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Alain BAUDOT

Lettre à Pierre

Cher Pierre,

Tu te souviendras peut-être que nous nous sommes rencontrés en 1976, quand je t’avais invité, sur la foi de ta réputation déjà bien établie de linguiste, pour le colloque Identité culturelle et Francophonie dans les Amériques que j’organisais à Glendon, mon université. Et même si De mortuis nihil nisi bonum..., je dois rappeler que je te reprochais alors d’être intervenu lors d’une séance plénière pour affirmer que les Franco-Ontariens étaient en voie de disparition — à la suite de quoi un des participants venus de Sudbury, dans le nord de l’Ontario, s’était levé en disant : « Nous ne sommes pas encore morts, Monsieur le Professeur ! » Depuis, les choses ont bien changé, et tu n’as pas été l’un des moindres à défendre et illustrer par l’écriture et l’action cette identité franco-ontarienne aujourd’hui plus florissante que jamais.

Ce n’est qu’assez tard (vers 1990) que j’ai découvert que tu étais aussi un écrivain, au plein sens du terme. Tu as publié dans tous les genres : poésie, roman, nouvelle, conte et même théâtre. Je dois te dire mes livres préférés : L’Odeur du pain chaud, ces superbes mémoires de ton enfance en Touraine, que tu m’as confié pour ma collection bilingue Janus (c’est ta fille Françoise qui en a rédigé la version anglaise). Tu disais souvent que tu étais né trop tôt : mais qui mieux que toi aurait pu évoquer avec autant d’art et d’émotion ces années disparues (1926-1938) d’un village tourangeau, le quotidien de ces petites gens si humbles et si courageux, ces territoires sans toi perdus de notre Troisième République ?

Pour la poésie bien sûr, c’est Le Papillon à bicyclette que je retiens. J’ai passé un été ensoleillé à le savourer et à le mettre en page dans une typographie que j’espérais aussi ludique que le texte. Je l’ai fait lire à des enfants de France et du Canada qui n’en connaissaient pas tous les mots, mais qui étaient fascinés par les jeux de langue (qu’on s’efforçait de leur expliquer) et qui, grâce à des institutrices intelligentes, transformaient en saynettes certains des poèmes. Quels bélîtres de pédagogues prétendent qu’il ne faut pas donner de livres linguistiquement trop difficiles aux moins de vingt ans ? Tu n’avais pas ce mépris dont l’ère, hélas, s’instaure aujourd’hui dans nos écoles. J’aime aussi beaucoup la pièce que tu as écrite avec Monique, ton épouse, La Nuit la plus courte (fondée sur les souvenirs de Monique qui avait tout juste 20 ans lorsque les parachutistes américains sont tombés sur Sainte Mère-Église dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 : souvenirs dont Monique a fait elle aussi un très beau livre, L’Histoire racontée à ma petite-fille). L’essai Le Pied de Dieu m’avait moins convaincu (en tant qu’éditeur, je m’étais arrogé le droit d’exprimer en note un désaccord poli avec certaines de tes affirmations). Tu me l’avais dédié : « Pour Alain le Téméraire, dit Baudot de Bayeux », te souvenant peut–être que la publication des Contes iraniens islamisés, de notre ami Shodja Eddine Ziaïan, m’avait valu des menaces. Je n’en méritais pas tant, ni la témérité, ni l’anoblissement, ni les menaces.

Je t’avais convaincu d’écrire le même genre de décorticage sulfureux sur le Coran. Tu m’avais d’abord répondu que tu trouvais le texte bien ennuyeux, mais que bon tu t’y mettrais. Tu n’en auras pas eu le temps, mais qui sait, j’en trouverai peut–être un brouillon dans tes archives ? Tu étais un laïque impénitent. Le fait que le présent colloque dédié à ta mémoire soit placé en partie sous les auspices de l’Università Cattolica del Sacro Cuore n’aurait pas manqué de te faire sourire. Tu étais certes très anticlérical, mais l’intolérance n’était pas ton fort. Je sais que lorsqu’une dame (sans aucun doute bonne patronnesse) t’a écrit pour protester contre le sous-titre Lecture irrespectueuse de la Bible (elle avouait n’avoir pas lu le livre et affirmait simplement que la Bible avait toujours été pour elle un grand réconfort), tu avais tenu à lui répondre longuement et gentiment. C’est Aragon qu’il conviendrait de citer ici : « Qu’importe comment s’appelle / Cette clarté sur leurs pas / Que l’un fût de la chapelle / Et l’autre s’y dérobât… » n’est-ce pas ? Tu travaillais vite, et j’avais souvent du mal à suivre ton rythme. Tu t’impatientais quand tu ne recevais pas illico presto les premières ou les deuxièmes ou les troisièmes épreuves des livres sur lesquels j’œuvrais. Et tu n’aimais guère les points d’interrogation que je multipliais sur tes manuscrits... Mais tu étais toujours le premier à dire que je faisais « de beaux livres ». Et maintenant que je peux, non sans une profonde nostalgie, les relire à loisir, tous ces livres que tu as signés, je me dis que c’est là un héritage dont nous avons lieu d’être fiers.

Nous ne te devons beaucoup. Et pas seulement tes livres. Ta présence infatigable à tous les Salons du livre auxquels nous participions (te rappelles-tu celui de Colmar, où joyeux compères, Claude Tatilon, Léonard Rosmarin, Daniel Soha, toi et moi, nous étions allés grâce à ton intercession, lancer de nouveaux ouvrages ?). Ton enthousiasme, ton courage dans l’adversité, ta lutte souriante contre la maladie que tu as su maîtriser pendant de nombreuses années. Ton humour. Ton ironie. Tes dessins à l’encre de chine. Tes tapisseries. Tes sculptures. Tes tours de magie. La vigne que tu as plantée aux Roches Saint-Pierre, et à propos de laquelle je ne manquais pas de te citer le mot d’Ennius, qui est aussi la devise de mon université : « alteri saeculo / [Nous plantons des arbres] pour la prochaine génération. » Une anecdote parmi d’autres. C’était à Sudbury, en plein hiver, où malgré le froid - nous avions tous gardé nos parkas fourrées qui nous faisaient ressembler à des Inuits (tu aurais dit des Esquimaux) -, tu retenais les visiteurs du Salon, parents et enfants, avec tes tours de magie et la lecture d’extraits de tes livres. En gardant sans trembler ce sourire que nous connaissions si bien.

Parmi tes nombreuses qualités, ta générosité intellectuelle était légendaire. Tu partageais sans compter tes connaissances, ton savoir, tes réalisations. Tu t’es souvent fait voler tes idées, et quand on te faisait remarquer que beaucoup de savants (universitaires ou autres) gardent jalousement leurs découvertes, tu souriais en rappelant le mot célèbre « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». À quoi tu ajoutais : « Je ne sais pas si j’ai une âme, mais en tout cas, j’ai une conscience... ». Et non moins profonde était ta chaleur humaine. À la cueillette des morilles, qui pour bien des amateurs demeure un secret bien gardé, tu n’hésitais pas à nous emmener, mon épouse et moi, dans tes lieux préférés où, disais-tu, on était sûr de trouver des centaines de morilles (je me souviens qu’un jour, nous n’en avions ramassé qu’une demi-douzaine, et bien sûr, tu as tenu à ce que nous les gardions).

Tu aimais recevoir chez toi, à Toronto, ou aux Roches, ton village natal, dans ta belle maison de maître. Le lendemain de la soirée (prolongée) où tu avais introduit tes amis à la « Confrérie des Bons Entonneurs » rabelaisiens de Chinon, qui avait lieu dans les caves peintes du château (évoquées par Rabelais), tu nous préparais toujours une délicieuse omelette aux morilles. Et tu invitais régulièrement tes amis à ton restaurant torontois préféré, Le Paradis, où nous parlions un peu de politique, et beaucoup de littérature ou de mœurs contemporaines (des échos de ces conversations se retrouvent dans tes livres Le Mariage politiquement correct du Petit Chaperon Rouge et Humour en coin : chroniques canadiennes, entre autres).

Pierre, je ne sais pas si, en bon mécréant que tu étais, tu séjournes actuellement – temporairement – au Purgatoire. Mais ce dont je suis certain, c’est que tu es déjà au Paradis des écrivains, en train de savourer un civet de lièvre (l’un de tes plats préférés) arrosé d’un bon verre de Chinon (confrérie oblige) avec nos autres amis trop tôt disparus eux aussi, Édouard Glissant, Nicolas Bouvier et Claude Tatilon.

Alain Baudot

Per citare questo articolo:

Alain BAUDOT, Lettre à Pierre, Repères DoRiF n. 15 - Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon - coordonné par Enrica Galazzi et Laura Santone, DoRiF Università, Roma mars 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=387

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