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Cristina BRANCAGLION, Chiara MOLINARI

Introduction

En 2001, en constatant qu’ « il est de plus en plus difficile de définir la francophonie », Robert Chaudenson proposait une analyse détaillée des ambiguïtés historiques, politiques et sémantiques de ce mot polysémique, dont les multiples interprétations découlent du sens que l’on attribue à l’adjectif / substantif « francophone » (CHAUDENSON, 2001 : 20). Après une quinzaine d’années, pour décrire la situation du français dans le monde, il s’avère toujours nécessaire de répondre préalablement à la question « Qu’est-ce qu’un francophone ? » (WOLFF, 2014 : 7). La réponse s’appuie sur le « sens commun, qui entend par ‘francophone’ une personne capable de parler en français, quel que soit son niveau ou sa maîtrise d’autres compétences, comme l’écriture ou la lecture » (ibidem). Ce critère permet d’identifier, dans l’Union Européenne, une population francophone « estimée à 45,8 millions de personnes (dont la quasi-totalité a appris le français comme une langue étrangère) » (ibid. : 8). Un telle approche fait ressortir l’extrême variabilité sémantique du mot « francophonie », qui arrive à inclure des aires traditionnellement exclues de l’espace francophone, où le français a connu plutôt une diffusion « par rayonnement culturel » et correspond essentiellement à l’usage de référence transmis par l’école (BAVOUX, 2003). Cette orientation semble accréditée aussi dans les milieux académiques, comme en témoigne la parution récente d’un volume consacré à la « francophonie européenne » portant entièrement sur l’usage du français comme langue de prestige entre le XVIIe et le XIXe siècle (RJÉOUTSKI, ARGENT, OFFORD, 2014).
Le projet de vouer un numéro de la revue Repères à l’espace francophone européen impose donc tout d’abord une justification de notre objet d’étude. La présente livraison a été conçue dans le cadre des activités du groupe de recherche « Dynamiques sociolinguistiques - espace francophone » de l’association Do.Ri.F. Università (http://www.dorif.it/) qui s’intéresse à la variation du français, notamment aux situations où le français donne lieu à des particularismes – dus à l’influence des différents facteurs de variation (diatopie, diaphasie, diastratie) ou aux contacts avec d’autres langues et variétés linguistiques. Ces phénomènes n’étant pas une spécificité des situations de rayonnement culturel du français, ce sont essentiellement les régions de tradition française (variétés qui remontent à des formes latines) et d’expansion du français (diffusion suite à l’émigration des colons européens ou aux conquêtes militaires) qui sont privilégiées (cf. BAVOUX, 2003). Les premières incluent, bien entendu, le territoire hexagonal, dans la mesure où il est possible d’y observer des phénomènes intéressants du point de vue du sociolinguiste.
En 2012 et 2014 les chercheurs du Do.Ri.F ont collaboré à la réalisation de deux numéros thématiques du périodique Repères portant sur des régions francophones par expansion, l’Afrique (SCHIAVONE, 2012) et le Canada (MOLINARI, PUCCINI, 2013). Ce numéro sur les Francophonies européennes : regards historiques et perspectives contemporaines vise à orienter l’attention vers les différentes régions de l’espace francophone européen, en donnant la parole à des spécialistes italiens et étrangers pour cerner d’une part les problématiques et les perspectives concernant la description du français – ou les initiatives de soutien – dans les contextes francophones non hexagonaux, et d’autre part les effets linguistiques introduits en France par le contact avec les langues de l’immigration.
La première partie – Diatopies européennes – s’ouvre par trois contributions touchant la lexicographie différentielle du français. Michel Francard retrace la création, en Belgique francophone, du centre de recherche VALIBEL, dont les travaux – focalisés sur les usages de la langue orale – ont permis un renouveau de la description lexicographique des particularismes wallons et bruxellois, avec des effets positifs au niveau des pratiques langagières et des représentations linguistiques. La lexicographie suisse romande fait l’objet des deux articles qui suivent. Dans le premier Dorothée Aquino-Weber offre un aperçu évolutif des travaux de description des particularismes romands, articulé en trois phases marquées par des positions idéologiques assez différentes, d’une approche essentiellement corrective à une méthode plus scientifique qui a permis de parvenir, à l’époque actuelle, à une acceptation et légitimation des régionalismes. Marie-Berthe Vittoz s’intéresse plus particulièrement aux diatopismes genevois, en s’appuyant sur deux glossaires réalisés par Aimé-Jean Gaudy-Lefort (1820) et par Jean Humbert (1852) pour relever les mots et expressions du domaine sémantique de l’alimentation, dont la vitalité a été analysée à travers une enquête par mail et une recherche sur l’Internet. La Suisse est l’objet d’une troisième contribution, signée par Federica Diémoz, qui présente le premier corpus de données sur le français oral parlé par les locuteurs romands (OFROM), en décrivant la méthodologie de traitement et d’exploitation de cette ressource qui ouvre des perspectives nouvelles à la description phonétique, lexicale et morphosyntaxique de cette variété de français.
Cette livraison ne pouvait pas négliger une autre région du domaine franco-provençal, la Vallée d’Aoste, espace francophone en territoire italien. La Vallée présente une situation linguistique assez complexe qui s’articule autour de trois langues principales (italien, français – les deux langues officielles – et patois franco-provençal), dont les usages réels ont été mis en lumière grâce à une enquête par questionnaire menée en 2001 par la Fondation Chanoux. Les informations ainsi réunies ont été analysées à l’occasion d’un congrès qui a eu lieu à l’Université de la Vallée d’Aoste (COLLECTIF, 2003). Cela a permis de constater que le français, langue de culture empreinte d’une forte valeur identitaire, jouit aujourd’hui d’une vitalité limitée et est perçu par les jeunes générations des milieux urbains essentiellement comme une L2 apprise à l’école (BERRUTO, 2003 : 52). Pour cette raison la politique linguistique s’avère particulièrement attentive au contexte d’enseignement du français, en soutenant des projets qui permettent de valoriser son emploi au sein du plurilinguisme de la région. La contribution de Gabriella Vernetto permet de mieux connaître le système d’éducation bi/pluri-lingue de la Vallée, dans lequel s’insère la formation en français, en décrivant notamment le parcours qui a mené à l’application d’un « Profil de la politique linguistique éducative », un projet novateur mis en place par le Conseil d’Europe, qui permet d’insuffler plus de dynamisme aux différentes langues, même au-delà du contexte scolaire. Le témoignage d’une jeune valdôtaine, proposé dans la dernière section de ce numéro – Et tout le reste est littérature… – confirme les interprétations des sociolinguistes : Lavinia Ferretti, étudiante actuellement en formation à Genève, retrace son parcours langagier et révèle comment son apprentissage du français à l’école de l’enfance a pu stimuler son intérêt pour les langues étrangères – mortes et vivantes –, confirmant ainsi l’importance de l’éveil précoce aux langues dans le soutien au plurilinguisme. Son autobiographie langagière montre par ailleurs l’intérêt de la méthode biographique non seulement dans la didactique des langues et cultures – où elle inspire des projets pédagogiques et des groupes de recherche (MOLINIÉ, 2011) – mais aussi comme ressource pour l’étude des situations linguistiques et pour favoriser la prise de conscience des enjeux identitaires liés à la pratique des langues ou de leurs variétés. Le cas de la Vallée d’Aoste, où il existe déjà d’autres écrits (auto)biographiques de locuteurs plus âgés1, laisse en outre entrevoir la possibilité d’utiliser ces documents pour réfléchir aux situations linguistiques en perspective évolutive.
Dans la deuxième partie de ce numéro – Contacts de langues au cœur de l’Hexagone – la « francophonie européenne » sera abordée à partir des écarts variationnels que le phénomène migratoire, saisi dans toute sa complexité, a apportés dans le français de référence. Pendant longtemps, dans les pays non francophones comme l’Italie, la francophonie a été associée, dans l’imaginaire commun, à tout ce qui concernait la langue, la littérature et la culture françaises extra-hexagonales : l’Hexagone, tel une tour d’ivoire protégeant une langue uniforme et homogène, en était exclu. Cette représentation est désormais désuète : les transformations des contextes contemporains obligent à en redéfinir les contours, voire à les élargir en vue d’une inclusion de l’Hexagone lui-même. Il suffit de penser aux phénomènes migratoires qui amènent à la formation de communautés périphériques au cœur même de la France et à l’éclatement de l’idéologie du monolinguisme, dont témoignent les attitudes plus positives vers les diatopismes belges et romands évoquées ci-dessus.
Il n’en reste pas moins que des paysages aussi complexes appellent un regard expert, à savoir de nouvelles méthodologies d’enquête permettant de ne pas sombrer dans des représentations hâtives et stéréotypées mais, au contraire, de parvenir à des lectures à même de rendre compte des composantes multiples, dynamiques, qui amènent à remettre en jeu le concept de frontières.
C’est dans cette perspective que se situent les trois contributions réunies dans la deuxième section de ce numéro. Bien qu’elles adoptent des regards différents, toutes les trois focalisent les phénomènes variationnels dérivant des contacts interlinguistiques multiples à l’œuvre depuis longtemps – mais au premier plan depuis seulement quelques décennies – à l’intérieur des frontières hexagonales.
Françoise Gadet inscrit sa contribution dans le contexte multilingue et multiculturel qui caractérise l’Ile-de-France et s’interroge sur la nature des corpus visant à refléter les parlers non standard relevés en région parisienne. À ce propos, elle illustre le corpus Multicultural Parisian French (MPF) dont le défi consiste à rendre compte des phénomènes variationnels dérivant du contact entre langues différentes en région parisienne non pas à partir des catégorisations socio-démographiques traditionnelles (âge, sexe, origine ethnique, appartenance sociale, etc.) mais en s’appuyant sur des critères qui privilégient la qualité des échanges, leur contenu, la relation enquêteur/enquêté et, de ce fait, l’immédiat communicatif. Après avoir décrit les options méthodologiques qui sous-tendent le choix du corpus, l’auteure revient sur l’impact que la variation exerce sur la langue dans toutes ses dimensions (phonétique, lexicale et grammaticale).
La réflexion de Roberto Paternostro poursuit, en quelque sorte, le questionnement abordé par F. Gadet : Paternostro, en effet, interroge l’accent de banlieue tel qu’il est perçu en région parisienne. Son hypothèse consiste à poser que l’accent de banlieue ne serait pas aussi marginal qu’on le pense dans l’imaginaire commun mais serait plutôt caractérisé par le retour de modèles intonatifs déjà courants mais repris dans des contextes inusuels. C’est par le biais d’un test de perception qui s’inscrit dans le cadre du corpus MPF que l’auteur parvient à valider son hypothèse.
Dans la perspective de la sociolinguistique urbaine, Lorenzo Devilla analyse la médiatisation des pratiques langagières (lexicales et discursive notamment) à travers un corpus de films où la représentation de la banlieue multiethnique, multiculturelle et plurilingue est au premier plan. D’après l’auteur, la mixité qui caractérise les parlers de banlieue peut être considérée comme un moteur de changement et d’évolution linguistiques.
Afin de décrire le contexte multilingue contemporain dans toute sa richesse et dans sa complexité, nous avons consacré une section de ce numéro – Parcours multilingues – à la description des transformations subies par les paysages urbains suite à la coprésence de plusieurs langues. La contribution de Cécile Desoutter et de Maria Gottardo étudie les effets de la présence asiatique à Paris et à Milan par le biais d’une comparaison entre les pratiques scripturales à travers lesquelles les communautés en jeu s’approprient de l’espace public.
S’il est vrai que, parmi ses multiples fonctions, la langue participe de l’élaboration du sens et, de ce fait, de la construction du monde, l’inscription de ces phénomènes dans le français de référence contribue à ébaucher un monde « nouveau » ; un monde qui existe depuis plusieurs années mais qu’on a encore du mal à assumer ; un monde globalisé, pluriel et qu’il faudrait lire dans la perspective de la superdiversité, c’est-à-dire d’une complexification de la diversité elle-même.

Références bibliographiques

BAVOUX, Claudine, « Le français hors de France », La Tribune internationale des langues vivantes, n. 33, mai 2003, p. 50-55.
BERRUTO, Gaetano, « Una Valle d’Aosta, tante Valli d’Aosta? Considerazioni sulle dimensioni del plurilinguismo in una comunità regionale », in Une Vallée d’Aoste bilingue dans une Europe plurilingue, Aoste, Fondation Émile Chanoux, 2003, p. 44-53.
CHAMPVILLAIR, Hélène, « Biografia linguistica di una nonna valdostana », Éducation et sociétés plurilingues / Educazione e società plurilingui, n. 29, décembre 2010, p. 15-20.
COLLECTIF, Une Vallée d’Aoste bilingue dans une Europe plurilingue, Aoste, Fondation Émile Chanoux, 2003.
GR – Le Grand Robert de la langue française, dirigé par Alain REY, Paris, Le Robert / Bruxelles, Bureau van Dijk, 2009.
CHAUDENSON, Robert, « Le cas du français », in ID (éd.), L’Europe parlera-t-elle anglais demain ?, Paris, L’Harmattan/Institut de la Francophonie, 2001, p. 13-42.
MOLINARI, Chiara, PUCCINI, Paola (éds.), « Voix/voies excentriques : la langue française face à l'altérité » volet n. 2 : « Autour du français québécois : perspectives (socio-)linguistiques et identitaires », Repères-Do.Ri.F., n. 2, juillet 2013.
MOLINIÉ, Muriel, « La méthode biographique : de l’écoute de l’apprenant de langues à l’herméneutique du sujet plurilingue », in BLANCHET, Philippe, CHARDENET, Patrick, Guide pour la recherche en didactique des langues et des cultures. Approches contextualisées, Paris, EAC/AUF, 2011, p. 144-155.
RJÉOUTSKI Vladislav, Gesine ARGENT, Derek OFFORD (éds), European Francophonie. The Social, Political and Cultural History of an International Prestige Language, Bern, Peter Lang, 2014.
SCHIAVONE, Cristina (éd.), « Voix/voies excentriques: la langue française face à l'altérité » volet n. 1 : « Les francophonies et francographies africaines face à la référence culturelle française », Repères-Do.Ri.F., n. 2, novembre 2012.
WOLFF, Alexandre (éd.), La langue française dans le monde 2014, Paris, Nathan, 2014.

1
Voir, par exemple, la « Biografia linguistica di una nonna valdostana » recueillie par la Hélène CHAMPVILLAIR (2010).

Per citare questo articolo:

Cristina BRANCAGLION, Chiara MOLINARI, Introduction, Repères DoRiF n.11 - Francophonies européennes : regards historiques et perspectives contemporaines - Coordonné par C. Brancaglion et C. Molinari, DoRiF Università, Roma novembre 2016, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=320

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