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Rémy PORQUIER

Thonot

Thonot1

— Aujourd’hui, nous avons des pomodorini farciti et des polpette di tonno

di tonno ?

— oui, avec le thon, …

— ah, oui, tonno.

Je lève les yeux vers Gael, mon commensal. Nous déjeunons chez Massimo, un restaurant italien où nous nous rencontrons deux ou trois fois par an. Nous sommes cousins et habitons à deux extrémités opposées de la grande ville. Massimo, rue Calmel, se trouve à mi-chemin, à portée du tram flambant neuf.

Va pour les polpette al tonno. Gael choisit des linguine alle vongole.

— tonno, Gael, ça ne te rappelle rien ? L’école de la rue Margeau, le CM2 ?

Nous avons fait l’école primaire ensemble, il y a quarante ans, dans la même classe la dernière année, celle du CM2.

Et comme moi, il met tout à coup des lettres et un nom sur les sons :

— To-no…, non… Ah oui, Thonot, grosse barrique et p’tit tonneau, ça y est !

Il sourit et branle du chef, en accueil de souvenirs. Au même instant m’apparaît comme un flash une image furtive : une silhouette vêtue de noir, brandissant un fouet.

Et nous voici nous remémorer les frères Thonot, camarades d’école, l’aîné corpulent, l’autre plus petit et plus mince. C’est apparemment le sobriquet du plus jeune (« petit tonneau ») qui avait entraîné l’autre (« grosse barrique »), ou bien les deux s’étaient trouvés créés en même temps. Gaël me rappelle que l’aîné, à son arrivée à l’école, avait d’abord été baptisé Pompon, avant que la directrice de l’école n’interdise l’usage de ce surnom : il provenait en effet de l’activité professionnelle de M. Thonot père, qui avait dans la ville une entreprise de Pompes funèbres. Je me rappelle à mon tour que le frère aîné Thonot avait été un temps surnommé Babar, sans doute dérivé de barrique.

Après divers bavardages, c’est au dessert, pannacotta et glace au limoncello, que Gael revient sur les Thonot, dont nous n’avions plus entendu parler jusqu’à notre échange précédent.

— Dis donc, à propos des Thonot et des pompes funèbres, tu ne te souviens pas de cette histoire de l’enterrement de l’Italien ?

Ma réponse est non. Et il me raconte.

Peu après notre école primaire, ma famille avait quitté la ville, pour n’y revenir qu’une dizaine d’années plus tard. Gaël habitait alors dans le quartier de l’hippodrome, à proximité d’une petite entreprise de bâtiment, dirigée par un Italien, dont la femme tenait une épicerie non loin. A la mort de l’Italien, d’un accident du travail, les cérémonies funèbres, organisées par l’entreprise Thonot, prévoyaient que soient posées, autour de la porte de la maison du défunt, cela se faisait alors, de grandes tentures noires, et au-dessus de la porte un écusson portant l’initiale du nom de famille du défunt.

— Le problème, c’est que le nom de l’Italien, oh c’était un nom connu, de footballeur ou de coureur cycliste, ça commençait par un Z, et les gens des pompes funèbres, en fouillant dans les tiroirs où on rangeait les écussons par ordre alphabétique, n’ont pas trouvé de Z. Rarement demandé, sans doute…

— Et alors ?

— Alors ? Quelqu’un a eu une idée, il paraît que c’est un des fils Thonot… Ils ont pris un écusson avec la lettre N et l’ont posée de côté, en la tournant d’un quart de tour. Il paraît que ça faisait bizarre parce qu’il y avait des dorures argentées sur les bords de l’écusson, devenues complètement asymétriques.

— Et après, la maison Thonot a complété son stock alphabétique d’écussons ?

— Après, ces histoires de tentures et d’écussons ont progressivement disparu. Mais je me rappelle que pour l’enterrement de ce monsieur Z italien, le corbillard était tiré par deux chevaux, eux-mêmes, je crois, caparaçonnés de drap noir à lisière d’argent.

— Avec l’initiale dessus, le Z ?

— Pourquoi plaisantes-tu avec ça ?

Je ne plaisante pas du tout. Je me souviens seulement que ce Z sur fond noir me ramène, vers la même époque, aux exploits cinématographiques de Zorro, avec son fouet, sa cape noire et son masque.

Et son grand chapeau noir.

Gaël et moi allons maintenant nous quitter, après un verre de grappa offert par Massimo.

Le personnage de Zorro [zoRo]2 a fait l’objet, entre 1920 et 2008 de 43 films, dont 3 dessins animés.

Parmi ceux-ci, 16, entre 1962 et 1975, sont des productions italiennes, parmi lesquelles, en 1969, Zorro, la volpe, de Guido Zurli, avec Georgio Ardisson et Femi Benussi.

Dans The mask of Zorro de 1998, le rôle féminin est tenu par Catherine Zeta-Jones.

Zorro

1
Merci à M. Segui, de l’entreprise Simon à Villejuif, pour ses précieuses informations le 13 février 2013.

2
Zorro signifie en espagnol « renard » et se prononce dans cette langue [zo o] avec un R roulé.

Per citare questo articolo:

Rémy PORQUIER, Thonot, Repères DoRiF n. 16 - LITTÉRATIE ET INTELLIGIBILITÉ : POINTS DE VUE SUR LA COMMUNICATION EFFICACE EN CONTEXTE PLURILINGUE, DoRiF Università, Roma novembre 2018, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=411

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