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Françoise GADET

Variation et contact dans un corpus parisien : 'Multicultural Paris French'

Françoise Gadet
Université Paris Ouest et MoDyCo
fgadet@gmail.com

Résumé

Constituer un corpus pour étudier des formes de parler non standard impose avant tout de s’interroger sur les conditions dans lesquelles ces pratiques prennent place. La réponse traditionnellement apportée pour la sélection d’enquêtés se fait en général dans les termes des profils socio-démographiques des locuteurs, mode de caractérisation qui s’avère insuffisant, voire trompeur (car essentialisant). Nous voulons ici montrer l’intérêt d’un mode de sélection privilégiant la qualité de l’interaction et la situation. On confirmera ainsi à quel point constituer un corpus est loin de n’être que pure activité matérielle, mais nécessite une réflexion sociolinguistique approfondie.

1. La situation multiculturelle de l’Île-de-France : des corpus pour en rendre compte

On sait que les corpus de français parlé, bien que moins rares que par le passé, ne sont cependant toujours pas très nombreux, particulièrement pour certains genres discursifs non standard. C’est pourquoi, afin d’étudier les façons de parler en train d’advenir en région parisienne, nous avons commencé par constituer un nouveau corpus, MPF (Multicultural Paris French)1.

Si celui-ci n’est pas exempt, comme tous les corpus, d’a priori quant aux catégorisations des locuteurs enregistrés (sélection de territoires socialement et géographiquement déterminés, sélection de certains locuteurs en fonction de l’âge et de caractéristiques sociales voire ethniques), ceux-ci ne sont pas pris comme des données évidentes et intangibles, et ces catégorisations font l’objet d’interrogations. Car dès lors que l’on s’interroge, d’un point de vue théorique, sur les sources potentielles de diversité parmi les façons de parler (voir CHAMBERS, 2003), on est amené à constater l’insuffisance des seules catégories externes procédant à travers un quadrillage socio-démographique, pour lequel les paramètres proprement sociolinguistiques ne sont pas constitutifs (ECKERT, 2012).

Suite à l’importante immigration qu’a connue la région parisienne depuis la seconde moitié du XIXe siècle (BLANC-CHALEARD, 2001 ; RABAUD, 2014), l’Île-de-France dans son ensemble peut aujourd’hui être dite « multiculturelle », mais certaines communes le sont plus que d’autres, bien entendu. Du point de vue linguistique, le français, sous une forme plus proche de ce qui a été nommé « français populaire » que du français standard, se trouve très fréquemment « en contact »2 avec d’autres langues.

En continuité des réflexions sociolinguistiques de LABOV, 1972, ou de KERSWILL, 2010, sur les locuteurs qui sont innovateurs, les phénomènes langagiers en lien avec de possibles effets du contact sont observables dans les pratiques de locuteurs qui peuvent être catégorisés comme « jeunes », « de milieu modeste ou populaire », et « connaissant des contacts multiculturels réguliers ».

Toutes les métropoles occidentales ont aujourd’hui affaire à l’immigration et à la présence pérenne de populations plus ou moins liées à des cultures autres que la culture/langue dominante. Des études (socio)linguistiques sur ce thème ont été pratiquées dans plusieurs métropoles européennes – on ne reprend pas ici les références et on se contentera de renvoyer à la bibliographie dans GADET & HAMBYE, 2014.

Bien que la France soit historiquement l’un des pays de plus forte immigration vers l’Europe, cela n’a pas conduit les (socio)linguistes à privilégier l'étude des effets linguistiques que les contacts peuvent avoir sur le français. Il existe certes des corpus sur la région parisienne, mais il y en a peu, et ceux qui existent n’intègrent pas particulièrement la question des contacts. Les recueils de données ont en général ciblé un seul aspect de la langue, soit le niveau phonique – voir FAGYAL, 2010 ; soit le plan lexical – voir les nombreux dictionnaires, dont aucun ne s'appuie sur un corpus connu rendu public. Des corpus à objectifs sociolinguistiques ont aussi été constitués dans de grandes villes françaises, surtout Grenoble, Orléans, Rouen, Marseille ou Lille (voir GADET & HAMBYE, 2014 pour des références bibliographiques). On n’évoquera ici, rapidement, que des textes à objectif de comparaison entre villes, comme JAMIN et al., 2006.

Il n’y a guère qu’à Orléans qu’un corpus a été constitué avec le contact en perspective essentielle (ROUGE, 2013, pour LCO, « Langues en Contact à Orléans »). MPF s’inscrit ainsi dans le paysage des corpus de français, avec l’originalité de faire de la question des contacts de langue une dimension constitutive de la dynamique langagière, qui aboutit à une forme spécifique de vernaculaire. À la suite de RAMPTON, 2011, on la nommera Vernaculaire Urbain Contemporain (désormais VUC), terme qui a l’avantage sur les dénominations rivales de ne pré-catégoriser les locuteurs ni du point de vue de l’âge, ni des points de vue social ou ethnique. Après avoir écarté une sélection des locuteurs sur leurs seules caractéristiques socio-démographiques, MPF a privilégié la qualité des interactions entre protagonistes, qui correspondait mieux aux hypothèses quant aux facteurs susceptibles de produire de la variation et de la diversification langagières à l'intérieur d'une même langue.

Bien conscients de l’insuffisance d’une démarche appuyée sur un quadrillage socio-démographique, nous voulions montrer que la réalité sociolinguistique est bien plus complexe que ce qui serait ainsi saisi (ECKERT, 2012 ; GADET & GUERIN, 2012). Aussi les informateurs ont-ils été sélectionnés sur réseaux (MILROY & LLAMAS, 2013), soit pré-existants aux enregistrements, soit construits pour l'occasion à travers une immersion prolongée. L’hypothèse est ainsi de tendre vers l’immédiat communicatif (KOCH & ŒSTERREICHER, 2001), vers des interactions ordinaires entre locuteurs entretenant un lien pouvant aller jusqu’à la connivence. La mise au point méthodologique a débouché sur une démarche privilégiant la qualité des échanges conversationnels et le contenu de ce qui est dit, plutôt qu’une illusoire représentativité socio-démographique impliquant des facteurs quantifiables (sexe, âge, classe sociale, et éventuellement origine ethnique) – tous facteurs dont il reste entièrement à montrer qu’ils constituent une source majeure de diversité langagière (voir GADET & WACHS, 2015, pour une critique d’un tel point de vue).

Bien qu’il y ait ainsi des identités assignées par le chercheur (jeunes, de milieux populaires, multiculturels), la sélection des informateurs tient compte de métadonnées éclairant notamment la relation préalable enquêteur/enquêté et les circonstances de l’enregistrement. La relation communicative prévaut ainsi sur les caractéristiques objectivables et quantifiables. Quand cela a été possible, on a fait faire parallèlement à l’entretien un enregistrement écologique, afin d’étudier la variation intra-locuteur (le style) : il s’agit d’enregistrements effectués en l’absence de l’enquêteur – et si c’est en sa présence, c’est sans qu’il soit en posture d’enquêteur (conversations entre pairs, non provoquées)3.

2. Le corpus MPF, ses fondements, ses modalités de recueil

Les exigences à la base du recueil ne sont pas dissociables des étapes du traitement, tout autant conçues en amont, étant donné les incidences théoriques de la mise en place méthodologique.

Tout recueil d’une certaine envergure confronte le chercheur au fait que les données ne sont pas en dichotomie, opposant des entretiens en face à face à des enregistrements écologiques, mais dans un continuum sensible à des paramètres de plusieurs types, complexes, et qui ne sont pas toujours convergents ni prévisibles. Un corpus multi-objectifs, dont l’exploitation vise à la fois des phénomènes linguistiques et des contenus pour une analyse de discours, impose de se soucier non seulement de la qualité phonique des enregistrements, mais aussi des qualités intrinsèques des discours, linguistiques, énonciatives, communicatives.

Parmi les données, ce sont probablement les exploitations morpho-syntaxiques et discursives qui imposent le plus d’exigences. Au-delà de la nécessité de diversifier les genres discursifs (voir BLANCHE-BENVENISTE, 2010), deux propriétés conduisent à des exigences qui méritent toute l’attention des linguistes : exigence de longueur des énoncés (« discours long »), et leur complexité interne (« discours complexe »).

Quand la parole circule vite en situation ordinaire, la longueur des tours de parole est limitée. Mais il existe des occasions sociales qui permettent de donner lieu à du discours long : ce sont les récits, où une suspension de la circulation de la parole autorise le locuteur en place à prolonger son tour, et les argumentations (justifications). Aussi, si l’on veut étudier des phénomènes qui ne se manifestent qu’en discours long, il faut pratiquer une collecte ciblée. Mais la longueur des séquences ne suffit pas à assurer une diversité de phénomènes grammaticaux et discursifs, et on peut de ce point de vue opposer les récits aux argumentations/explications. Les récits manifestent en effet en général des structures monotones et peu complexes. Les argumentations/explications, en revanche, peuvent recéler des structures bien plus complexes. Cependant, elles sont peu fréquentes en conversation ordinaire, car elles répondent à des situations très particulières : situations didactiques, recherches d’explications spontanées ou sollicitées, provocations amenant à des justifications… (voir BLANCHE-BENVENISTE, 2008 sur des explications d’experts, et 2010 pour de nombreux exemples linguistiques). Les interactions en proximité communicationnelle offrent peu d’argumentations ou d’explications, puisqu’elles supposent une connivence et le partage de savoirs et d’expériences engendrant de l’implicite.

Les entretiens n’excluent pas la présence d’énoncés relevant des deux genres du récit et de l’argumentation, surtout les récits, dont le corpus MPF comporte un grand nombre (en particulier sur les rapports des jeunes avec la police). Il y a en revanche peu d'argumentations – ce qui n’est pas inattendu, compte tenu de la liberté thématique laissée aux enquêteurs.

La transcription a été effectuée sous Praat, alignant le son et la transcription. En droite ligne des réflexions de Blanche-Benveniste, on exclut tout trucage orthographique (CAPPEAU et al., 2012). Des conventions ont été fixées pour les termes à la graphie peu ou pas du tout stabilisée, en particulier pour les mots empruntés à l’arabe (ainsi de zaama, que l’on rencontre aussi orthographié zerma, zarma, zaâma, zaarma).

Le corpus comporte en septembre 2016 un peu plus de 860 000 mots finalisés : transcrits, révisés par un chercheur autre que le transcripteur – parfois plusieurs pour les enregistrements comportant beaucoup de recouvrements de parole, anonymisés pour le son et pour la transcription, traduits quand il y a lieu – mots et séquences brèves, car toutes les interactions se sont déroulées en français. Cela correspond à environ 68 heures enregistrées. S’y ajoutent des commentaires sur les termes non-standard, qu’il s’agisse de verlan, de vieil argot, d’emprunts (ces derniers provenant surtout de l’arabe et de l’anglais), de néologismes.

Les enregistrements sont accompagnés de fiches de métadonnées sur les circonstances de l’enregistrement et de fiches signalétiques sur les locuteurs (renseignements socio-démographiques, linguistiques et situationnels, et tentative pour évaluer la proximité communicationnelle entre les interactants). Les fiches de métadonnées attestent que tous les items renseignés dans les fiches n’appellent pas le même traitement, entre questions fermées et ouvertes. Par exemple, indiquer que l’enquêteur partage avec l’informateur un intérêt particulier sans qu’ils entretiennent d’intimité, peut s’avérer déterminant pour la proximité communicationnelle quand le thème en question est abordé. Inversement, un sujet inconnu de l’un des interactants déclenche de la distance, même dans un échange entre proches4.

Les enregistrements ont été classés en trois groupes, sur la base de la qualité sociolinguistique telle qu’elle peut être perçue par un auditoire d’évaluateurs membres de l’équipe et souvent eux-mêmes enquêteurs et transcripteurs : 1) « entretiens traditionnels », 2) « entretiens de proximité », et 3) « corpus écologiques ». Si ces trois types peuvent être distingués, les frontières ne sont pas étanches. De plus, au sein d’un même enregistrement, il n’est pas rare que différents moments tendent vers des catégorisations différentes. C’est pourquoi, si l’on maintient ce type de classement par commodité, on ne néglige pas le fait qu’il s’agit d’un continuum ; et surtout, on cherche à le conforter par des critères formels, qui émergent au fur et à mesure de l’avancement de la description du corpus (et conduisent parfois à modifier la première catégorisation).

Il est prévu de constituer une banque de données reposant sur des critères de trois ordres : 1) paramètres concernant la proximité vs distance entre interactants (difficilement quantifiables, mais indispensables) ; 2) phénomènes linguistiques et langagiers (variables linguistiques, nombre de chevauchements, présence de rire, par exemple5) ; 3) aspects socio-démographiques (ville, âge, sexe des interactants, origine ethnique…). On voit qu’on ne met pas le socio-démographique en position dominante : l’architecture même de la banque de données doit ainsi refléter le fait que le primat n'a pas été donné aux paramètres socio-démographiques, qui ne constituent pas des clés de la diversification des façons de parler. La complexité et l’intrication des facteurs doivent ainsi être prises en compte.

3. Des effets du contact ?

Il apparaît, parallèlement à ce qui se passe pour la variation, que le champ du lexique connaît davantage d’effets du contact que les autres niveaux linguistiques. Que ce soit aussi le cas pour le phonique demeure à discuter (voir plus bas). Quant aux autres niveaux, SANKOFF, 2002, donne une synthèse des débats sur ce point, opposant en particulier ceux qui tiennent pour l’influence exclusive de facteurs sociolinguistiques, et ceux qui accordent aussi un rôle à des facteurs linguistiques. L’opposition des points de vue montre que c’est une question loin d’être résolue.

Le corpus MPF est de ce point de vue assez spécifique, compte tenu à la fois des conditions sociales de l’immigration en France, et des conditions de réalisation d’un corpus. On montrera de plus, à rebours des conceptions de linguistique interne, qu’il est utile pour traiter de faits de contact de prendre en compte les représentations sur les langues dont sont porteurs les enquêtés.

3.1. Les niveaux lexical et phonique

Ces deux niveaux sont généralement bien établis comme constituant des portails d’entrée pour les emprunts : voir SANKOFF, 2002, qui se demande si l’on peut aller jusqu’à parler de « a cline of borrowbility » (p. 658).

Pour le lexique, les travaux sur MPF ont fait un inventaire de termes provenant du vieil argot et du verlan d’une part, des emprunts et des néologismes (y compris troncations) de l’autre. Il s’agit, au-delà de la collection de mots, de tenter de dégager des processus sous-jacents. L’une des particularités du lexique recueilli concerne le traitement des mots d’origine étrangère, qui ne sont pas regardés comme une classe à part. Ce choix reflète un positionnement théorique quant aux effets des contacts de langues, renforcé par l’étude du corpus. En effet, en écoutant les informateurs, il apparaît que l’usage de termes d’origine étrangère ne relève le plus souvent pas du code-switching ou du crossing6, qui impliqueraient la conservation d’une valeur ethnique préalable (voir, pour une discussion et des exemples, POOLEY, 2012, à Lille, ou HAMBYE, 2009, à Namur en Belgique). Des termes comme wesh ou zaama, fréquents chez beaucoup d’informateurs, peuvent fonctionner comme des marqueurs discursifs d’une certaine forme de français, le VUC. Ils sont employés désormais par des locuteurs de toute sorte, y compris certains qui ne sont pas jeunes ou qui n’ont rien à voir familialement avec la langue arabe. Il semble s’agir plutôt d’emplois relatifs à des éléments de l’environnement des informateurs. Ces pratiques peuvent ainsi être interprétées autrement que comme des manifestations d’une identité ethnique (réelle, fantasmée, ou assignée par le chercheur), mais elles indexent une appartenance à un groupe de locuteurs du français dont les normes autorisent des formes non standard et innovantes, produits de la « distorsion » de formes attestées (comme le verlan), de la créativité de formes inédites, ou du détournement de formes existantes dans une autre langue ou relevant des usages d’autres groupes de locuteurs (comme des termes de vieil argot). Il y a là une discussion sur les usages sociaux des langues qui mérite d’être approfondie.

Quant au plan phonique, il ne manifeste pas un tel effet d’évidence, pour les emprunts. On se contentera d’évoquer ici un fait de prosodie, les contours intonatifs montant-descendant, réputés typiques d’un « accent banlieue ». Ayant fait l’annotation manuelle d’environ 600 contours intonatifs extraits de MPF (ce qui ne constitue pas la totalité de ces contours), Roberto Paternostro (voir, entre autres, PATERNOSTRO, 2016) a pu montrer que, loin d’être une spécificité « banlieue », ce contour est bien attesté en français standard et dans les usages ordinaires de tous les locuteurs, où il est associé à l’expression de l’emphase. Ce qu’il y a de particulier dans les usages des jeunes réside davantage dans la fréquence, et dans les lieux où ce contour se manifeste, parfois inhabituels.

Cette analyse a été rendue possible grâce à une prise de distance envers une pré-catégorisation des locuteurs, qui aurait incité à rapprocher ce phénomène d’autres manifestations phoniques considérées comme typiques des « parlers jeunes » (voir JAMIN et al., 2006), comme une certaine prononciation du r, qui selon certaines hypothèses aurait à voir avec la langue arabe (BILLIEZ, 1992 ; CAUBET, 20027, qui parle de jeunes « maghrébinisant leur intonation en français »).

Une fois dégagée de l’option socio-démographique, la surreprésentation des contours emphatiques pourrait être interprétée comme l’expression d’une intensité, prélude à ce que les locuteurs qui ne font pas partie du groupe perçoivent comme de la violence verbale, à l’image de la violence associée aux pratiques des « jeunes de banlieue » (voir LEPOUTRE, 1997).

3.2. Le niveau grammatical : position du problème

Le problème apparaît différent pour les faits de grammaire et de discours, comme le montrent les discussions de MATRAS & SAKEL, 2007, ou SANKOFF, 2002, entre autres. Il n’est pas toujours évident de faire le partage entre ce qui proviendrait de l’influence d’une autre langue et ce qui pourrait être une évolution endogène à cette langue. C’est particulièrement le cas pour le français, compte tenu de la connaissance insuffisante qu’on a de la langue parlée, spécialement dans ses versions non standard.

En effet, comme le montre SANKOFF, 2002, il n’est pas certain qu’il soit possible de reproduire des phénomènes syntaxiques et probablement morphologiques, cela demeure au contraire des questions qui font l’objet de débats. Il faut se garder d’induire du fait qu’il y a contact de langues l’hypothèse que des phénomènes émergents (ou peu étudiés dans la langue emprunteuse) en constituent des effets plus ou moins directs. Il est indispensable de confronter les phénomènes qui pourraient être candidats à l’influence du contact à d’autres hypothèses, comme celle de l’évolutionendogène8, ou celle que THOMASON & KAUFMAN, 1988, nomment « multiple causation » (soit une convergence de motivations). Des questions typologiques quant à la proximité des langues jouent ainsi un rôle important.

Des questions sociolinguistiques demeurent aussi posées, en particulier quant au type de contact et à son intensité. Si GADET & JONES, 2008, pouvaient discuter des effets du contact entre le français et l’anglais (en particulier au Canada), la causation multiple suppose un minimum de proximité de structures entre les langues, ce qui n’est pas le cas du français en relation avec l’arabe ou des langues africaines en région parisienne.

3.3. À propos de quelques phénomènes grammaticaux observés dans MPF

Parmi les nombreux faits non standard relevés dans MPF, on distingue entre ceux qui, déjà répertoriés dans d’autres variétés de français qui ne connaissent pas les mêmes types de contacts, relèvent vraisemblablement de phénomènes de variation internes au français et des faits pour lesquels il n’est pas exclu de faire l’hypothèse d’une influence d’autres langues ou d’une causation multiple.

L’un de ces derniers concerne les formes verbales sans marque morphologique, en particulier pour l’infinitif et le participe passé. On sait qu’elles ont été favorisées, par le verlan d’une part (j’ai pécho, il s’est fait tèje, kène) et par les emprunts de verbes provenant du romani, qui ne sont pas conjugués (marave, bicrave, bouillave, pillave…). Il est plus surprenant de trouver le même phénomène avec des verbes provenant du vieil argot, comme en (1), ou même des verbes standard, comme en (2) :

  • (1) les gens quand ils sont asthmatiques on leur donne de l’air pas à graille (Nawal 1, 1804)9

  • (2) elles se font recale (Baligh 3, 771)

Ajoutons deux remarques : certains verbes empruntés se rencontrent aussi bien avec une désinence que sans (liker vs. like pour l’anglais, kiffer vs. kiffe, choufer vs. chouf pour l’arabe – voir aussi des exemples dans CAUBET, 2002) ; d’autre part, nous n’avons pas d’exemple du même phénomène quand on attendait des formes conjuguées (imparfait ou futur).

Concernant les accords entre sujet et verbe, on rencontre des accords morphologiques simplifiés (voir (3) pour un non-accord entre sujet et verbe) :

  • (3) genre les meufs qui dit je m’en bats les couilles (Roberto 2c, 386)

D’autres phénomènes « émergents »10 concernent des termes comme total, direct, obligé, grave, même (pas)), wesh, zaama, vas-y, perso (voir les exemples de (4) à (10)) :

  • (4) parce que vas-y c’est un peu cher les billets et tout (Wajih 4, 254)

  • (5) même pas je sais parler rebeu (Wajih 4, 953)

  • (6) je sais pas c’est quoi zaama on fait trop de bruit je sais ap (Wajih 4, 1396)

  • (7) moi perso comme j’ai dit moi ça sert à rien des longues études de toute façon (Wajih 4, 1914)

  • (8) elles par contre ça les a grave aidées au niveau de l'anglais quoi (Aristide 2a, 292)

  • (9) obligé à la rentrée d’octobre je me donne au moins une semaine pour oublier (Emmanuelle 4, 746)

  • pas obligé il y a des balances (Wajih 2, 1139)

Quant à genre, dans des emplois comme (11), la fréquence de ses occurrences permettra d’affiner l’étude de ses emplois (on en trouve par exemple 55 dans un enregistrement pris au hasard : Nacer 2, qui dure 86 minutes) :

  • (11) si une fois genre quelqu’un il te demande quelque chose et il voit que tu as de l’argent et tu dis non j’ai pas ou je peux pas nananinanana après genre tu as une réputation tout le monde sait que tu es tu es une radine (Nacer 2, 1651)

D’autres phénomènes mettent en cause des tronçons d’énoncés plus vastes, comme des interrogatives indirectes sur le schéma d’interrogations par intonation (exemples (6) ou (12)).

  • (12) à chaque fois il me voit je sais ap il a quoi contre oim (Wajih 4, 1289)

Tous ces phénomènes qui peuvent être vus comme « émergents » ou « innovants », peu décrits dans leurs fonctionnements non standard, permettent une discussion quant à leur source.

3.4. Le poids des idéologies sur les langues

Dans certains entretiens affleurent des représentations sur les langues, et nous faisons l’hypothèse qu’elles ne sont pas sans effet sur les pratiques langagières : les discours tenus sur le français, par exemple avec la notion de « parler normal », parfois utilisée de façon un peu surprenante comme en (13), et sur les langues d’héritage, quel que soit le degré de maîtrise par l’enquêté :

  • (13) wallah je les ai pas traités je leur parlais normal wesh (Wajih 4, 4122)

Ces pratiques sont adressées à un interlocuteur spécifique, comme dans un enregistrement où l’enquêteur, lui-même Algérien, se confronte à un jeune « beur » qui se dit algérien bien qu’il soit français, ne parle pas arabe et ne soit jamais allé en Algérie (GADET & KACI, 2012). On peut supposer que le fait que plusieurs des enquêteurs de MPF soient maghrébins n’a pas été sans effets pour des jeunes dont l'héritage maghrébin appuie une identité en partie fantasmée (qui se disent « rebeus » plutôt que « beurs »).

Il apparaît en général que les jeunes locuteurs, quelle que soit leur propre façon de parler, sont souvent porteurs d’idéologie du standard dans leurs représentations du français, tout en paraissant s’y opposer : ils réassertent par le fait même de mettre en cause – à la marge d’ailleurs (voir, en parallèle, JASPERS, 2011, sur des jugements à propos du flamand dans une école d’Anvers, par le même type de jeunes).

4. Conclusion : la variation est-elle en train de changer, elle aussi ?

Parmi les nombreuses questions que le corpus MPF permet de soulever, certaines apparaissent en rapport avec les politiques éducatives, en des temps où les élèves sont souvent, particulièrement dans des régions comme l’Île-de-France, et particulièrement dans certaines communes, « issus de l’immigration ». BOUTET, 2013, insiste sur les conséquences du « cumul des inégalités » dans l’échec scolaire, les inégalités linguistiques redoublant les inégalités sociales (voir aussi LAGRANGE, 2010, sur le poids des cultures d’origine). Quand un cinquième des élèves environ (selon BOUTET, 2013), et évidemment beaucoup plus dans certaines communes de la Seine-Saint-Denis, sont de potentiels bilingues n’ayant pas un accès complet et facile au français standard (qu’ils n’entendent qu’à l’école) et à la langue en usage dans le système éducatif, se peut-il que cela demeure sans effets sur leur perception du français et leur accès à la langue écrite ? Même si les élèves (en tous cas ceux nés en France ou arrivés très jeunes) sont franco-dominants grâce à l’école, même si l’intensité de leurs contacts avec d’autres langues est variable, beaucoup vivent quotidiennement une spécialisation linguistique entre domaine privé et domaine public, seul ce dernier entrant dans le champ de domination du français. Même avec des contacts peu intensifs, une bonne partie des élèves a « de l’autre linguistique » dans son environnement et son répertoire, avec des conséquences difficiles à évaluer. BOUTET, 2013, nomme ce plurilinguisme très particulier (mais touchant un grand nombre d’élèves) « le répertoire complexe des descendants d’immigrés », et souligne la difficulté pour le système scolaire français de prendre en compte les besoins spécifiques de ces élèves, dans une oscillation entre les traiter comme les autres puisqu’ils sont juridiquement français et les regarder comme des étrangers du fait qu’ils sont potentiellement bilingues (voire plurilingues), et souvent maladroits dans la maîtrise du français scolaire.

MPF offre ainsi la possibilité d’aborder des questions sociolinguistiques sur les nouvelles formes que prend la variation en français, jusqu’à leurs enjeux didactiques et politiques, tout en permettant un éclairage sur la posture de mise en scène de soi chez les jeunes, en rapport à l’intensité, l’emphase et la culture de rues (LEPOUTRE, 1997 ; GADET & HAMBYE, 2014). Des analyses plus fines aideront à mieux comprendre la difficile quête d’identité de beaucoup de ces jeunes (GADET & KACI, 2012).

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1
Le projet a été mis en place en 2010, dans le cadre d’un projet franco-britannique (ANR 09 FRBR-037-01), qui s’est achevé en 2014. Désormais, le projet bénéficie de soutiens de la part de la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langes de France et du projet canadien de Grand Travaix de Recherche Concertée Le français à la mesure d’un continent (France Martineau, directrice).

2
Ce terme (comme d’ailleurs tous ceux qui sont en rapport avec ce champ de recherche) n’est pas sans mériter davantage de spécification : on y reviendra en troisième partie.

3
Nous ne revenons pas ici sur l’indispensable passage au crible du vocabulaire, la plupart des termes s’avérant inadéquats, quelle que soit leur origine (sociologie, ethnographie ou reprise sociale, surtout médiatique). Ainsi de jeunes (au-delà du socio-démographique), des catégorisations ethniques, ou de la caractérisation par l'habitat (banlieue, quartier, cités, ghetto...)… On peut ajouter le risque que les pré-catégorisations se transforment vite en pré-jugés.

4
La qualité du lien interpersonnel entre les protagonistes ayant été privilégiée, les localisations géographiques ne sont ni mises en avant ni même regardées comme pertinentes (d’autant moins qu’il y a souvent mobilité des enregistrés). Les enregistrements recueillis provenant de locuteurs de 4 arrondissements parisiens et de 27 communes de la couronne parisienne, le corpus MPF est aussi éloigné des monographies que des études de cas.

5
Ces facteurs ne sont pas forcément univoquement interprétables. Mais ils jouent un rôle pour caractériser un corpus.

6
Rampton a approfondi la notion de crossing, terme qu’il n’emploie plus dans ses textes récents, comme celui de 2011. Il est en effet problématique de laisser entendre que les langues ou les façons de parler « appartiennent » à une catégorie déterminée de locuteurs : elles sont au contraire par excellence des objets de circulation. Voir aussi GADET & HAMBYE, 2014.

7
Ainsi, selon CAUBET, 2002, : « même lorsque cette langue [l’arabe dialectal marocain] n’a été transmise que de façon passive, elle influence l’intonation générale du français, peut-être par une sorte de compensation de la langue perdue ». La question n’est pas de savoir si elle a raison, seulement de ne pas sauter trop vite à des interprétations ne tenant suffisamment compte ni des ressources offertes par le français dans ses versions parlées non standard, ni de la situation sociolinguistique effective de l’arabe maghrébin en France.

8
Toutefois, une telle démonstration exigerait une documentation fiable à travers toute la francophonie, dont on est loin de disposer actuellement.

9
Il est ici fait référence aux différentes enquêtes de MPF à travers le prénom de l’enquêteur, le numéro de l’enquête, et la localisation soit par le tour de parole, soit par le minutage en secondes sous Praat.

10
Ce terme mérite lui aussi une élaboration, étant donné la difficulté qu’il y a à le définir. Mais il n’est certainement pas à interpréter comme « nouveau » (qui ne serait guère adapté que pour le lexique, et encore...).

Per citare questo articolo:

Françoise GADET, Variation et contact dans un corpus parisien : 'Multicultural Paris French', Repères DoRiF n.11 - Francophonies européennes : regards historiques et perspectives contemporaines - Coordonné par C. Brancaglion et C. Molinari, DoRiF Università, Roma novembre 2016, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=326

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