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Jeff TENNANT

Pierre Léon et la variation

Jeff Tennant
Université Western Ontario
jtennant@uwo.ca

Résumé

Les contributions de Pierre Léon à l’étude de la variation en français sont examinées et situées dans le contexte de sa perspective sur la langue. Les travaux de Léon identifient une norme pédagogique de la prononciation française qui accorde une place à la variation, et ses travaux phonostylistiques sur des idiolectes, ainsi que ses études sur la variation sociophonétique, démontrent un souci de montrer comment les locuteurs déploient les variables phonétiques à des fins expressives. Sa perspective rejoint ainsi les tendances récentes de la « troisième vague » de la sociolinguistique variationniste.

Abstract

Pierre Léon’s contributions to the study of variation in French are examined and situated within the context of his perspective on language. Léon’s research identifies a pedagogical norm for French pronunciation that accords a place to variation, and his phonostylistic work on idiolects, as well as his studies on sociophonetic variation, demonstrate a concern for showing how speakers deploy phonetic variables for expressive purposes. In this way, his perspective aligns with recent developments in “third wave” variationist sociolinguistics.

Introduction 

Né en 1926, Pierre Léon était de la même génération que deux linguistes dont les contributions à la discipline sont parmi les plus significatives : Noam Chomsky, né en 1928, et William Labov, né en 1927. Alors les linguistes qui connaissent le travail de Pierre, élève d’André Martinet, savent bien qu’il n’était pas partisan de l’école de Chomsky. J’ai même eu l’occasion de l’entendre, lors d’un colloque au début des années 1990, traiter de « générativistes » des collègues dont il ne partageait pas la même épistémologie linguistique. Il faut cependant préciser que, malgré le ton polémique de querelle d’école qui caractérisait ce débat, l’échange était amical. En effet, les destinataires interprétaient l’insulte de Pierre comme un compliment, et Pierre avait proféré l’épithète avec un clin d’œil, et avec ce sourire bienveillant et pas du tout méchant que ses collègues et amis connaissent très bien.

Or, si Pierre Léon ne s’alignait pas avec le grand maître du Massachussetts Institute of Technology dans l’orientation théorique de sa recherche linguistique, on ne peut pas dire la même chose de son attitude envers le travail du grand maître de la University of Pennsylvania. En effet, les nombreuses références aux travaux de William Labov dans les écrits de Pierre (p. ex. LÉON 1993, 2011) montrent très clairement l’importance qu’il accordait, pour le développement de sa propre perspective sur le langage, aux contributions de ce fondateur de la dialectologie urbaine:

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas tenter d’intégrer la variation dans une théorie linguistique. Labov a montré la voie dans cette direction, en utilisant les données orales dans une perspective sociologique. Cependant l’approche de Labov n’est pas la description de l’objet phonétique mais son utilisation fragmentaire en tant qu’outil d’analyse. (LÉON 1993 : 256)

Par ailleurs, Pierre reconnaît notre dette à Labov pour son travail de pionnier dans l’étude de la variation stylistique dans la parole de tous les jours. Pierre constate le parallèle entre d’une part, la façon dont Labov classe les variables comme indicateurs et les marqueurs, et d’autre part, les concepts d’indice et de signal, qui sont centraux à sa propre théorie phonostylistique (LÉON 2011 : 158). Et même si le terme « phonostylistics » ne figure pas de façon proéminente dans les travaux de Labov, il est certain que Pierre considérait Labov comme un linguiste qui a joué un rôle important dans le développement de la phonostylistique, vu la manière dont il souligne cette dimension de l’œuvre de Labov (LÉON 2011 : 157-158).

En effet, on peut dire que les enquêtes que Labov a menées sur les variétés d’anglais parlées à New York et sur l’île Martha’s Vineyard pendant les années 1960 (LABOV 1972) ont entamé une autre révolution en linguistique que celle de la grammaire générative chomskyenne (CHOMSKY 1965, CHOMSKY et HALLE 1968). Ces travaux ont inauguré ce qu’on appelle parfois l’école de la sociolinguistique variationniste. Cette sociolinguistique labovienne a inspiré de façon significative les recherches de Pierre ainsi que celles menées par plusieurs de ses élèves, dont Wladyslaw Cichocki, Alain Thomas, et moi-même (CICHOCKI 1986, 2008, THOMAS 1986, KAMINSKAIA, TENNANT et RUSSELL 2016, TENNANT 1995, 1996, 2011, 2012, TENNANT et POIRÉ 2016). S’il est possible de trouver des précurseurs du travail de Labov dans les recherches des pionniers de la dialectologie comme Gilliéron et Edmond (GILLIÉRON et EDMOND 1902, KOERNER 1991, Chambers 2009), sans oublier l’étude éminemment innovatrice menée par Gauchat (GAUCHAT 1905, CHAMBERS, CUMMINS ET TENNANT 2008) dans le village suisse de Charmey, et l’enquête que Martinet a effectuée dans un camp d’officiers pendant la Seconde Guerre Mondiale (MARTINET 1945), il faut reconnaître qu’il s’agit d’un nouveau paradigme dans les sciences du langage. C’est un paradigme qui se caractérise d’abord par un dépassement de la notion structuraliste de « variation libre », en montrant que la variation dans la langue est le plus souvent corrélée aux caractéristiques sociales des locuteurs ainsi qu’aux facteurs linguistiques internes, et que c’est en laissant de côté « l’axiome de la catégoricité » et en appliquant une perspective quantitative sur la variation que l’on peut observer des changements en cours (CHAMBERS 2009 : 12-35). Comme le fait remarquer Pierre en parlant de la perspective structuraliste traditionnelle avant Labov : « Si la variation existe, elle sera dite libre, ce que nieront les sociolinguistes pour qui la structuration sociale joue un grand rôle dans l’adoption des variantes. » (LÉON 1993 : 213)

C’est ainsi que la perspective labovienne permet de dépasser l’abstraction de la dichotomie saussurienne entre synchronie et diachronie. En effet, c’est André Martinet qui a créé le terme, souvent employé par Pierre, de « synchronie dynamique », mais quand je fais lire à mes étudiants l’article de Martinet portant ce titre (MARTINET 1990), je ne peux pas me retenir d’exprimer mon incrédulité devant le fait que le chef de file de l’école fonctionnaliste française ait pu exposer sur onze pages cette notion sans mentionner une seule fois le travail de son ancien étudiant de Columbia University, William Labov, qui avait pourtant clairement démontré la voie dans l’observation des changements linguistiques en temps apparent. En effet, l’approche labovienne innove non seulement par une nouvelle caractérisation de l’objet d’étude, dont Jack Chambers (CHAMBERS 2009 : 11-18) observe que le noyau théorique est le concept de la variable linguistique comme unité structurale, mais aussi par son approche empirique, fondée non pas sur l’intuition des sujets parlants, mais plutôt sur l’analyse quantitative de la fréquence de variantes d’une variable dans un corpus de parole recueilli sur le terrain. Pierre Léon ne laisse pas de doute dans ces écrits sur sa reconnaissance de ces contributions de Labov.

Variation et norme chez Pierre Léon

La notion labovienne de variation est centrale dans l’œuvre de Pierre Léon, et il faut remarquer qu’elle l’est aussi même dans sa définition de la norme. Dans le livre que j’ai découvert en 1983 quand j’étais étudiant de deuxième d’année à l’université de Toronto, Prononciation du français standard, Pierre définit ainsi la norme pédagogique adoptée pour ce manuel d’orthoépie : 

Il y a un grand nombre de prononciations différentes sur tout le territoire français […]. Mais, à côté de toutes les variantes possibles, il existe une norme standard, définie par de nombreux traités de prononciation […]. Cette norme est souvent interprétée de façon trop rigide par les étudiants étrangers qui perdent leur temps à apprendre les subtilités au lieu de corriger l’essentiel de leur accent d’abord. C’est pourquoi il nous a paru nécessaire de tenir compte à la fois du modèle idéal du ‘bon usage’ mais aussi des latitudes acceptées par tous les sujets parlants. (LÉON 1978 : 4)

Et Pierre précise qu’un des objectifs de son manuel est « [d’indiquer], à côté de la norme phonétique, les tolérances admises et les tendances actuelles de la prononciation française. » (LÉON 1978 : 4). Ce thème du va-et-vient entre variance et invariance est au centre de son travail.

Pour caractériser l’étude de la variation linguistique chez Pierre Léon, il faut, bien entendu, partir des principes de base de la phonostylistique, tels qu’il les a exposés dans plusieurs de ses publications, notamment son livre Précis de phonostylistique (LÉON 1993), que Pierre décrit ainsi :

Ce volume est un traité de l’oralité, envisagée au plan de l’expression vocale. C’est un répertoire des styles sonores, ou phonostyles, tels qu’ils sont perçus en tant que caractéristiques d’un individu (jeune, vieux, homme, femme), d’un groupe social (prolétaire, bourgeois) ou d’une circonstance particulière (discours politique, sermon), etc. (LÉON 1993 : 3)

Pierre précise que ce volume fait suite à la première édition de Phonétisme et prononciations du français (LÉON 1992), ouvrage qu’il qualifie de plus analytique que son Précis de phonostylistique : « La nouveauté était de montrer la variation ce chacun des éléments et leur fonctionnement, selon les facteurs de l’âge, du sexe, ou de la classe sociale et de la situation de communication. » (LÉON 1993 : 3)

Pierre ajoute, dans une réponse aux commentaires d’André Martinet sur Précis de phonostylistique :

Il s’agit de montrer la variation expressive selon une problématique envisageant tour à tour les thèmes suivants : les modèles de l’oralité, l’oralité dans le texte écrit, la voix, les émotions, les attitudes, les situations de communication, les facteurs sociaux, régionaux, l’origine sémiotique de la variation et le jeu qui va du désordre pathologique au ludique et au poétique. La phonostylistique, comme je la conçois, ne s’intéresse pas au référentiel en tant que tel, mais au message secondaire qui l’accompagne. (LÉON 2009 : 162)

La phonostylistique de Pierre Léon s’inspire, bien entendu, de celle de Troubetskoy (TROUBETSKOY 1947) et Pierre cite aussi très souvent, avec énormément de respect, les contributions d’Iván Fónagy (p.ex. FÓNAGY 1977). C’est une approche résolument fonctionnaliste, les fonctions identificatrice et impressive jouant un rôle central, à côté des notions d’indice (expression involontaire d’une émotion, par exemple) et de signal (indice converti en attitude dans l’expression volontaire d’une émotion). Pierre définit la phonostylistique ainsi : « La phonostylistique sera envisagée comme l’étude de la variabilité phonique, essentiellement humaine et celle de sa perception en tant qu’information supplémentaire. » (LÉON 1993 : 7)

Études variationnistes de Pierre Léon

Les études de Pierre Léon portant sur la variation en français sont nombreuses, et témoignent de sa créativité dans la recherche, incluant non seulement des enquêtes sur la variation régionale et sociale, mais aussi des analyses fines de corpus illustrant des phonostyles qui caractérisent certaines voix professionnelles.

Les aspects phonostylistiques du discours politique, parole publique par excellence, ont intéressé plusieurs chercheurs. On peut citer par exemple, les travaux de Pierre Encrevé (ENCREVÉ 1988) et plus récemment de Bernard Laks (LAKS 2008) sur la réalisation de la liaison chez les membres de la classe politique française. L’étude bien connue que Pierre a menée sur le phonostyle de Charles de Gaulle est un excellent exemple de son application de la phonostylistique à un tel corpus. Il observe que de Gaulle « [emploie] parfois des traits paralinguistiques articulatoires d’intériorisation, de postériorisation, de tension ou de relâchement, à des fins métaphoriques. » (LÉON 1993 : 167) Pierre note d’ailleurs que le maintien du E caduc à l’initiale chez de Gaulle est plus significatif que la fréquence de réalisation de cette voyelle (LÉON 1971 : 133), et que de Gaulle emploie les liaisons facultatives pour produire un certain effet, notamment quand il se reprend après avoir prononcé « nous avons [z] assumé » avec un [z] de liaison, pour répéter la séquence en remplaçant la fricative par un coup de glotte: « nous avons [ʔ] assumé » (LÉON 1971 : 134). Ces éléments au niveau segmental, selon Pierre, se combinent avec une prosodie qui se caractérise par des marques exagérées de durée, notamment de la syllabe accentuée, et par des finales descendantes qui connotent l’impérativité. Pierre remarque que ces « trucs » et « tics » de de Gaulle sont présents chez d’autres hommes politiques aussi, comme Mitterrand et Pompidou, et il remarque que « Malgré des variations individuelles, au niveau de leur distribution, toutes ces marques tendent à créer un phonostyle du discours politique ». (LÉON 1993 : 168)

Une autre voix publique dont Pierre a étudié la variation, dans une perspective phonostylistique, c’est celle de Brigitte Bardot (LÉON 1979, 1993). En exploitant un corpus d’une interview enregistrée vers le début de la carrière de l’actrice, il a mené une étude perceptive des différents éléments de la « voix de charme » de BB, qu’il classe en trois catégories : le « charme amoureux », le « charme petite fille » et le « charme coquet » (LÉON 1993 : 77-78). Le charme amoureux se caractérise par les traits suivants : « atténuation d’intensité », « vocalisation par adoucissement des consonnes », « souffle sur certains énoncés », « ralentissement du tempo », et « intonation à mouvement ample, descendant doucement » (LÉON 1993 : 77). Le charme petite fille, par contre, montre les caractéristiques articulatoires et prosodiques suivantes : « antériorisation de l’articulation », « accélération du tempo », et « rythme accentuel et syllabique fait de syllabes courtes […] produisant une impression de staccato » (LÉON 1993 : 78). Le charme coquet, finalement, présente trois principaux traits phonostylistiques : « syllabes accentuées plus courtes qu’en français standard et réparties inégalement », « montée brusque finale », et « pente mélodique abrupte » (LÉON 1993 : 78-79). Pierre évoque la dynamique entre indices et signaux dans l’expression des traits de personnalité chez BB :

Rappelons, d’autre part, qu’un changement de fonction phonostylistique se produit souvent et que le passage d’une fonction identificatrice, inconsciente, à une fonction impressive, consciente, est toujours possible. Il est fort probable que BB signale en réalité sa voix de petite fille plus qu’elle ne la subit comme indice d’un certain type de personnalité. C’est dans la mesure où l’on passe ainsi de l’inconscient au conscient, ou même seulement au subconscient que s’affirment plus nettement les traits du système phonostylistique. (LÉON 1979 : 170)

Plus tard dans la carrière de Pierre, vers la fin des années 1980, l’ai eu le plaisir et l’honneur de collaborer avec lui en menant nos études sur la variation phonétique et morphophonologique dans un corpus télévisuel de Bernard Pivot et de ses invités de l’émission Apostrophes. Les résultats de cette recherche ont été publiés sur la variation du E dans la Revue québécoise de linguistique (LÉON et TENNANT 1990a), et sur divers cas de variation dans la French Review sous le titre « Bad French and Nice Guys: A morphophonetic study » (LÉON et TENNANT 1990b). Nous avons combiné dans cette seconde étude un test de perception portant sur l’âge, le niveau d’éducation, et le caractère des locuteurs, avec une analyse quantitative de l’usage de certaines variantes traditionnellement associées au français populaire. Nous nous sommes inspirés des observations d’Albert Valdman (1982) en mettant en question la séparation nette entre d’une part, le français soi-disant populaire ou familier, et d’autre part, le français standardisé. Les résultats obtenus étaient fort intéressants. Par exemple, les invités à l'émission de Bernard Pivot qui laissaient tomber le plus souvent le « ne » de négation étaient jugés comme étant plus éduqués et plus sympathiques que ceux qui le maintenaient davantage dans leurs phrases négatives (LÉON et TENNANT 1990b : 767). De même, les locuteurs qui effaçaient souvent le /l/ devant consonne dans des contextes comme le pronom personnel « il » faisaient l’objet de jugements plus positifs sur leur caractère que ceux qui maintenaient plus souvent cette consonne (LÉON et TENNANT 1990b : 770). Une conversation que j’ai eue récemment avec Nigel Armstrong m’a permis de comprendre l’ampleur de l’influence que cet article a eue dans l’enseignement de la description sociolinguistique du français.

Le travail de Pierre Léon comme variationnisme de « troisième vague » avant la lettre

Depuis au moins une décennie, dans la sociolinguistique variationniste de l’école de Labov, on parle de trois vagues dans l’évolution de la discipline (ECKERT 2012). La première vague était celle des études fondées sur des corrélations quantitatives entre variables sociales et variables linguistiques, et la deuxième étant caractérisée par des études comme l’enquête de Penelope Eckert dans des lycées de Détroit (ECKERT 2000), qui incluent une dimension ethnographique. La troisième vague met l’accent sur la dimension stylistique de la variation. D’après Alan BELL (2013 : 328), « [i]n the third wave, variation itself constitutes social meaning, and styles are the focus. » Sali Tagliamonte précise :

The third wave focuses in even more on the social meaning of variables. It views styles, rather than variables, as directly associated with identity categories, and explores the contribution of variables to styles. The target of investigation is not only the linguistic variable, but any linguistic material that serves a social/stylistic purpose […]. A prevailing goal is how speakers construct their personalities using these materials. (TAGLIAMONTE 2012: 37-38) 

Les exemples que j’ai évoqués dans ce chapitre démontrent clairement la réflexion innovante de Pierre Léon sur la dimension phonostylistique de la variation et du changement linguistiques. En effet, on peut considérer une grande partie de son travail variationniste comme étant « de troisième vague » avant la lettre, dans la mesure où il s’est appliqué à démontrer les ressources phonostylistiques que les sujets parlants, de Brigitte Bardot à Charles de Gaulle en passant par des locuteurs moins célèbres, exploitent à des fins expressives pour construire différents aspects de leur personnalité dans différentes situations de communication. Il suffit de lire le livre Précis de phonostylistique (LÉON 1993) pour s’en convaincre.

Conclusion et hommage personnel

Les contributions de Pierre Léon à l’étude de la variation linguistique en français sont nombreuses, et témoignent d’une créativité et d’une imagination qui lui ont permis de développer, avant les chercheurs plus centraux au réseau des variationnistes laboviens qui fréquentent le colloque annuel NWAV, la dimension sémiotique des variables linguistiques, grâce à sa perspective phonostylistique.

Je ne peux pas conclure cette contribution sans rendre hommage personnellement à Pierre Léon. J’ai connu Pierre pour la première fois dans un de ses livres, et puis quelques années plus tard, j’ai eu le grand plaisir de faire sa connaissance, d’être son étudiant, son assistant de recherche, son ami. Je le considère comme mon mentor, et c’est vraiment grâce à lui que j’ai suivi le chemin que j’ai suivi comme professeur de linguistique française. Quand j’étais en deuxième année de mes études de premier cycle à l’Université de Toronto, j’ai suivi un cours d’orthoépie, et on a utilisé comme manuel ce livre orange, Prononciation du français standard (LÉON 1978). Ce manuel m’a ouvert les yeux à la phonétique et à la phonologie du français. J’avais choisi ce cours, en suivant le conseil de Paulette Collet, qui voulait que je suive un cours de phonétique pour améliorer ma prononciation pour de futures productions de pièces de Molière qu’elle montait avec sa troupe de théâtre. Et ce cours, assuré par Eric James avec le manuel de Pierre, a fini par être plus qu’un moyen de raffiner ma prononciation — cela a provoqué chez moi une prise de conscience d’un fait qui me parait assez évident maintenant, mais qui ne l’était pas avant ce moment-là, à savoir le fait qu’il y a un nombre limité de phonèmes en français qui correspondent à un certain nombre de combinaisons de lettres, et qu’à partir de cela, on a tout un système qu’on peut analyser, et qu’on peut aussi utiliser ces connaissances pour améliorer sa propre prononciation en français. Ça a stimulé pour moi un intérêt pour la phonétique et j’ai continué à faire mes études en langue et littérature française jusqu’à la quatrième année, et puis à partir de la maîtrise, j’ai bifurqué vers la linguistique et j’ai eu la chance d’être étudiant de Pierre Léon, non seulement dans son séminaire de maîtrise, mais je lui ai demandé aussi et il a gentiment accepté de m’encadrer pour mon mémoire de maîtrise, et il a également dirigé ma thèse de doctorat.

J’ai travaillé comme assistant de recherche pour Pierre, et il m’a invité très tôt à être co-auteur avec lui sur des publications. Nous travaillions sur des questions fascinantes, notamment l’étude du corpus Apostrophes. Je garderai toujours des souvenirs très agréables de cette collaboration. Comme enseignant, Pierre était exceptionnel : ses cours étaient interactifs, il fallait venir préparé, il fallait participer, il fallait démontrer qu’on avait réfléchi à la matière, mais Pierre allégeait toujours l’ambiance dans le cours en racontant des anecdotes, des anecdotes qui avaient souvent une visée pédagogique, mais parfois, c’étaient des anecdotes simplement pour établir une ambiance décontractée et propice à l’apprentissage. Je me souviendrai toujours de Pierre Léon, mon professeur, mon mentor, mon directeur de thèse, un homme littéraire, un artiste… mais avant tout, un homme très chaleureux, très sympathique, très généreux, avec un grand sens de l’humour, qui faisait tout pour que ses étudiants puissent réussir dans leur carrière. Il s’intéressait à nous ; c’était vraiment un professeur modèle. Pierre, tu nous manques beaucoup. Merci pour tout ce que tu as fait pour moi, et pour toutes tes contributions que nous célébrons dans les travaux réunis dans ce volume.

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Per citare questo articolo:

Jeff TENNANT, Pierre Léon et la variation, Repères DoRiF n. 15 - Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon - coordonné par Enrica Galazzi et Laura Santone, DoRiF Università, Roma mars 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=390

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