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Guy ACHARD-BAYLE, Enrica GALAZZI, Sarah ABID, Aurora FRAGONARA, Omar KACED, Li JUNKAI

Enjeux de l’acquisition des langues secondes en contextes migratoires

Présentation

Ce numéro de revue Repères Dorif publie une sélection de communications issues du Colloque Jeunes Chercheurs (CJC) éponyme qui s’est tenu à Metz les 21 et 22 septembre 2018. Ce colloque s’est inscrit dans la continuité d’un colloque Jeunes Chercheurs organisé par l’Université de Lorraine et le CREM (Centre de recherches sur les médiations) à Metz les 28 et 29 septembre 2017, qui était consacré à l’« Enseignement-apprentissage du FLE dans la perspective du CECRL en contexte non européen », et dont on peut lire les actes sur le Carnet de recherches de l’Association des Jeunes Chercheurs du CREM1.

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Les principales thématiques de ce colloque de 2017 ont permis de poser les jalons d’une réflexion plus large sur l’enseignement-apprentissage des langues secondes. Il a alors été décidé par l’Université de Lorraine et l’Université du Sacré-Cœur de Milan, auxquelles se sont ajoutées l’Université de Bergame et l’Alma Mater de Bologne, d’organiser une manifestation scientifique sur les enjeux de l’acquisition de ces langues en contextes migratoires, particulièrement les contextes français et italien, tant il est vrai que les processus de mondialisation qui s’accélèrent en ce début de XXIe siècle, et les phénomènes de mobilité qui en résultent, posent des défis, nouveaux, qui appellent des réponses, nouvelles, en matière de politique d’accueil et d’intégration ou d’insertion des publics migrants.

Il s’agit, entre autres, de répondre, dans une perspective de cohésion sociale et de citoyenneté partagée, aux besoins de formation linguistique des publics migrants ; en témoignent les programmes d’apprentissage des langues Erasmus+ proposés par l’Union européenne initialement dédiés aux étudiants européens, qui concernent depuis peu les publics migrants ou réfugiés. L’accroissement des demandes de formation didactique en langue seconde, langue de scolarisation, témoigne également de cette évolution didactique qui vise à répondre à la diversité des besoins d’apprentissage des élèves migrants. Enfin, des parcours linguistiques liés à la formation et l’insertion professionnelle des publics migrants ont pu être développés en Europe, à l’initiative des pouvoirs publics, comme le FLI, « français langue d’intégration », en France2, ou du public et du privé comme en Italie3.

Les besoins de formation des publics migrants et les contextes dans lesquels ils s’inscrivent étant donc extrêmement variés, ils interrogent dès lors, ou doivent interroger la didactique des langues et des cultures à la fois dans sa prise en compte de la diversité des contextes, socio-culturellement situés, et dans ses processus d’intervention, en vue d’élaborer des modèles d’action liés aux réalités sociales.

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Les contributions que nous réunissons ici se proposent ainsi d’éclairer les modalités de transmission ou d’acquisition des apprentissages des langues secondes dans différents contextes migratoires. Il s’agit de dresser un état des lieux des recherches et des démarches mises en œuvre afin de dégager de nouvelles perspectives didactiques au regard des enjeux politiques, sociaux et éducatifs liés à l’accueil des publics migrants.

Ces communications s’intéressent particulièrement à la prise en compte des contextes et des effets des contextes dans les démarches didactiques en langues secondes en direction des publics migrants suivant divers axes :

  • La nature et la spécificité des savoirs et des compétences à transmettre en contexte d’acquisition d’une langue seconde dans différentes situations d’enseignement-apprentissage : contextes scolaire, universitaire, socio-institutionnel et professionnel.

  • Les approches didactiques et les contenus d’enseignement associés aux besoins et aux objectifs d’intégration des publics migrants.

  • La prise en compte des compétences plurilingues et des processus liés notamment à l’interlangue et à l’intercompréhension en contexte d’acquisition d’une langue seconde.

  • La place et le rôle de technologies numériques dans la contextualisation des dispositifs didactiques d’apprentissage visant l’intégration des publics migrants.

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La partie intitulée « Ouvertures » comprend deux contributions.

Dans son article qui sert d’introduction générale à tout le recueil (« Les concepts d’éthique appliquée et de valeurs, toile de fond de la formation des enseignants de langue seconde »), Danièle Londei place la réflexion au plan – et sur un arrière-plan – philosophique : celui des valeurs et de l’éthique, autrement dit et pour commencer celui de la pragmatique issue de Kant ; mais tel que cet héritage classique a été repris par les philologues ou les sémioticiens au XIXe siècle, puis les philosophes du langage, du courant analytique, ou les linguistes, de l’énonciation, au XXe.

Cette mise en perspective de la question de l’éthique et des valeurs permet d’en poser deux autres (ou une autre double) : en amont, celle de la formation aux pratiques de l’enseignement-apprentissage des langues, secondes en l’occurrence ; en aval, l’adaptation de valeurs au contexte des publics enseignés, en l’occurrence l’adoption des dites valeurs par un public de migrants – sachant que ces valeurs, comme les signes linguistiques, n’existent que si elles sont partagées dans le temps et l’espace ; or, parmi les valeurs partagées, on peut tirer parti de celles que la pragmatique, sous ses diverses formes, a prises en considération ou mises en avant : la pertinence, la sincérité, la coopération.

On peut ainsi sortir la « problématique de la communication des valeurs » de l’aporie universalisme-relativisme, en se donnant pour objectif de fonder un « état de confiance » entre enseignants et enseignés ; cela vaut d’autant plus si l’on considère le climat de « rupture de cohésion des collectivités » qui caractérise notre monde contemporain, la question des migrations n’en étant qu’une forme particulièrement visible et dramatique.

La contribution de Cristina Bosisio () & Rosa Pugliese concerne l’italien langue seconde (ILS). Dès l’abord, elles remettent en contexte ce type de formation, le contexte politique tel qu’il a évolué notamment à la fin de l’année 2018, après l’adoption d’une loi sur les migrants. Pour comprendre la situation, qui n’est donc pas que didactique, les auteures commencent par donner quelques chiffres sur l’évolution des migrations en Italie entre 2004 et 2017. L’aspect politique ou citoyen de la formation va ainsi bien au-delà de l’enseignement-apprentissage de l’ILS, tant il s’agit d’assurer « la protection de la dignité des migrants », au travers des dispositifs mis en place, confiés notamment aux CPIA (Centri Provinciali per l’Istruzione degli Adulti). Les auteures présentent ensuite un exemple de formation : le projet Comprendre, connaître, communiquer pour vivre l’intégration de la région lombarde, où se trouve le plus grand nombre de migrants. Par maints graphiques et analyses, les auteures rendent compte en détail des principes et des résultats de cette formation, qui combine langue et civilisation, notionnel (ou thématique), fonctionnel (ou pragmatique) et structurel. Leur article se termine par un certain nombre de recommandations destinées à améliorer (les dispositifs de) la formation tant en amont, pour les enseignants, qu’en aval, pour les migrants.

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La partie suivante, intitulée « Être enseignant en Europe pour des publics migrants : états de lieux, enjeux, méthodes, perspectives », comprend deux contributions :

Małgorzata Jaskuła présente une étude comparative des pratiques des enseignants vis-à-vis d’élèves allophones de collèges en France, en Italie et en Pologne. Les compétences plurilingue et pluriculturelle des apprenants jouent un rôle essentiel dans les pratiques déclarées des enseignants dans les trois pays d’enquête. Inscrit dans le champ de l’ethno-sociolinguistique et de la didactique des langues-cultures, l’auteure a mené des enquêtes par une observation participante, un questionnaire et des entretiens semi-directifs. Y ont été identifiés quatre aspects sur lesquels s’appuient les pratiques didactiques des enseignants : origines géographiques, langues premières, cultures en rapport avec les traditions des élèves, ainsi que le lien avec les sujets abordés dans la discipline enseignée. Tout en pointant le manque de formation initiale et continue dans les trois pays représentés, l’analyse montre d’une part que la prise en compte de la pluralité des élèves nouvellement arrivés permet aux jeunes migrants de se sentir acceptés dans le nouvel environnement ; d’autre part, que s’appuyer sur les savoirs déjà-là des apprenants et se référer à leur vécu en traitant un sujet disciplinaire incite les enseignants à revoir leurs pratiques et à sortir de leurs habitus professionnels.

Alors que le texte précédent focalisait sur les collégiens, Élodie Graveleau interroge, elle, les textes qui régissent les unités pédagogiques pour les élèves allophones arrivants (UPE2A) dans les lycées en France. En tant qu’adolescents et jeunes adultes, les lycéens non natifs représentent un public de plus en plus nombreux ; cependant, peu d’attention est accordée aux lycéens allophones dans les milieux scolaires. Le pourcentage d’affiliation en UPE2A étant relativement faible, les enseignants manquent de références sur lesquelles s’appuyer, et bien peu de matériel pédagogique est mis à leur disposition. L’auteure remet ensuite en question la notion de français de scolarisation qui, selon elle, devrait être théorisée davantage, et souhaite qu’une harmonisation institutionnelle contribue à l’amélioration de la poursuite d’études, de l’insertion professionnelle et des moyens attribués à ce type de public.

En mettant l’accent sur le rôle que joue l’enseignant pour des publics migrants, les deux articles qui s’enracinent dans les milieux de scolarisation secondaire en Europe répondent bien aux nouveaux descripteurs concernant les jeunes apprenants proposés par le Volume complémentaire du CECRL (Conseil de l’Europe, 2018). Les auteurs convient les enseignants et les services compétents à veiller au profil spécifique des adolescents allophones et à enrichir les ressources pédagogiques qui sous-tendent l’enseignement-apprentissage des langues d’accueil.

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La partie suivante, intitulée « L’apprenant migrant : interculturel et vécu individuel », comprend trois contributions :

Mamadou Diop s’intéresse à des étudiants-réfugiés issus d’une vingtaine de nationalités, préparant le diplôme universitaire d’accompagnement linguistique et d’insertion des réfugiés (DUALIR) au Mans. Ces étudiants réfugiés ont des parcours et des caractéristiques individuelles très divers. Cette diversité pose un grand défi pour l’enseignement du français à visée universitaire et à l’accompagnement nécessaire à leur intégration à la fois académique et culturelle. Grâce à l’entretien et à l’observation participative, l’auteur de l’article et ses collègues découvrent l’importance de la médiation culturelle et de l’altérité au cours de l’enseignement des langues à l’université ayant pour but d’initier les allophones à l’apprentissage du français pour l’enseignement de disciplines non linguistiques. La prise en compte des besoins spécifiques des étudiants, la mise à disposition des matériaux pédagogiques adaptés, ainsi qu’une approche sociodidactique de la transformation des pratiques constituent les aspects à ne pas négliger pour mieux accompagner les apprenants migrants qui souhaitent poursuivre leurs études dans des filières professionnelles.

En s’appuyant sur son expérience professionnelle, Sakina El Khattabi présente les dispositifs et le parcours institutionnel français en termes d’insertion scolaire et de formation linguistique des mineurs primo-arrivants. Sa contribution souligne les différences entre l’entrée au collège et au lycée et présente les institutions qui jouent un rôle au moment de la définition du profil et du parcours scolaire des jeunes allophones (dont, par exemple, l’ASE - Aide Sociale à l’enfance, le CASNAV - Centre Académique pour la scolarisation des enfants Allophones Nouvellement Arrivés, le CIO - Centre d’Information et d’Orientation). L’auteure évoque l’importance de la prise en compte de la dimension interculturelle dans ce parcours de formation et montre également que la relation pédagogique dans le cas des primo-arrivants ne se construit pas uniquement à l’intérieur du triangle enseignant-apprenant-savoir, mais convoque plusieurs acteurs éducatifs et institutionnels, au vu des besoins formatifs et langagiers spécifiques pour ce profil d’élève.

Fatima Zohra Fourar analyse, par le biais de l’observation participante, le site « Babelweb », une plateforme en ligne qui permet aux usagers, locuteurs d’au moins une langue romane, d’échanger des textes, photos et vidéos autour d’un sujet spécifique et dans un idiome de leur choix. L'auteure présente les atouts théoriques et pédagogiques de ce dispositif : le recours à l’intercompréhension et à la didactique invisible, c’est-à-dire un transfert de connaissances qui n’est pas perçu en tant que tel. L’étude des échanges à partir d’une simple question (« Quel est, pour vous, le plus bel endroit du monde ? ») montre le recours spontané à la pratique de l’intercompréhension chez les locuteurs. Cela permet à l’auteure de réfléchir aux stratégies que les concepteurs du site mettent en place pour favoriser l’apprentissage autonome d’une langue seconde, en dehors des cadres de formation traditionnels et dans des contextes de vie quotidienne. Tout au long de sa contribution, Fatima Fourar souligne que les potentialités du web ne sont pas suffisamment exploitées dans l’apprentissage/acquisition en contexte migratoire et suggère des applications possibles à partir de ce site et des présupposés qui ont orienté sa conception.

Les trois auteurs présentent les enjeux extralinguistiques qui entourent les apprenants allophones : accompagnement institutionnel, outil d’apprentissage numérique, ainsi que débouché professionnel. Ces dispositifs jouent un rôle de médiation dans la prise en compte de l’interculturel et du vécu individuel pour mieux répondre aux besoins spécifiques du public migrant et pour faciliter leur intégration dans la vie sociale et quotidienne.

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L’ultime contribution fait écho à la première, et à l’article de Cristina Bosisio & Rosa Pugliese, tout en proposant une autre ouverture, car elle traite un cas propre à l’Orient.

En effet, l’article d’Ali Jabbari ouvre une perspective quantitative pour examiner en détail la production lexicale de l’anglais des migrants afghans en Iran. Un nombre considérable d’enfants réfugiés sont accueillis en Iran et ils étudient l’anglais comme L3 avec leurs L1 (dari) et L2 (persan). À la suite d'une analyse statistique précise des erreurs lexicales des apprenants afghans, l’auteur met en place une taxonomie nuancée des erreurs formelles et sémantiques de ce public d’apprenants. Trois types d’écoles y ont été enquêtés et les élèves des établissements différents présentent de distributions divergentes en ce qui concerne les erreurs lexicales. La mauvaise formation au niveau morphosyntaxique et la confusion sémantique au niveau des lemmes ont été repérées, ce qui s’explique par un transfert translinguistique combiné de L1 et de L2 sur la L3. Cette recherche permet non seulement d’explorer les représentations linguistiques de l’acquisition de plusieurs langues mais également d’apporter de nouvelles perspectives pour l’enseignement des langues étrangères en contexte migratoire.

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Le comité d’édition

Le comité d’édition de ces actes a été dirigé par les Professeurs Guy Achard-Bayle (CREM – Université de Lorraine) et Enrica Galazzi (Université du Sacré-Cœur de Milan).

Les relectures des articles et/ou la rédaction de la présentation ont en outre été assurées par les jeunes chercheurs Sarah Abid, Aurora Fragonara, Omar Kaced et Li Junkai4.

Ont également participé au comité d’édition de ce numéro de Repères-Dorif les doctorants et doctorantes du CREM : Ahmmad Abohaltam, Hussain Bilhaj, Nacer Boufenaya, Sakina El Khattabi, Fatima Fourar, Tarek Seifelnaser.

1
https://ajccrem.hypotheses.org/author/ajccrem/page/2

2
https://apps.atilf.fr/fli/organismes-de-formation/

3
http://milano.italianostranieri.org/it -& - http://sociale.regione.emilia-romagna.it/documentazione/pubblicazioni/ricerche-e-statistiche/ReportL22007.pdfhttp://www.cittametropolitana.bo.it/lavoro/Engine/RAServePG.php/P/259611560407/T/Formazione-per-occupati-non-occupati-e-aziende

4
Sarah Abid est doctorante et Omar Kaced ex-doctorant au CREM ; Aurora Fragonara, de l’Université de Bergame, ex-doctorante au CREM, reste membre associée au laboratoire ; Li Junkai, de l’Université Sun Yat-sen à Canton, est codirigé par le Pr Guy Achard-Bayle à l’Université de Lorraine, où il a effectué un séjour d’études en 2017-2018 auprès du CREM.

Per citare questo articolo:

Guy ACHARD-BAYLE, Enrica GALAZZI, Sarah ABID, Aurora FRAGONARA, Omar KACED, Li JUNKAI , Enjeux de l’acquisition des langues secondes en contextes migratoires, Repères DoRiF n.19 - Enjeux de l’acquisition des langues secondes en contextes migratoires, DoRiF Università, Roma septembre 2019, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=440

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