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Yannick HAMON

Enseignement et apprentissage de la traduction aux temps du numérique : où en est-on ?

Yannick Hamon
Université de Bologne, Campus de Forlì
yannick.hamon@unive.it

Résumé

Dans cet article, nous situerons brièvement la didactique de la traduction en tant que ramification appliquée de la traductologie. Nous présenterons le corpus de titres de publications sur lequel nous nous sommes appuyés pour faire émerger les apports potentiels de ces recherches à moyen et long terme, en tâchant de dégager des axes porteurs.

Abstract

Translation training is one of the fields of Applied Translation Studies (HOLMES, 1972). Our research has sought to give translation training a theoretical framework. Using a corpus composed by online academic titles of articles and monographies, we will first try to establish a prospective overview of translation training considered as a specific field of research.

Place de l’enseignement de la traduction en traductologie

Aujourd’hui, l’on peut estimer que la didactique de la traduction en tant que sous-discipline de la traductologie a su s’affirmer en tant que champ distinct et clairement déterminé. C’est tout d’abord Holmes (1988 [1972]) qui situe ce pan des Translation Studies dans la ramification appliquée sous la dénomination Translation training, au même niveau que les outils d’aide à la traduction (Translation Aids).

Les recherches sous l’impulsion Seleskovitch (1978) puis de Seleskovitch et Lederer (1984), qui ont abouti à la théorie interprétative ont été en partie tirées d’observations sur le terrain didactique. En outre, le déplacement du point focal des recherches en direction du processus de traduction va progressivement permettre, à partir des années 1980, de dépasser le statut ambigu de l’enseignement de la traduction, notamment grâce aux travaux de Delisle (1988) sur la redéfinition des objectifs d’apprentissage. En effet, longtemps confondu avec les pratiques de traduction didactique en œuvre dans les lycées ou les filières LCE (Langues Littératures et Civilisations Étrangères) en France, l’enseignement de la traduction en tant que compétence professionnelle va s’affirmer à la faveur d’une professionnalisation1 de plus en plus pointue. Ainsi, de plus en plus de formations universitaires spécialisées à bac + 5 voient le jour en prolongement des cursus de licence LEA (Langues Etrangères Appliquées) qui adoptent déjà depuis longtemps une approche didactique professionnalisante. Le réseautage des établissements sous la forme de diplômes internationaux reconnus (comme le Master en Traduction Spécialisée en ligne2) fédérant des cursus universitaires proprement dits et des cursus proposés dans les écoles spécialisées de traduction (telles que l’ESIT3 à Paris ou l’ISIT4 à Genève) témoigne d’une volonté accrue d’améliorer et d’harmoniser la formation des traducteurs à l’échelle européenne.

Nous retraçons brièvement l’évolution historique de l’enseignement de la traduction en rappelant brièvement les volets les plus importants de la littérature depuis la fin des années 1970 :

  • la définition des objectifs d’apprentissage ;

  • la déverbalisation en tant que pratique permettant de dépasser une traduction littérale héritière des pratiques traditionnelles ;

  • le phasage de la traduction en tant que processus non linéaire et la notion de stratégie de traduction ;

  • le lien entre apprentissage et les pratiques professionnelles ;

  • la catégorisation des erreurs de traduction pour une meilleure prise en charge de leur remédiation ;

  • la définition systémique de la compétence de traduction ; ;

  • l'utilisation des ressources électroniques de documentation et d’analyse des corpus ;

  • l'attention accrue des recherches portée sur des objets et des pratiques relevant davantage du champ psychopédagogique (néo socio-constructivisme).

Ces évolutions étaient déjà patentes lorsque nous avons soutenu notre thèse de doctorat (HAMON, 2015) et tout porte à croire qu’aujourd’hui, les évolutions technologiques dans le marché de la traduction favorisent davantage des pratiques orientées vers l’action, centrées sur les tâches et la simulation de situations professionnelles que prônait déjà Gouadec (2003). Une récente recherche doctorale soutenue en 2016 par Gaia Ballerini5 va dans le même sens et propose de tenir compte davantage des spécificités professionnelles de la traduction spécialisée. Cette utilisation didactique des technologies pour enseigner la traduction, peu étudiée en tant que telle, si ce n’est par Bergen (2004), mérite que nous nous y attardions car elle pose théoriquement un certain nombre de problèmes : la formation des enseignants en didactique de la traduction est quasiment absente, le niveau d’appropriation des étudiants pour le maniement général des outils technologiques est très hétérogène, les équipements dans les différents établissements universitaires sont très disparates et le recours aux laboratoires informatiques est absent de certaines formations.

Traduction et technologies

Le développement d’Internet depuis le début des années 1990 a considérablement diversifié la palette des possibles didactiques en tant que creuset où puiser des corpus, vérifier des sources, s’assurer des fréquences lexicales et observer des usages, des comportements linguistiques in situ. À partir de cette matière première linguistique bouillonnante, les développeurs informatiques sont parvenus à concevoir des instruments d’une grande précision, que les traducteurs doivent connaître et savoir utiliser au quotidien. En terme de catégorisation des usages, nous pouvons considérer trois rôles distincts des technologies en fonction de trois utilisateurs (HAMON, 2015). En premier lieu, les chercheurs (linguistes et informaticiens, spécialistes de Traitement Automatique de la Langue) conçoivent des instruments informatiques – outils d’extraction de corpus, concordanciers, mémoires de traduction – visant à améliorer la rapidité du processus de traduction et la précision du produit final de sorte que, sur le plan théorique, les deux principales approches traductologiques qui se sont succédé (l’approche centrée sur le produit et l’approche centrée sur le processus) ne peuvent fonctionner qu’en complémentarité. Le traducteur, quant à lui, utilise ces ressources au quotidien pour fournir les livrables qui lui sont demandés et qui, idéalement, indiquent au chercheur des pistes d’amélioration des instruments informatiques utilisés. L’enseignant, troisième utilisateur, est susceptible d’utiliser en premier cycle universitaire (licence) certaines de ces technologies pour enseigner aux futurs traducteurs les modalités et stratégies de documentation électroniques, la consultation des corpus, les outils de mise en page et de révision. En deuxième cycle universitaire (master), certains des outils informatiques peuvent faire l’objet de formations en soi. C’est le cas par exemple des outils de TAO (Traduction Assistée par Ordinateur) ou des outils de sous-titrage en Traduction Audiovisuelle.

La formation à la traduction professionnelle gagne ainsi à faire en sorte que les futur(e)s praticien(ne)s sachent tirer parti de ces aides, ne serait-ce que pour démarquer positivement leur travail de celui obtenu par les outils de Traduction Automatique (TA), aujourd’hui largement mobilisés pour la traduction technique (qui représente les volumes les plus importants en terme de demande professionnelle). L’enjeu est donc de taille pour la traduction humaine si cette dernière entend continuer à concurrencer des environnements de TA de plus en plus performants, intégrant les intelligences artificielles6. Il en va du sens du métier mais aussi, bien entendu, de la formation des futurs traducteurs. Toutefois, comme nous le verrons, le nombre des publications visant à la fois les technologies et l’enseignement de la traduction ne semble pas refléter les interrogations suscitées par les évolutions technologiques : à quel moment, dans quelle proportion et sous quelles modalités intégrer les outils technologiques en classe de traduction ? quid du niveau des départs des étudiants ? quid de la formation à l’enseignement de la traduction (encore quasi inexistante) ? quels outils privilégier et sur quels critères ?

Recueil des données et corpus obtenu

Nous entendons proposer une vue d’ensemble sur la place (quantitative) de la didactique de la traduction et de l’intérêt éventuel des chercheurs de la discipline pour les travaux concernant le lien entre technologies et enseignement de la traduction.

Pour ce faire, nous sommes partis des titres des publications parues depuis les premiers travaux visant la traduction (dès les années 1960) à aujourd’hui, qu’il s’agisse de monographies, de titres de périodiques ou de thèses de doctorat. Dans un premier temps, nous avons extrait manuellement sur la revue Meta et à partir du portail de l’AFFUMT7 toutes les références en traductologie pour la période indiquée (titres en français et en anglais). Pour les titres d’articles et de thèse, les résumés des publications ont également été intégrés au corpus. Nous avons ainsi obtenu un corpus de 745 titres pour les thèses de doctorat, de 3351 titres d’articles parus sur les différents périodiques et enfin de 291 titres de monographies (thèses exclues). Ce corpus nous a servi à extraire des mots-clés qui permettent de dessiner des tendances en terme d’objets de recherche concernant le lien entre technologies et enseignement de la traduction.

Pour la partie quantitative concernant plus globalement la place de la didactique de la traduction et la proportion de titres de publications fléchant la dimension technologique, nous avons interrogé la base de données en ligne BITRA8 qui a inventorié plus de 68 000 titres. L’interrogation de cette base de données permettant un filtrage par langue et par thème nous est apparue comme un indicateur pertinent et pratique à manipuler.

En premier lieu, nous avons voulu voir, à partir de plusieurs mots clefs, quelle était la place du volet pédagogique dans les recherches traductologiques dans les champs francophone et anglophone. Ensuite, nous nous sommes plus spécifiquement intéressé à la représentation du volet technologique au sein des publications en traductologie. Enfin, en nous appuyant en particulier sur les titres de publications de notre corpus et celles qui sont listées sur la revue spécialisée The Interpreter and Translator Training9, nous avons voulu esquisser une cartographie provisoire des objets de recherche et/ou des aspects émergeant de la littérature concernant le numérique et l’enseignement de la traduction.

Place du volet didactique en traductologie dans les champs francophone et anglophone

Nous reproduisons en premier lieu un premier aperçu des résultats obtenus pour les mots clefs les plus génériques afin d’obtenir un panorama global relatif aux deux langues. Pour le champ francophone, nous obtenons 338 titres par la saisie du lemme « Enseign* (« enseignement », « enseignant », « enseigner »), 1296 titres pour la saisie du lemme Appr* (« Apprentissage », « apprenant, apprendre ») ; 996 titres sont restitués par le moteur pour la saisie du terme « didactique » tandis que 1464 titres renvoient à la saisie du lemme « form* » (« formation », « former », « formateur »). Pour le terme « compétence », 662 occurrences sont recensées par la base de données, tandis que 232 titres font référence aux manuels et que 169 titres traitent de collaboration.

Dans le champ anglophone, la saisie du lemme « teach » nous permet d’obtenir 2925 titres traitant de l’enseignant « teacher » ou de l’activité (« teaching ») tandis qu’avec la saisie de learn*, la base de données nous renvoie à 1406 titres de publication. Pour le chapeau le plus générique, la base « train* » (« trainer », « training ») renvoie à 2599 titres. Comme pour le champ francophone, les saisies de « competence » ou de « skills » permettent d’obtenir de nombreux titres (1249 entrées). Globalement, nous relevons un fait qui n’a rien d’étonnant compte tenu de ce que nous connaissons des réalités éditoriales scientifiques : les publications en anglais sont deux fois plus importantes en terme de volume. Nous observons, dans les publications francophones, contrairement aux résultats précédents, que ce qui relève de l’apprentissage est plus représenté par rapport à l’axe enseignement, ce qui n’est pas le cas dans les publications anglophones. Et ce, même si le virage cognitiviste, qui place l’apprenant au cœur des débats, aurait laissé supposer une place plus importante. Il est toutefois difficile d’extrapoler en faisant le lien entre évolutions théoriques et nombres de termes car il faudrait inscrire notre recherche dans une logique diachronique. Quoi qu’il en soit, il apparaît nettement, et ce pour les publications en anglais et en français, que c’est le « chapeau » le plus générique (Formation pour le français, lemme train* pour l’anglais : training, trainer) qui prévaut en terme de fréquence dans les titres. Là encore, il semble difficile d’échafauder des hypothèses concernant les stratégies de signalement du volet didactique auquel se rattachent les contenus. Pour ce faire, il faudrait mener une recherche qualitative plus poussée. On note enfin que la compétence de traduction occupe une place significative parmi les thèmes de recherche en didactique de la traduction. Pour les deux langues, le volet collaboratif apparaît également comme un axe important de la recherche, ce qui tend à confirmer l’importance de certains des volets de la recherche en didactique de la traduction que nous avons mentionnés plus haut.

Place du volet technologique en didactique de la traduction

En ce qui concerne la place de la technologie nous avons interrogé aussi bien la base de données BITRA que la revue The Interpreter and Translator Trainer. Les mots clefs que nous avons entrés avec la troncature sont techno* et numer*. Pour ce qui est de la revue anglophone, nous avons exploré manuellement en détail les sommaires des différents numéros. Pour les 1500 titres français obtenus par la base de données BITRA et concernant spécifiquement la dimension didactique (spécification du thème « pédagogie » sur le formulaire de la base de données), 23 titres s’intéressent spécifiquement à l’aspect technologique pour 173 titres sur 3000 entrées pour les publications en langue anglaise. La revue en ligne The Interpreter and Translator Trainer compte quant à elle, parmi 185 titres parus de 2007 à 2017, 24 titres traitant spécifiquement de l’utilisation des instruments technologiques.

Avant de commencer notre recherche, nous faisions l’hypothèse que le développement des technologies se répercuterait sur la quantité totale de publications qui leur seraient consacrées dans la littérature. Il semble cependant que l’intérêt pour ce thème de recherche ne suive pas encore les interrogations suscitées par la massification des volumes de textes traduits (production sur Internet), la quasi automatisation de certaines traductions et les dérives de la mécanisation à même d’impacter les pratiques humaines de traduction. Nous avons également lancé des recherches dans le corpus avec les termes suivants : software pour l’anglais, logiciel pour le français, l’acronyme TICE (Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement) et ICT pour le champ anglophone (Information and Communication Technologies). Nous avons également vérifié les tendances qui se dessinaient sur BITRA avec la saisie de mots clefs renvoyant à des outils spécifiques liés à la traduction (notamment les outils de traduction assistée par ordinateur : acronymes TAO et CAT avec leurs signifiés respectifs en anglais et en français). Cependant, parmi les nombreuses occurrences obtenues, aucune n’était liée au volet didactique, que ce soit dans une langue ou dans l’autre.

Dans une perspective diachronique nous nous sommes ensuite intéressés aux publications les plus récentes (2014-2016). Pour le champ francophone exclusivement, nous avons étendu notre recherche aux sommaires de trois autres revues francophones (Traduire, Palimpsestes et Forum). L’exploration manuelle systématique des sommaires n’a permis d’isoler que trois titres traitant de l’utilisation des technologies à des fins didactiques. Globalement, le thème est donc très peu traité quantitativement parlant et cette carence est surtout patente dans le champ francophone.

Objets émergents

Cela étant, nous avons souhaité réinterroger l’ensemble des 196 titres isolés sur BITRA et les 24 titres repérés sur TITT afin de disposer d’une vue d’ensemble sur les thèmes traités. Tous les titres et leurs résumés (français et anglais) ont donc été extraits et rassemblés dans un fichier configuré au format unicode. Nous avons ensuite mené sur le logiciel Antconc une recherche des mots-clés les plus fréquents sur l’ensemble du corpus.

Que ce soit pour l’anglais (task-based) ou le français, (apprentissage par les tâches), la résolution de problèmes et la collaboration apparaissent fréquemment dans les titres de publication traitant de l’utilisation des TICE. Cette tendance appuyée correspond à des références plus fréquentes à l’héritage socioconstructiviste. Ce dernier est revendiqué par de nombreux auteurs, notamment par les auteurs anglo-saxons et ce dès le début des années 2000, avec les travaux de Kelly (2005) et Donald Kiraly (2000). Dans le champ francophone, lorsque les publications traitent de recours aux technologies, c’est surtout en lien avec les notions corrélées de révision, de qualité et d’approches professionnalisantes (GOUADEC, 2003). Enfin, le recours didactique à des outils informatiques d’extraction de corpus et les dispositifs hybrides, surtout dans les champs de recherche anglo-saxons émergent des mots clefs listés par l’interrogation du corpus de titres et d’abstracts sur AntConc. En fin de compte, ces aires et objets de recherche confirment ce que nous avions déjà pu observer dans le cadre de notre thèse de doctorat entre 2010 et 2013.

Technologies et enseignement de la traduction : où en est-on ?

En premier lieu, si notre recherche ne prétend pas à l’étude scientométrique ou bibliométrique, il paraît évident que le déséquilibre entre publications en anglais et publications en français ne joue pas en faveur du second champ. Il serait extrêmement hâtif d’en conclure un désintérêt total de la sphère francophone pour le lien entre numérique, évolutions des marchés de la traduction et des industries de la langue et enseignement de la traduction. En effet, l’assez faible proportion de publications consacrées, au niveau le plus générique, à la didactique de la traduction dans les deux sphères anglophone et francophone laisse penser que des champs historiquement plus influents n’ont pas aidé la traductologie à s’affirmer comme discipline légitime sur le plan épistémologique et autonome sur le plan institutionnel. Cela étant, il nous paraît important de souligner que le volet pédagogique mérite davantage d’attention, non seulement chez les chercheurs déjà affirmés mais aussi chez les futurs chercheurs. En effet, les thèses de doctorat consacrées à l’enseignement de la traduction sont très minoritaires par rapport au volume global des travaux doctoraux. Ce constat ne permet pas d’envisager de façon positive l’avenir du champ de recherche auquel nous nous sommes intéressés.

En outre, le fait de ne pas disposer de revue spécialisée francophone sur le sujet ne favorise pas la lisibilité des travaux sur un objet de recherche assez « éclaté » (outils de documentation, outils de travail collaboratif, outils d’extraction de corpus, outils de révision, outils de TAO, outils de catégorisation des erreurs etc.). Comme pour la traduction elle-même, il semble difficile de trouver un ciment au moyen duquel agréger une approche intégrée et systémique de l’enseignement de la traduction. Pourtant, en sciences de l’éducation ou en didactique des langues, des travaux significatifs ont été menés, notamment dans l’analyse des dispositifs d’apprentissage hybrides (NISSEN, 2014 ; DEGACHE et NISSEN, 2008) des interfaces homme-machine. Dans notre discipline, des travaux ambitieux ont permis de mieux définir et de délimiter d’une part la compétence de traduction (PACTE, 2005) et d’autre part, les objectifs de formation et l’évaluation. En outre, les corpus de productions d’apprentis-traducteurs comme ceux mis en place par le projet MUST (Multilingual Student Translation)10 et la mise en réseau des établissements constituent des conditions favorables à une affirmation plus décisive de l’enseignement de la traduction en tant que réalité constructive aussi bien pour le champ traductologique que pour les métiers de la traduction. En somme, il ne s’agit pas seulement de légitimer la traductologie en tant que science mais aussi la traduction en tant que profession. Car des traducteurs bien formés (notamment à l’utilisation des technologies d’aide à la traduction) sont des traducteurs à même de faire obstacle à des logiques d’industrialisation et de mécanisation de l’opération traduisante.

Perspectives

Notre recherche met en évidence certaines carences en terme de production scientifique qui peuvent peser sur la légitimation d’un champ encore émergent. Certaines conditions doivent encore être remplies pour que la didactique de la traduction se structure en tant que champ. Contrairement à la didactique des langues, qui s’est affranchie de ses disciplines tutélaires et dispose d’unités de recherche dans les universités où elle est enseignée en tant que telle, la didactique de la traduction n’a pas encore d’assise institutionnelle dans les pays latins. Toutefois, tant qu’elle ne sera pas enseignée comme une compétence sanctionnant un haut degré de qualification professionnelle (il ne suffit pas d’être chercheur et/ou traducteur pour transmettre les rouages complexes d’un métier intellectuellement exigeant), la didactique de la traduction pourra difficilement « percer » et aller au delà du statut de simple objet de recherche. En outre, la présence plus marquée de publications dans le champ anglophone n’aide pas l’affirmation de l’enseignement de la traduction dans d’autres aires géolinguistiques. Pour autant, cela ne doit pas conduire à une logique de concurrence quantitative. Au contraire, à l’instar du groupe PACTE, qui publie aussi bien en anglais qu’en espagnol, des groupes de recherche alliant chercheurs francophones, anglophones, italophones ou hispanophones permettraient de faire se rejoindre des travaux qui sont aujourd’hui thématiquement éclatés (l’ergonomie, les outils d’aide à la traduction médicale, la traduction collaborative en lettres et sciences humaines). En attendant que le champ se structure, il paraît nécessaire de poursuivre les efforts fournis en terme d’agrégation des publications (plate-forme de l’AFFUMT, base de données BITRA) et de saluer les initiatives qui œuvrent à la veille scientifique en traductologie (flux RSS, newsletter). Une veille technologique et didactique active permettrait de valoriser les projets mis en place entre les différents établissements européens, qu’il s’agisse de dispositifs institutionnels, d’ateliers ponctuels ou de publications consacrées à la didactique de la traduction. Outre cette veille, une monographie récente de référence, une plate-forme d’échanges entre spécialistes de didactique et une revue francophone dédiée à l’objet permettraient assurément de donner plus d’assise au champ de recherche et aux pratiques professionnelles d’enseignement de la traduction, en particulier lorsque ces pratiques s’appuient sur des artefacts technologiques complexes. Et ce d’autant plus, en ce qui concerne les textes techniques, lorsque certains de ces produits sont en voie de concurrencer la traduction humaine.

Sur le plan scientifique, les objets de recherche ne manquent pas si l’on envisage le recours au numérique en cours de traduction et/ou si l’on met en œuvre des dispositifs de formation hybrides ou à distance adaptés au public des traducteurs (déjà habitués pour la plupart à travailler en autonomie) : analyse systématique des erreurs à partir de productions d’apprentis traducteur/trices ; analyse des échanges lors de révisions collaboratives en ligne et à distance ; continuum entre objectifs, pratiques didactiques médiées par ordinateur et évaluation ; travail de définition approfondi de la sous-compétence instrumentale ; lien entre les outils technologiques utilisés et la qualité des livrables, point de vue des professionnels quant à la compétence globale des néo-traducteurs au terme de leur formation, etc.

Peut-être le prochain colloque entièrement dédié à l’enseignement de la traduction qui se déroulera à Paris au printemps prochain permettra-t-il à terme de constituer une dynamique constructive entre les différents groupes de recherche anglophone et francophone ? Rien n’interdit en tout cas de saluer l’effort de structuration et de théorisation du champ. Avis aux bonnes volontés…

Bibliographie

BERGEN, David, « Translation technology and translator training », dans TOMMOLA, J. (ed.), Kieli, teksti ja kääntäminen: Language, text and translation, Turku, University of Turku (Department of English Translation Studies), 2004, p. 141-156.

DELISLE, Jean, « Définition, rédaction et utilité des objectifs d’apprentissage en enseignement de la traduction » dans GARCIA I. I. & J. VERDEGAL (eds), Los estudios de traducción : un reto didáctico, Barcelone, Universitat Jaume I, 1988, p. 13-43.

DEGACHE, Christian, NISSEN, Elke «Formations hybrides et interactions en ligne du point de vue de l’enseignant : pratiques, représentations, évolutions » revue Alsic, vol. 11, n° 1, 2008, (en ligne).

GILE, Daniel, La Traduction: la comprendre, l'apprendre, Paris, PUF, 2005.

GOUADEC, Daniel, «Formation des traducteurs: quelques grandes orientations», dans MARESCHAL, G., BRUNETTE, L., GUÉVEL, Z., Valentine, E. (Dir.), La formation à la traduction professionnelle, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2003, p. 33-35.

HAMON, Yannick, Enseigner la traduction avec les technologies : une approche intégrée, deux études de cas pour la traduction de l'italien vers le français, Saarbrucke, PAF, 2015.

HOLMES, James S., « The Name and Nature of Translation Studies », dans Translated! Papers on Literary Translation and Translation Studies, vol. 61, Amsterdam-Atlanta GA, Rodopi, 1988 [1972], pp. 76-8.

KELLY, Dorothy, A Handbook for Translator Trainers, Manchester, St Jerome, 2005.

KIRALY, Donald, A Social Constructivist Approach to Translator Education, Manchester, St Jerome, 2005.

LÖRSCHER, Wolfgang, Translation Performance, Translation process and translation strategies. A psycholinguistic Investigation, Tübingen, G. Narr, 1991.

NISSEN, Elke, « Les spécificités des formations hybrides en langues », Alsic, vol.17, n° 2, 2014, (en ligne).

PACTE, « Investigating Translation Competence: Conceptual and Methodological Issues Language », Meta, journal des traducteurs, vol.50, n° 2, 2005, p. 609-619.

POPINEAU, Joëlle, « L’introduction de jeux sérieux en cours de traduction », Recherche et pratiques pédagogiques en langues de spécialité, vol. 36, n° 2, 2017, (en ligne).

SELESKOVITCH, Danica, LEDERER, Marianne, Interpréter pour traduire, Paris, Didier Erudition, 1984.

SELESKOVITCH, Danica, « Language and cognition » dans Language, Interpretation and Communication. Ed. by D.Gerver & H.W. Sinaiko, New York, London, Plenum Press, 1978, p. 333-341.

1
Pour cette notion de professionalisation en traduction, nous renvoyons aux travaux de Gouadec dans leur ensemble et au très récent article de Popineau (2017).

2
Le site du Master Européen en Traduction Spécialisée est disponible sur Internet.

3
Le site de l’École Supérieure d’Interprétation et de Traduction, à l’origine de la théorie Interprétative de la Traduction peut être consulté en ligne sur Internet.

4
Le site de l’Institut Supérieur d’Interprétation et de Traduction peut être consulté en ligne sur Internet.

5
Cette thèse de doctorat effectuée au sein du Département Interprétation et Traduction du centre de Forlì a pour titre “La formazione del traduttore specializzato tra didattica e mondo professionale”. Le document au format pdf peut être téléchargé librement sur le site de l’Université de Bologne.

6
La presse d’actualité francophone généraliste s’intéresse d’ailleurs à ce type d’outils, comme en témoigne un article intitulé “L’intelligence Articificielle au service de la traduction automatique”, paru sur la version en ligne du quotidien Le Figaro.

7
L’Association Française des Formations Universitaires en Traduction propose en libre accès sur Internet un moteur de recherche qui recense les thèses et publications en traductologie.

8
La base de données BITRA (Bibliography of Interpreting and Translation), qui émane de l’université d’Alicante, peut être librement consultée sur le site Internet de l’université.

9
Cette revue en ligne en langue anglaise dont les articles ne sont malheureusement pas consultables en libre accès permet toutefois aux visiteurs de consulter les sommaires des différents numéros publiés de 2007 à 2017.

10
Une page dédiée à la présentation de ce projet est consultable sur le site dédié.

Per citare questo articolo:

Yannick HAMON, Enseignement et apprentissage de la traduction aux temps du numérique : où en est-on ?, Repères DoRiF n. 16 - LITTÉRATIE ET INTELLIGIBILITÉ : POINTS DE VUE SUR LA COMMUNICATION EFFICACE EN CONTEXTE PLURILINGUE, DoRiF Università, Roma novembre 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=402

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