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René CORONA

Le dernier de la classe

« Chacun trouva que le poète écrivait des vers ciselés. »
Alexandre Vialatte, Salomé

fantaisie

sous les troènes
l’herbe s’émeut et l’aiguail glisse entre les heures
du matin
et les premiers rayons de soleil


il faut qu’une parenthèse
soit ouverte ou fermée
disait-elle
en imitant
Alfred de Musset

(octobre 2018)


tacite et baroque

une anagramme fleurie dans son calepin
sans que les crocheteurs du Port-au-Foin
rétorquent que c’est fait de gros malin

cependant Boisrobert avertit le cardinal
de séditieuses réunions

pourtant
tous les discours fleuris de
Quintus Hortensius Hortalus
célèbre pour ses images saisissantes
ont disparu dans la nuit des temps

(septembre 2018)


automne

« maintenant que la jeunesse / détourne ses yeux lilas ... »
Louis Aragon

une femme au parfum lilas a passé
près de moi
et le trottoir s’est changé en courant d’air
mes yeux ont pris la couleur de l’hiver
effleuré pas ce parfum et ces
couleurs Fragonard
cette femme a passé
laissant derrière elle des regrets Baudelaire
des deuils sans raison
des feuilles d’automne tourbillonnant
et des colchiques dans les prés

nous eûmes des moments délicats et tendres
et sa voix parfois tremblait sur mon corps
hésitant
ses caresses avaient la saveur du temps passé
sous la tonnelle elle rit de plus belle
la belle que voilà
puis elle tira le rideau
et laissa s’échapper des sanglots à vau-l’eau
sur les années surannées
la feuille d’automne ne cessa
de tourbillonner sur mon ombre

je saisis mon ombre pour rentrer mais elle bouda

(onze octobre 2018)



perte et fracas

« Il fait novembre dans mon âme »
Émile Verhaeren, Les bords de la route

j’ai perdu mon esprit dans l’escalier
j’ai beau l’avoir eu en tête
dans la montée
il m’a quitté au bon moment
comme une amoureuse au désenchantement
il n’en fait qu’à sa tête
et j’ai du mal à le comprendre
à le saisir
à l’arrêter
j’ai perdu mon esprit dans l’escalier
et j’ai dû me taire à jamais

(six octobre 2018)


rafiots

brouillard sur la mer
bouillon amer de l’existence
bruit du ressac inquiet qui s’agite et roule des galets mécaniques
le poème jaillit en moi comme l’eau sur le rivage
et laisse des syllabes diverses dispersées sur la page
par les embruns de la plume
des échos paronomases où des allitérations altérées alternées
comme l’eau qui revient vers son centre mer
les laisses que l’on dit et les laissés-pour-compte
qui sont des poètes incompris invendus appauvris
dans un monde en déclin
où les miséreux de la terre n’ont que des rafiots
pour traverser leur derniers espoirs

(vingt octobre 2018)


émigrants

certains marchaient vers une frontière
espérant la magnanimité des policiers
une foule pressée sur les routes du monde
poussée par le froid la violence la douleur

d’autres s’embarquaient sur des rafiots
de fortune
souvent pour mourir dans une mer
indifférente
ou pour être gardés à vue
dans des camps de morts vivants

il dénouait la ficelle qui entourait la valise en carton pour offrir à la ronde du saucisson et du vin L’aube pointait derrière la vitre du vieux train bientôt la ville étrangère avec ses lueurs de promesses Quelques-uns riaient ils savaient qu’ils n’étaient pas seuls D’autres repensaient au village tout en haut de la colline et à la vigne abandonnée



scolarité

le dernier de la classe
et la blonde du premier banc
ont une relation épistolaire
je le sais
j’ai participé à leurs regards
amourachés

c’est plein de paraphes de soupirs de clairs de lune
plein de poèmes empreints de poésie et du spleen de Béthune
Venise et Paname à gogo
croisières et paquebots
îles grecques et shade of pale slow ou fandango

je n’ai rien dit
ni à François ni à Jean-Marie
ni à Claude ni à Denis
ni au concierge de la rue Garibaldi
je m’occupe de mes oignons
même si je suis moi aussi
amoureux de la blonde du premier banc
mais je ne suis que l’avant-dernier
de la classe

et il faut encore que j’apprenne mes poèmes par cœur

(dix décembre 2018)

Per citare questo articolo:

René CORONA, Le dernier de la classe, Repères DoRiF n.19 - Enjeux de l’acquisition des langues secondes en contextes migratoires, DoRiF Università, Roma septembre 2019, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=442

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