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Enrica GALAZZI, Laura SANTONE

Introduction

Pierre Léon a mené une vie intense et bien remplie, parfaitement à son aise entre deux pays/cultures : la France natale à laquelle il reste profondément attaché, et le Canada généreux qui l’a accueilli et qui, reconnaissant son élan prometteur, lui a permis de s’épanouir au niveau académique dans l’un de ses domaines de prédilection, la phonétique, et, sur le plan personnel, dans l’art et l’écriture.

Débordant d’énergie, doué de talents multiples, il a vécu les trois quarts d’un siècle mouvementé et parfois ingrat, partageant sa vie entre deux continents sans jamais perdre sa bonne humeur.

Phonéticien, écrivain, poète, didacticien1, il a été très actif aussi bien sur le plan de la recherche théorique – notamment en prosodie – que du côté de l’enseignement de la prononciation et de la phonétique.

À travers les études de Pierre Léon, la voix révèle ses aspects intrigants et séducteurs : de la colère à la voix impérative, de la voix de charme à la voix de la mère super-dépassée, des phonostyles radiophoniques à la sémiotique du rire, la phonétique perd son caractère de science austère et rebutante.

Fidèle en amitié, généreux, toujours affable et d’un abord facile, il a laissé un grand nombre d’amis, collaborateurs, admirateurs, lecteurs partout dans le monde. Un certain nombre d’entre eux ont collaboré à ce recueil issu du Colloque international Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon, organisé à Rome en 20162.

La présence de tant de collègues, amis, anciens doctorants et collaborateurs venant de différents pays qui ont souhaité contribuer à ce volume d’hommages montre à quel point il a laissé une trace vivante et une voie féconde pour la recherche qui se poursuit.

Notre hommage commence par la section « (En)jeux d’écriture », consacrée à l’écrivain qu’il a été, reconnu en France et au Canada. Écrivain qui, au « plaisir du texte », a toujours conjugué, sous le signe d’une invention extraordinaire, le plaisir des mots, comme le démontrent les trois interventions de Henri Mitterand, Marco Modenesi et Laura Santone. De l’analyse phonostylistique au roman, de la nouvelle à la chronique et à la poésie, en passant par l’art de la tapisserie et de la sculpture en pierre de tuffeau, c’est l’artiste-humaniste qui nous fait signe en mettant en résonance sa rigueur et son humour avec le goût du vivant et la notion même de vie.

Si l’écriture a certainement été une passion dans sa vie, c’est surtout pour ses travaux de phonétique que Pierre Léon est connu dans le monde entier. Dans la tradition des grands phonéticiens-pédagogues du XIXe siècle, il cultivait l’idéal de la clarté et de la simplicité et n’a jamais dédaigné les applications didactiques car il y voyait une source d’inspiration pour ses recherches et le terrain de manœuvre où ses théories pouvaient être validées.

Précurseur dans le champ de la phonostylistique, une discipline en train de se constituer, il en a illustré les possibilités réelles dans de nombreuses publications parmi lesquelles son volume Essais de phonostylistique (« Studia Phonetica », 4, Didier, 1971) devenu célèbre et plusieurs fois réédité3, et a reconnu la nécessité d’une approche pluridisciplinaire faisant appel, notamment, à la psychologie dans son article De l’analyse psychologique à la catégorisation auditive et acoustique des émotions dans la parole publié dans le « Journal de Psychologie » (n. 3-4, 1976, p. 305-324).

Ses recherches couvrent un vaste horizon qui va de la prononciation du français “standard” à l’étude de la variation diastratique, diatopique, diamésique, qu’il a su illustrer de façon pertinente et amusante en puisant dans le patrimoine culturel et artistique de la francophonie4.

La deuxième section, « Phonostylistique : études et applications » réunit des contributions qui parcourent les pistes nombreuses et originales que Pierre Léon a ouvertes autour de la prosodie et de l’enseignement de la prononciation.

En revenant sur la dichotomie linguistique-paralinguistique, Federico Albano Leoni interroge les raisons d’une expulsion « hiérarchique » jusqu’à arriver à la réhabilitation du paralinguistique et de la phénoménologie de la parole dans le processus de construction du sens.

Avec le texte de Parth Bhatt, Phonostylistique et désordres de la prosodie, nous allons à la découverte de l’impact de lésions des lobes frontaux gauche et droit sur la prosodie de patients franciliens. Il s’agit d’une étude passionnante et méritoire si l’on tient compte des difficultés souvent rencontrées en phonétique clinique pour obtenir des données significatives pour l’analyse.

Dans son article Profil temporel du groupe rythmique en français acadien : variabilité stylistique, Wladyslaw Cichocki nous entraîne en Acadie, pour une étude exploratoire qui compare la parole lue et la parole spontanée en fonction de leurs caractéristiques rythmiques.

L’intonation : du cœur du débat sur la phonostylistique au cœur du débat sur la linguistique est une contribution qui se distingue par son approche innovatrice. Philippe Martin propose d’intégrer les pistes offertes par la neurolinguistique (ondes delta etc.) aux réflexions linguistiques et rappelle à juste titre que la linguistique moderne soi-disant “de la parole” reste encore embourbée dans l’écrit.

Éric Bordas et Laurent Fauré, quant à eux, se penchent sur l’objet « voix » en relançant la phonostylistique de Pierre Léon dans le champ de la sociostylistique et de l’audiophonique, en replaçant au cœur de l’investigation du style vocal la relation entre le corps et le langage, à savoir la réalisation des identités et de leurs mises en voix au sein du discours.

Pierre Léon et la variation, signé Jeff Tennant, est un texte riche d’émotion où l’auteur présente l’originalité des travaux réalisés par Pierre Léon tout au long de sa carrière ainsi que son apport à la discipline. Sont également évoquées ses sources d’inspiration dans le but de le situer plus largement dans le domaine de la sociolinguistique variationniste tout en le démarquant d’autres travaux de recherche sur la variation du français.

Dès son plus jeune âge, chargé de cours de phonétique dans plusieurs universités, Pierre Léon entre en contact avec des publics diversifiés. Les nombreux ouvrages co-signés avec sa femme Monique, destinés aux apprenants de français langue étrangère, ont défriché le domaine de la phonétique appliquée – ardu et mal aimé des enseignants – qu’ils ont su rendre attrayant sans pour autant renoncer à l’indispensable rigueur. Ces ouvrages sont devenus des classiques et constituent aujourd’hui encore des repères incontournables pour la formation des enseignants et plus généralement dans le domaine du FLE. On doit à Pierre Léon les premiers manuels scientifiques d’initiation à la phonétique et à la phonostylistique destinés à un public d’étudiants universitaires (parus dans la collection Nathan Université). Son apport à la pédagogie de la prononciation, un engagement constant tout au long de sa vie, est retracé dans la contribution de Enrica Galazzi et Elisabeth Guimbretière: De bouche à oreille. Pierre Léon et l'enseignement/apprentissage de la parole en L2.

La dernière section, « La voix chantée et l’écoute », ne va pas sans renouer avec les recherches de Pierre Léon sur Les chants des anciens eskimos (1987) et son appel pour que soient pris sérieusement en compte les silences dans l’analyse de la parole (Pausologie et linguistique, avec Ron Davis, 1989). C’est Roberto Doati qui ouvre cette section en explorant l’expérimentation électronique sur bande magnétique de la voix et de ses qualités onomatopéiques faite par Luciano Berio dans Thema (Omaggio a Joyce). Les contributions suivantes de Giovanni Giuriati et Ilaria Meloni constituent un diptyque dont le premier volet propose un modèle d’analyse des pratiques vocales envisagé selon une perspective ethnomusicologique, tandis que le second en illustre l’application au chant traditionnel javanais, en montrant comment les qualités vocales de la voix qui chante relèvent d’un ensemble de facteurs culturels et historiques. La contribution de Fabio Galimberti, la dernière de cette partie, revient sur la voix à partir de son expérience professionnelle, c’est-à-dire du point de vue de « l’appel à l’écoute » de la pratique psychanalytique et de la notion de « pudeur » que cet appel convoque afin d’éviter, pour le patient qui parle, la « honte » d’être écouté.

Comme un hommage dans l’hommage s’inscrit, en clôture de ce recueil, la lettre d’Alain Baudot à Pierre Léon. C’est le témoignage, touchant, d’une intense collaboration née aux éditions du Gref et que le temps transforme en un rapport d’amitié authentique, basé sur une entente sincère et complice.

On retrouve, tout au long des textes ici réunis, la présence de Pierre Léon, les nombreux liens d’amitié qu’il a noués, on entend l’écho de son rire franc et généreux, le plaisir presque charnel des sonorités5. C’est pourquoi nous avons choisi de clore cet hommage en lui donnant la parole, pour prolonger, à travers un de ses poèmes, le plaisir de l’écoute, l’allegro de sa verve joyeuse, moqueuse, rabelaisienne.

1
On pourrait ajouter à cette liste son talent de prestidigitateur qu’il a révélé à Rome lors de la journée consacrée à son ami et complice Iván Fónagy en octobre 2007. Cf. Laura SANTONE (a cura di), I linguaggi della voce. Omaggio a Iván Fónagy, Biblink, Roma, 2010.

2
Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon, sous la direction de Enrica Galazzi et Laura Santone, Université de Roma Tre, 13-14 mai 2016. Pour sa valeur scientifique le colloque a obtenu la médaille du Président de la République Italienne.

3
Sur le rôle joué par Léon, voir Iván FÓNAGY, « Le statut de la phonostylistique », Phonetica, 34, 1977, p. 1-18.

4
Une bibliographie de Pierre Léon se trouve dans le volume Mélanges Léon : Phonétique Phonostylistique Linguistique et Littérature, sous la direction de Philippe MARTIN, Éditions Mélodie, Toronto, 1992, p. XVII-XXX.

5
P. Léon, « Riez-vous en “ HI, HI, HI, Hé, HE’, Hé ou HA, HA, HA ! Oh, Oh!” », Actes du XIIe Congrès International des Sciences Phonétiques, Université d’Aix-en-Provence, 1991, vol. 5, p. 310-313.

Per citare questo articolo:

Enrica GALAZZI, Laura SANTONE, Introduction, Repères DoRiF n. 15 - Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon - coordonné par Enrica Galazzi et Laura Santone, DoRiF Università, Roma mars 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=400

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