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Philippe MARTIN

L’intonation : du cœur du débat sur la phonostylistique au cœur du débat sur la linguistique

Philippe Martin
LLF, UFRL, Université Paris Diderot
philippe.martin@linguist.univ-paris-diderot.fr

Résumé

Il y a quelque quarante-cinq ans, Pierre Léon publiait les « Essais de phonostylistique » rassemblant une variété d’articles traitant d’un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur : la phonostylistique, science qui étudie « un répertoire des styles sonores, ou phonostyles, tels qu’ils sont perçus en tant que caractéristiques d’un individu (jeune, vieux, homme, femme), d’un groupe social (prolétaire, bourgeois) ou d’une circonstance particulière (discours politique, sermon), etc. ». Ainsi, l’intonation, à l’époque non pertinente en phonologie, apparaissait non seulement au cœur de la phonostylistique, mais aussi un peu plus tard au cœur de la phonologie et du système linguistique.

Abstract

Some 45 years ago, Pierre Léon published the "Essais de phonostylistique", bringing together a variety of papers dealing with a topic that was particularly important to him: phonostylistics, a science that studies a repertoire of sound styles, or phonostyles, perceived as characteristics of individuals, social groups or produced in particular circumstances such as political discourse. Later, intonation, at the time considered irrelevant in phonology, became central not only in phonostylistics but also in phonology and linguistics.

Introduction

Il y a quelque quarante-cinq ans, Pierre Léon publiait les « Essais de phonostylistique » (LÉON, 1971a) rassemblant une variété d’articles traitant d’un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur : le style de la parole. À l’époque, la linguistique structurale et la phonologie fonctionnelle dominent. Il n’est alors pas facile pour un chercheur qui se passionne pour ce qu’il y a de plus profondément humain dans le langage et qui en transcende toutes ses structures d’en proposer une analyse scientifique. Ce fut d’ailleurs l’objet d’un débat permanent comme en témoigne le texte de Pierre Léon « Nouveau regard sur la phonostylistique » publié dans la revue La Linguistique en 2009 (LÉON, 2009), texte répondant à André Martinet sur le statut de la phonostylistique : le style de la parole du locuteur appartient-il ou non au domaine de l’étude du langage ?

Pour Pierre Léon, la phonostylistique étudie « un répertoire des styles sonores, ou phonostyles, tels qu’ils sont perçus en tant que caractéristiques d’un individu (jeune, vieux, homme, femme), d’un groupe social (prolétaire, bourgeois) ou d’une circonstance particulière (discours politique, sermon), etc. ». On retrouve là, sublimé dans un cadre universitaire, une des premières passions de Pierre Léon, qui en 1950, avait dirigé, dans le Cours de théâtre d’André Voisin, au Petit Marigny, à Paris, un « Atelier d’improvisation et iso vocalisme ».

Pour étudier le répertoire des styles de parole, il fallait des outils d’analyse qui aillent plus loin ou en tout cas qui paraissent plus convaincants que les descriptions impressionnistes en usage en ces temps. Aussi, Pierre Léon créa en 1966 le laboratoire de phonétique de l’Université de Toronto, qui rassembla une équipe de jeunes chercheurs. Dans ce laboratoire, les outils d’analyse de la parole et en particulier de l’intonation de l’énoncé sont apparus d’emblée les plus importants. Pour ma part, j’y ai développé un « analyseur de mélodie » permettant l’affichage de courbes mélodiques en temps réel, alors qu’on ne disposait pour ce type d’analyse que de spectrographes lents et peu commodes à utiliser. C’est ce nouvel appareillage qui a rendu possible une des études de Pierre Léon devenue célèbre Systématique des fonctions expressives de l’intonation (LÉON, 1971b) portant sur la différentiation et le classement des catégories d’émotion basée sur des facteurs uniquement prosodiques.

L’intonation, non pertinente en phonologie selon Martinet, apparaissait ainsi au cœur de la phonostylistique. Mais c’est aussi cette instrumentation qui a permis de montrer plus tard que l’intonation est également au cœur de la phonologie et au cœur du système linguistique, malgré l’incompréhension récurrente qui perdure encore parfois aujourd’hui.

Il y a 50 ans

Il y a 50 ans, la linguistique fonctionnelle en France était représentée essentiellement par André Martinet, pour lequel l’intonation, la « musique de la phrase », n’appartient pas au code linguistique (MARTINET, 1960). En effet, elle ne relève pas, toujours selon Martinet, du principe de la double articulation (posé par Martinet…), seul modèle admis de l’activité langagière, qui élimine par construction l’intonation. Ce principe établit une hiérarchie des objets linguistiques en partant des phonèmes, servant à former des mots, qui eux-mêmes constituent des phrases. L’intonation de phrase, instanciée par des variations mélodiques, n’y a pas sa place, sauf pour l’indication de la modalité déclarative et interrogative de l’énoncé et ses variantes, le reste étant laissé aux phonéticiens (qui ne sont pas vraiment considérés comme linguistes, bien qu’ils décrivent le même objet, la langue). Il faut rappeler que dans l’esprit de beaucoup de linguistes de cette époque, et à de rares exceptions (BALLY, 1944), l’intonation n’est corrélative d’autre chose que de l’émotion et de l’attitude du locuteur.

Vint alors dans ce contexte Pierre Léon. Après une formation en français langue étrangère, il sera assistant à la Sorbonne puis maître de conférences à Besançon. Il débarque ensuite à Toronto après un bref passage aux États-Unis, à l’université de Columbus (Ohio). Il crée en 1965 le laboratoire de phonétique de l’Université de Toronto et y engage de nombreux assistants, qui feront leur thèse sous sa direction sur des sujets liés au style de la parole (la voix d’Apollinaire, le dialecte normand, l’accent d’insistance, l’accentuation des pronoms personnels, etc.). Pierre Léon m’engage moi aussi, et d’emblée, me fait découvrir le domaine de l’intonation de bien des points de vue différents, acoustique, stylistique, phonétique et phonologique.

Dans ce laboratoire, je mets au point un premier « analyseur de mélodie », réalisant une analyse acoustique en temps réel des facteurs prosodiques et en particulier de l’intonation. Ce premier pitchmeter permettait de faire des mesures inenvisageables à l’époque car trop longues et fastidieuses. Il fallait au moins 3 minutes pour obtenir par l’analyse spectrographique des données du reste peu précises de l’intonation d’une phrase de 2,4 secondes. L’étude restée célèbre de Pierre DELATTRE (Les Dix Intonations de base du français, 1966) portait en tout et pour tout sur dix très courtes phrases analysées au spectrographe, dont les courbes de fréquence fondamentale (la première harmonique) sont reproduites schématiquement avec plus ou moins de précision

De ce point de vue le temps réel changeait tout. Pour obtenir une courbe mélodique d’un enregistrement de 10 minutes, on passait de 20 heures à 10 minutes, puisque l’analyseur de mélodie que j’avais mis au point fonctionnait en temps réel.

Mais pour les linguistes de l’époque, et même pour ceux d’aujourd’hui, cette avancée technologique ne changeait rien, puisque la parole analysée par le phonéticien n’est que la mise en œuvre du code linguistique, qui seul doit faire l’objet de la description linguistique (c’est-à-dire en réalité le code qui se révèle dans l’écrit…). Ainsi, par exemple, on aboutit au concept de phonème comme unité phonologique minimale car c’est celle que transcrit l’écriture alphabétique, sans se rendre compte de la circularité du raisonnement, alors qu’on peut démontrer que le sujet parlant utilise la syllabe et non le phonème, qui apparaît alors comme un avatar du Written Language Bias (LINNELL, 2005).

On comprend que dans cette ambiance théorique, le style de la parole, la phonostylistique, ne puisse appartenir au champ d’étude du linguiste.

Pourquoi la phonostylistique ?

Etant donné le champ d’étude de la phonostylistique tel Pierre Léon l’a défini (« un répertoire des styles sonores, ou phonostyles, tels qu’ils sont perçus en tant que caractéristiques d’un individu (jeune, vieux, homme, femme), d’un groupe social (prolétaire, bourgeois) ou d’une circonstance particulière (discours politique, sermon), etc. »), l’intonation, n’ayant qu’un rôle marginal dans le code linguistique (indiquer la modalité de l’énoncé et ses variantes (commandement, implication, surprise et doute), va se retrouver tout naturellement au cœur des recherches stylistiques du langage parlé (tout comme d’autres facteurs peuvent également jouer un rôle, ex. diphtongaison, couleur vocalique, etc.).

Les variantes phonostylistiques portent sur les réalisations des contours mélodiques, de leur espacement, etc., et aussi sur des caractéristiques segmentales : c’est la fonction idiomatologique de Pierre LÉON (1973). Des études relativement récentes montrent du reste que ce sont les formes des contours mélodiques placés sur les syllabes accentuées de la phrase qui sont en grande partie indicatrice des particularités sociogéographiques des locuteurs. Ce sont ces variations, linéaires, concaves, convexes, résultant éventuellement de diphtongaison des voyelles accentuées, qui déterminent la perception des variantes phonostylistiques (MARTIN, 2013).

L’intonation au cœur du code linguistique

Aujourd’hui l’intonation est au cœur de la phonologie et même de la (macro)syntaxe. Toutefois, la linguistique académique dominante était et reste fascinée par l’écrit, sans se rendre compte que toutes les activités langagières impliquent obligatoirement la construction (par le locuteur) ou la reconstruction (par l’auditeur) d’une intonation de phrase, même en lecture silencieuse d’un texte.

De plus la linguistique dominante ne se rend pas ou plus compte non plus que le langage est un processus séquentiel se déroulant dans le temps, ce n’est que dans la lecture que le sujet parlant peut appréhender en partie le futur de sa production orale, par des mouvements oculaires rapides balayant le texte en aval de son oralisation.

D’autre part, on s’est aperçu relativement récemment que les syllabes accentuées et les mouvements mélodiques qu’elles portent jouent un rôle essentiel dans la perception des séquences de syllabes elles-mêmes par la synchronisation des ondes cérébrales delta qui elles-mêmes synchronisent les ondes thêta responsables de la perception des séquences de syllabes (GHITZA, 2011 ; MARTIN, 2015). Mais aussi et surtout elles permettent l’assemblage des syllabes en groupes accentuels et le regroupement hiérarchique de ces groupes accentuels en une structure, la structure prosodique de l’énoncé.

C’est ainsi qu’on observe que les ondes cérébrales prennent en compte les syllabes et non les phonèmes (à l’exception de caractéristiques internes de certaines consonnes). Les groupes accentuels (Accent Phrases), unités minimales organisées par la structure prosodique, sont donc constituées de séquences de syllabes dont l’une est accentuée (hors effet d’insistance). Le français, dépourvu d’accent lexical, constitue du reste un cas phonologique intéressant en ce que la position des syllabes accentuées n’est pas déterminée par une frontière phonologique ou un autre mécanisme analogue, mais est contrainte par la durée maximale du groupe accentuel qu’elles définissent par leur position finale. C’est ainsi qu’un groupe accentuel peut contenir un ou plusieurs mots, lexicaux ou non, pourvu que la durée de leur énonciation soit inférieure à quelque 1250 ms (ce qui correspond à la période maximale des ondes cérébrales delta).

La fig. 1 montre l’effet de cette contrainte temporelle sur la durée de groupes accentuels contenant un nombre de syllabes allant de 1 à 8. On constate, du moins en parole spontanée, une compression de la durée moyenne des syllabes de manière à rester dans la limite supérieure de durée d’un groupe accentuel de une seconde et un quart.

Martin fig 1

Fig. 1. Évolution de la durée syllabique moyenne en fonction du nombre de syllabes contenues dans les groupes accentuels (parole spontanée). La durée syllabique moyenne décroît avec le nombre de syllabes du groupe accentuel, de manière à préserver la durée maximale de ce groupe (MARTIN, 2015).

La structure prosodique

La structure prosodique constitue un groupement hiérarchique des groupes accentuels. Ce regroupement est indiqué par des variations mélodiques (les contours mélodiques) à l’endroit des voyelles des syllabes accentuées (en position finale des groupes accentuels en français), donc sur la dernière voyelle (prononcée) du dernier mot du groupe accentuel. Ces contours mélodiques indiquent des relations de dépendance « à droite » (i.e. vers le futur de l’énoncé) entre groupes accentuels, de manière à former des syntagmes prosodiques réunissant des groupes accentuels successifs (MARTIN, 2015).

Ainsi dans l’exemple de la Fig. 2, les deux premiers groupes accentuels de l’énoncé deux alpinistes et allemands forment un premier syntagme prosodique [deux alpinistes allemands] déterminé par la relation de dépendance indiquée par le contraste entre le contour descendant C2 (sur la dernière syllabe de alpinistes) avec le contour C1 montant (sur la dernière syllabe de allemands), donc de pente mélodique inversée. Le même mécanisme opère pour les deux groupes accentuels suivants ont trou et le cadavre, de manière à former un deuxième syntagme prosodique [ont trouvé le cadavre]. Le groupe accentuel d’un homme forme un troisième syntagme prosodique car porteur d’un contour mélodique montant C1, de même classe que ceux qui terminent les syntagmes prosodiques précédents. Enfin, le contour terminal conclusif descendant et bas C0, placé sur le dernier groupe accentuel dans un glacier, constitue la racine de la structure prosodique et contraste par la pente mélodique et le niveau avec les trois contours C1, indiquant ainsi le regroupement avec les trois syntagmes prosodiques précédents aboutissant à la structure prosodique de la phrase.

Martin fig. 2
martin fig 3

Fig. 2. Exemple de structure prosodique d’une phrase lue, montrant la constitution séquentielle de syntagmes prosodiques regroupant des groupes accentuels successifs.

Conclusion

En positionnant l’intonation au cœur de la phonostylistique au départ, on aboutit finalement à mettre l’intonation au cœur du débat linguistique :

  1. En remettant en question les concepts de phonème et de mot, remplacés par la syllabe et le groupe accentuel.

  2. En (re)mettant en avant la linéarité temporelle du langage, qui permet de constater l’inadéquation de représentations statiques traditionnelles comme la structure syntaxique, qui ne prend pas en compte l’aspect séquentiel des évènements prosodiques, syntaxiques ou informationnels.

Tout ceci mène à une reconstruction des grammaires prosodiques, syntaxiques, sémantiques à la lumière des découvertes récentes en neurolinguistique, relatives en particulier au rôle des ondes cérébrales.

Pierre Léon m’a fait en quelque sorte tomber dans un tonneau rempli d’intonation quand j’étais petit. Du système SAID (enseignement de l’intonation utilisé en FLE), au pitchmeter, puis le Pitch Computer et WinPitch et l’analyse de très grands corpus, j’ai pu assister et participer à l’émergence d’outils d’analyse acoustique de la parole de plus en plus performants et ergonomiques, permettant de mener de front deux types de recherche, l’analyse du signal (pour la mesure acoustique de la parole) et l’analyse phonologique et phonétique de l’intonation. À partir de la phonostylistique, encouragé par Pierre Léon, j’ai pu ainsi montrer, ou tout du moins essayer de montrer, que l’intonation, loin d’être marginale dans le système linguistique, en constitue en fait le cœur.

Références bibliographiques

BALLY, Charles, Linguistique générale et linguistique française, Berne, A. Francke, 1944.

DELATTRE, Pierre, « Les Dix Intonations de base du français », The French Review, Vol. 40, No. 1 (Oct., 1966), p. 1-14.

GHITZA, Oded, Linking speech perception and neurophysiology: speech decoding guided by cascaded oscillators locked to the input rhythm, Frontiers in Psychol., 2011, 2: 130.

LÉON, Pierre, « Systématique des fonctions expressives de l’intonation », Studia Phonetica, No 3, 1971a, p. 56-71.

LÉON, Pierre, Essais de phonostylistique, Montréal : Didier, Studia Phonetica No 4, 1971b.

LÉON, Pierre, CARTON, Fernand, ROSSI, Mario et AUTESSERRE, Denis, Les accents des Français, Paris, Hachette, 1981.

LÉON, Pierre, Précis de phonostylistique, parole et expressivité, Paris, Nathan-Fac, 1993.

LÉON, Pierre, « Nouveau regard sur la phonostylistique », La Linguistique, No 1, Vol 45, 2009, p. 159-170.

LINNELL, Per, The Written Language Bias in Linguistics, Routledge, 2005, 268 p.

MARTIN, Philippe, The Structure of Spoken Language. Intonation in Romance, Cambridge, Cambridge University Press, 2015.

MARTIN, Philippe, « Contours mélodiques de continuation majeure à La Réunion, à Maurice et aux Seychelles », La variation du français dans les espaces créolophones et francophones, Gudrun Ledegen (ed.), Paris, L’Harmattan, 2013, p. 31-47.

MARTINET, André, Éléments de linguistique générale, Paris, Armand Colin, 1960.

Per citare questo articolo:

Philippe MARTIN, L’intonation : du cœur du débat sur la phonostylistique au cœur du débat sur la linguistique, Repères DoRiF n. 15 - Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon - coordonné par Enrica Galazzi et Laura Santone, DoRiF Università, Roma mars 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=394

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