à une lésion du lobe frontal gauche :

    • a) un premier syndrome ou dysprosodie 1, est caractérisé par la perte de la capacité de produire les distinctions tonales dans une langue à tons (MONRAD-KROHN 1947). Ce syndrome est associé à une lésion focale du lobe frontal gauche. Il s’agit d’un désordre primaire et sélectif du ton lexical en l’absence de perturbation du système segmental. Dans certains cas, on observe l’apparition d’un accent étranger selon les interlocuteurs. En revanche, il est important de noter qu’un trait saillant de ce syndrome est l’absence de contact avec la langue étrangère dont le patient est censé avoir adopté l’accent.

    • b) un deuxième syndrome ou dysprosodie 2, est relié surtout à l’apparition d’un accent étranger (PICK 1919, MONRAD-KROHN 1947). Cette fois-ci on relève des sièges lésionnels variables (lésion corticale ou sous-corticale). Dans certains cas, on observe la perturbation des systèmes accentuels et/ou intonatifs (déplacement de l’accent à place fixe, intonation chantonnante), mais dans d’autres on note plutôt une perturbation du système segmental. Le trait saillant de ce syndrome est l’apparition d’un accent étranger. Dans la plupart des cas, les patients n’ont pas appris la langue étrangère dont ils sont censés avoir adopté l’accent.

    • c) un troisième syndrome ou dysprosodie 3 correspond à la production d’une ligne mélodique hachée et discontinue par les patients atteints d’une aphasie de type non-fluent (GOODGLASS 1968). Ce type de production est associé à une lésion du lobe frontal gauche et cause une perturbation de la production des systèmes accentuels et/ou intonatifs. Ces patients souffrent aussi d’une perturbation du système segmental mais la production orale du patient n’est pas considérée comme étant dotée d’un accent étranger.

  2. Un syndrome associé à une lésion du lobe frontal droit, ou l’aprosodie (ROSS : 1981). Ce syndrome est caractérisé par l’absence de perturbation du système segmental mais une perturbation du système intonatif (voix plate) qui résulte de la perturbation de l’expression des émotions dans la parole.

IV. Analyse instrumentale

Dans cette section il s’agira de comparer les traits acoustiques trouvés dans le discours oral spontané des patients atteints d’une lésion du lobe frontal gauche (patients dysprosodiques) à ceux des patients atteints d’une lésion focale du lobe frontal droit (patients aprosodiques).

IV.i. Population

Tous les patients viennent de la région parisienne. Ils sont tous droitiers, unilingues et sont atteints d’une lésion unilatérale vérifiée. On notera cependant que la taille de cette population est très limitée et ne permet pas de tirer des conclusions définitives. Trois patients sont atteints d’une lésion focale du lobe frontal gauche et souffrent d’aphasie selon les tests diagnostiques. Trois autres patients sont atteints d’une lésion du lobe frontal droit et n’ont pas de trouble de l’expression verbale selon les tests diagnostiques.

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IV.ii. Échantillon de parole :

L’analyse instrumentale porte sur un échantillon de discours spontané produit dans le cadre d’un test diagnostique d’aphasie. L’entretien a eu lieu dans un milieu hospitalier et le test a été effectué par un clinicien. Les questions portent sur la profession du patient, ses projets de vacances ou les membres de sa famille.

IV.iii. Résultats de l’analyse instrumentale

IV.iii. a) Variabilité de Fo

La variabilité de la fréquence fondamentale (Fo) a été mesurée selon le calcul du coefficient de variation préconisé par Dordain et coll. (écart type de Fo divisé par la moyenne de Fo pour l’échantillon). Le coefficient des patients avec lésion droite (0,132) est inférieur à celui des patients avec lésion gauche (0,175) mais le résultat de la comparaison directe des deux groupes n’est pas statistiquement significatif (t (3ddl)=1,248 p≤ 0,3006).

IV.iii. b) la gamme fréquentielle

Le calcul de l’étendue de la gamme fréquentielle (Fo maximum-Fo minimum, divisé par Fo) montre de nouveau une valeur plus élevée pour les patients avec lésion gauche (1,142) par rapport aux patients avec lésion droite (0,764). Encore une fois, le résultat de la comparaison directe des moyennes des deux groupes ne produit pas de résultat statistiquement significatif (t (3ddl)= 1,689 p≤ 0,1664).

IV.iii. c) l’ampleur des montées finales

L’ampleur des montées en position finale de groupe ou de phrase a été normalisée en divisant la montée observée par la fréquence fondamentale moyenne observée dans les syllabes non-finales de l’échantillon. Ce calcul permet de comparer les écarts fréquentiels des locuteurs avec une fréquence fondamentale différente (voix masculine par rapport à une voix féminine). Comme c’était le cas pour les deux paramètres précédents, le calcul de l’ampleur des montées en finale de groupe ou d’énoncé fournit une valeur supérieure pour les sujets avec lésion gauche (38,18%) par rapport aux patients avec lésion droite (29,90%). Mais encore une fois, la comparaison directe des valeurs ne produit pas de résultat statistiquement significatif (t (3ddl)= 0,687 p≤ 0,5413).

IV.iii. d) l’ampleur des chutes finales

L’ampleur des chutes en position finale d’énoncé a été calculée selon la même méthode définie pour les montées finales. Encore une fois, la moyenne des patients avec lésion gauche (29,52%) est supérieure à celle des patients avec lésion droite (16,99%). De nouveau, la comparaison directe des moyennes des deux groupes ne produit pas de résultat statistiquement significatif (t (3ddl)= 2,278 p≤ 0,1071).

Dans l’ensemble, les modulations de la ligne mélodique sont plus importantes chez les patients avec lésion gauche comparées aux patients avec lésion droite. Toutefois, la variation observée entre les individus dans les deux groupes rend les résultats non significatifs au niveau statistique. Dans l’ensemble, les traits fréquentiels examinés ne permettent pas de distinguer les patients dont la production orale est censée être « dysprosodique » (mélodie hachée) des patients dont la production orale est considérée comme étant « aprosodique » (mélodie monotone).

IV.iii. e) Le rapport temps d’articulation /temps de locution

Il s’agit ici de la mesure de la proportion de l’échantillon où le patient est effectivement en train de prononcer des mots par rapport aux moments de silence. La moyenne des patients non-aphasiques avec lésion droite (70,73) est plus élevée que celle des patients aphasiques avec lésion gauche (45,58). La comparaison directe des deux groupes ne fournit pas cependant un résultat statistiquement significatif (t (3ddl) = 2,541 p≤ 0,0639).

IV.iii. f) La vitesse d’articulation

La vitesse d’articulation est définie par le nombre de syllabes par seconde produit par le patient pendant les moments où il est effectivement en train de parler (GROSJEAN et DESCHAMPS 1972, 1973). La moyenne des patients atteints d’une lésion du lobe frontal droit (5,53 syllabes par seconde) est plus élevée que celle des patients aphasiques atteints d’une lésion du lobe frontal gauche (3,31 syllabes par seconde). La comparaison des moyennes des deux groupes fournit un résultat statistiquement significatif (t (3ddl) = 3,049 p≤ 0,0554).

IV.iii. g) La vitesse de parole

La vitesse de parole désigne le nombre de syllabes par minute produit pendant la durée totale de l’échantillon et inclut cette fois-ci la durée des pauses (GROSJEAN et DESCHAMPS 1972, 1973). La moyenne des patients aphasiques atteints d’une lésion gauche (87,90 syllabes par minute) est bien inférieure à celle des patients non aphasiques (230,23 syllabes par minute). La comparaison directe produit une valeur hautement significative (t (3ddl) = 9,3891 p≤ 0,0025).

IV.iii. h) Le nombre de pauses

La prochaine variable temporelle est le nombre de pauses silencieuses produit par le patient pendant l’échantillon. La moyenne des patients aphasiques atteints d’une lésion frontale gauche est presque cinq fois plus importante (moyenne de 112,33 pauses pendant l’échantillon) que celle des patients non-aphasiques atteints d’une lésion du lobe frontal droit (moyenne de 23,67 pauses). La comparaison directe de la moyenne des deux groupes produit une valeur statistiquement significative (t (3ddl) = -4,6579 p≤ 0,0187).

IV.iii. i) La longueur moyenne des suites sonores

La dernière variable temporelle examinée ici est la longueur des suites sonores, c’est-à-dire le nombre de syllabes produit par le patient entre deux pauses (GROSJEAN et DESCHAMPS 1972, 1973). La moyenne des patients aphasiques (moyenne de 2,12 syllabes par suite sonore) est de nouveau bien inférieure à celle des patients atteints d’une lésion du lobe frontal droit (7,37 syllabes par suite sonore). La comparaison directe fournit un résultat significatif du point de vue statistique : (t (3ddl) = -6,1253 p≤ 0,0256).

Alors que les traits fréquentiels ne permettaient pas de différencier les productions spontanées des deux groupes, quatre variables temporelles (la vitesse d’articulation, la vitesse de parole, le nombre de pauses et la longueur des suites sonores) fournissent une distinction claire entre les deux groupes. Les patients atteints d’une lésion du lobe frontal gauche (aphasiques) produisent un plus grand nombre de pauses, un débit d’articulation et de parole inférieur, et des suites sonores beaucoup plus courtes par rapport aux patients atteints d’une lésion du lobe frontal droit (non aphasiques).

On notera cependant que la nature « dysprosodique » de la production orale des patients atteints d’une lésion du lobe frontal gauche ne semble pas être directement attribuable à un trouble de la production des traits fréquentiels. Le relief mélodique ou prosodique lui-même ne semble pas être le facteur qui produit l’impression d’une mélodie perturbée. Il s’agit plutôt de la discontinuité du discours de ces patients dont la parole est interrompue par de nombreuses pauses silencieuses.

Il reste à expliquer l’impression auditive de la voix monotone ou plaintive que l’on observe chez les patients atteints d’une lésion droite (qualité aprosodique ou hypoprosodique). De nouveau, les traits fréquentiels ne semblent pas indiquer une variabilité moindre, une gamme réduite ou une restriction des montées et chutes fréquentielles. Il serait également difficile de voir un lien entre les variables temporelles et l’impression d’une voix monotone. Pour tenter de trouver la source de cette impression un autre indice a été examiné, le degré d’allongement de la syllabe en position finale de groupe ou d’énoncé.

IV.iii. l) Allongement en finale de groupe

Il s’agit ici de la différence entre la durée moyenne des syllabes en position non-finale et celle de la syllabe en position finale de groupe (la durée de la syllabe finale moins la durée moyenne des syllabes en position non-finale divisée par la durée moyenne des syllabes non-finales). Le degré d’allongement est exprimé en pourcentages pour permettre la comparaison entre des durées syllabiques différentes. En position finale de groupe (mais à l’intérieur de l’énoncé), le degré d’allongement des patients aphasiques atteints d’une lésion du lobe frontal gauche (85,56%) est inférieur à celui des patients atteints d’une lésion du lobe frontal droit (131,34%). La différence entre les deux groupes n’est pas cependant significative au niveau statistique (t (3ddl) = 1,9529 p≤ 0,1225).

IV.iii. m) Allongement en finale d’énoncé

En revanche, les patients non-aphasiques atteints d’une lésion frontale droite allongent de façon très importante la durée de la syllabe qui se trouve en position finale d’énoncé (allongement de 119,67% par rapport aux syllabes non finales). Les patients atteints d’une lésion du lobe frontal gauche, par contre, produisent des allongements moins importants (allongement moyen de 76,87%). La comparaison entre les deux groupes fournit un résultat statistiquement significatif (t (3ddl) = 2,7174 p≤ 0,0532).

Ce résultat suggère que l’impression de la voix monocorde ou plaintive serait reliée non pas à la monotonie de la ligne mélodique, mais à l’allongement important de la durée de la syllabe en position finale d’énoncé produit par les patients atteints d’une lésion droite.

V. Conclusion

Les résultats instrumentaux présentés ci-dessus soulignent un deuxième aspect fondamental des études phonostylistiques. Le phonostyle résulte de l’interaction entre les traits des productions orales du locuteur et les attentes des auditeurs. Autrement dit, la phonostylistique doit tenir compte à la fois des traits de la production orale et des habitudes auditives des interlocuteurs. Citons de nouveau Pierre LÉON : « La phonostylistique, telle qu’on la conçoit, s’intéresse donc à l’ensemble de tout ce qui a été ou est susceptible d’être oralisé et qui produit un effet par rapport au discours attendu. » (LÉON 1993 : 6)

Les désordres de la prosodie fournissent une très belle illustration de cette citation de Pierre Léon. Les patients aphasiques dont la production est censée être « dysprosodique » ne produisent pas des mélodies plus abruptes ou très variables. La « prosodie » de ces patients n’est pas directement perturbée, l’impression auditive d’un trouble de la mélodie est causée par le grand nombre d’interruptions. Les patients atteints d’une lésion du lobe frontal droit dont la production est censée être « aprosodique » ne produisent pas une ligne mélodique monocorde ou plate. Le trait sonore qui produit cette impression est plutôt la récurrence de l’allongement important de la durée syllabique finale qui produit un effet de plainte. Dans le premier cas, l’auditeur s’attend à une production orale continue et réagit aux nombreuses interruptions qui brisent la fluidité du discours. Dans le deuxième cas, l’auditeur s’attend à une organisation rythmique régulière et réagit à un allongement exagéré de la durée syllabique. Ce sont donc les modifications du rythme de la parole créées soit par les nombreuses interruptions, soit par des allongements répétés qui sont responsables de ces jugements de la part des interlocuteurs.

La phonostylistique telle Pierre Léon l’a definie permet donc de faire l’interface entre les traits récurrents produits de façon volontaire ou involontaire par un locuteur et les impressions auditives reliées aux multiples paysages sonores qui constituent une dimension essentielle de notre expérience humaine.

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Per citare questo articolo:

Parth BHATT, Phonostylistique et désordres de la prosodie, Repères DoRiF n. 15 - Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon - coordonné par Enrica Galazzi et Laura Santone, DoRiF Università, Roma mars 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=377

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