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Stefano VICARI

La polémique des « signaux faibles de radicalisation » dans Youtube, Facebook, Twitter et la presse en ligne : une analyse contrastive des corpus

Stefano Vicari
Università di Genova
Stefano.vicari@unige.it

Résumé

Le 14 octobre 2019 le responsable de la sécurité de l’Université de Cergy-Pontoise invite tout le personnel à détecter un ensemble de « signaux faibles de radicalisation » auprès des étudiants et des enseignants par le biais d’un questionnaire. Quelques minutes après, un enseignant de cette même Université publie sur Twitter un post d’indignation en réponse à cette requête. La nouvelle rebondit d’un média à l’autre. Quelques heures plus tard, la polémique se déclenche dans les réseaux sociaux.
Dans cette étude, je m’attacherai à montrer les différentes modalités discursives du déploiement de cette polémique dans différents réseaux sociaux (espace « commentaires » du Monde.fr, Twitter, Youtube, Facebook), à partir de la typologie de commentaires publiés (PAVEAU, 2017) et des stratégies discursives déployées par les usagers des réseaux. Je montrerai l’intérêt d’adopter une approche contrastive dans la constitution et l’analyse des corpus (LONGHI, 2018) afin d’avoir une vision plus précise de la façon dont une polémique (AMOSSY, 2014), dans un moment discursif particulier (MOIRAND, 2007), se déclenche et se diffuse dans le web 2.0. En particulier, cette approche devrait faire ressortir de manière plus efficace les spécificités des différents réseaux, non pas à partir de critères et de classements préétablis, mais plutôt à partir de la matérialité (techno)discursive qui s’y produit.

Abstract

On October 14, 2019, the security officer at the University of Cergy-Pontoise invited all staff to detect a series of “weak signals of radicalization” from students and teachers through a questionnaire. A few minutes later, a teacher from the same University posted a post of indignation on Twitter in response to this request. News bounces from one media to another. After a few hours, the controversy broke out on social networks.
In this paper, I will show the different discursive modalities of the diffusion of this controversy in several social networks (“comments” space of Monde.fr, Twitter, Youtube, Facebook), starting from the typology of comments published (PAVEAU, 2017) and the discursive strategies used by users. I will show the interest of adopting a contrastive approach in the constitution and analysis of corpora (LONGHI, 2018) in order to have a more precise vision of how a controversy (AMOSSY, 2014), in a particular “moment discursif” (MOIRAND, 2007), is triggered and spreads in the web 2.0. In particular, this approach should bring out more specifically the specificities of the different social networks, not on the basis of pre-established criteria and classifications, but rather on the basis of the (techno) discursive materiality which occurs there.

Introduction

Dans cette étude, je me pencherai sur l’analyse du débat qui a éclaté sur les réseaux sociaux en France le 14 octobre 2019, lorsqu’un enseignant de l’Université de Cergy-Pontoise a publié sur Twitter un post d’indignation en réponse à la requête de détecter un ensemble de « signaux faibles de radicalisation » auprès des étudiants et des enseignants par le biais d’un questionnaire de la part du responsable de la sécurité de cette même Université. La nouvelle rebondit rapidement d’un média à l’autre, d’un réseau social à l’autre, à tel point que quelques heures plus tard le débat se configure comme une véritable polémique (AMOSSY, 2014) occupant l’espace discursif du web 2.0.

Mon objectif est de montrer les différentes modalités discursives à travers lesquelles se déploie cette polémique suivant les caractéristiques des cas de figure issus de chaque réseau social pris en compte, à savoir les espaces « commentaires » des journaux en ligne, Twitter, Facebook et Youtube. En effet, s’il est désormais un topos d’affirmer que les réseaux sociaux (ou réseaux socio-numériques - RSN) dans leur ensemble favorisent et exacerbent le caractère polémique de tout débat autour des sujets les plus variés ayant un intérêt social ou politique, je m’attacherai, dans cette étude, à mettre en lumière les modalités discursives de la polémique en question, du moins dans sa phase initiale, telles qu’elles se déploient dans chaque réseau, à partir d’une perspective contrastive.

Mon hypothèse est en effet que cette approche contrastive dans la constitution et l’analyse des corpus (LONGHI, 2018) devrait permettre d’avoir une vision plus précise de la façon dont une polémique, dans un moment discursif particulier (MOIRAND, 2007), se déclenche et se diffuse dans l’espace discursif public en ligne. En particulier, elle devrait faire ressortir de manière plus efficace les spécificités des différents réseaux, non pas en fonction de critères et de classements préétablis, mais plutôt à partir de la matérialité technodiscursive qui s’y produit.

1. La polémique « Signaux faibles de radicalisation » : quelques éléments de contextualisation

Quelques heures après l’envoi du questionnaire par lequel l’Université de Cergy-Pontoise invite le personnel et les étudiants à détecter des « signaux faibles de radicalisation », un enseignant publie deux tweets où il exprime sa honte face à cette requête et dresse une liste de quelques points du questionnaire qui lui paraissent particulièrement inappropriés :

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Les réactions des twitteurs sont immédiates, ainsi que celles d’usagers d’autres médias de presse en ligne (ce qui est montré aussi par le nombre de retweets-5.080 et de like-3.200 en seulement quelques jours) et classent aussitôt le débat comme (#)polémique :

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La nouvelle rebondit d’un réseau social à l’autre, et prend dès le début une ampleur telle que l’Université est obligée de retirer le questionnaire et des’excuser publiquement le jour même. C’est ainsi que les titres des articles de nombreux journaux en ligne, locaux et nationaux, de gauche comme de droite, témoignent eux aussi d’une véritable polarisation des positionnements autour de cette question : « Polémique à l’université de Cergy après un formulaire sur la radicalisation. Le document, retiré depuis, établissait une liste de “signaux faibles de radicalisation” comme un changement de régime ou de style vestimentaire » (Le Point.fr), et l’article commence par « Le document a beaucoup fait réagir, sur les réseaux sociaux comme sur les bancs de l’université de Cergy-Pontoise ». « Université de Cergy : un formulaire pour détecter les “signaux faibles de radicalisation” crée la polémique » (Le Figaro.fr) ; « L’université de Cergy retire une fiche de détection de la radicalisation après un tollé » (Le Monde.fr) ; « Fiche “détection” à la radicalisation : quand l’Université de Cergy-Pontoise déraille » (Saphirnews.com) ; « Barbe, djellaba, halal… A la fac de Cergy, un formulaire pour dénoncer les musulmans » (Libération.fr), pour ne citer que quelques exemples.

Bref, la nouvelle fait scandale et comme cela arrive désormais souvent, elle est relayée, partagée et commentée à travers les différents réseaux sociaux, où profils publics et privés, plus ou moins institutionnels, donnent lieu à une abondante production (techno)discursive dont l’analyse nécessite la prise en compte de plusieurs genres et supports afin de rendre compte des traces des discours qui s’enchevêtrent dans ce que les seuls titres des journaux permettent déjà de configurer comme une polémique, « à savoir l’ensemble des interventions antagonistes sur une question donnée à un moment donné » (AMOSSY 2011 : en ligne), portant sur une question d’intérêt social.

2. Corpus et questions méthodologiques

2.1 Hétérogénéité du corpus et principe de contrastivité

Analyser les discours numériques entraîne un certain nombre de précautions ainsi que de défis méthodologiques qui ont déjà été mis en lumière en analyse du discours (PAVEAU, 2017, LONGHI 2018, entre autres), et qui concernent notamment les caractères relationnel, innombrable et augmentable des données en ligne et leur nature composite « technodiscursive ». Sans prétendre les relever tous ici, je me propose plus modestement de montrer, à partir d’un cas d’étude concret, les avantages d’adopter le critère de contrastivité (LONGHI, 2018) dans la constitution des corpus 2.0 afin de saisir les différentes modalités discursives par lesquelles une polémique circule et se diffuse dans les RSN, faute de constituer des corpus exhaustifs et clos. En effet, ce critère permettrait au moins de jeter un regard plus objectif sur les données et, notamment, de « mesurer ce qui relève de l’objet de recherche, ce qui relève d’un corpus particulier (d’un discours, d’un genre, d’un style, etc.) » (LONGHI 2018 : 33), tout en préservant une certaine homogénéité du point de vue thématique et temporel, indispensable dans toute démarche qui se réclame d’une

approche différentielle que la linguistique pratique couramment au plan lexical, mais qui effectivement peut traverser de façon unifiée les différents paliers de description (de l’infra-lexical – morphèmes – au supra-textuel – groupements de textes et intertextualité). (PINCEMIN 2012 : 14)

La même démarche contrastive dans les différentes plateformes semble être adoptée aussi par les sociologues qui essaient d’expliquer le phénomène de la viralité des contenus du web social (BEAUVISAGE et al., 2011) ou, plus généralement, les spécificités de chaque réseau en fonction de la diversité des modes de visibilité des usagers et des audiences (CARDON, 2019). Ces études montrent tout l’intérêt de différencier ces réseaux, et, à partir de là, d’en saisir les enjeux dans la circulation des contenus. Les pratiques des usagers et les cas de figure variant non seulement d’un réseau à l’autre, mais aussi à l’intérieur de chaque réseau en fonction de plusieurs facteurs (degrés de visibilité des profils, relation discours source/commentaire, etc.), il me semble utile de préciser les caractéristiquesdes quatre sous-corpus analysés dans cette étude :

  • Twitter : les échanges à la suite du post déclencheur de la polémique publié par l’enseignant-chercheur de l’Université de Cergy-Pontoise le 14 octobre 2019. C’est la source de la polémique, Twitter étant devenu un des outils de communication privilégiés par les politiques (LONGHI, 2016) et par certaines instances publiques, il est donc souvent, comme dans ce cas, un poste d’observation de la façon dont la polémique surgit dans l’espace médiatique public. Sur ce support, une place privilégiée dans l’analyse doit être faite aux hashtags : ces « mots-outils » dont les affordances permettent d’insérer les posts dans des fils de discussion et dont les fonctions telles qu’on les repère dans les énoncés des usagers vont bien au-delà de la simple indexation. Et notamment, comme on le verra, ils permettent de véhiculer des discours critiques, d’inscrire l’interdiscours dans le discours, de s’adresser à plusieurs destinataires, même au-delà des cercles plus ou moins restreints des followers. Ces emplois et fonctions multiples peuvent même faire l’objet du métadiscours profane, comme c’est le cas du technomot ironique #signaleTonMusulman, né quatre jours avant la polémique du questionnaire, lorsque le Ministre de l’intérieur Castaner annonce publiquement son souhait que les signaux de radicalisation islamiste fassent l’objet d’un signalement automatique :

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  • Presse en ligne : les commentaires des lecteurs de l’article « L’université de Cergy retire une fiche de détection de la radicalisation après un tollé » du Monde.fr le 15 octobre 2019. Presque tous les journaux, locaux ou nationaux, en ligne et hors ligne, ont rapporté cet événement. Le choix du Monde se justifie par le fait qu’il est susceptible d’être lu par des lecteurs dont l’orientation politique est plus variée, bien qu’une légère majorité soit de gauche (EVENO, 2004) ; sa diffusion au niveau national garantit une résonance plus grande que les titres de presse en ligne locaux. L’enjeu dans ce genre de dispositifs réside dans les relations entre les discours source, ceux du journal, et les discours seconds, les commentaires des lecteurs. Ceux-ci contribuent en effet à modifier un tant soit peu le texte journalistique par le biais de liens et d’ajouts d’informations qui apparaissent sur la même page que l’article. Autrement dit, les lecteurs deviennent « prosomateurs » (CALABRESE 2014 : en ligne) de l’information, co-constructeurs des contenus publiés sur les pages des journaux en ligne, ce qui favoriserait donc une plus grande implication des lecteurs dans la modification, la rectification, l’enrichissement des argumentations proposées par les journalistes.

  • Facebook : les commentaires spontanés publiés par des usagers sur la page institutionnelle de l’Université de Cergy-Pontoise qui ne fait pourtant aucune mention de l’envoi de ce questionnaire. Ce sont des usagers de Facebook, des profils privés donc, qui à la lecture de la nouvelle, décident de s’adresser directement à l’institution à l’origine de cet événement, ce qui favorise l’essor d’un « discours polémique » (AMOSSY, 2014), où l’« échange polémique » ne reste qu’au stade potentiel, au moins dans ce cas: non seulement l’institution n’y répond pas, mais elle ne publie même pas le questionnaire. Cet exemple particulier est donc caractéristique de certains RSN comme Facebook : la frontière entre discours source et discours second tend à s’effriter, voire à disparaître. Sur la page institutionnelle, où les contenus sont censés être approuvés et publiés par l’institution, ces commentaires proviennent d’autres sources énonciatives, mais ils constituent le discours premier sur ce sujet. Autrement dit, l’information passe par les commentaires de locuteurs privés, par leurs jugements, en quelque sorte cautionnés par le fait d’être publiés sur la page d’une institution.

  • Youtube : les commentaires postés à la suite d’une vidéo « #Balance ton musulman » publiée le 16 octobre 2019 par Izi News, chaîne d’information née sur Youtube, adressée aux jeunes et tenue par des jeunes commentant l’actualité. Ces vidéos représentent un cas particulièrement emblématique du fonctionnement de cette plateforme où des aspirants influenceurs s’adressent à un public jeune, qui accède à l’information principalement via les plateformes socio-numériques par le biais de vidéos de quelques minutes. Le locuteur-aspirant influenceur invite ses followers à « laisser » des commentaires dans le but de les fidéliser et d’adapter les contenus aux goûts de son public. Celui-ci participe donc de la co-construction du discours source, ce qui devrait favoriser la constitution d’une communauté d’intérêts, de pratiques et de valeurs repérable au niveau de la matérialité discursive.

Ce corpus, loin d’être exhaustif et clos, permet cependant de dresser un panorama tout aussi varié que représentatif de quelques pratiques discursives que les RSN ont contribué à développer, et cela à partir de phénomènes caractéristiques, bien que non exclusifs, de chacun de ces réseaux.

2.2 Le(s) commentaire(s) sur les réseaux sociaux : observables et données quantitatives

Au niveau méthodologique, il s’agit de sélectionner des observables permettant d’identifier des « oppositions pertinentes » étant donné que « La recommandation d’homogénéité n’a au demeurant rien d’exclusif, car la critique philologique peut aussi problématiser les variations du corpus ». (RASTIER 2011 : 80). C’est un corpus ouvert, nécessairement hétérogène en termes de supports mais aussi d’observables, et où la cohésion est garantie par la thématique et par le format textuel pris en compte : tous les textes relèvent en effet de la typologie du commentaire, à savoir un « technodiscours second produit dans un espace dédié scripturalement et énonciativement contraint au sein d’un écosystème numérique connecté » (PAVEAU 2017 : 40). J’ai donc classé les 50 premiers textes repérés dans chaque réseau numérique suivant la typologie proposée par Paveau à partir d’un critère fonctionnel (on peut alors distinguer des commentaires relationnels, conversationnels, ou de partage1) et de leur positionnement face à l’objet de la polémique (pour, contre ou balancement évaluatif - un avis plus nuancé, moins polarisé). Voici quelques données quantitatives :

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Tableau 1 : Positionnements des internautes face à la polémique

Bien que le nombre de commentaires analysés soit plutôt restreint (surtout par rapport aux totaux de certaines plateformes), ces chiffres révèlent certaines tendances qui pourront être plus ou moins confirmées par les analyses qualitatives. Tout comme les titres de la presse le suggéraient, la forte dichotomisation des positionnements témoigne du caractère « polémique » du débat : très peu de commentaires (voire aucun commentaire sur Facebook) présentent en effet un balancement évaluatif où le scripteur ne se positionne pas de manière nette en faveur de ou contre cet événement. En outre, la plupart des positionnements des usagers critiquent l’initiative de l’UCP, exception faite pour l’espace « commentaires » du Monde.fr, où l’on observe un bon pourcentage (38%) de commentaires favorables. Cela peut être interprété en évoquant au moins deux raisons. D’abord, parmi les cas sélectionnés, c’est le seul exemple de texte déclencheur dont la visée est d’informer sur les faits, sans exprimer de jugements de valeur, du moins explicitement, alors que sur les autres plateformes, les documents à partir desquels se déclenchent les échanges prennent position contre l’envoi du questionnaire. Ensuite, on peut sans doute penser que pour Le Monde, l’hybridité énonciative des lecteurs-scripteurs est plus importante que pour le post sur Twitter d’un particulier (du moins au début de la polémique), ou pour une vidéo d’une chaîne Youtube, qui s’adresse prioritairement à ses abonnés. Si ces trois documents sont publics, facilement accessibles, leur visibilité dans l’espace médiatique est sensiblement différente : la communauté des lecteurs du Monde, quotidien généraliste national, est en effet probablement plus large que celle d’une liste de followers ou d’abonnés, dont les représentations et les pratiques sont moins hétérogènes, étant donné que les usagers se réunissent autour d’intérêts communs (Youtube) ou en fonction de sociabilités préexistantes (surtout Facebook, mais aussi Twitter, avant que le tweet ne devienne viral ; LONGHI, 2016). La situation est encore plus homogène lorsqu’on prend en compte les typologies de commentaires repérés : il s’agit surtout de commentaires conversationnels, où les scripteurs énoncent leur opinion sur la question.

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Les commentaires donnent lieu à de véritables interactions entre scripteurs seulement sur le Monde.fr (41 sur 50) et sur Twitter (22 sur 50). Sur les autres plateformes, les scripteurs ne répondent jamais aux autres usagers : ils s’adressent directement aux auteurs des documents déclencheurs ou, sur Facebook, à l’UCP. Il faut remarquer aussi que la présence des six commentaires de « partage » sur Facebook se justifie par le fait que ces scripteurs publient sur la page de l’UCP les liens à l’image du questionnaire ou à des articles de presse en ligne :

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Dès lors, la pratique technodiscursive de « discours partagé » à savoir celle de « partager (ou diffuser) un discours (ou un texte) dans un certain espace social, qui répond à une certaine visée discursive » (GROSSMANN 2018 : en ligne) se charge d’une visée critique, voire polémique, sans que le locuteur n’ait besoin d’expliciter son positionnement par l’ajout d’un discours d’escorte qui accompagne le contenu proposé. Le fait de publier cette information sur la page promotionnelle de l’institution responsable de l’envoi du questionnaire, dont elle ne fait pourtant aucune mention, fonctionne à l’instar d’un rappel à l’ordre. Cette interprétation me semble confirmée, ou du moins favorisée, par le fait que ces discours partagés s’insèrent à l’intérieur de fils de commentaires discursifs présentant des critiques plutôt nettes, comme on le verra en détail dans la suite. Le simple partage du questionnaire ou de la nouvelle, en l’absence de tout type d’intervention de la part des locuteurs, semble alors s’aligner sur le même positionnement énonciatif que celui des autres. Sa force argumentative serait d’autant plus forte que les locuteurs se font simples témoins d’une nouvelle et d’un document dont la charge connotative négative dériverait non seulement du contenu partagé, mais aussi de son extrapolation et de son partage dans ce nouvel environnement technodiscursif.

En ce qui concerne le sous-corpus Youtube, la présence d’un bon nombre de commentaires relationnels, où « il n’existe pas de conversation, ni même parfois de discours » (PAVEAU 2017 : 45) ainsi que la grande homogénéité des attitudes exprimées par les scripteurs semblent confirmer l’hypothèse que dans le cas de figure choisi, les pratiques technodiscursives qui s’y produisent, dans la phase initiale à la suite de la publication des contenus, favorisent et permettent de consolider la constitution d’une communauté discursive en ligne.

3. La polémique 2.0 : représentations et modalités discursives

Dans l’ensemble du corpus, on peut identifier des modalités polémiques transversales aux différentes plateformes, bien qu’elles se déploient à travers des stratégies discursives hétérogènes. En particulier, pour critiquer l’envoi du questionnaire, les scripteurs semblent utiliser trois modalités principales : le recours à l’expression de l’implication émotive, l’inscription en discours de l’ironie concernant la portée des signaux faibles identifiés par le questionnaire et, enfin, la mise en discours d’une mémoire historique liée au nazisme et à la Shoah. Ces trois arguments permettent aux scripteurs de mobiliser des connaissances et des valeurs susceptibles d’être partagées par tous et par là d’appuyer leurs propos sur des représentations largement partagées.

3.1 L’expression des émotions

Le recours à l’inscription en discours d’énoncés exprimant une émotion2 apparaît comme l’une des stratégies les plus représentées dans le corpus et notamment dans le sous-corpus Facebook (dans vingt-huit commentaires), où la totalité des scripteurs critique l’envoi du questionnaire. Cette critique repose essentiellement sur l’expression de la honte que l’UCP devrait éprouver : l’énoncé d’émotion peut apparaître tout seul, avec l’image du tweet à l’origine de la polémique, ou à la suite d’un jugement péremptoire, formulé à partir d’une structure déontique qui laisse peu de place à une appréciation autre de la situation:

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(Amine Abed, 14/10/2019, Facebook)

Le minimum serait de renvoyer votre « référent radicalisation » et tous ceux qui ont validé et paticipé à ce mail. Honte à vous3. (Oum Bmbi, 14/10/2019, Facebook)

Dans les deux cas, les énoncés prennent la forme d’impératifs catégoriques imposés à l’institution. Tant la nature de l’émotion que sa mise en discours fondent un « devoir culpabiliser » collectif, présenté comme partagé et nécessaire a priori, d’autant plus que la force argumentative de cette émotion est liée à sa composante socio-cognitive (CHARAUDEAU, 2008 ; PLANTIN, 1997). La honte relèverait en effet d’une dimension éthique, fondée sur le non-respect des normes sociales : éprouver de la honte se justifie donc sur la base de normes communautaires, de valeurs partagées qui n’ont même pas besoin d’être explicitées, et non pas en raison d’états d’âme personnels. La force illocutoire de ces énoncés repose donc sur l’impossibilité de ne pas reconnaître la faute si l’on respecte ces normes et, par là, sur la nécessité du repentir. Dans les autres sous-corpus le recours à l’implication émotive est sensiblement plus rare (deux dans Youtube, trois dans Le Monde et dans Twitter) et se fait via la mise en discours de constructions identitaires par lesquelles les scripteurs ne cachent pas leur réaction émotive face à cet événement:

Bonsoir tout le monde je suis triste très très triste, Le voile, la barbe ne pas manger et boire certains choses. Pourquoi on est pas libre si une femme a envie de porter le voile pourquoi ça doit être choquant pour certains ? Et le décolleté mini jubé ..ça libre mais pas choquant !!! mMoi je dis tout monde est libre , Pour certains mais pas les autres ????🤔🤔 La barbe y a que les musulmans qui sont barbus d’autre religion aussi!!! Mais on vois que Même des hommes qui n’ont aucune relégation se préfère en barbe pour plaire...Ça réveille un peu l’esprit colonisateur c’était pour les aider. Mais ils ont rien demandé. Alors détendez vous et vivants côté à côté la colère personne n’en veux ✌✌✌✌ TV (iFADA, décembre 2019, Youtube)

Dans ce cas, l’affichage de l’état d’âme individuel (« je suis triste très très triste ») fonctionne comme justification de la prise de parole et permet au scripteur d’argumenter dans la suite sa prise de position à partir d’une liste des dits signaux faibles considérés comme peu représentatifs d’un processus de radicalisation. L’émotion peut aussi être rattachée non pas au sujet, mais à l’objet déclencheur de cette émotion, comme dans l’extrait suivant, où le mail est qualifié de « troublant » :

C est un mail effectivement troublant. Je me rappelle cependant l histoire de cet homme en djelaba prenant des photos devant la fac de droit de rouen et qui fût interpellé. (Réciprocité, 14/10/2019, Le Monde)

Le potentiel émotionnel est alors présenté en tant que propriété intrinsèque de l’objet (le mail de l’UCP et sa proposition de questionnaire) et, par là, participe d’un effet d’objectivation du discours, renforcé par l’adverbe « effectivement » qui fait supposer un accord avec les autres usagers. Les émotions ainsi énoncées non seulement rendent compte d’une orientation dysphorique, mais fonctionnent aussi comme topoï émotionnels. En effet, dans ces commentaires, la honte, la tristesse, le trouble se justifient par le constat d’inappropriété de cette action, considérée comme relevant de la haine ou du moins, de la colère (« Alors détendez vous et vivants côté à côté la colère personne n’en veux ✌✌✌✌ ») ou présentée comme excessive, même là où les scripteurs n’expriment pas de jugement péremptoire contre l’envoi du questionnaire (comme dans le dernier commentaire ci-dessus). La nécessité de culpabilisation ainsi que la tristesse et l’invitation à une plus grande modération reposent alors sur des valeurs et des représentations partagées autour de la nécessité de vivre ensemble, de la liberté et de l’égalité de tous les citoyens, indépendamment de leur orientation religieuse (« je dis tout monde est libre, Pour certains mais pas les autres ???? »). Ces valeurs inscrites en discours de manière plus ou moins explicite, constituent donc une évidence doxique, que les locuteurs n’ont même pas besoin de justifier par le recours à d’autres types d’arguments.

3.2 Ironie et signaux faibles

Si le recours aux émotions constitue un procédé particulièrement représenté sur Facebook, où les usagers s’adressent directement à l’UCP, le recours à l’ironie apparaît comme un phénomène transversal aux différentes plateformes, bien que les moyens technodiscursifs diffèrent du moins partiellement. Dans les commentaires discursifs, le caractère ironique est construit surtout, mais non pas exclusivement, à partir de l’extraction d’un ou de plusieurs signaux du questionnaire et de l’insistance sur la nature « faible » des signaux sélectionnés. L’ironie repose alors sur le « sentiment d’inappropriété » (RABATEL 2012 : 55) entre ce qui est dit, ou mieux, représenté (l’indice de radicalisation), et la réalité, ou ce qui est présenté comme telle par les scripteurs :

Moi j’en connais beaucoup, 1- cherchez dans les centres de désintoxication. 2- les soeurs dans les églises, et même dans les rues. 3- les mannequins qui ont laissé leurs barbe poussé. 3- les végétariens qui refusent de manger la viande y compris le porc. 4- les convertis 5- tout ceux qui défendent les injustices, la liberté de la croyance, et la liste est très langue. Est-ce que j’ai fait mon devoir de citoyen au non? Comme MESSIHA, ZEMMOUR, EL RAZOUI... (Yourika, le 16/10/2019, Youtube)

Je vien signaler ma voisine elle porte une mini jupe ces sûrement une prostituée (parisgang 97023807531, Youtube)

soit sur la modalité de signalement d’un terroriste potentiel, en recourant à des hyperboles fondées sur des connaissances encyclopédiques supposées partagées et relevant de supposés on-dires (à savoir l’insistance sur l’accumulation tatillonne des procédures administratives), comme dans le texte suivant :

Si vous voyez quelqu’un(e) qui porte une grosse ceinture d’explosifs à la taille et qui court avec un couteau et/ou un fusil d’assaut, en criant des psalmodiations dans une langue de la branche syriaquo-nabatéenne vous devez envoyer un courrier d’attestation de vigilance active, signé par les parents, en trois exemplaires au ministère de l’intérieur suivant obligatoirement sous peine de rejet le formulaire type ci-dessous : je soussigné Z (épouse X le cas échéant) déclare sur l’honneur avoir été témoin d’une activité donnant lieu à suspicion de radicalisation (islamiste, anti-spéciste, autre - rayer les mentions inutiles) à: (lieu et heure) de la part du sus-nommé : Y signature. (Higgs, 14/10/2019, Le Monde)

Il arrive aussi très fréquemment, surtout sur Youtube et sur Twitter, que les scripteurs feignent de s’auto-dénoncer par le fait de posséder une ou plusieurs caractéristiques reconnues comme « signaux faibles » : ils mettent donc en évidence le caractère présumé absurde (reductio ad absurdum) de cette liste, en recourant massivement à des questions rhétoriques :

Je dois avouer que je porte la barbe, je ne mange pas de porc, je crois en Dieu... J’en ai pour combien de jours de prison, s’il-vous-plaît... ? (Thomas Abd el-Kader, le 16/10/2019, Youtube)

En réponse à @Carbonnier_Eco, @HistoireBreve e @UniversiteCergy
Holala je viens de découvrir que je suis un extrémistes ! Ha ? Ha non mon pantalon est juste vieux et j’ai pas assez de sous pour en acheter un nouveau, de la viande ou de l’alcool.... Pas dit que sa soit rassurant, tiens. (@OneThatLazyDev, le 14/10/2019, Twitter)

Dans ces commentaires, les scripteurs réorientent alors les contenus du questionnaire à partir de différentes stratégies et notamment, sur Twitter et sur Youtube, ils recourent à l’emploi d’hashtags qui décrédibilisent les « signaux faibles ». Dans ce corpus fort limité, tous les hashtags remplissent une fonction ironique, bien qu’ils le fassent de deux manières différentes suivant la nature du hashtag. Dans les cas où les hashtags utilisés sont préexistants à la publication du commentaire, ils permettent de contextualiser le texte et d’exprimer un jugement ironique, comme dans l’exemple suivant :

@OumNajm·14 ott 2019 En réponse à @Carbonnier_Eco e @UniversiteCergy Pendant qu’ils surveilleront et enquêterobt sur ces musulmans qui sont simplement pratiquants les vrais terroristes pourront donc se la couler douce et ne risqueront rien #bravocastaner (mimi LaSouris 🇲🇦🇫🇷, le 14/10/2019, Twitter)

Ajouté en clôture de commentaire, « #bravocastaner » permet d’ajouter une dimension ironique qui fait écho à la polémique surgie dans les médias quelques jours auparavant, lorsque le Ministre avait annoncé publiquement la décision de prendre des mesures plus strictes contre le terrorisme. Le même effet est créé là où le hashtag préexistant est modifié et adapté à la polémique actuelle, comme c’est le cas de « #balancetonmusulman » et « #SignaleTonMusulman » calqués respectivement sur « #balancetonporc » et « #signaletonporc » :

Sur snap le filtre pour devenir un homme m’a mis une barbe mais pas de moustache, je m’auto radicalise #balancetonmusulman ([Noo Thing ] :3, le 16/10/2019, Youtube)

En cour je trace des croissant de lune alors je me signale moi-même #SignaleTonMusulman (William Jacques, le 16/10/2019, Youtube)

Comme dans toute polémique déclenchée sur Twitter, de nouveaux hashtags voient aussi le jour, et leur degré d’adaptation au nouveau contexte discursif est variable suivant la créativité des scripteurs. Dans ce corpus restreint, un seul exemple a été repéré et sa forme ainsi que son emploi trahissent une volonté ironique plutôt évidente de la part du scripteur :

@HistoireBreve Pardon ??? Jsuis désolé mais y a AUCUN, je dis bien AUCUN CONTEXTE qui justifie de porter un pantacourt ! #pantacourtradicalisation (Dave Sheik🐿14 ott 2019, Twitter)

C’est ainsi que par un procédé métonymique, le pantacourt (et, dans d’autres commentaires, la barbe, l’arrêt de consommation d’alcool, l’intérêt pour l’actualité, etc.) devient l’emblème des signaux faibles à dénoncer dans le respect du bon goût du code vestimentaire. Toutes ces stratégies discursives permettent aux scripteurs de réduire la portée des enjeux que ces signaux devraient témoigner par rapport à une présumée radicalisation des musulmans. En particulier, les hashtags semblent favoriser la circulation diffuse de cette dimension ironique grâce à leur brièveté et à leur caractère semi-figé, voire formulaire (GAUTHIER, 2017).

3.3 Flux et reflux ou l’exemple des heures les plus sombres

L’inscription en discours d’une mémoire à moyen-long terme apparaît comme l’une des stratégies discursives parmi les plus représentées dans l’ensemble du corpus pour critiquer le questionnaire de l’UCP. Les références historiques vont du Moyen Âge, avec sa chasse aux sorcières, au nazisme et aux camps de concentration, en passant par Vichy et le fascisme. C’est ainsi que des périodes communément considérées comme particulièrement sombres ou honteuses de l’histoire et caractérisées par des mesures extraordinaires conférant aux États un fort contrôle, surtout en matière de ségrégation des minorités, sont comparées à la France actuelle et à la « chasse aux Musulmans », même à l’intérieur d’un seul commentaire :

Paix sur tous. Autres temps, autres mœurs. Comme pour la chasse aux sorcières, et à l'hérétique ou encore au Juifs. La chasse aux Musulmans est la suite logique, la persécution et la condamnation systématique et en masse de personnes accusées de pratiquer la religion Islamique, tout comme en Chine, en Birmanie et dans la quasi totalité des pays en guerre contre l'hégémonie Occidentale. […] Si les persécutions des fidèles de l'Éternel se rencontre à toutes les époques et dans toutes les civilisations, cette chasse aux Musulmans, actuellement est particulière par la croyance en un complot organisé d'Islamistes se réunissant en organisation criminelle (terroristes), pour détruire la chrétienté et la liberté en faisant un pacte avec le diable, et par la persécution et la traque massive de ces prétendues Islamistes intégristes.. […] En Europe, ce mouvement influencé par les pratiques de persécution des juifs et des lépreux et les méthodes de l'Inquisition pour éradiquer les hérésies, ne sont, de toute évidence, que le fruit, d'une peur irrationnel, surtout causé par des siècles d'histoire coloniale. […] Pour le moment, sur une échelle historique, nous sommes en période avant guerre (seconde guerre mondiale), pendant l'occupation de la Pologne. Après tout des camps de concentration, où sont détenus des Musulmans, existent bel et bien en Asie, en Europe l'Est et au Moyen-Orient […]. (Boum Town, le 17/10/2019, Youtube)

Plusieurs stratégies concourent ici à construire un discours partagé et évident scellant le parallélisme entre passé et présent : l’emploi d’expressions figées (« Autres temps, autres mœurs ») ; la proposition de dénominations calquées sur d’autres déjà stabilisées dans la mémoire discursive et historique de la communauté (« chasse aux Musulmans » en reprise anaphorique de « chasse aux sorcières », « à l’hérétique », « au Juifs ») ; le recours à des pratiques actuelles en usage dans d’autres pays (Chine, Birmanie) et à d’autres pratiques propres à certaines époques bien inscrites dans la mémoire collective (« l’Inquisition », « histoire coloniale », « Seconde Guerre mondiale ») ; l’emploi de marqueurs d’évidence (« de toute évidence ») et l’absence de déictiques, qui inscrivent ce discours dans une dimension atemporelle et généralisante, toujours valable. Or, dans la plupart des commentaires, les renvois à la mémoire historique se font principalement par le biais de symboles prototypiques des différentes époques convoquées, comme les croissants « jaunes », « dorés » ou « verts », les trains, les étoiles, la gestapo, etc., sans que les scripteurs ne soient obligés de recourir à la dénomination de la période ou des événements évoqués :

vicari 9

(Anissou Youfa, le 14/10/2019, Facebook)

@jeanmariole en réponse à @Carbonnier_Eco e @UniversiteCergy
Je propose qu’on leur mette à tous un☪️ sur leur vêtement pour qu’on puisse de suite les reconnaître, c’est un truc qui marchait vachement bien à une époque (#TonReup☝🌞, le 14/10/2019, Twitter)

La force argumentative de ces références au passé s’appuie donc sur la condamnation éthique et morale, presque unanime aujourd’hui, des événements ainsi inscrits en discours et relevant d’une mémoire collective partagée par le plus grand nombre. Si ce procédé est présent dans tous les sous-corpus, il semble davantage caractériser l’espace « commentaires » du Monde.fr, où les échanges entre les interlocuteurs sont plus nombreux et les avis plus partagés. L’analogie avec d’autres périodes historiques peut alors être mobilisée dans le cadre d’une remarque métadiscursive, pour dénoncer l’appartenance des mots de l’autre à une certaine formation discursive :

Un cap semble passé ? Effectivement. Et il était grand temps que cela arrive... Malheureusement les élites politiques et médiatiques ayant joué à l’autruche depuis bien trop longtemps, des caps, il va falloir en passer beaucoup d’autres pour parvenir à assainir le pays... Merci à toutes les autruches et les humanistes de loin pour les années noires qui s’annoncent... jdkleke 15/10/2019, Le Monde)

« Assainir » ? Je pensais qu’au XXIe siècle, ce genre de vocabulaire et donc de pensée appartenait au passé médiéval ou aux « heures les plus sombres … » en Occident. Peut-être faisais-je l’autruche effectivement. Mais la lecture de commentaires de ce genre force à relever la tête du sable : apparemment, le terrorisme gagne du terrain dans les esprits, car c’est exactement le genre de pensée (et donc de vocabulaire) qu’il veut (re)susciter. (Lecteur critique, le 15/10/2019, Le Monde)

C’est bien là un exemple d’appel explicite à la mémoire interdiscursive (MOIRAND, 2004) dynamique ayant le but de dénoncer le lexique employé et, par là, le positionnement du locuteur du premier commentaire et de le rejeter sur la base de son appartenance à des formations discursives propres de discours circulant au Moyen Âge et sous le nazisme ou le régime de Vichy, auquel le scripteur se réfère par l’emploi de la formule guillemetée « “heures les plus sombres” ». La remarque métadiscursive permet donc de reconfigurer le discours adverse et d’en favoriser une interprétation reposant sur des représentations partagées liées à ces périodes si sombres de l’histoire de l’humanité. Cela arrive également dans l’exemple suivant, à partir du mot « fiche », employé tant par le journaliste que par certains lecteurs-scripteurs le long des interactions :

Fiche, c’est bien le mot. Voilà qui rappelle l’affaire des fiches en 1904. Les islamistes ont atteint leur but : déstabiliser l’Etat de droit. C’est gagné pour eux. Le but est là, sans poser des bombes, sans tuer des gens : impossible de lutter contre l’islamisme en respectant les règles juridiques qui participent aux fondements de notre société. Impossible de faire la différence entre l’islamophobie, interdite par la loi, et l’islamismophobie, encouragée par les autorités (les plus hautes en tout cas). Comment lutter contre un mal qui ronge la société sans susciter un autre mal qui la rongerait de façon aussi redoutable ? On ne peut, pour défendre un principe, abandonner les raisons même de le défendre. (Florian, le 15/10/2019, Le Monde)

La présence de renvois à l’Histoire, et notamment, à la mémoire des dires (reprises métadiscursives - «“Assainir”? », « Fiche, c’est bien le mot » et adaptations allusives de dénominations insérées dans des mécanismes de co-référence textuelle - « chasse aux Musulmans ») et à celle des faits (via la mise en discours des « objets » emblématiques de certaines pratiques révolues), fournit un cadre interprétatif de l’événement bien installé dans le patrimoine mémoriel commun d’où il est difficile de se démarquer, tout comme cela vaut pour les autres modalités de la polémique présentées jusqu’ici.

La diffusion de ces procédés peut même faire l’objet d’un métadiscours critique visant à rétablir le bien-fondé de l’action de l’UCP, comme le montre cet exemple, où le scripteur passe en revue ces différentes argumentations dans le but d’en montrer le caractère hyperbolique et finalement de les rejeter :

Qui organise ce "tollé" ? Au nom de quoi sont-ils représentatifs ? En quoi l’affiche est réellement maladroite ? Il ne faut pas "stigmatiser" mais après on râle quand on n’a pas vu venir les choses... Qui a intérêt à infantiliser ainsi le débat ? Pourquoi twitter devient préférable à des argumentations réfléchies ? Pourquoi les gens deviennent irréfléchis et ne savent plus lire une affiche ? Certains comparent avec les lois anti-juives (godwin quand tu nous tiens...), d’autres n’ont lu que "arrêt de consommation de boissons alcoolisées" et n’ont manifestement pas vu / lu / compris qu’il y avait d’autres items.... L’affiche est peut-être maladroite, mais certaines réactions sont sidérantes... vivement (demain, 15/10/2019, Le Monde)

L’absence de textes argumentés sur les réseaux sociaux et en particulier sur Twitter, l’extrapolation de radicalisation et son détournement en dérision, et l’analogie avec les lois anti-juives sont ainsi critiquées par le scripteur à travers une liste de questions rhétoriques, pour enfin s’achever par un balancement évaluatif, où il reconnaît la maladresse du questionnaire tout en exprimant sa réaction émotive face à de telles démarches argumentatives.

En guise de conclusion

La prise en compte de sous-corpus issus de plusieurs réseaux a permis d’analyser les différentes modalités de la polémique telles qu’elles se développent dans plusieurs réseaux sociaux, à partir de cas de figure particuliers, bien que représentatifs de pratiques technodiscursives plutôt répandues dans l’espace 2.0. Ces analyses montrent l’existence d’un discours polémique dominant fondé sur des représentations et des savoirs fortement partagés par la plupart des usagers des réseaux sociaux. Néanmoins, certaines spécificités des différents sous-corpus peuvent être dégagées à partir des différentes facettes de ces représentations et des cadrages interprétatifs mobilisés pour appréhender cette polémique, que chaque réseau permet de mettre en évidence. Dans ce cas d’étude, on a pu constater jusqu’à quel point la dimension ironique caractérise davantage les commentaires sur Twitter, où l’emploi des hashtags favorise la diffusion de l’ironie grâce aussi à leur caractère formulaire, présentant non seulement un degré élevé de condensation sémantique (LONGHI, 2016), mais aussi orientant du point de vue pragmatique l’interprétation des contenus véhiculés. Ensuite, c’est le cas de figure analysé dans Facebook où, en l’absence de texte officiel concernant la question des signaux faibles sur la page de l’UCP, des usagers particuliers expriment leur indignation visant à susciter la honte dans l’institution, dans les commentaires des articles par le biais de différentes stratégies. Ce sous-corpus permet de montrer le rôle joué par l’expression des émotions dans la construction de cette polémique, sans qu’un véritable contre-discours ne se produise, contrairement à ce qui arrive dans l’espace « commentaires » du Monde.fr. Ce réseau semble en effet favoriser, dès le début, l’échange et le débat de par la rencontre de locuteurs sans doute appartenant à des « cercles de conversation », à des groupes sociaux différents, avec des représentations et des savoirs le cas échéant fort divergents. Il permet, par là, d’observer la polarisation de positionnements discursifs adverses, les argumentations sous-jacentes et leur interaction dans un espace discursif public, dès les toutes premières phases du déclenchement de la polémique. Enfin, le cas de figure issu de Youtube, où les avis sont presque tous critiques par rapport au questionnaire déclencheur de la polémique, montre la construction d’une communauté en ligne constituée d’abonnés fidélisés par des aspirants-influenceurs, tous partageant une attitude critique face à l’action de l’UCP. Si le nombre de commentaires analysés ne permet pas une généralisation des résultats obtenus et, par sa taille, limite l’analyse à la toute première phase de déclenchement de la polémique, l’approche contrastive a le mérite de mettre en évidence des phénomènes propres à chaque réseau et aux cas de figure choisis, et leur rôle respectif dans la construction du discours polémique 2.0.

Cela dit, s’il est vrai que, comme toute polémique, elle aussi est éphémère (AMOSSY, 2014), ce qui est montré par le fait que l’abondante production discursive dans les différents réseaux se concentre essentiellement entre le 14 et le 17 octobre 2019, elle montre néanmoins une certaine tendance à se constituer en un véritable moment discursif4 (MOIRAND, 2007). En effet, non seulement elle est inscrite dès le début dans le sillage d’autres événements discursifs précédents (le discours du Ministre Castaner qui a eu lieu quelques jours auparavant ou un discours du Ministre de l’Intérieur de 2016), comme le montrent certains hashtags repérés (« #castaner », « #bravocastaner ») et le sous-titre d’un article de Libération en ligne, paru le 19 octobre : « La grille de signalement de soi-disant “signaux faibles” de radicalisation répond à la même logique qu’un document publié en 2016 par le ministère de l’Intérieur », mais aussi elle est réactivée dans des discours « produits ultérieurement à propos d’autres événements » (MOIRAND 2007 : 4). Sans souci d’exhaustivité, il suffira de citer quelques exemples de textes repérables en ligne relevant de différents genres et dont les origines énonciatives sont fort variées. D’abord, un préavis de grève publié par l’association de syndicat CGT Sup le 28 octobre, où l’envoi de la fiche de l’UCP est inscrit dans un discours islamophobe français plus généralisé :

Cette démarche de l’Université est inacceptable, et s’inscrit dans un contexte délétère de stigmatisation des musulman·es et de développement du racisme afin de diviser la population. Cela s’inscrit dans la droite ligne du discours de Macron qui a demandé aux Français de « faire bloc » contre « l’hydre islamiste ». Il a aussi appelé à construire une « société de vigilance » contre la radicalisation, y compris dans le milieu scolaire. (CGT, « Non à l’appel à la délation raciste ! »5, le 28/10/2019).

Il en est de même pour un communiqué de presse publié par Amnesty International le 08 novembre 2019 où l’organisation dénonce le climat d’hostilité envers les musulmans en France. L’envoi du questionnaire de la part de l’Université de Cergy-Pontoise ne représenterait qu’un exemple d’une longue liste d’« actes discriminatoires » :

Ces mêmes « signaux faibles » ont déjà été largement utilisés dans le cadre de la lutte anti-terroriste ces dernières années et ont eu un impact discriminatoire contre les personnes musulmanes. Cette même liste a été utilisée par l’Université de Cergy-Pontoise dans une « fiche de remontée des signaux faibles », rapidement retirée. (Amnesty International, « Climat d’hostilité et discours discriminatoires à l’égard des personnes musulmanes en France »6, le 08/11/2019)

Enfin, on arrêtera cette liste non exhaustive sur un article du 3 janvier 2020 publié par l’European Eye on Radicalization, association constituée de chercheurs sur la radicalisation dans tous les pays européens, qui cite l’événement de Cergy-Pontoise pour mettre en garde contre les risques de dégénération en une société de suspicion généralisée :

À cet égard, la polémique suscitée par l’envoi d’un questionnaire aux personnels de l’Université de Cergy-Pontoise afin de détecter les « signaux faibles » de radicalisation fournit une illustration des dangers pratiques que peut engendrer une telle approche. (European Eye on Radicalization, « Prévenir la radicalisation violente en France: de la ‘société de vigilance’ à la ‘société du soupçon’? »7, le 03/01/2020)

Ces quelques exemples semblent témoigner du tissage d’un interdiscours où la question du questionnaire est en train de se cristalliser en tant qu’exemple de pratique islamophobe, capable d’illustrer une présumée tendance généralisée des discours et des attitudes, surtout politiques, aujourd’hui en France.

Références bibliographiques

AMOSSY, Ruth, Apologie de la polémique, Presses universitaires de France, coll. L’Interrogation philosophique, Paris, 2014.

AMOSSY, Ruth, « La coexistence dans le dissensus », Semen, n° , 2011, p. 25-42.

BEAUVISAGE, Thomas, BEUSCART, Jean-Samuel, COURONNÉ, Thomas, MELLET, Kevin « Le succès sur Internet repose-t-il sur la contagion ? Une analyse des recherches sur la viralité », Tracés. Revue de sciences humaines, n° 21, 2011, p. 151-166.

CALABRESE, Laura, « Rectifier le discours d’information médiatique. Quelle légitimité pour le discours profane dans la presse d’information en ligne ? », Les Carnets du Cediscor, n° 12, 2014, en ligne :
http://journals.openedition.org/cediscor/916 [consulté le 10/7/2020].

CARDON, Dominique, Culture numérique, Les Presses de Sciences Po, coll. « Les petites humanités », Paris, 2019.

CHARAUDEAU, Patrick, « Pathos et discours politique », in RINN, Michael (éd.), Emotions et discours, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2008, p. 49-58.

COSNIER, Jacques, Psychologie des émotions et des sentiments, Retz-Nathan, Paris, 1994.

EVENO, Patrick, Histoire du journal « Le Monde » 1944-2004, Albin Michel, Paris, 2004.

GAUTHIER, Laurent « La « mise en formule » par hashtags : analyse de nouvelles formes « ultra-brèves » dans les tweets de campagne des européennes (2014) », Présentation à l’Université de Dijon, 2017, en ligne :
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01491690/file/Presentation_Dijon_2017_hahtags_vEnd.pdf [consulté le 10/07/2020].

GROSSMANN, Francis, « Discours rapporté versus discours partagé : convergences, différences, problèmes de frontières », Conférence invitée dans le cadre du colloque Ci-dit, Université libre de Bruxelles, 20-22 juin 2018, 2018, en ligne :
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02004746, [consulté le 10/7/2020].

KRIEG-PLANQUE, Alice, La notion de « formule » en analyse du discours. Cadre théorique et méthodologique, Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon, 2009.

LONGHI, Julien, Du discours comme champ au corpus comme terrain. Contribution méthodologique à l'analyse sémantique du discours, L’Harmattan, Paris, 2018.

LONGHI, Julien, « Le tweet politique efficace comme mème textuel : du profilage à viralité », Travaux de linguistique, n° 73, 2016, p. 107-126.

MICHELI, Raphaël, L'émotion argumentée. L'abolition de la peine de mort dans le débat parlementaire français, Le Cerf, Paris, 2010.

MOIRAND, Sophie, Les discours de la presse quotidienne. Observer, analyser, comprendre, PUF, Paris, 2007.

MOIRAND, Sophie, « Nomination, caractérisation et objet de discours : questionnements autour du dialogisme et de la mémoire des mots », in CASSANAS, Armelle, DEMANGE, Aude, LAURENT, Bénedicte et LECLER, Aude (éds) : Dialogisme et nomination, Publications de l’université Paul Valéry, Montpellier, 2004, p. 27-64.

PAVEAU, Marie-Anne, L’analyse du discours numérique. Dictionnaire des formes et des pratiques, Hermann, Paris, 2017.

PINCEMIN, Bénédicte, « Hétérogénéité des corpus et textométrie », Langages, n° 187, 2012, p. 13-26.

PLANTIN, Christian, « L’argumentation dans l’émotion »,Pratiques, n° 96, 1997, p. 81-100.

RABATEL, Alain, « Ironie et sur-énonciation », Vox Romanica, 2012, p. 42-76. 

RASTIER, François, La Mesure et le grain. Sémantique de corpus, Honoré Champion, Paris, 2011.

1
Selon Paveau (2017), les commentaires « relationnels » « constitue[nt] une simple relation, de type phatique, avec le discours premier, qu’il s’agisse de son auteur ou de son contenu » (PAVEAU 2017 : 45), les « conversationnels » présentent un contenu, qu’il soit de type discursif ou métadiscursif, les « commentaires partage » se vérifient lorsqu’un locuteur partage des contenus d’une autre plateforme.

2
Par émotion j’entends « les événements ou états du champ affectif qui se caractérisent par un ensemble d’“éprouvés” psychiques spécifiques accompagnés [...] de manifestations physiologiques et comportementales » (COSNIER 1994 : 14). Dans cette perspective, la honte est bien considérée comme une émotion, comme le montrent les études analysant le rôle des émotions dans l’argumentation (Plantin, 1997, Micheli, 2010).

3
Aucune modification n’a été apportée aux commentaires analysés.

4
Bien évidemment, il faudra vérifier l’exactitude de cette assertion sur des corpus conséquents, ce qui méritera une étude à part.

5
Le texte est consultable à l’adresse suivante : https://cgt.fercsup.net/confederation-federation/federation/article/non-a-l-appel-a-la-delation-raciste.

6
Le texte est consultable à l’adresse suivante : https://www.amnesty.fr/presse/ces-dernieres-semaines-en-france-ont-ete-marquees

7
Le texte est consultable à l’adresse suivante : https://eeradicalization.com/fr/prevenir-la-radicalisation-violente-en-france-de-la-societe-de-vigilance-a-la-societe-du-soupcon/#.

Per citare questo articolo:

Stefano VICARI, La polémique des « signaux faibles de radicalisation » dans Youtube, Facebook, Twitter et la presse en ligne : une analyse contrastive des corpus, Repères DoRiF n.22 - Corpus, réseaux sociaux, analyse du discours, DoRiF Università, Roma octobre 2020, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=490

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