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Lavinia FERRETTI

École de langue

Née à Aoste le 21 mai 1994, Lavinia Ferretti a obtenu un bac littéraire en 2013 au lycée classique de sa ville natale et poursuit maintenant ses études en ‘Sciences de l’Antiquité’ à l’Université de Genève. En 2013 et 2014, ses inédits Bleu vie et Message inconscient à l’attention d’autrui ont été retenus par le Jury du Prix Interrégional Jeunes Auteurs (PIJA), dans la catégorie «français langue apprise». Ses récits Apollon et Daphné et Aphrodite et Anchise ont été proposés les 1er novembre 2015 et 17 avril 2016 dans la chronique Mythomane de la Radio Télévision Suisse (http://www.rts.ch/la-1ere/programmes/hautes-frequences/4761964-mythomane-tous-les-episodes.html). Elle participe aussi activement à la réalisation du journal des étudiants de son département, avec notamment la rédaction de divers articles.

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École de langue

Que c'est bizarre d'écrire ma biographie à seulement vingt ans. Encore plus bizarre que de devoir l'écrire en français, au moment où ma langue maternelle, celle de toute ma famille, de mes instincts et de mes rêves, est l'italien.

On a beau dire qu’on peut devenir parfaitement bilingues simplement en apprenant une langue très jeunes : le rapport avec la langue maternelle reste particulier : dans mon cas, c'est la seule dans laquelle je peux compter et je peux me mettre en colère, surtout, c'est la seule que je peux sortir à n'importe quel moment sans aucune difficulté, et qui a su faire surgir sur mon visage un sourire.

En même temps, depuis que j'ai des souvenirs, je n'ai jamais été monolingue. Toute petite, depuis l'école d'enfance déjà, j'ai commencé à suivre des cours en français à l'école. Je ne parlais pas cette langue, ni ne l’utilisais, non : elle appartenait au domaine de mes études, et n'en sortit que vers les douze ans, avec les premiers livres lus en français (parce qu'il n'y avait pas de traduction italienne disponible). Mais je l'étudiais, j'en connaissais les mots, les verbes, les phrases : bref, depuis je me souviens, un tout petit peu de français je le connais. Et mes parents aussi m'aidèrent en cela : ils essayèrent un tout petit peu de me faire regarder des dessins animés en français, car ils avaient compris l'importance des langues dans ce monde.

Pour compliquer encore la situation, vers mes huit ans un autre inconnu parut à l'école, l'anglais. Je suis parmi les dernières en Vallée d'Aoste qui aient fréquenté les premières années d'école primaire seulement avec le français, et qui n'aient pas eu d'anglais aux toutes dernières années dulycée. Mais je l'ai quand même étudié suffisamment longtemps pour pouvoir l'appeler ma troisième langue. Et surtout, il y a plein de livres en anglais qui n'ont jamais été traduits ni en italien ni en français : à nouveau, ce fut la lecture qui m’introduisit véritablement dans une langue.

Si je peux me définir polyglotte, je le dois surtout à l'école. En effet, ce fut à nouveau elle qui m'introduisit à une grande passion linguistique de ma vie : les langues classiques dites mortes. Je l'avoue, j'aime et je n'aime pas ce terme de mortes : il est vrai qu'elles sont cristallisées, qu'elles ont cessé d'évoluer de la façon inévitable propre aux langues, qu'elles sont mortes, qu'elles restent mortes. En même temps, elles sont encore à même de parler, comme un fantôme de quelque chose qui n'existe plus mais qui est encore à même de nous interroger et de nous pousser à la réflexion. Elles me fascinent vraiment, et disons que, après cinq ans de latin et de grec ancien, j'ai décidé de dédier trois autres années de ma vie à ce dernier (mais j'aurais bien aimé continuer le latin aussi) parce que je percevais qu’il n'avait pas terminé de m'offrir des émotions.

Le lycée fut aussi le moment du véritable affranchissement de mon anglais. Mes parents, encore et toujours persuadés de l'importance des langues, m'ont envoyée passer deux mois aux États-Unis pour m'améliorer. Peu de choix : personne ne parlait l'italien, seulement une fille le français : je dus m'y mettre véritablement à l'anglais. Et même si parfois j'ai la sensation que je l'ai quand même pas mal oublié depuis, il me suffit d'écouter quelqu'un parler anglais pendant cinq minutes et déjà je me sens trilingue à nouveau. Mais, je dois l'avouer, quand au bout de deux mois j'entendis dans un bus des mots en italien je ne pus m’empêcher de sourire. On peut être amoureux des langues, avec la maternelle on garde un rapport unique, particulier.

Maintenant, je peux dire que je parle véritablement le français : cela fait un an et demi que j'étudie à l'université à Genève, et j'ai pu sortir du monde de l'école (à laquelle je suis vraiment redevable) et des livres pour apprendre le français des Français (ou mieux des Suisses), le français oral, sans règles, avec des gros mots, le niveau de langue qui encore me manquait.

Et je me suis lancée pour la première fois dans une expérience nouvelle : apprendre une langue en dehors de l'école, sans les interrogations, les devoirs, les cours de littérature. Je me suis mise à l'allemand, parce que j'en ai besoin et parce que je voulais le faire depuis que j'avais douze ans. On verra ce que ça va donner, pour le moment je sais que je suis à même de survivre à Berlin trois semaines sans trop utiliser l'anglais (mais que c'est dur !).

Aoste, mars 2015

Per citare questo articolo:

Lavinia FERRETTI, École de langue, Repères DoRiF n.11 - Francophonies européennes : regards historiques et perspectives contemporaines - Coordonné par C. Brancaglion et C. Molinari, DoRiF Università, Roma novembre 2016, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=329

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