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Michel FRANCARD

Le français des Belges francophones dans les dictionnaires

Michel Francard
Centre de recherche VALIBEL
Université de Louvain (Louvain-la-Neuve)
michel.francard@uclouvain.be

Résumé

Cette contribution1 propose d’abord une brève présentation du centre VALIBEL, où se sont développées les recherches sur la variation linguistique en Wallonie et à Bruxelles, en lien avec la francophonie. Elle se focalise ensuite sur les études en lexicographie différentielle, avec une attention plus particulière pour le Dictionnaire des belgicismes qui en constitue le résultat le plus connu du grand public. Enfin, elle analyse le rôle du centre VALIBEL dans l’évolution de la dynamique normative à l’œuvre en Belgique francophone.

0. Un contexte favorable à l’étude de la variation linguistique

L’émergence de la sociolinguistique2 en Belgique francophone, dans les années 1980, a bénéficié d’un contexte favorable pour l’étude de la variation linguistique, alimenté par les deux courants dominants qui avaient jusqu’alors mobilisé les activités d’enseignement et de recherche dans les universités : la tradition dialectologique (dans la lignée de la philologie allemande du 19e siècle) et la tradition grammaticale (normative).

Ces deux traditions partageaient un certain nombre de préoccupations, en particulier ce que l’on a appelé le « culte des petits faits vrais » : les chercheurs étaient attentifs à rendre compte de la complexité du réel linguistique, mais sans éprouver la nécessité de confronter celui-ci à des modèles abstraits. Inversement – et significativement–, la linguistique générale n’a longtemps occupé en Belgique francophone qu’une place réduite, tant dans la formation universitaire que dans les publications scientifiques.

À la différence de ce qui s’est passé dans d’autres pays (notamment aux États-Unis et en France) où l’émergence de la sociolinguistique dans les années 1970 est une réaction aux positions structuralistes (surtout dans leur version générativo-transformationnelle), en Belgique francophone cette orientation nouvelle va plutôt s’inscrire dans le prolongement de recherches orientées depuis longtemps vers la variation linguistique « en acte ». Elle sera portée par des universitaires plus aguerris que leurs prédécesseurs à la linguistique générale et plus conscients de la nécessité d’un questionnement théorique et méthodologique sur leurs pratiques.

C’est dans ce contexte favorable qu’a été créé le centre VALIBEL où se sont développées des recherches sur la variation du français dans la francophonie, singulièrement en Wallonie et à Bruxelles. Après une brève présentation de ce centre, cette contribution se focalisera sur les activités dans le domaine de la lexicographie différentielle, avec une attention plus particulière pour le Dictionnaire des belgicismes qui en constitue le résultat le plus connu du public. En cohérence avec les choix théoriques et méthodologiques qui président aux travaux de VALIBEL depuis sa création, les pages qui suivent aborderont tant la question des pratiques langagières que celles des représentations linguistiques des locuteurs.

1. Le centre de recherche VALIBEL

1.1. Au commencement étaient les corpus oraux…

Le français en Wallonie et à Bruxelles a fait l’objet de nombreuses publications d’inspiration normative, voire puriste. Par contre, les études descriptives sont restées rares et généralement parcellaires jusqu’aux années 19803. Cette lacune sera une des motivations majeures de la création fin 1988 ducentre de recherche VALIBEL (http://www.uclouvain.be/valibel), avec comme objectif majeur de documenter la variation linguistique en Belgique francophone, particulièrement dans ses dimensions orales.

Le centre VALIBEL propose aujourd’hui une des plus importantes banques de données textuelles orales de la francophonie – quantitativement parlant. La constitution de ce vaste corpus « ouvert » a bien sûr bénéficié de l’impulsion d’initiatives proches, en France et au Québec. Nous avons notamment beaucoup travaillé, tant d’un point de vue méthodologique qu’épistémologique, sur les différentes opérations de transcription du matériau sonore, en lien avec la décision – pionnière pour le monde francophone – d’informatiser les données textuelles transcrites. D’où un questionnement permanent sur la spécificité des ressources orales (notamment par rapport à l’écrit), sur la productivité de ces ressources dans les différents domaines linguistiques (syntaxe, lexique, etc.), sur leur « représentativité », sur leur accessibilité pour les chercheurs, etc.

On ajoutera que les données récoltées ont été, dès le départ, systématiquement accompagnées de « fiches d’identification » qui décrivaient avec précision le profil sociolinguistique de chaque intervenant. Cette originalité par rapport aux corpus oraux constitués en France à la même époque nous a permis de mettre à la disposition de nombreux chercheurs, non seulement une riche documentation susceptible d’analyses variées (phonétiques-phonologiques, syntaxiques, lexicales, discursives, argumentatives, etc.), mais aussi des données interprétables du point de vue de leurs corrélats sociolinguistiques ‒ en d’autres termes, contextualisées4.

1.2. Pratiques et représentations linguistiques…

Même si l’ancrage initial des travaux a été celui d’une sociolinguistique variationniste « à la Labov », les enquêtes ont rapidement associé les pratiques linguistiques aux représentations/attitudes des locuteurs. En travaillant sur ces deux plans (que nous savons en interaction), en pratiquant des approches qualitatives et quantitatives, les recherches du centre VALIBEL ont tenté d’éclairer le fonctionnement complexe des discours par lesquels les locuteurs construisent leur rapport aux productions langagières (les leurs et celles des autres locuteurs). Elles ont mis au jour les mécanismes d’auto-minorisation des communautés « périphériques » et les stratégies de compensation auxquelles les locuteurs ont parfois recours. Ce faisant, elles ont traité la problématique du changement linguistique à la fois dans une perspective « micro » (l’évolution des pratiques langagières des locuteurs) et dans une perspective « macro » (l’évolution des espaces sociaux).

Une autre constante des travaux du centre VALIBEL est d’avoir très tôt mis la (socio)linguistique en dialogue avec d’autres disciplines des sciences humaines, en particulier dans les domaines de l’anthropologie et de la psychologie sociale (sur la question des identités collectives), de la philosophie (sur la question des normes « négociées ») et de la didactique (sur la question de la gestion du plurilinguisme dans les écoles de milieu urbain). Ces ouvertures transdisciplinaires ont souvent été l’occasion de confrontations ; mais, au-delà de différences méthodologiques parfois irréductibles, elles nous ont permis d’appréhender la complexité de situations qui représentent un réel enjeu social.

Les travaux du centre VALIBEL s’échelonnent le long d’un continuum allant d’une linguistique socialement contextualisée (lexicographie différentielle, analyse du discours, analyse phonologique selon la méthodologie du projet « Phonologie du français contemporain » [http://www.projet-pfc.net/]) à une sociologie des pratiques langagières (en milieu scolaire, en milieu professionnel), sans privilégier un des deux pôles. Cette diversité d’ensemble s’observe également dans les démarches des chercheurs : ainsi, les travaux sur l’autonomisation de la variété de français en usage en Belgique associent des descriptions (socio)linguistiques à des démarches (l’étude des discours porteurs d’idéologies langagières par exemple) que l’on peut considérer comme relevant de l’anthropologie linguistique.

Grâce à une équipe qui s’est étoffée au fil des années5, le projet initial s’est enrichi de dimensions nouvelles : sa perspective s’est très vite élargie à l’ensemble de la francophonie, puis à d’autres aires linguistiques6. Mais la priorité des chercheurs reste l’étude de données langagières « authentiques », prises dans leur contexte de production effective, tant à l’écrit qu’à l’oral (DISTER et al., 2007).

2. Des belgicismes et des dictionnaires

2.1. Le Dictionnaire des belgicismes

Le français en usage en Belgique (Wallonie et Bruxelles) a donné lieu à de nombreuses productions lexicographiques. Il y a là une véritable tradition, d’inspiration normative et même puriste, que l’on fait généralement remonter au début du 19e siècle, avec l’ouvrage publié en 1806 par Antoine-Fidèle Poyart sous le titre : Flandricismes, wallonismes et expressions impropres dans le langage français. Cette stigmatisation des particularismes lexicaux7 « belges » culminera dans les années 1970 avec les bien nommées « Chasses aux belgicismes » (HANSE et al., 1971, 1974), avant d’amorcer une prudente ouverture aux « belgicismes de bon aloi » (DOPPAGNE, 1979).

Si l’on peut contester l’a priori puriste qui préside à la rédaction de ces inventaires, on ne peut nier que l’ensemble de ces productions constitue un riche thesaurus de traits lexicaux rencontrés en Wallonie et à Bruxelles. Les chercheurs du centre VALIBEL qui entameront, à la fin des années 1990, une étude approfondie du lexique des Belges francophones partiront de ces inventaires, les analyseront pour en éliminer les données non pertinentes d’un point de vue diatopique (ce qui relève du français populaire, par exemple) et en extrairont le matériau de base d’une importante enquête sociolinguistique entamée en 2000 sur l’ensemble du territoire de la Belgique francophone8.

Les résultats de cette enquête (dont la méthodologie est explicitée dans FRANCARD, 2003) ont permis, non seulement de sélectionner les « belgicismes » les mieux attestés dans l’usage, mais aussi d’enrichir la microstructure d’informations fiables sur la dynamique lexicale à l’œuvre en Belgique francophone. Le Dictionnaire des belgicismes (FRANCARD et al., 2010¹-2015²), issu de cette démarche, est établi dans une optique différentielle : n’y figurent que des items (formes, sens, locutions, etc.) qui ne sont pas repris dans les ouvrages de référence (essentiellement des dictionnaires usuels décrivant l’usage d’un français normé : Petit Robert, Petit Larousse)9 et qui s’observent sur le territoire de la Belgique francophone10. Il est reconnu comme le dictionnaire différentiel qui, à l’heure actuelle, exploite au mieux les apports de la sociolinguistique dans une démarche lexicographique (FRANCARD, 2014).

2.2. Les belgicismes dans les dictionnaires généraux

La lexicographie générale a accueilli des diatopismes lexicaux depuis les années 1970, d’abord timidement, puis d’une manière plus généreuse depuis les derniers millésimes du Petit Robert et du Petit Larousse.

Comme d’autres régions de la francophonie, la Belgique francophone est significativement présente dans ces dictionnaires usuels du français de référence (voir FRANCARD, 2011). Pour ce qui concerne le Petit Robert, elle a pris une ampleur nouvelle à partir du millésime 2008, pour lequel l’auteur de ces lignes a revu l’ensemble des items relatifs à la Belgique et a augmenté significativement le nombre des « belgicismes ».

Cette ouverture est toutefois bien balisée. D’une part, elle ne concerne qu’un nombre très limité d’entrées : quelques centaines tout au plus (400 belgicismes dans le Petit Robert). D’autre part, chacune de celles-ci est clairement identifiée comme écart par rapport au français de référence : dans le Petit Robert, chaque belgicisme est accompagné de la marque « Région. (Belgique) »).

Les dictionnaires de référence, malgré un intérêt (lexical et… commercial) pour les variétés du français, restent soumis à un impératif : décrire la « norme du français de France » (Préface du Nouveau Petit Robert, 1993, p. XIV). Dans ce contexte, on comprend mieux que « [l]a description du français hors de France dépasse de loin les objectifs et les possibilités d'un ouvrage réalisé à Paris » (Alain REY, Préface du Petit Robert, 1977, p. XIX).

Il reste que cette ouverture n’est pas sans conséquence sur la perception que les francophones peuvent avoir de leurs particularismes, lesquels se voient offrir dans les dictionnaires de référence une reconnaissance, voire une consécration.

3. Des belgicismes et des Belges…

3.1. L’insécurité linguistique des francophonies périphériques

La stigmatisation des belgicismes, alimentée par la tradition puriste naguère dominante en Belgique, n’est qu’une facette d’un phénomène plus général aujourd’hui bien décrit, l’insécurité linguistique (FRANCARD et al., 1993-1994). Par ailleurs, le refus d’accorder une quelconque légitimité aux particularismes diatopiques n’est pas spécifique aux Belges francophones. Il se manifeste, à des degrés divers et sous des formes variées, dans l’ensemble de la francophonie. Par rapport à la norme de référence (mythique) que constitue le français « de Paris », toutes les variétés géographiques sont dévaluées sur le marché linguistique. Il y a là une insécurité linguistique dont les racines remontent au Moyen Âge et dont les francophones « hors Hexagone » s’émancipent timidement aujourd’hui.

La sujétion linguistique à la norme « de Paris » – observée naguère tant sur le marché linguistique que dans le champ littéraire – fait progressivement place à une valorisation des particularités, à tout le moins dans le cadre d’interactions situées dans l’espace belge francophone. Plus que la prononciation, qui n’est pas encore ressentie comme un commun dénominateur entre les Belges francophones, c’est le lexique qui manifeste avec le plus d’évidence la progressive légitimation des usages belges.

Cette nouvelle dynamique normative s’observe même en dehors de contextes informels : les belgicismes « conscients » sont de plus en plus nombreux dans les médias écrits et parlés ; ils peuvent apparaître dans des communications publicitaires, dans la littérature, etc. En outre, la diffusion des travaux du centre VALIBEL a permis au public de prendre ses distances vis-à-vis d’une conception « folklorisante » des belgicismes : ceux-ci, dans l’imaginaire collectif, étaient trop systématiquement associés aux langues régionales ou au terroir, alors qu’ils sont présents dans l’ensemble des domaines de la vie quotidienne et que nombre d’entre eux sont des innovations qui ne doivent rien aux langues en contact.

3.2. La réception des belgicismes dans les dictionnaires

Dans ce contexte, la réception de la première édition (2010) du Dictionnaire des belgicismes manifeste une rupture significative avec la tradition des « chasses aux belgicismes ». Outre son succès auprès du grand public11, les commentaires dans les médias ont clairement fait état de ce que les belgicismes avaient désormais droit de cité. La deuxième édition de l’ouvrage, en 2015, a confirmé cette rupture en bénéficiant d’une réception plus positive encore que la première12.

Une évolution similaire peut être constatée dans les réactions suscitées par l’accueil de belgicismes dans les dictionnaires usuels du français de référence. Alors que la refonte du Petit Larousse en 1989, intégrant un nombre significatif de belgicismes, amenait certains commentateurs à dénoncer l’intégration de ces « fautes » dans un dictionnaire de référence, le millésime 1998 suscitera moins de réactions négatives (KLINKENBERG, 2008 : 83-86). Et lorsque le Petit Robert suivra le mouvement à partir du millésime 2008, le public belge interprétera l’entrée des belgicismes dans ce dictionnaire de référence comme une légitimation et une ouverture à des normes partiellement différenciées selon les communautés.

3.3. Une dynamique normative en cours

Est-ce à dire que les Belges ont renversé la hiérarchie normative à l’œuvre jusque-là dans leur perception des productions langagières « non françaises » ? En d’autres termes, y a-t-il aujourd’hui une modification du rapport à la norme, qui avait été longtemps assimilée à une norme exogène, le « français de référence » ?

Sans doute la valorisation (directe ou indirecte) d’une norme endogène dont rend compte le Dictionnaire des belgicismes et, à la marge, les dictionnaires de référence du français, ne signifie pas encore un renversement complet de hiérarchie : la légitimité linguistique de certains belgicismes peut rester limitée au seul marché « belge ». Mais elle s’inscrit dans un mouvement dont les prémisses sont identifiées depuis plusieurs années : l’émergence d’une francophonie pluricentrique (PÖLL, 1998) où des normes partiellement différentes sont reconnues – et valorisées – à Paris, à Bruxelles, à Genève ou à Montréal13.

De ce point de vue, la réception par le grand public des dictionnaires offrant une visibilité significative aux particularités du français en Belgique peut être mise en parallèle avec les résultats d’enquêtes sociolinguistiques récentes sur les jugements de normativité des Belges francophones (HAMBYE et FRANCARD, 2004, 2008 ; BOUCHARD et al., 2004). La légitimité linguistique n’est plus associée exclusivement à la France et la (bonne) conscience de pratiquer une variété distincte du français de France, y compris dans les normes qui la régissent, est de plus en plus répandue. Subsiste toutefois une interrogation persistante sur la variété linguistique « de référence » qui pourrait bénéficier à la fois du prestige de la légitimité (qui domine le marché officiel) et d’un réel capital de sympathie (comme celui qui est en vigueur sur le marché restreint).

4. Tant qu’il y aura des (socio)linguistes…

Durant le printemps 2015, le site de discussion du « Réseau francophone de sociolinguistique » a accueilli d’intéressants échanges sur la capacité des chercheurs en (socio)linguistique à influencer le débat public sur des questions en rapport avec leur discipline. La nécessité d’un dialogue avec les « faiseurs d’opinion » – plutôt qu’un splendide isolement dans une tour d’ivoire – y a été rappelée, et pas seulement par des partisans inconditionnels d’une sociolinguistique de l’intervention.

Le centre VALIBEL, dès sa création, a été attentif à créer une interaction permanente entre les chercheurs et les personnes14 associées à la démarche de recherche d’une part ; entre ces mêmes chercheurs et les « faiseurs d’opinion » d’autre part. Malgré le caractère chronophage de cette démarche, ce choix s’est avéré judicieux en plusieurs circonstances, notamment à l’occasion des recherches portant sur le lexique des Belges francophones.

Le lexique, on le sait, est un des visages les plus immédiatement perceptibles de la variation linguistique. Il est en outre un vecteur fort d’identification ou, à tout le moins, d’intégration dans une communauté linguistique « concrète », où s’échangent les « mots de la tribu ». Il est donc un lieu d’interaction possible entre le public et les chercheurs intéressés tant par les pratiques langagières que par les représentations linguistiques des locuteurs. En identifiant le lexique des Belges francophones comme un de ses axes de recherche, le centre VALIBEL a réussi, non seulement à décrire et à contextualiser la variation lexicale en Wallonie et à Bruxelles, mais aussi à faire progresser l’idée, dans le public, que cette variation est concomitante à toute langue effectivement en usage.

L’accent placé sur la variation diatopique, dans un contexte naguère peu favorable aux écarts par rapport au français « de France » a permis en outre aux chercheurs du centre VALIBEL d’interagir avec le grand public sur la question de la légitimation des normes endogènes. Le succès de librairie du Dictionnaire des belgicismes, l’insertion (très médiatisée) de belgicismes dans les dictionnaires usuels du français et bien d’autres initiatives qui ont touché un large public ne sont pas des « étoiles filantes » : elles s’ancrent dans une démarche scientifique, à laquelle elles donnent un supplément de sens.

On peut donc penser que les recherches du centre VALIBEL ont joué un rôle dans la dynamique normative à l’œuvre en Belgique francophone depuis quelques décennies. Un rôle partagé, certes, avec d’autres chercheurs et d’autres organismes (FRANCARD et HAMBYE, 2010) actifs dans le domaine de la langue. Un rôle limité, tant sont complexes les facteurs qui interviennent dans les comportements langagiers. Mais un rôle assumé et reconnu, tant à l’intérieur du Centre qu’à l’extérieur.

Il reste cependant du chemin à parcourir avant que les francophones de Belgique ne s’approprient pleinement « leur » français pour en faire un « standard de référence » au même titre que le français en usage à Paris… ou ailleurs. Si la hiérarchie des normes linguistiques n’accorde plus à Paris le statut de référence exclusive, elle peine encore, en Belgique francophone et ailleurs, à identifier ce qui pourrait s’y substituer.

De plus, cette appropriation – dont on peut penser qu’elle est essentielle pour l’avenir du français – s’intègre dans une prise de conscience bien plus large : la nécessité de combattre les différentes formes de discrimination linguistique qui pèsent sur nos sociétés, quelles que soient les langues pratiquées.

Le refus des « chasses aux belgicismes » n’est qu’une étape d’un long processus : (faire) comprendre ce dépassement, symboliquement important, et l’inscrire dans un refus plus général des hégémonies linguistiques, c’est un défi à relever. Tant qu’il y aura des (socio)linguistes…

Références bibliographiques

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DISTER, Anne, FRANCARD, Michel, HAMBYE, Philippe, SIMON, Anne Catherine, « Du son, du texte, des métadonnées. L’évolution de la banque de données textuelles orales VALIBEL (1989-2009) », Cahiers de Linguistique n. 33/2, 2007 [paru en 2009], p. 113-129.

DOPPAGNE, Albert, Belgicismes de bon aloi, Bruxelles, Office du bon langage (Fondation Charles Plisnier), 1979.

FRANCARD, Michel, « L’intégration des régionalismes dans les dictionnaires de référence du français.Le cas des belgicismes », in SINDACO, Sarah (éd.), Jean-Marie Klinkenberg, un homme d'(inter)action, Fernelmont, E.M.E. éditions, 2011, p. 13-25.

FRANCARD, Michel, « Un sociolinguiste au pays des lexicographes. Apports de la sociolinguistique au Dictionnaire des belgicismes (2010) », in FORLOT, Gilles, MARTIN, Fanny (éds), Regards sociolinguistiques contemporains. Terrains, espaces et complexité de la recherche, Paris, L’Harmatan, 2014, p. 157-168.

FRANCARD, Michel, GERON, Geneviève, WILMET, Régine (éds), L'insécurité linguistique dans les communautés francophones périphériques. Volume I : Cahiers de l'Institut de Linguistique de Louvain n. 19 (3-4), 1993. Volume II : Cahiers de l'Institut de Linguistique de Louvain n. 20 (1-2), 1994.

FRANCARD, Michel (avec la collaboration de GERON, Geneviève et WILMET, Régine), « Les ‘belgicismes’ sont-ils ‘belges’ ? La nomenclature du Dictionnaire du français en Belgique », in NOBEL, Pierre (éd.), Variations linguistiques. Koinè, dialectes, français régionaux, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2003, p. 137-150.

FRANCARD, Michel, GERON, Geneviève, WILMET, Régine, WIRTH, Aude, Dictionnaire des belgicismes, Bruxelles, De Boeck, 20101-20152.

FRANCARD, Michel, HAMBYE, Philippe, « Des variations de bon aloi. Trente ans de sociolinguistique en Belgique francophone (1980-2010) », Le discours et la langue n. 1 (2), 2009 [publié en 2010], p. 37-59.

HAMBYE, Philippe, FRANCARD, Michel, « Le français dans la Communauté Wallonie-Bruxelles. Une variété en voie d’autonomisation ? », Journal of French Language Studies n. 14 (1), 2004, p. 41-59.

HAMBYE, Philippe, FRANCARD, Michel, Normes endogènes et processus identitaires. Le cas de la Wallonie romane, in BAVOUX, Claudine, PRUDENT, Lambert-Félix, WHARTON, Sylvie (éds), Normes endogènes et plurilinguisme. Aires francophones, aires créoles, Lyon, ENS éditions, 2008, p. 45-60.

HANSE, Joseph, DOPPAGNE, Albert, BOURGEOIS-GIELEN, Hélène, Chasse aux belgicismes, Bruxelles, Office du bon langage (Fondation Plisnier), 1971.

HANSE, Joseph, DOPPAGNE, Albert, BOURGEOIS-GIELEN, Hélène, Nouvelle chasse aux belgicismes, Bruxelles, Office du bon langage (Fondation Plisnier), 1974.

KLINKENBERG, Jean-Marie, « À propos du traitement lexicographique des belgicismes », in BAVOUX, Claudine (éd.), Le français des dictionnaires. L’autre versant de la lexicographie française, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2008, p. 77-88.

POHL, Jacques, Témoignages sur le lexique des parlers français de Belgique, Université de Bruxelles [thèse de doctorat non publiée], Bruxelles, 1950.

PÖLL, Bernhard, « Le français ou les français ? La difficile naissance de la pluricentricité », Lengas n. 43, 1998, p. 163-182.

POYART, Antoine-Fidèle, Flandricismes, wallonismes et expressions impropres dans le langage français, Bruxelles, J. Tarte, 1806.

REMACLE, Louis, Orthophonie française : conseils aux Wallons, Liège, Michiels, 19481 – Liège, Les lettres belges, 19692.

1
Certains passages de ce texte ont bénéficié des commentaires de Philippe Hambye, que je remercie pour nos échanges stimulants.

2
On trouvera une présentation plus détaillée de la sociolinguistique en Belgique francophone dans FRANCARD, HAMBYE (2010).

3
Une exception notoire est la thèse de Jacques POHL (1950), mais celle-ci, non publiée, restera longtemps confidentielle et peu exploitée.

4
Choix qui pose bien sûr la question du degré de « profondeur » (thickness) de cette contextualisation, lequel peut limiter, aux yeux de certains chercheurs, la portée des questions sociolinguistiques auxquelles on peut répondre à partir de telles données.

5
25 ans après sa création, VALIBEL compte une vingtaine de personnes et est le seul centre de recherche en Belgique francophone dont l’essentiel des travaux s’inscrit dans une perspective sociolinguistique.

6
Récemment, à la suite d’une nouvelle organisation de la recherche dans l’université, d’autres langues (espagnol, néerlandais) sont venues s’ajouter au français.

7
Cette stigmatisation existe également au plan de la prononciation (entre autres REMACLE, 1948), mais les productions sont moins nombreuses. En outre, plus encore que les cacographies, elles dénoncent des « travers » plus liés à des appartenances sociales qu’à une origine géographique.

8
Intégrées dans une réflexion menée au sein du réseau « Étude du français en francophonie » (AUPEL-UREF/AUF), ces recherches concrétiseront la démarche recommandée par le réseau, qui faisait de l’enquête sociolinguistique un préalable à l’établissement de la nomenclature des inventaires lexicaux (dont la constitution était un des objectifs prioritaires de ce réseau).

9
Lorsque des variantes diatopiques sont reprises dans un ouvrage de référence, c’est avec l’indication explicite de leur origine régionale, ce qui revient à les différencier du français de référence.

10
Cette définition de belgicisme englobe l’ensemble des variantes diatopiques qui sont en usage en Wallonie et à Bruxelles, qu’elles soient spécifiques à ce territoire ou partagées avec d’autres régions de la francophonie.

11
Le chiffre important des ventes du Dictionnaire des belgicismes n’est pas, en soi, un élément déterminant : les chasses aux belgicismes, elles aussi, ont été des succès de librairie. Mais il révèle que l’intérêt du public s’est porté vers un ouvrage descriptif, et non plus prescriptif.

12
Cela va de titres très explicites dans les journaux comme « La chasse aux belgicismes est fermée » à diverses initiatives ludiques au départ de ( ?) belgicismes : quiz diffusé par le quotidien Le Soir en mars 2015 et portant sur l’origine géographique des lecteurs au départ de leurs choix lexicaux (plus de 100.000 participants en une semaine…), élaboration en 2015 d’un « dictionnaire excentrique » au départ de locutions du français de Belgique, etc.

13
Si d’autres villes de la francophonie, notamment d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb, ne sont pas citées ici, c’est en raison de la plus faible légitimation de la norme endogène dans ces aires francophones que dans la francophonie du « premier cercle ». Mais cette situation évolue significativement elle aussi.

14
Personnes dénommées « informateurs », « témoins », etc., autant d’appellations réductrices par rapport à leur contribution effective à une recherche… en sciences humaines.

Per citare questo articolo:

Michel FRANCARD, Le français des Belges francophones dans les dictionnaires, Repères DoRiF n.11 - Francophonies européennes : regards historiques et perspectives contemporaines - Coordonné par C. Brancaglion et C. Molinari, DoRiF Università, Roma novembre 2016, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=321

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