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Paola Puccini

Pratique traductive et construction identitaire chez Pierre Daviault

Paola Puccini
Université de Bologne
paola.puccini@unibo.it

Riassunto
Pierre Daviault, linguista, traduttore, scrittore e professore, ha lasciato attraverso la sua opera una delle prime illustrazioni della lingua francese del Canada. Nelle riviste letterarie quebecchesi degli anni cinquanta il linguista pubblica le sue riflessione sulla traduzione nel Canada francofono. Attraverso un approccio antropologico il discorso che Pierre Daviault tiene sulla lingua ed in particolare sulla traduzione, mostra a che punto le sue analisi linguistiche sono rivelatrici dei meccanismi che si situano alla base di ogni tipo di costruzione identitaria. Illustrandoci la lingua in uso nel Canada francofono, il linguista offre anche la possibilità di leggere, in parallelo, una rappresentazione dell’identità canadese francese cosi come era pensata all’alba della modernità.

Abstract
Pierre Daviault, linguist, translator, writer and professor, wrote one of the first illustrations of the French language in Canada. In the1950's, in the literary magazines of Quebec, Pierre Daviault published his ideas about translation for the French Canadian regions. Analysing the language and, above all, the mechanisms of translation from an anthropological approach, Pierre Daviault wants to illustrate how linguistic analysis can detect the mechanisms that are at the basis of the identity construction of people. At the same time the linguist wants to show that the language that is spoken in French Canada can be read as a representation of the French Canadian identity as it was at the dawn of modern age.

Mots-clés : traduction, identité, représentation, approche anthropologique.

Parole chiave : traduzione, identità, rappresentazione, approccio antropologico

Key words : translation, identity, representation, anthropological approach

1. Introduction

« Quand tout est dit, si l’on ne veut pas se perdre dans les abstractions, il faut reconnaître que le problème culturel, tout comme le problème ethnique, au Canada, se ramène au problème linguistique » (DAVIAULT 1951a : 3).
Dès l’incipit de l’essai « Langue et culture » publié en 1951 dans La Nouvelle Revue Canadienne, Pierre Daviault se montre “homme de terrain” fuyant les théories et préférant l’observation sur place. C’est l’usage de la langue que ce linguiste, écrivain, traducteur, professeur et fonctionnaire s’est attaché à décrire tout au long de sa carrière. Son observation empirique, à la manière d’un anthropologue, l’amène à une étude de la langue qui se veut représentative de la question culturelle et ethnique de son pays.
En illustrant la langue et la culture en usage au Canada français, Daviault nous fournit une représentation de l’identité du peuple canadien français, comme il était en usage de l’appeler à l’époque.

L’anthropologie culturelle a observé que l’identité n’est pas donnée à priori, mais construite et, en quelque sorte, inventée. Dans toute structure il y a des éléments essentiels, sorte de « pierres angulaires » sur quoi fonder la construction de l’identité. Ces éléments acquièrent une valeur atemporelle et assurent à l’identité un caractère de stabilité. Parmi ces éléments fondateurs nous trouvons la divinité, la nation, l’ethnie et la langue (voir REMOTTI 1999 : 98).
C’est à travers une approche anthropologique que nous nous proposons de lire les discours que Daviault tient sur la langue, en particulier sur la traduction. Cette lecture veut montrer à quel point les analyses de Daviault sur la langue sont révélatrices des mécanismes se situant à la base de la construction identitaire dont le linguiste nous offre une représentation.

Comme on le sait, le linguiste attribue à la traduction un rôle fondamental pour la survie de la langue française au Canada. Dans ses travaux, il indique une « bonne » pratique traductive à suivre et il met en garde contre une « mauvaise » pratique à rejeter. Derrière ces pratiques linguistiques, notre lecture cherchera à dévoiler d’autres pratiques, cette fois sur le plan identitaire.
Les questions que nous nous poserons seront alors : Quelle construction identitaire correspond à l’identité revendiquée et prêchée par Daviault à travers ses discours sur la langue et la traduction ? En d’autres mots, quelles sont les caractéristiques de cette identité fabriquée et comment la traduction devient-elle un des éléments sur lequel se construit cette même identité ? Contre quoi ou qui cette identité qu’il proposese construit-elle ? Pourquoi se charge-t-il de cette représentation ? Quel est son rôle ? Quel est son statut ?

Dans la tentative de répondre à ces questions, nous articulerons notre propos en trois parties.
Dans la première, nous allons voir comment les discours que le linguiste tient sur la langue et la traduction participent à la construction d’un mythe qui rentre dans le cadre épique de la survivance. L’illustration et la défense de la langue française au Canada donnent à lire la construction d’une identité où l’action linguistique du traducteur se charge de l’action épique du héros engagé dans la représentation de l’identité proposée.
Dans la deuxième partie, c’est le discours sur la « mauvaise traduction » qui sert à Daviault pour consolider la représentation du modèle identitaire tracé. Dans cette phase, le linguiste s’applique à défendre son « invention » en identifiant les frontières et donc les « ennemis » de sa « citadelle identitaire ». La traduction se transforme ici en action défensive.
Enfin, dans la troisième partie, c’est toujours la métaphore de la traduction, mais cette fois-ci de la « bonne traduction » qui nous servira pour démontrer comment Daviault, après avoir bâti son modèle identitaire, finit par rester prisonnier de sa construction.

2. La construction de l’identité et la théorie génétique de la langue

L’anthropologie culturelle a découvert qu’à la base de toute construction identitaire il y a des choix à faire. C’est dans ce sens qu’on parle de « décider de l’identité »1 pour expliquer que l’identité est composée d’éléments qu’on a préférés à d’autres.

L’anthropologue italien Remotti affirme à ce propos : « L’identité n’accède pas à l’essence d’un objet, elle dépend de nos décisions »2 (REMOTTI 1999 : 5).
Ces choix s’explicitent à travers des opérations qui sont à la base de toute construction identitaire. En particulier, l’anthropologie culturelle identifie deux opérations opposées mais complémentaires : la séparation et l’assimilation. Dans l’opération de séparation, par exemple, l’identité est recherchée « vers le bas », en privilégiant les éléments de particularité, c’est-à-dire ces éléments qui rendent unique le phénomène dont on est en train d’établir l’identité. « Vers le bas » signifie qu’on part d’un générique pour atteindre une spécification.

Dans l’opération de l’assimilation, au contraire, l’identité est recherchée « vers le haut », avec un mouvement inverse qui va de la spécificité à la généralité. Un phénomène sera ainsi reconduit à l’intérieur d’une catégorie plus grande à laquelle il sera assimilé. Au moment où le linguiste illustre le français en usage au Canada et lorsqu’il s’attache à décrire son modèle linguistique, il paraît se servir de ces mêmes opérations. Derrière son modèle linguistique, on entrevoit, donc, en filigrane, le modèle identitaire proposé.

Par exemple le linguiste utilise l’opération de séparation là où il veut souligner la différence constitutive de la langue parlée par les siens. Ce seront alors les éléments linguistiques porteurs d’une particularité qui serviront à illustrer cette langue. Il affirme dans son essai intitulé Langue et culture : « Nous pouvons […] distinguer les éléments constitutifs de notre variété de français, d’après son état actuel ou récent » (DAVIAULT 1951a : 10).

En mettant en valeur les éléments constitutifs de la langue, le linguiste procède de manière parallèle, à identifier les éléments constitutifs de l’identité dont il est en train de proposer une mise en scène. Dans cette phase Daviault se sert de l’opération de séparation, opération fondamentale, car c’est sur la différence qu’il établit la base sur laquelle construire son modèle linguistique et identitaire. Ici, c’est la particularité à décider de l’identité ; cette dernière est recherchée sur la base de la différence qui devient « motif de fierté » (DAVIAULT 1951a : 3).
Daviault se sert aussi de l’opération opposée, celle de l’assimilation. Il regarde alors « vers le haut », vers la source de cette langue, tout en remontant à son origine. Ce mouvement à rebours assimile le phénomène particulier à une catégorie plus grande qui est celle de la langue française de France.

Le linguiste explique : « Pour savoir quelle variété de français nous parlons, nous devons remonter aux origines : une langue ne s’explique que par son histoire » (DAVIAULT 1951a : 6).
Déjà Patricia Godbout, en parlant à propos de Daviault de « théorie génétique de la langue », observait : « Les penchants historiques de Daviault et la quête des origines -véritable paradis perdu-qui l’animait, ont aussi mené ce dernier à s’intéresser aux sources du français québécois » (GODBOUT 2004 : 134).

Le mythe du paradis perdu est choisi pour représenter cette quête linguistique et identitaire. Chaque mythe se base sur une narration. Toute identité étant représentation, mise en scène d’une narration, on ne s’étonnera pas de voir Daviault se mettre à raconter une histoire, l’histoire fondatrice de son modèle linguistique et identitaire. Le rappel du mythe fondateur a la fonction de construire un héros (le colon) et de transformer le récit en narration épique.

En racontant cette histoire, Daviault crée un sujet collectif, un « nous », autour duquel la mémoire revit : « Le français s’est implanté de ce coté-ci de l’Atlantique au 17e siècle, en même temps que la colonisation. […] Or, les colons venaient de la province, où le français n’avait guère pénétré à cette époque. Ils se servaient, au moment de leur départ, des parlers provinciaux, c’est-à-dire de dialectes et de patois » (DAVIAULT 1951a : 6).

Dans la narration épique le héros subit une privation qui est linguistique, mais aussi identitaire : « Les colons parlaient des dialectes fort divers, en France ; ils ne pouvaient les conserver dans le nouveau territoire où des gens de provenance différente se trouvaient réunis en quelques bourgades.

La nécessité de communiquer les uns avec les autres les forçait à adopter un moyen d’expression commun » (DAVIAULT 1951a : 9).
On remarquera que ce héros assume ici les traits du traducteur : le colon étant le premier traducteur au Canada français. C’est l’adoption d’une langue commune, sorte de langue cible, qui uniformise et assimile les particularités linguistiques des parlants qui forment ainsi, grâce à cette pratique traductive, une communauté naissante.

C’est autour du mythe de la langue commune que se réunit un groupe dont l’identité commence à se dessiner. À l’origine de cette identité le mythe de fondation dessine un centre, un noyau, forme stable dont se nourrit toute identité. Dans l’histoire racontée par Daviault tout fait appel à ce « centre ». Les colons en proviennent et ce centre, à son tour, est près d’un autre centre « originaire » : « Les colons venaient de plusieurs provinces, mais, pour la plupart, des provinces du centre, de territoires attenants, et assez rapprochés de Paris » (DAVIAULT 1951a : 9).

L’image de Paris se trouve ainsi logée au cœur du système représentatif ; dans cette représentation la forme stable du centre est comme redoublée, comme si on ressentait le besoin de « fixer » encore plus la représentation donnée. Les colons, eux-mêmes, constituent une centralité qui, à son tour renvoie à une autre centralité. Le centre transposé, celui formé par les colons, apparait alors comme une sorte de « traduction » du centre parisien originaire : «Ils arrivaient […] de régions dont les dialectes se rapprochaient le plus de celui qui était devenu la langue nationale ; une forte proportion d’immigrés parlaient même ce dialecte francien et connaissaient plus ou moins la forme spéciale qu’il avait prise à Paris » (DAVIAULT 1951a : 9).

Dans un vertige de la centralité Daviault finit par évoquer l’image de la cour, « centre du centre » : « Au surplus, les seigneurs, les officiers, les religieux s’efforçaient de parler la langue de la Cour » (DAVIAULT 1951a : 9).
Dans cette représentation tout élément est marqué par le signe de la légitimité et de l’authenticité.
La langue participe de cette euphorie : « Enfin, dès le début, s’organisa pour les filles un bon enseignement, chez les Ursulines ou à la Congrégation de Notre-Dame, où l’on enseignait évidemment la “bonne langue” » (DAVIAULT 1951a : 9-10).
La nouvelle langue et la nouvelle identité se nourrissent du mythe de l’authenticité : « Le parler populaire traditionnel, en notre pays, a toujours été le français, une variété de français […] le français le plus authentique, puisqu’il est issu du francien et qu’il a été le premier, parmi les parlers régionaux, à s’uniformiser » (DAVIAULT 1951a : 10).

Parmi les éléments constitutifs de cette variété linguistique, garantie d’authenticité, le linguiste mentionne l’archaïsme. C’est grâce à sa nature de fidélité que la langue/identité représentée par Daviault se soustrait à la mutation et au passage temporel. L’archaïsme concourt donc à donner une stabilité à l’identité qui découle de la représentions de la langue : « Au Canada, <l’archaïsme> est un élément stabilisateur du parler populaire, le seul qui puisse faire contrepoids à l’envahissement de l’anglicisme » (DAVIAULT 1951a : 11).
Le mythe de l’authenticité entraine avec lui celui de l’homogénéité : « Ce canadien, nous aurions raison d’en être fiers. Parmi les langages ruraux qui se parlent dans le monde français, il est sans doute le plus homogène, le plus près de la source française. Au surplus, il reste intact, dans les campagnes où ne se font pas sentir les influences étrangères » (DAVIAULT 1951a : 12).
Ici c’est bien le mythe de l’Un qui est représenté. L’anthropologie nous rappelle que l’identité construite sur ce mythe se distingue par sa nature fermée, compacte, cohérente et uniforme et s’oppose à l’altérité et donc à tout changement (voir REMOTTI 1999 : 41).
Dans la représentation que Daviault nous donne, la langue est pure, uniforme, elle ne garde pas la trace d’éléments qui peuvent corrompre cette pureté. Toute « infiltration étrangère », comme Daviault appelle l’anglicisme,menace cette pureté. L’identité, qui se dessine de ce portrait, garantit la cohérence, l’altérité la menace. Toute transformation paraît menaçante.

3. L’altérité menaçante et la mauvaise traduction

Dans ce modèle linguistique et identitaire il se profile à l’horizon une entité menaçante qui attaque la stabilité de langue. Le linguiste observe : « Notre langue se transforme moins, en effet, par la création originale comme les autres, que par la transposition de vocables anglais » (DAVIAULT 1938 : 433).
Pour Daviault cette menace vient d’une « mauvaise traduction » qui traduit mot à mot. Pour le linguiste, entre une liberté excessive et une littéralité, c’est cette dernière qui est le plus à craindre. La traduction littérale est responsable de l’interruption de la chaine de la mémoire, cette filiation culturelle, linguistique et identitaire que Daviault a mis au centre de son modèle : « Pour dire telle chose, l’anglais emploiera telle tournure, parce que cette tournure éveille habituellement telle idée dans l’esprit. Transposée littéralement, elle n’aura plus la même résonance, car elle ne fera pas naître les mêmes souvenirs dans un autre groupe ethnique » (DAVIAULT 1938 : b435).
La langue uniforme et homogène, à l’image d’une identité rassurante qui ne connaît pas le doute d’une alternative possible, n’est plus à l’abri de toute corruption et contamination. Selon le linguiste : « Le résultat ultime de la mauvaise traduction peut être extrêmement grave, parce que son résultat immédiat est de corrompre la langue » (DAVIAULT 1938 : 433).

Comme le modèle linguistique, le modèle identitaire est également menacé.
En effet, comme nous le rappelle l’anthropologie, les idées, les valeurs, les croyances, les principes comme les institutions peuvent être soumis à un procédé de transformation et perdre leur caractère logique de cohérence interne3 (REMOTTI 1999 : 24). L’altérité se cache derrière l’identité, comme une pratique traductive, qui introduit un élément de dissonance, transforme la substance même de la langue. Celle-ci finit par ne plus se reconnaître, elle devient un « magma informe où la pensée se noie » (DAVIAULT 1938 : 432).

Le langage d’authentique et légitime se fait « obscur » et « bizarre » ; les règles linguistiques et identitaires se brouillent. Traduire mal signifie pour le linguiste : « Jeter sur le papier des choses obscures exprimées en un langage bizarre qui ne correspond pas aux règles reconnues de la langue dans laquelle on écrit, c’est accomplir une besogne non seulement futile mais nuisible » (DAVIAULT 1938 : 434).
La « belle langue » tombe malade et « la contagion est si grande qu’elle atteint le style de gens qui écrivent directement en français » (DAVIAULT 1938 : 432).
La langue malade est la langue de la traduction ; sa syntaxe est « affolante », car elle porte loin de soi et contient l’aliénation de la perte de repères.

L’isotopie de la domination caractérise tout le discours de Daviault sur la mauvaise traduction : « La traduction s’infiltre partout, commande chaque geste de notre vie » (DAVIAULT 1938 : 431).[
Le verbe « commander » évoque la limitation de la liberté individuelle et collective, tout en transformant le « nous » en un dominé.
Tout en exerçant sa répression avec vigueur, la mauvaise traduction devient agent contaminateur d’une pureté linguistique et identitaire qu’il faut conserver à tout prix si l’on ne veut pas risquer de disparaître. Pour résister à l’assaut de l’anglicisme, comme de l’altérité, il faut « monter la garde à la frontière », s’engager dans une lutte qui s’arme de mots qui se réfèrent à la guerre.
Selon Daviault : « L’esprit est naturellement paresseux. Il ne consent pas souvent à monter la garde à la frontière qui doit séparer les deux groupes linguistiques. Il y a empiétement sur le territoire de l’un et de l’autre ; les vocabulaires se confondent et aussi les idées. D’où imprécision dans le langage et, conséquemment, dans la pensée »(DAVIAULT 1938 : 433).
Ce sont les mauvais « traducteurs, professionnels ou d’occasion, qui créent la plupart des anglicismes dont notre langue est infestée » (DAVIAULT 1938 : 433). Ils sont une armée :

C’est que le nombre des traducteurs qu’on peut appeler professionnels est très considérable au Canada. Sans parler de ceux de l’Etat, songeons à tout le monde qu’il faut employer à la traduction de la publicité, dans les journaux, les postes de T.S.F, les agences de publicité. […] Voilà déjà une armée de traducteurs. (DAVIAULT 1938 : 435).

Cette action violente se dessine sur l’axe de la verticalité qui impose une domination. C’est elle que le linguiste dénonce à travers ses discours sur la langue dans lesquels il met en évidence le mécanisme de l’assimilation dont les siens sont victimes. En particulier, à travers le discours sur la traduction « imposée », il dénonce le mécanisme à travers lequel le colonisé est rendu dans une condition de privation de sa propre langue et de sa propre culture. Ici Daviault se fait anthropologue et tout en décrivant les pratiques linguistiques de son peuple, il en décrit aussi les pratiques culturelles. Ces pratiques rappellent le rite à travers lequel les Topinambour assimilent les prisonniers, traduits au village. Selon Remotti, la culture Topinambour se prête à l’étude du procédé d’assimilation de l’autre. Le prisonnier est transformé. Il doit en effet endosser les costumes de son conquérant et cette nouvelle forme qu’il revêt symbolise l’intégration/assimilation. Le canadien français est comme le prisonnier « traduit » auprès du conquérant, l’anglais. Le contact avec la langue du conquérant, transforme la langue du prisonnier. L’anglicisme est le costume du conquérant que le prisonnier est obligé d’endosser (voir REMOTTI 1999 : 77).

Souvent dans ses discours, Daviault revient sur l’image des « mots déguisés ». Ces mots ont endossé un masque, le costume du conquérant. L’altérité « portée » éloigne inévitablement des modèles linguistiques et identitaires proposés par le linguiste. En analysant l’apport anglais à la langue canadienne, le linguiste observe : « Le danger commence vraiment avec les mots déguisés, ceux dont on ne discerne pas la provenance si l’on n’est prémuni par une solide culture, ceux qui se francisent par des bouches inaccoutumées à la prononciation anglaise » (DAVIAULT 1952 : 107).
Ces mots sont « monstrueux » car ils défient la légitimé et la cohérence du modèle linguistique et identitaire. Daviault écrit :

[…] le français parlé au Canada, surtout dans les classes moyennes, est encombré de mots déguisés, ou plutôt déformés, dont la laideur et l’inutilité n’ont d’égales que leur incohérence et leur inexpressivité. […] Cette fois, plus rien de légitime. Nous sommes en plein anglicisme de paresse, d’ignorance ou de snobisme. (DAVIAULT 1952 : 108).

Pour le linguiste, les anglicismes qui s’infiltrent dans la langue française au Canada sont de deux sortes. Les anglicismes « vulgaires » sont plutôt innocents. Dans « Langue et traduction », il affirme : « <les > anglicismes vulgaires, comme coat, bicycle à moteur, etc. Ce sont les plus faciles à extirper et tout le monde s’y emploie. Ces verrues de notre langue, bien vilaines, ne l’attaquent pas dans ses œuvres vives. (DAVIAULT 1938 : 433). Les autres, à cause de leur mimétisme, sont les plus dangereux : « L’anglicisme dangereux, c’est l’anglicisme insidieux, qu’on ne décèle pas facilement, qui se présente sous les dehors d’une expression légitime. […] Voilà le véritable danger parce qu’il s’installe, qu’il détruit avant qu’on l’ait aperçu » (DAVIAULT 1938 : 433).
L’anglicisme-fantôme finit par représenter l’autre et l’altérité dont il est porteur. Selon les anthropologues :

Les « autres », l’altérité- que la construction de l’identité produit- sont là pour alimenter le doute, prêts à démontrer le manque de fondement radical de la construction identitaire. Dans une logique strictement identitaire, les autres difficilement peuvent échapper au rôle de fantômes qui menacent la légitimité, comme une menace latente, cachée4. (REMOTTI 1999 : 97).

Quand Daviault analyse l’apport anglais à la langue canadienne, il dénonce ce glissement dans l’acception des mots et il avertit que les « faux amis » sont bien les « ennemis » de la langue, mais aussi de l’identité : «Plus subtil et plus nocif encore, le danger des « faux amis » (expression de M. Derocquigny), c’est-à-dire ces vocables qui, empruntés par l’anglais au français, nous reviennent avec des acceptions purement anglaises » (DAVIAULT 1952 : 108). Il s’agit de vrais « emplois à contresens », qui sont des usages « contre nature », contre la structure que le modèle linguistique et identitaire s’était donné comme solide et stable : « […] ces emplois à contresens menacent la pureté du français au Canada, ils en corrodent la structure même et en chambardent l’édifice sémantique » (DAVIAULT 1952 : 108). Daviault paraît ici illustrer un autre procédé d’assimilation qui concerne le langage décrit par l’anthropologie. Greenblatt raconte que le colonisateur, devant le langage obscur du colonisé, prend le vocable de l’autre et l’adapte, l’assimile, l’incorpore à sa langue ; en d’autres mots le libère de son étrangeté et le rend familier, ce qui fait qu’il le vide de sa signification primaire et lui substitue la sienne (voir GREENBLATT 1991 : 159).
Au niveau linguistique et identitaire c’est le même procédé de substitution qui transforme la langue et intègre le « prisonnier ». La littéralité met en scène au niveau linguistique cette substitution : « La littéralité du vocabulaire est dangereuse aussi. Elle se produit […] <par> inattention, qui fait donner le sens anglais à un mot voisin de l’un des nôtres par l’apparence » (DAVIAULT 1938,435).

Dans plusieurs textes parus en 1944, comme « La traduction et la vie de l’esprit » et « Traducteurs et traduction au Canada », Daviault s’attache à tracer l’histoire de la traduction au Canada pour étudier à quel moment s’opère la substitution dangereuse d’une origine par une autre origine. Dans « Traducteurs et traduction au Canada » il affirme: « Il est bon d’en retracer l’histoire, pour assister à la naissance de fausses traditions, c’est-à-dire pour rechercher d’où telle expression est partie pour en arriver à acquérir droit de cité » (DAVIAULT 1944a : 68).

La « mauvaise traduction » est donc synonyme de « prise de possession ». Cette domination se cache sous des apparences trompeuses. Le linguiste s’engage à démasquer le pouvoir et le mécanisme de domination que la « mauvaise traduction » cache. Il en a l’autorité ; les siens l’ont investi de cette mission. En le présentant aux lecteurs, les rédacteurs d’Amérique française légitiment sa parole : « Parmi les écrivains canadiens français qui se sont spécialisés dans le domaine de la traduction, M. Pierre Daviault est une autorité. Il a publié d’excellents travaux à l’usage des traducteurs. Traducteur de carrière, il a compris mieux que tout autre la noblesse de sa profession dont il a bien vu l’importance dans la vie de l’esprit de l’humanité »5.
Daviault d’ailleurs a bien conscience de l’importance de son rôle ; l’emploi rhétorique de ses mots l’atteste: « Mon modeste travail sera, en somme, un simple cri d’alarme et j’aurai fait œuvre utile peut-être si j’éveille certaines curiosités » (DAVIAULT 1938 : 431).

De là toute une action de dénonciation se déclenche ; action non dépourvue d’indignation pour le manque de prise de conscience du danger sur le plan linguistique et identitaire. Les canadiens français ne voient pas que l’autre (l’anglais) impose cette langue de traduction, qui n’est plus la langue canadienne française, ils acceptent de « se faire traduire », donc de se faire assimiler. Pour le linguiste, l’adoption de l’emprunt, et de l’« apport » de la langue de l’autre est le signe d’un manque de prise de conscience qui fait que ce « cadeau empoisonné » porte en lui son contraire : la perte fatale de sa propre identité. Il ne reste qu’à agir. Seule la « bonne » traduction pourra faire face à une altérité envahissante, porteuse en soi d’inquiétude ; la « mauvaise » traduction étant la représentation d’une identité noyée dans une inquiétante altérité.

4. Le paradoxe de l’identité et la bonne traduction

C’est autour du concept de « bonne traduction », comme Daviault la définit dans « Langue et traduction », que le linguiste dessine son action sur le plan linguistique, mais aussi identitaire.
Dans sa théorie de la traduction le destinataire est placé au centre de sa spéculation. Il se demande : « Que se propose le traducteur ? Communiquer à des lecteurs qui ignorent une certaine langue la connaissance de textes écrits en cette langue »(DAVIAULT 1938 : 434). Pour le « traductologue avant la lettre », il est préférable de trahir l’auteur plutôt que le lecteur : «Le respect de ces deux règles (rendre la pensée de l’auteur avec toutes ses nuances et avoir l’aisance d’une composition originale) exige qu’on s’écarte de deux écueils : la liberté excessive et la littéralité. La première trahit l’auteur, la seconde le lecteur. Cette dernière est la plus à craindre » (DAVIAULT 1938 : 434).

Selon Daviault, le lecteur doit pouvoir se reconnaître dans le texte d’arrivée : « La bonne traduction est donc celle qui communique parfaitement la connaissance d’un texte. […] le lecteur ne comprendra bien le texte que si la traduction se conforme à ses habitudes de pensées » (DAVIAULT 1938 : 434).
Le destinataire doit pouvoir se reconnaître dans cette traduction qui rime avec tradition ; la transposition doit parler de lui et de sa culture. Les « habitudes » auxquelles fait allusion Daviault rappellent les « habitus », les mœurs, diraient les anthropologues. La lecture de « bonnes traductions » dans lesquelles on lit le respect des traditions est ainsi agréable : « Agréable aussi cette lecture, à cause non seulement des renseignements d’ordre historique qu’elle procure, mais aussi des détails de mœurs qu’on y relève » (DAVIAULT 1944a :76).

L’identité du destinataire ressort de l’opération « traduisante » et se confirme dans le respect des règles de la langue cible mais aussi et surtout des mœurs et de la culture d’arrivée.
Dans « Traducteurs et traduction au Canada » de 1944, Daviault retrace l’histoire de la traduction et identifie son âge d’or au XVIII e siècle. À cette époque, le bon traducteur est un porte-parole de la langue et de la culture des siens, une sorte d’interprète culturel, dirait la sémiologie culturelle aujourd’hui : « Jusque là, le rédacteur, ou traducteur, était du terroir et il parlait à ses gens la langue très simple de tous les jours » (DAVIAULT 1944a : 78).

C’est l’âge d’or de la traduction où tout renvoie à une identité perçue comme une totalité qui ne laisse entrevoir aucun manque et où « Tout […] sent parfaitement le français » (DAVIAULT 1944a : 73). C’est le mythe de la plénitude. L’Autre est là, mais on n’en a pas besoin ; l’identité se sent ici rassurée : «Ce français du temps de Cramahé, Bruyère et Maturin était un français vivant, dynamique, qui ne s’appuyait pas sur l’anglais pour se soutenir, […] qui se projetait à la place de l’anglais » (DAVIAULT 1944a : 73).

La langue anglaise est représentée ici comme une altérité non menaçante ; elle reste confinée dans son étrangeté sans menacer l’identité. L’Autre est innocent dans la curiosité qu’il évoque. Le contact avec lui n’est pas traumatisant. Daviault décrit ainsi la rencontre avec les anglais au moment de la Conquête dans son article de 1952 sur l’apport anglais à la langue canadienne :

Replié sur lui-même dans ses villages, ses « Seigneuries » et ses « rangs » du Saint-Laurent et du Richelieu, il <le Canadien> continuait sa vie d’autrefois, ne se rendant guère compte des bouleversements politiques. Les nouveaux-venus, les Anglais, ne pénétraient pas chez lui. Cet isolement demeure du reste, à peu près entier en bien des coins de la province de Québec, où la venue d’un « Anglais » reste un événement et l’Anglais lui-même un phénomène. (DAVIAULT 1952 : 102).

Dans l’âge d’or de la traduction les rôles semblent inversés : ce sont les français qui sont les colonisateurs :

Au début du régime anglais, les voyages furent interrompus. Quand ils reprirent, traitants et explorateurs amenaient un nombreux personnel de guides, commis, canoteurs canadiens, dont bon nombre se fixaient là-bas, colonisant, explorant, commerçant de leur côté. Tout devint français dans ces régions et le resta en grande partie jusqu’au troisième quart di XIXe siècle. […] Les noms français qui constellent encore la carte de ces régions gardent le souvenir de ce moment dont l’histoire officielle ne tient guère compte. (DAVIAULT 1952 : 103).

La « bonne traduction » montre une langue dont la fidélité au modèle originaire est la marque la plus importante ; elle est « dynamique, linguistiquement pur(e) ou à peu près, resté(e) dans la lignée de son évolution » (DAVIAULT 1952 : 104).
C’est cette langue qui finit par représenter une identité stable et résistante aux assauts de l’altérité : Daviault en fait l’éloge dans « L’apport anglais à la langue canadienne » :

À côté, en dehors de cette population désaxée, […] il y a la population des campagnes qui, au bout de trois siècles, poursuit l’évolution régulière dont le point de départ s’inscrit aux débuts de la colonie française du Canada. Ses ancêtres avaient apporté de leurs provinces françaises des coutumes qu’ils ont adaptées au milieu dont ils ont tiré une norme d’existence, nouvelle parce qu’elle devait se plier à des circonstances nouvelles, mais dont les éléments essentiels n’étaient que le prolongement des usages du « vieux pays ». Cette norme d’existence, ces éléments n’ont pas changé. Enracinés, têtus, méfiants à l’endroit de changements trop prononcés, les terriens forment un îlot de résistance. (DAVIAULT 1952 : 105).

La culture canadienne française se fond sur la tradition, comme la langue canadienne française est une variation du français de France. Cela est la garantie d’une identité linguistique et culturelle rassurantes. La traduction joue un rôle important dans la transmission du passé et dans la construction de cette identité. Le linguiste se demande dans « La traduction et la vie de l’esprit » : « Il importe de traduire les œuvres anciennes d’une littérature. Sinon, quelle continuité existerait dans la vie d’une nation, quelles traditions se maintiendraient intactes ? » (DAVIAULT 1944b : 22).

C’est encore à la traduction que le linguiste attribue le pouvoir de faire face à la menace linguistique et identitaire dont l’Autre (l’anglais et sa langue) est porteur.
Tout en illustrant l’agir du bon traducteur, il indique dans « Langue et traduction » la façon de sauver la langue et l’identité de la menace de disparition. Tout d’abord il faut savoir séparer, dissocier : « Pour traduire, il faut dissocier, exercer ce qu’Hilaire Belloc appelle le dual control. C’est par là que la traduction, exigeant de la virtuosité, devient un art » (DAVIAULT 1938 : 435).[
Enseigner à traduire « C’est enseigner à dissocier, à transposer les vocabulaires et les syntaxes » (DAVIAULT 1938 : 437). En insistant sur la même opération, il ajoute plus loin :

Dans toutes les maisons où l’on pousse assez loin l’enseignement des deux langues, il faudrait y joindre celui de la transposition, c’est-à-dire des principes de la traduction, complément obligé de toute culture bilingue, quand ce ne serait que pour apprendre à ne pas mêler les deux vocabulaires et les deux syntaxes dans la vie courante. (DAVIAULT 1938 : 437).

En poursuivant notre lecture anthropologique, nous observons que l’acte de dissocier renvoie à une action purificatrice, indispensable à la construction de l’identité. Purifier, signifie tout d’abord enlever, séparer, éliminer et même détruire. Les effets des opérations de purification consistent dans une mise en ordre, et dans une volonté de donner cohérence à un ensemble. Si on ne procède pas à ces opérations, l’identité apparaît brouillée ; la langue canadienne française devient, chez Daviault, l’image de cette identité noyée dans l’altérité, « un magma informe où la pensée se noie » (DAVIAULT 1938 : 432).

Ce « magma informe » devient l’image d’une assimilation dont le canadien français est victime ; le discours sur la traduction sert au linguiste pour la dévoiler.
Cependant, cette représentation ne porte-t-elle pas la marque d’une autre assimilation ? Ne devient-elle pas plutôt le signe d’un paradoxe ? Daviault, n’est-il pas lui-même, au nom d’une fidélité au modèle français, porteur d’un regard colonisateur ?
Produit d’une assimilation qui s’attache à dénoncer, Daviault montre être assimilateur à son tour. Son regard n’est pas privé de la merveille dont parle Greenblatt6 quand il analyse la fascination face au nouveau monde exprimé par Colombo au moment de ses explorations.
Les canadiens français finissent par susciter la même curiosité évoquée par les premiers explorateurs face aux sauvages : « Rendons-nous compte – écrit Daviault dans « Langue et culture »- que notre groupe est un phénomène, au sens de “curiosité”, et uniquement à cause de la langue qu’il parle en un continent envahi par l’anglais » (DAVIAULT 1951a : 3).
Mais c’est surtout quand Daviault s’arrête sur l’image du « Canadien moyen » qui montre le plus son regard colonisateur. En 1938, au deuxième congrès de la langue française au Canada, Daviault s’exclame : « La pâture intellectuelle du Canadien moyen est faite, dans une très large proportion, de traduction » (DAVIAULT 1938 : 431).

Le mot « pâture » renvoie à l’image du lieu où l’on fait paître le bétail ; cette image est donc associée à celle de l’animal qui s’en nourrit. Au sens figuré, la pâture est ce qui sert d’aliment à une faculté, à un besoin, à une passion, c’est sur quoi une activité s’exerce. Même si Daviault emploie le terme au sens figuré, les sèmes /animal/ et /besoin à satisfaire/ finissent par connoter ce sujet de manière dysphorique. Le « canadien moyen » parle une langue de sauvage, qui « ne ressemble à aucun langage civilisé » (DAVIAULT 1938 : 433), et qui rappelle les « gargouillis de la première enfance »  (DAVIAULT 1938 : 432).
La société dans sa totalité apparait « simple », son langage en est un miroir :

Le “canadien” est excellent, cantonné dans sa sphère. Admirable pour faciliter les rapports dans une société très simple, pour exprimer des idées sans complications ou des sentiments élémentaires, il ne possède ni l’appareil grammatical ni le vocabulaire nécessaire dans un domaine d’idées ou de sentiments plus subtils. (DAVIAULT 1951a : 13).

Guy Silvestre, qui, sous le pseudonyme de Jean Bruneau, pastiche Daviault, en interprétant bien sa pensée, lui fait dire : « la langue que nous parlons et écrivons n’est rien d’autre que du petit nègre » (DAVIAULT 1953 : 35).

C’est surtout dans la description de la langue canadienne française que Daviault montre son extrême « devoir de fidélité » (voir GODBOUT 2004 : 121) affichant son complexe de colonisé, cette fois-ci par rapport aux origines françaises de la langue et de la culture. La langue qui s’attache à décrire n’a même pas le droit à être appelée « langue ». Dans « Langue et culture » il écrit : « Archaïsmes, canadianismes, survivances dialectales, voilà les particularités du français qui s’est implanté au Canada. Qu’on donne à cet idiome le nom de canadien, rien de plus légitime, à condition de tenir le canadien, non pas pour une langue à part, mais pour une variété de français […] » (DAVIAULT 1951a : 12).

Le « canadien », langue entre guillemets, tire sa légitimité de l’original dont elle dépend. Comme souligne Wim Remysen, Daviault, chroniqueur de langage, est parmi ceux qui « s’appuient parfois sur les origines d’un fait de langue pour le condamner (lorsqu’il s’agit d’un emprunt à l’anglais) ou pour le justifier lorsqu’il s’agit d’un héritage de France » (REMYSEN 2011 : 57).
]Le français du Canada apparaît alors comme une sorte de « copie », une traduction ; le français de France étant l’original dont la légitimité et l’authenticité ne sont pas en discussion. La langue française transposée et transportée au Canada donne vie à sa « traduction » le canadien. Daviault n’avait-il pas, lui-même, définit en 1944, dans son article « Traducteur et traduction au Canada » la langue parlée au Canada une « langue de traduction » ? (DAVIAULT 1944a : 83).
Patricia Godbout qui, dans « Pseudonymes, traductionymes et pseudo-traductions » s’interrogeant sur la question de l’invisibilité du traducteur, écrit :

Un texte traduit, […] sera jugé acceptable par la majorité des éditeurs, des critiques et des lecteurs s’il semble couler directement de la langue source sans que rien dans le texte rappelle qu’il s’agit d’une traduction -s’il entretient, en d’autres mots, ce que Lawrence Venuti nomme « l’illusion de la transparence ». […] Selon Venuti,« l’invisibilité du traducteur découle en partie de la conception individualiste de la propreté littéraire, qui prévaut encore de nos jours. […] la traduction est alors définie comme une représentation de deuxième ordre, un produit dérivé, voire un faux ; seul le texte étranger peut être qualifié d’œuvre authentique, fidèle à la personnalité ou à l’intention de l’auteur ». (GODBOUT 2004b : 94).

On pourrait paraphraser cette citation pour décrire le canadien de Daviault : le mot « canadien » c’est-à-dire la variation di français parlé au Canada français, à la place de « texte traduit ». Cette substitution montre à quel point la langue décrite par le linguiste a toutes les connotations d’une traduction : « Le canadien, […] sera jugé acceptable par les détenteurs de la norme s’il semble couler directement de la langue source sans que rien dans le canadien rappelle qu’il s’agit d’une traduction ». Le canadien (la langue française au Canada), comme la traduction, sera donc soumis à un jugement de valeur, et surtout sera « comme une représentation de deuxième ordre, un produit dérivé, voire un faux ».

C’est bien ce que Daviault semble affirmer quand il avance les deux remarques suivantes après avoir dit que le parler populaire au Canada a toujours été « le français le plus authentique » :

Deux remarques s’imposent. Ce français, pour authentique qu’il fût, n’a jamais eu grand-chose de commun avec la langue littéraire, celle qui remonte au siècle de Racine et de Bossuet. Ce n’était pas même, ce n’était pas encore une langue écrite […]. Constituée oralement, transmise par la parole, elle ne pouvait posséder un appareil grammatical rigide. […] Seule la langue que nous appelons classique avait des règles fixes. Un parler populaire reste flou : la substance en est mal définie et les frontières mal délimitées. Impossible d’en retracer les diverse étapes, puisqu’il ne possède  aucune littérature ». (DAVIAULT 1951a : 10).

La langue littéraire, langue classique devient dans cette représentation l’original, le seul authentique. D’un point de vue anthropologique cet « original » avec ses règles fixes représente la seule identité possible. Toute tentative de « traduction » amène à une sorte de perte de repères où la forme floue rappelle une « avant-identité ». Dans la construction identitaire que Daviault s’est appliqué à représenter les formes culturelles, garanties d’identité, sont la langue et la culture classique française. Le paradoxe, qui dérive du fait que le caractère construit de l’identité entraine avec lui la possibilité de l’altérité et qui est consubstantiel à toute construction identitaire, finit par emprisonner son créateur. Daviault même souffre d’un paradoxe : d’un côté il dénonce l’assimilation dont les canadiens sont victimes à cause d’une altérité identifiée avec l’anglais, de l’autre il ne se rend pas compte de l’assimilation dont il est victime lui-même. Sa conception de la langue, son modèle linguistique et identitaire, son « devoir de fidélité » sont une sorte de « mise en scène » dirait Greenblatt destinée à ses geôliers. L’anthropologie observe que les colonisés face aux colonisateurs se plient à une sorte de mise en scène de leur propre culture en suggérant certains parallélismes avec la culture dominante. Cette représentation, qui a l’objectif de garantir sa propre survie, implique une coopération qui de fait est une cooptation (voir GREENBLATT 1991 : 188-189).
Daviault montre alors la « mentalité colonisée » dont parlera plus tard Léandre Bergeron qui, en présentant son Dictionnaire de la langue québécoise », écrira en 1980 :

Nous nous sommes éloignés de la vieillie mentalité colonisée que l’on retrouve dans tous les lexiques québécois et qui amène les auteurs à définir les mots québécois comme s’ils expliquaient notre « parlure » à des lecteurs français, comme si la norme qu’ils ont dans la tête est celle définie dans les cénacles linguistiques parisiens. (BERGERON 1980 : 7). 

5. Conclusion

Dans la construction de son modèle linguistique, Daviault finit par nous proposer son modèle identitaire. L’identité qui en ressort a besoin de tracer clairement ses confins et  d’établir les règles pour ne pas les dépasser. Pour Daviault la frontière est le lieu d’où défendre ce modèle. Espace de séparation, il devient garantie de stabilité : les deux langues ne doivent pas se mélanger, ni l’altérité menacer l’identité. La frontière devient alors son lieu d’élection, lui-même s’y installe. En bonne compagnie, il partage un même sentiment d’exil. C’est ce que Patricia Godbout souligne à propos des Ottaviens dont Daviault fait partie :

Archivistes, rédacteurs, traducteurs, dessinateurs, journalistes, communicateurs et professeurs d’université […] d’identité canadienne-française, franco-ontarienne, voire québécoise, ils forment un groupe d’une grande diversité politique et culturelle œuvrant à Ottawa. […] Il y a toujours, chez l’Ottavien qui vient d’ailleurs, un certain sentiment d’exil ». (GODBOUT 2004a : 142).

Daviault est aussi « homme de frontière » parsa collocation temporelle : son activité et ses réflexions se poussent jusqu’à l’aube d’un grand changement, à un moment charnière de l’histoire politique, littéraire et culturelle du Canada français. C’est l’entrée dans la modernité, c’est le brassage idéologique et identitaire qui se prépare. Comme observe Patricia Godbout :

[…] Pierre Daviault a tenté de se servir de la diffusion de connaissances linguistiques et historiques comme rempart contre la tendance de plus en plus marquée, chez les Canadiens français, d’affirmer leur américanité et d’entrer de plain-pied dans la modernité, avec tout le brassage idéologique et identitaire que cela allait entraîner. Dans cette perspective, les enjeux liés à la pratique et à l’enseignement de la traduction étaient de taille. La traduction avait, en effet, le potentiel de servir d’outil d’avancement ou d’autodestruction ; elle serait une voie d’avenir ou de perdition. (GODBOUT 2004a : 163).

Pour Daviault, la traduction ouvre un espace où se joue une représentation identitaire. Elle se montre solide, construite sur des formes stables et sur l’érection de barrières qui puissent la protéger de toute attaque provenant de l’extérieur. Mais cette construction, comme toute identité bâtie sur les principes de la « pure » identité, contient en elle le doute de sa légitimité. Ce doute, son altérité intrinsèque, menace ses barrières et la fragilise. De lieu sécuritaire elle se transforme en lieu dangereux, voire prison pour son constructeur.

Références bibliographiques

BERGERON, Léandre, « Préface » in Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB Editeur, 1980, p. 7-10.

DAVIAULT, Pierre, « Langue et traduction », Deuxième congres de la langue française au Canada, Mémoires, tome 1, Québec, 1938, p. 431-438.

DAVIAULT, Pierre, « Traducteurs et traduction au Canada », Mémoires de la Société royale du Canada, section 1, mai 1944a, p. 67-87.

DAVIAULT, Pierre, « La traduction et la vie de l’esprit », Amérique française, octobre 1944b, p. 22-25.

DAVIAULT, Pierre, « Langue et culture », La nouvelle revue canadienne, n. 1, I, février-mars 1951a, p. 3-14.

DAVIAULT, Pierre, « La langue française au Canada », Les Arts, les lettres et les sciences au Canada, (recueil d’études spéciales préparées pout la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada 1949-1951), Ottawa, Imprimeur de Sa Majesté le Roi, 1951b, p. 25-40.

DAVIAULT, Pierre, « L’apport anglais à la langue canadienne », Les Carnets viatoriens, XVIIe année, n.3 octobre 1952, p. 102-115.

DAVIAULT, Pierre, « Une langue morte » in SYLVESTRE, Guy, Amours, délices et orgues, pseud. de BRUNEAU, Jean, Québec, Institut littéraire du Québec, 1953, p. 35-37.

GODBOUT, Patricia, « Pierre Daviault : un devoir de fidélité » in Traduction littéraire et sociabilité interculturelle au Canada (1950-1960), Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2004a, p. 121-168.

GODBOUT, Patricia, « Pseudonymes, traductionymes et pseudo.traductions » in Voix et images, n.1, 30, 2004b, p. 93-103.

GREENBLATT, Stephen, Meraviglia e possesso. Lo stupore davanti al nuovo mondo, Bologna, Il Mulino, 1991.

LANDRY, Kenneth, Amours, délices et orgues, pastiches de Jean Bruneau, in LEMIRE, Maurice, BOIVIN Aurelien, Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 3, Montréal, Fides, 1995, p. 44.

PUCCINI, Paola, « The Autobiographical Experience through the Imagination and Linguistic Education of a Migrant Writer » in ZARATE, Geneviève, LÉVY, Danielle, KRAMSCH, Claire, (éds.), Handbook of Multilingualism and Multiculturalism, Paris, Editions des Archives Contemporaines, 2011a, p. 89-93.

PUCCINI, Paola,« Une lecture linguistico-anthropologique de la variation. Pour un parcours méthodologique vers l’anthropologie culturelle? » in JULLION, Marie-Christine, LONDEI, Danielle, PUCCINI, Paola (éds.), Recherches, didactiques, politiques linguistiques: perspectives pour l’enseignement du français en Italie, Milano, Franco Angeli Editore, 2011b, p. 53-59.

PUCCINI, Paola, « Le rapport entre les langues dans l’œuvre de Félix Pécaut : de la langue maternelle à la langue de l’idéal, en passant par la langue nationale »in ARREGUI, Natalia, ALBERDI, Carmen (éds.),Les  langues entre elles dans les usages et les contextes éducatifs en Europe (XVI-XX), ème siècle : médiations, circulations, comparaisons, rivalités. Documentspour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, 43, Décembre 2009, p. 99-118.

PUCCINI, Paola, « Le “Grand Tour” de la traduction. Pour un parcours interdisciplinaire et interculturel », in DE CARLO , Maddalena, Didactique des langues et traduction, ELA, 141, 2006a, p. 23-33.

PUCCINI, Paola, LONDEI, Danielle, MILLER, Donna Rose, Insegnare le lingue/culture oggi : il contributo dell’interdisciplinarità, Bologna, Alm@DL, 2006b.

PUCCINI, Paola, « Antropologia e linguistica, un approccio interdisciplinare per l’insegnamento linguistico-culturale del lessico », in LONDEI, Danielle, MILLER, Donna Rose, PUCCINI, Paola, Insegnare le lingue/culture oggi : il contributo dell’interdisciplinarità, Bologna, Alm@DL, 2006b, p. 239-253.

REMOTTI, Francesco, Contro l’identità, Bari, Laterza, 1999.

REMYSEN, Wim, « L’application du modèle de l’imaginaire linguistique à des corpus écrits : le cas des chroniques de langage dans la presse québécoise », Langage et société, n.135, 2011/1, p .47-65.

1 Pour cette partie notre référence principale est le travail de Francesco Remotti, « Decidere l’identità » in AUTORE, Contro l’identità, Bari, Laterza, 1999, p. 3-11.

2 Notre traduction.

3 Notre traduction.

4 Notre traduction.

5 Texte d’ouverture à Pierre Daviault, « La traduction et la vie de l’esprit » in Amérique française, 1944.

6 Stephen Greenblatt, “Possedimenti meravigliosi” in Meraviglia e possesso. Lo stupore davanti al Nuovo Mondo; Bologna, Il Mulino, 1994, pp.103-157.

Per citare questo articolo:

Paola Puccini, Pratique traductive et construction identitaire chez Pierre Daviault, Repères DoRiF n. 2 Voix/voies excentriques: la langue française face à l'altérité - volet n.2 - juillet 2013 - AUTOUR DU FRANÇAIS QUÉBÉCOIS : PERSPECTIVES (SOCIO-)LINGUISTIQUES ET IDENTITAIRES , DoRiF Università, Roma juillet 2013, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=75

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