Versione stampabile

Alexia BRUMAGNE, Denis MANNAERTS

Littératie en santé : pour une approche globale et émancipatrice visant l’équité

Alexia Brumagne
Cultures&Santé
alexia.brumagne@cultures-sante.be

Denis Mannaerts
Cultures&Santé
denis.mannaerts@cultures-sante.be

Résumé

À travers la mise en valeur du concept de littératie en santé, cette contribution propose de mettre en évidence les articulations entre communication, santé et équité. L’expérience de notre association, Cultures&Santé, sert ici de terreau pour alimenter les réflexions. En effet, ces dernières années, nous avons mis en place des projets qui ont permis de révéler la manière dont l’action pour la littératie en santé peut constituer une stratégie pertinente pour plus d’équité. Dans un premier mouvement, l’action doit porter sur les systèmes (systèmes d’information, de protection sociale, de santé, etc.) et leurs acteurs : il s’agit de modifier des systèmes par des dispositifs, des postures professionnelles et des actions qui prennent mieux en compte le niveau de littératie en santé des personnes. Dans un second mouvement, l’action doit porter sur les compétences individuelles de littératie en santé. Pour ce faire, l’espace collectif (la classe, le cours d’alphabétisation, l’atelier formatif) dans lequel le participant tient un rôle actif constitue un lieu propice pour y contribuer.  

Abstract

Through focussing on the concept of health literacy, this contribution sets out to shed light on the connections between communication, health and equity. The experience of our association Cultures&Santé serves here as a source for these considerations. In recent years we have set up projects that have helped to reveal the way literacy initiatives in health can constitute a pertinent strategy for greater equity. As a first step, the initiative must consider systems (information, social security, health systems etc.) and those involved with them: it is about modifying the systems through measures, professional attitudes and actions that take greater account of people’s level of health literacy. As a second step, the initiative must target individual competences in health literacy. To do so, collective situations (the class, the literacy course, the formative workshop) in which the participant has an active role constitute a suitable place for contributing to this.

S’informer pour promouvoir sa santé requiert la mobilisation, parfois simultanée, de nombreuses capacités : lire, écrire et calculer, mais aussi communiquer, résoudre des problèmes, évaluer les renseignements trouvés, utiliser les nouveaux médias, faire le tri entre des informations contradictoires, etc.

Nous ne sommes pourtant pas égaux quant au développement et à l’exercice de ces capacités. Les personnes peu scolarisées, en situation de précarité, âgées ou immigrées rencontrent de plus grandes difficultés pour accéder aux informations en matière de santé, ce qui peut se répercuter directement sur leur état de santé.

Dès lors, quels moyens activer au regard de cet enjeu dans le champ de l’information pour la santé ?

Cet article propose de mettre en évidence les articulations entre communication, santé et équité à travers la mise en valeur du concept de littératie en santé. Les réflexions que notre association a menées ces dernières années à partir d’expériences de terrain permettront de révéler la manière dont l’action pour la littératie en santé peut constituer une stratégie pertinente pour plus d’équité.

1. Approche conceptuelle

1.1. Communication et santé : un couple qui fait bon ménage ?

La santé est une valeur cardinale de notre société. Pour preuve, la multitude de politiques publiques se fixant comme cap l’amélioration de la santé de la population, que ce soit à travers l’organisation du système de soin, la planification d’actions de prévention des maladies ou de promotion de la santé. Dans ces champs, la communication y est un levier fondamental.

La communication pour la santé s’exerce dans des situations multiples : la relation entre le patient et le corps médical, les programmes d’éducation pour la santé menés par le monde associatif dans des espaces collectifs, les campagnes de sensibilisation en santé publique lancées par les pouvoirs publics (par exemple, pour promouvoir les dépistages), la mise à disposition d’informations sur Internet, etc. Et, lorsque communication et santé sont associées, des enjeux se profilent rapidement. Ces enjeux, qui ont trait à l’accès, la compréhension, l’évaluation et l’application des informations obtenues, sont d’autant plus importants lorsque les personnes n’ont pas une bonne maîtrise des outils de communication, de la langue parlée ou de l’écrit.

La communication pour la santé vue comme vecteur de changement de comportements demeure une perspective dominante dans le champ de la santé (RENAUD et RICO DE SOTELO 2007). Pourtant, la communication, quand elle est indifférenciée et qu’elle n’est pas accompagnée de dispositions structurelles dépassant une optique de responsabilisation strictement individuelle, comporte certaines limites que nous souhaiterions pointer en ouverture de cet article.

1.2. Les limites des stratégies de communication indifférenciée

Pour illustrer notre propos, nous prendrons comme exemple celui des campagnes de prévention grand public. Ces campagnes peuvent prendre des formes variées : spots à la télévision et à la radio, encarts dans la presse, mise en ligne de contenus, développement d’applications Web, affichage dans les salles d’attente, envoi massif de courriers, etc. Ministères ou mutualités investissent massivement pour relayer des messages de prévention censés toucher tout le monde (CONDROYER 2009 : 24). Dans une perspective de santé publique, l’objectif visé est, par exemple, d’éveiller aux bienfaits d’une alimentation équilibrée, de conscientiser aux comportements à risque en lien avec des maladies ou encore de proposer des moyens pour arrêter de fumer.

Pourtant, il s’avère que ces campagnes ont plus de difficultés à atteindre leurs objectifs auprès des personnes qui occupent des positions sociales moins avantageuses. Comme l’explique Lamoureux (2009 : 71), ces campagnes « sont avant tout reçues par les populations qui en ont le moins besoin, c’est-à-dire celles qui sont le plus attentives à leur état de santé et qui sont le plus sensibilisées aux enjeux de santé publique » (les personnes disposant de plus de ressources culturelles, sociales et matérielles).

De multiples raisons peuvent être invoquées pour expliquer cela : incompréhension des messages ou des références culturelles (LAMOUREUX 2009), scepticisme plus présent chez les classes populaires face à des messages véhiculés par la force publique (PERETTI-WATEL et MOATTI 2009 : 80), profusion de messages à caractère commercial entrant en contradiction avec les messages de santé publique (PERETTI-WATEL et MOATTI 2009 : 48) et surtout et nous insistons sur ce point : non prise en compte des conditions d’application de ces recommandations. En effet, certaines personnes n’ont tout simplement pas les moyens de changer de comportement pour s’aligner sur la recommandation véhiculée. Mettre ces personnes face à ce type d’injonction comporte même un risque de culpabilisation, de stigmatisation et de disqualification.

Dès lors, si ces stratégies de large dissémination d’informations sont nécessaires, elles se révèlent insuffisantes pour atteindre des objectifs de santé pour toutes et tous. Comme elles ont tendance à pénaliser des personnes se situant déjà en position défavorable au sein de la société (parmi elles les personnes analphabètes), ces logiques de communication universalistes ont pour conséquence de creuser des inégalités sociales de santé.

1.3. Lutter pour plus d’équité en santé par la promotion de la santé

En Belgique, d’importantes disparités de santé existent au sein de la population. Ces inégalités de santé correspondent largement à la stratification sociale du pays. L’écart d’espérance de vie entre la commune la plus pauvre et la commune la plus aisée du pays atteint ainsi 8 ans (GRIMMEAU et al. 2012). Ces écarts, qui sont particulièrement injustes et nous interpellent, s’expliquent essentiellement par des facteurs socio-économiques dont le niveau de diplôme ou le niveau de revenu peuvent constituer des indicateurs-clés. En Belgique, par exemple, selon l’Institut scientifique de la Santé publique, les personnes les moins instruites ont une prévalence du diabète presque quatre fois supérieure à celle des personnes qui ont obtenu un diplôme de l’enseignement supérieur : le diabète passe d’une prévalence de 3,1% pour les personnes les plus instruites à 11,6% pour les personnes sans diplôme ou ayant obtenu un diplôme de l’enseignement primaire (VAN DER HEYDEN2014 : 293).

Pour lutter contre ces inégalités et répondre à ce problème collectif par des solutions collectives, il s’avère pertinent de s’appuyer sur les principes de la promotion de la santé. Instituée par l’OMS en 1986 à Ottawa, la promotion de la santé dépasse l’adoption de comportements sains pour viser l’empowerment individuel et collectif à travers l’activation coordonnée de stratégies multiples (OMS 1986). Il s’agit d’œuvrer sur ce qui détermine la santé et sa distribution sociale non seulement en renforçant les aptitudes individuelles mais aussi en encourageant la participation des populations à définir elles-mêmes les problématiques sur lesquelles agir et les moyens pour y répondre, en créant des environnements physiques, sociaux et culturels soutenant la santé, en plaidant pour que la santé soit à l’agenda de tous les champs politiques, en créant du décloisonnement et de l’interdisciplinarité au sein des services qui agissent pour la santé.

En Belgique francophone, un tissu d’opérateurs de promotion de la santé œuvre depuis 1997 pour traduire en actions concrètes l’approche globale et les principes défendus dans la Charte d’Ottawa (BANTUELLE 2013). Pour revenir à l’exemple des inégalités de prévalence du diabète cité plus haut, nombreuses sont les associations de promotion de la santé en Wallonie et à Bruxelles qui mettent sur pied un dispositif pour réduire ces inégalités. Non seulement, elles proposent une offre adaptée et accessible aux personnes les plus fragiles pour renforcer des déterminants de santé proximaux (cours d’activité physique, ateliers cuisine ou thérapeutique), mais elles tentent aussi, en s’appuyant sur les perspectives des personnes directement concernées par la problématique, d’influencer les décideurs pour améliorer un cadre de vie qui encourage, par exemple, la mobilité active.

1.4. La littératie en santé comme levier d’action

La littératie en santé s’inscrit dans ce mouvement de promotion de la santé dans la mesure où elle invite à sortir des mécanismes de transmission indifférenciés d’informations pour entrer dans le champ du renforcement des ressources et de l’exercice des compétences des personnes en lien avec leur parcours de vie et leurs réalités vécues.

La littératie en santé renvoie aux capacités d’accéder à l’information, de la comprendre, de l’évaluer et de l’appliquer de manière à promouvoir, à maintenir et à améliorer sa santé (ROOTMAN et GORDON-EL-BIHBETY 2008 : 13). Quotidiennement, chacune et chacun est amené à réfléchir, à agir et à prendre de nombreuses décisions qui influencent sa santé. Ces actions requièrent bien plus que des capacités de lecture et d’écriture. Calculer, communiquer, résoudre des problèmes, utiliser les nouveaux médias, faire le tri entre des informations contradictoires, relier des renseignements trouvés à son propre contexte de vie et à ses propres valeurs, tout cela constitue autant de domaines de compétences qui peuvent être associés à cette notion.

brumagne 1

Source : Cultures&Santé (2016 :15)

La littératie en santé est reconnue comme un élément déterminant de la santé publique depuis quelques années (BRAGARD I. et al. 2017, KICKBUSH et al. 2013, SØRENSEN et al. 2012). En effet, une personne disposant d’un bon niveau de littératie en santé aura plus confiance en ses choix concernant sa santé, adoptera plus facilement des comportements favorables, aura une meilleure connaissance des enjeux de santé de la communauté, sollicitera plus efficacement les services de soins. Elle aura, au final, une probabilité plus grande d’avoir et de maintenir un bon état de santé (KICKBUSH et al. 2013 : 7, VANCORENLAND et al. 2015 : 3, HEATH et MURPHY 2014 : 11-13).

En Belgique, le pourcentage de personnes rencontrant des difficultés pour mobiliser ces capacités est estimé à 40% de la population (VAN DEN BROUCKE et RENWART 2014 : 19). C’est donc une large partie de ses résidents (et bien plus que les personnes analphabètes ou ne possédant pas de diplôme) qui est touchée par un niveau de littératie en santé limité. Ce constat peut être lié à la question des inégalités sociales de santé. La littératie en santé qui relève de déterminants multiples (CULTURES&SANTÉ 2016), comme le parcours scolaire, l’étendue du réseau social, l’état émotionnel ou les représentations de la santé et du corps, suit une distribution selon un gradient social à l’image des inégalités sociales de santé (STORMACQ et al. 2018). Agir sur le niveau de littératie en santé des personnes permettrait d’atténuer l’effet négatif d’un faible niveau d’étude sur la santé (VANCORENLAND et al. 2015 : 4). Cette action constitue dès lors un moyen de diminuer les écarts de santé au sein de la population.

Néanmoins, nous considérons que pour contribuer à cet objectif d’équité, l’action dans le champ de la littératie en santé doit répondre à certaines conditions qui font écho aux principes de promotion de la santé cités plus haut :

  • Tout d’abord, étant donné qu’il s’agit d’un concept multidimensionnel et multi-déterminé, il est nécessaire de développer des interventions à plusieurs niveaux (politiques, institutions, professionnels, citoyens) (BRAGARD et al. 2017) ;

  • Ensuite, la littératie en santé vue dans sa stricte dimension médicale, c’est-à-dire se rapportant à des informations relevant uniquement du champ des soins, a une portée limitée. Elle ne s’intéresserait dès lors qu’aux symptômes des problèmes et non aux mécanismes qui les engendrent. C’est pourquoi il est nécessaire de couvrir l’ensemble du continuum santé : les déterminants sociaux (enjeux sociétaux), les facteurs protecteurs et de risque en plus des aspects médicaux (PLEASANT et KURUVILLA 2008) ;

  • Enfin, l’action pour la littératie en santé peut se montrer contre-productive dans sa visée d’équité (à l’instar des campagnes de communication grand public) si elle se cantonne à des approches descendantes et injonctives. Elle doit plutôt être guidée par des processus participatifs et émancipateurs visant de manière privilégiée les personnes ayant un niveau de littératie en santé moins élevé.

Dans la seconde partie de l’article, à partir de l’expérience de notre association, des pistes d’actions possibles seront identifiées.

2. Approche pratique : le cas de Cultures&Santé, une association belge

2.1 Une démarche réflexive et d’éducation populaire menée par Cultures&Santé afin d’identifier des stratégies pertinentes

Créée en 1977, Cultures&Santé a fait de la lutte contre les inégalités sociales de santé son cheval de bataille. Active dans le champ de l’éducation populaire et de la promotion de la santé notamment des publics ayant une maîtrise plus difficile de la langue, notre association se mobilise de différentes manières sur cette question des inégalités sociales de santé : création d’outils d’animation, de supports d’information visuels et accessibles, animation d’ateliers d’éducation populaire, mise à disposition de ressources à destination d’intervenants, accompagnement et formation de professionnels de différents secteurs (éducation, action sociale, soins…), plaidoyer politique.

Depuis 2010, notre association traite la question de la littératie en santé plus intensément. En entamant en 2013 un projet de recherche-action sur ce thème, l’objectif était, pour Cultures&Santé, d’être mieux à même d’accompagner les nombreux professionnels dans la mise en œuvre de démarches permettant de soutenir les capacités des personnes à traiter l’information pour promouvoir leur santé. Nous souhaitions également extraire ce concept des débats scientifiques pour le mettre à l’épreuve du terrain et du cadre de la promotion de la santé auquel nous adhérons. En effet, il nous paraissait encore fortement réservé au monde médical et au monde académique alors qu’il recouvre une réalité bien connue des acteurs de terrain.

« J’ai eu l’occasion d’entendre parler de la littératie en santé dans ma formation d’assistante sociale. L’approche était très théorique, on n’a pas reçu d’outils pratiques pour savoir comment faire dans la pratique. C’est ce que j’espère trouver dans cet atelier », nous a confié une professionnelle, lors d’un atelier d’échanges sur la littératie en santé.

Pour certains d’entre eux, il s’agit même d’un concept qui peut faire peur : « La littératie en santé, on en entend beaucoup parler mais parfois on a l’impression que c’est un langage d’initié et que ça ne s’adresse pas à nous » (un professionnel travaillant au sein d’une association bruxelloise).

La première étape de ce projet était de mener une recherche documentaire sur la littératie en santé et de rencontrer des professionnels des secteurs de la santé et du social pour sonder leurs pratiques ainsi que leurs difficultés en matière d’information et de communication. Nous avons également constitué un comité d’accompagnement offrant un regard extérieur et pluridisciplinaire sur la question de l’exercice des compétences en littératie en santé et des inégalités qui y sont reliées. Cette étape nous a permis de faire le point sur les besoins du terrain.

La deuxième étape du projet, nous a amenés à intervenir au sein de groupes de citoyens inscrits dans des processus d’insertion sociale ou d’apprentissage du français à Liège et à Bruxelles, dans ce que nous avons considéré comme un « laboratoire de pratiques ». À partir de la question de l’information pour la santé, la perspective était de développer et d’expérimenter un parcours pédagogique permettant aux personnes qui y participaient de renforcer leurs compétences en littératie en santé (accéder à l’information, la comprendre, l’évaluer, l’utiliser), tout en les impliquant dans la réflexion autour du projet mené. Il s’agissait aussi pour nous d’avoir une meilleure connaissance des vécus et des représentations de personnes ayant a priori un moins bon niveau de littératie en santé.

La dernière étape avait trait à un processus de transfert de connaissances. Il s’est concrétisé par la publication d’un guide1 reprenant des points de repères théoriques et pratiques ainsi que 11 pistes d’animation concrètes à destination de professionnels désireux de mener des actions collectives dans ce champ ou d’augmenter leurs connaissances sur le sujet. La publication a été accompagnée d’ateliers d’échanges de pratiques à destination d’intervenants du champ du social, de la santé et de l’éducation susceptibles de mener des actions pour renforcer la littératie en santé de la population.

Ce travail de plusieurs années nous a permis de dégager un modèle incluant deux domaines d’intervention principaux en faveur de la littératie en santé.

brumagne 2

Source : Cultures&Santé (2016 : 24)

2.2. Prendre en compte le niveau de littératie en santé de la population : agir sur les systèmes et leurs acteurs

Le premier domaine d’intervention est en lien avec les systèmes - et leurs acteurs – auxquels chacune et chacun est confronté. Par systèmes, nous entendons les systèmes et moyens d’information (communication interindividuelle, supports d’information…), les systèmes de santé et ceux de protection sociale.

Il s’agit de concevoir des systèmes, des dispositifs, des postures professionnelles, des actions « prolittératie » c’est-à-dire qui prennent mieux en compte le niveau de littératie en santé des personnes (patients, apprenants, usagers des services, participants à des ateliers, étudiants) (LEMIEUX 2013). Nous pensons d’abord à la mise à disposition d’informations adaptées, de qualité et de proximité, à l’amélioration de la lisibilité des offres et des services (le système de soins apparaît en Belgique d’une complexité inouïe compte tenu de l’organisation administrative du pays caractérisée par plusieurs niveaux de pouvoir), à la promotion d’une plus grande écoute de l’usager de la part des professionnels, à l’accompagnement et au soutien des personnes dans leur réflexion ou leurs apprentissages.

Dans un de nos laboratoires de pratiques, nous avons travaillé avec un groupe de femmes sur les critères de compréhension d’une brochure d’information portant sur l’alimentation durable (thème qui a été amené par les femmes du groupe). « Il y a beaucoup trop d’infos, cette brochure n’est pas accessible à tout le monde. Elle n’est pas claire, on ne comprend pas bien de quoi on parle, les messages sont trop longs », exprimait une participante lors d’un atelier.

Dans l’optique de traduire cette brochure en langage clair, les membres du groupe ont d’abord pointé les éléments dans le langage et la forme qui posaient problème : des tournures de phrases, des mots de vocabulaire, le découpage du texte, la relation texte-image, etc. Ensuite, les participantes ont été amenées à reformuler certains extraits faisant appel intuitivement aux principes de langage clair (utilisation de phrases courtes, de puces, de verbes d’action) (ALLAIRE et RUEL 2018).

L’exemple suivant illustre ce processus :

  • Texte initial, issu de la brochure Santé et environnement, améliorons notre qualité de vie ! (Échevinat des Services sociaux, de la Famille et de la Santé2012).
  • Produire bio ne se limite pas à se passer de pesticides et d’engrais de synthèse ! L’agriculture biologique a pour objectifs d’augmenter la biodiversité et la fertilité des agrosystèmes, de produire sans engendrer de pollution, à partir de ressources locales…

  • Texte reformulé par les femmes :

    Pour produire bio, il faut :

  • éliminer les produits chimiques (comme des pesticides ou des engrais)

  • limiter la pollution

  • utiliser des ressources locales

  • laisser la terre se reposer

Une fois cette étape réalisée pour plusieurs extraits de texte, le groupe a sélectionné les messages qu’il souhaitait retenir, ceux qui lui paraissaient les plus importants. Ensemble, les participantes ont choisi un format (A4 plié en deux), des illustrations et ont réagencé les textes selon leur propre logique. Aujourd’hui, cette nouvelle brochure « faite maison », leur sert de mémo et leur permet de transmettre l’information à leur entourage :

« Le bio, j’en avais une idée comme tout le monde, très restreinte et pas claire. Maintenant, c’est clair… Je le mets en pratique (ce n’est plus un sujet lointain, par hasard), j’ai un bagage et je sens que je suis responsable de transmettre ces informations à mon entourage, parce que c’est bon pour la santé et pour l’environnement aussi. » (Une participante lors d’un atelier).

brumagne 3

Image : une participante lisant la brochure « faite maison ».

Cet exemple d’action menée à un niveau micro illustre l’importance de mettre au cœur de ce domaine d’intervention la dynamique participative et collective, garante d’une plus grande efficacité et appropriation des informations. Il montre l’intérêt, à travers des démarches de co-construction, d’analyse participative ou de pré-test, de se baser sur les représentations, les besoins et les capacités des publics plus en marge des réseaux institués du savoir. De surcroît, il faut considérer que l’adaptation d’un support d’information à des personnes ayant un faible niveau de littératie n’empêchera pas son appropriation par les autres catégories de population (LEMIEUX 2013).

2.3. Développer les compétences des personnes et agir sur les conditions de leur exercice

L’autre domaine d’intervention que nous avons identifié et investigué relève des compétences individuelles de littératie en santé qui peuvent être développées dans différents milieux au cours de la vie. Notre hypothèse est que l’espace collectif (la classe, le cours d’alphabétisation, l’atelier formatif) dans lequel le participant tient un rôle actif constitue un lieu propice pour y contribuer.

Si nous refaisons un saut dans notre laboratoire de pratiques, nous pouvons y retrouver un atelier mené sur les informations labellisées santé sur Internet. L’objectif de cet atelier en lien avec la dimension évaluation de la littératie en santé, était de permettre aux participantes de s’exprimer sur les avantages et les inconvénients d’une recherche « santé » sur Internet et de porter un regard critique sur les informations qui y sont véhiculées. Un débat a d’abord été initié à partir d’une vidéo évoquant la pollution informationnelle. Cette vidéo met en évidence les angoisses surgissant lorsqu’une recherche est effectuée sur un moteur de recherche à propos d’une affection tout à fait bénigne. Suite à ce débat, des clés d’analyse ont été échangées afin d’acquérir la juste distance critique par rapport à ces informations : identification de la source, de l’émetteur, du contexte dans lequel s’inscrit l’information, pertinence de réaliser des recoupements avec d’autres sources d’information, de s’adresser à un professionnel ou à une structure agréée, d’évaluer l’utilité de la recherche, etc.

Cet exemple nous permet d’évoquer l’empowerment, à savoir le développement du pouvoir d’analyser, de dire et d’agir. Si dans ce cas-ci ce processus relève avant tout d’une émancipation individuelle (être en mesure de trier l’information pour soi et son entourage), la dynamique d’empowerment exercée en groupe peut être liée à des enjeux qui concernent la communauté. Nous pensons particulièrement dans le cadre de ce propos, à la dimension application de la littératie en santé.

Si réaliser 30 minutes d’activité physique par jour est une recommandation bien ancrée dans l’esprit d’un grand nombre de personnes, des obstacles importants peuvent se dresser face à elles quand il s’agit de l’appliquer : budget indisponible, absence d’aménagement urbain approprié, infrastructure sportive trop éloignée du domicile, rythme de vie effréné, etc. Des leviers d’ordre politique doivent donc être activés pour permettre l’exercice de recommandations. Nous croyons que ces leviers peuvent se formaliser au sein d’espaces collectifs en suivant une démarche de plaidoyer communautaire (mener une analyse, construire une argumentation et interpeller le politique pour provoquer un changement structurel) (CARLISLE 2000) et dans une perspective d’émancipation collective.

En conclusion

À travers les types d’action présentés ici, notre intention était de mettre en évidence le potentiel des dynamiques collectives, des processus participatifs et des approches environnementales quand il s’agit de créer plus d’équité en santé. Dans un monde empreint de complexité et guidé largement par un courant individualiste, agir en matière de littératie en santé s’avère avant tout pertinent quand citoyens, professionnels et politiques s’engagent, à leur niveau, dans une réflexion sur ce qui est à mettre en place. Améliorer l’accès aux informations stratégiques pour la santé, leur compréhension, leur évaluation et leur application passera par l’alimentation d’un mouvement vertueux.

Cultures&Santé, à son échelle, souhaite y prendre part. Notre association, à travers le processus mené ces dernières années, a pu renforcer ses propres connaissances et compétences dans le domaine, et formaliser une série de ressources pédagogiques et documentaires. Elles sont déjà mises à profit à travers des offres de formation, d’accompagnement et de développement d’outils à destination de professionnels. Nous espérons par-là produire des effets démultiplicateurs.

Références bibliographiques

ALLAIRE, Cécile et al., Communiquer pour tous : Guide pour une information accessible, Saint Maurice, Santé publique France, 2018.

BANTUELLE, Martine, « La promotion de la santé restera-t-elle une utopie dans un système politique morcelé ? Le cas de la Communauté française de Belgique », Santé Publique, n. 2, 25, 2013, p.149-160.

BRAGARD, Isabelle et al., « La "Health Literacy", un moyen pour réduire les inégalités sociales de santé », Revue Médicale de Liège, n. 72, janvier 2017.

CARLISLE, Sandra, « Health promotion, advocacy and health inequalities. A conceptual framework », Health Promotion International, n. 4, 15, 2000, p.369-376.

CONDROYER, Florence, « Associer les populations à la conception des messages de prévention », La Santé de l’homme, n. 402, juillet-août 2009, p.24-27.

CULTURES&SANTÉ, La littératie en santé : d’un concept à la pratique, Bruxelles, 2016.

ÉCHEVINAT DES SERVICES SOCIAUX, DE LA FAMILLE ET DE LA SANTÉ, Santé et environnement : Améliorons notre qualité de vie !, Liège, 2012.

GRIMMEAU et al., « La démographie des communes belges de 1980 à 2010 », Courrier hebdomadaire du CRISP, n. 2162-2163, 2012, p.1-90.

HEATH, Stéphanie, MURPHY, Gérard, Littératie en santé dans les organisations communautaires: Une trousse pour soutenir la mobilisation et la planification, Nouvelle-Écosse, Halifax, 2014.

KICKBUSH, Ilona et al., Health literacy : The solid facts, Copenhagen, WHO, 2013.

LAMOUREUX, Philippe, « La communication en santé publique » in BOURDILLON, François, Traité de prévention, Paris, Flammarion Médecine-Sciences, 2009, p.66-72.

LEMIEUX, Valérie, Pour qu’on se comprenne ! Précautions et littératie en santé : Guide pour les professionnels et communicateurs en santé, Montréal, Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, 2013.

ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ (OMS), Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé, Genève, 1986.

PERETTI-WATEL, Patrick, MOATTI, Jean-Paul, Le principe de prévention. Le culte de la santé et ses dérives, France, Seuil et la République des idées, 2009.

PLEASANT, Andrew, KURUVILLA, Shyama, «A tale of two health literacies: public health and clinical approaches to health literacy», Health Promotion International, n. 23,juin 2008, p. 152-159.

RENAUD, Lise, RICO DE SOTELO, Carmen, « Communication et santé : des paradigmes concurrents », Santé Publique, n. 1, 19, 2007, p.31-38.

ROOTMAN, Irving, GORDON-EL-BIHBETY, Déborah, Vision d’une culture de la santé au Canada : Rapport du Groupe d’experts sur la littératie en matière de santé, Ottawa, Association canadienne de santé publique, 2008.

SØRENSEN, Kristine, et al., « Health literacy and public health: A systematic review and integration of definitions and models », BMC Public Health, n. 80, janvier 2012.

STORMACQ, Coraline, et al., « Does health literacy mediate the relationship between socioeconomic status and health disparities? Integrative Review », Health Promotion International, août 2018, p.1-17.

VANCORENLAND et al., « Bilan des connaissances des Belges en matière de santé », Éducation Santé, n. 315, octobre 2015, p.2-5.

VAN DEN BROUCKE, Stephan et RENWART, Audrey, La littératie en santé en Belgique : un médiateur des inégalités sociales et des comportements de santé, Louvain-la-Neuve, Université Catholique de Louvain, 2014.

VAN DER HEYDEN, Johan, « Maladies chroniques » in VAN DER HEYDEN, Johan et CHARAFEDDINE, Rana, Enquête de santé 2013, Rapport 1 Santé et Bien-être, Bruxelles, WIV-ISP, 2014, p.293.

1
« La littératie en santé : d’un concept à la pratique » (CULTURES&SANTÉ 2016), disponible gratuitement en téléchargement sur notre site web : www.cultures-sante.be.

Per citare questo articolo:

Alexia BRUMAGNE, Denis MANNAERTS , Littératie en santé : pour une approche globale et émancipatrice visant l’équité, Repères DoRiF n. 16 - LITTÉRATIE ET INTELLIGIBILITÉ : POINTS DE VUE SUR LA COMMUNICATION EFFICACE EN CONTEXTE PLURILINGUE, DoRiF Università, Roma novembre 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=408

Ritorna alla Barra di Navigazione