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Audrey SUBLON, Geneviève DE WECK

Usages de la reformulation dans les interactions logopédiste-adolescent

Audrey Sublon et Geneviève de Weck
Université de Neuchâtel, Suisse
Institut des sciences du langage et de la communication
Chaire de logopédie
audrey.sublon@unine.ch 
geneviève.deweck@unine.ch

Résumé 

Cette recherche a pour objectif d’analyser l’usage des reformulations dans leur dynamique discursive lors d’interactions logopédiste-adolescent.
La reformulation contribue à l’étayage verbal prodigué par l’adulte et constitue pour l’enfant, avec ou sans troubles du développement du langage, une ressource discursive importante (MARTINOT 2000 ; DE WECK 2006 ; BERNICOT et al. 2006), y compris à l’adolescence, période lors de laquelle des troubles discursifs sont encore avérés (REED et al. 2007 ; WETHERELL et al. 2007). Parmi les genres de discours en vigueur dans la société, le récit d’expériences personnelles (REP) constitue un genre fortement utilisé durant les séances de traitement logopédique. L’étude des reformulations produites lors de sa co-production par des dyades logopédiste-adolescent peut alors constituer une entrée intéressante pour l’analyse des compétences discursives d’adolescents avec troubles du langage.
Les interactions verbales de trois dyades impliquant trois adolescents âgés de 12 à 16 filmées sur une période de 2 mois (19 séances au total) sont divisées en séquences discursives (BRONCKART 1996), dont celles du REP. Dans ces dernières, les reformulations - reprises d’une formulation comprenant une modification de la forme linguistique mais non de son contenu (DE WECK 2000) - sont analysées dans la dynamique du dialogue en tenant compte de plusieurs facteurs (locuteur, position de la reformulation par rapport à l’énoncé-source, type d’expérience narrée, niveau linguistique) en y distinguant les auto-reformulations des hétéro-reformulations (GÜLICH KOTSCHI 1987 ; VION 1992).
Les analyses ont permis de différencier plusieurs types de reformulations, pour lesquels des usages traduisant les rôles asymétriques des participants ont pu être observés. Les logopédistes les utilisent pour encadrer et stimuler la coproduction discursive ; ce faisant elles étayent les capacités discursives des adolescents. Ces derniers en font un usage au service de l’élaboration de leur récit, plus particulièrement d’expériences non-partagées.
Cette étude contribue à expliciter les mécanismes d’interaction favorisant le développement des compétences discursives mais aussi pragmatiques des adolescents.

1. Introduction

Les reformulations sont généralement reconnues comme étant des conduites étayantes dont font usage les adultes lorsqu’ils sont impliqués dans des interactions asymétriques (DE WECK 2006 ; RODI 2014 ; DA SILVA-GENEST 2014). Elles sont moins étudiées lorsqu’un locuteur y a recours par rapport à son propre discours. Ainsi, on peut s’interroger sur la place et le fonctionnement de ces conduites dans le cadre d’interactions thérapeutiques en logopédie. Plus précisément, cet article analyse les caractéristiques formelles et fonctionnelles des reformulations produites au cours de récits d’expériences personnelles (REP par la suite) dans le cadre d’interactions logopédiste-adolescent. Les REP sont définis comme une pratique interactionnelle impliquant un discours de l’ordre du « raconter » : un ou plusieurs locuteurs font part d’un événement vécu à un autre moment que celui de la situation de communication (BRONCKART 1996). Le récit présente l’événement de façon dilatée, au sens où différentes actions et états nécessaires à sa compréhension sont décrits. L’étude des usages des reformulations produites dans ce cadre constitue une entrée intéressante pour l’analyse des compétences interactionnelles d’adolescents avec troubles du langage.

Cette introduction vise à définir la reformulation, telle qu’elle est envisagée dans le champ de l’acquisition du langage, puis dans celui de la pathologie du langage, avec une centration sur les répercussions de la recherche sur la pratique logopédique, en particulier avec des adolescents.

Dans une perspective socio-interactionniste, l’acquisition du langage est définie comme l’acquisition progressive par l’enfant de capacités à réaliser différentes conduites ou activités langagières (DE WECK 2005), capacités qui se construisent essentiellement dans l’interaction avec l’adulte (VYGOTSKI 1934/1985). L’interaction est ainsi un terrain d’observation privilégié pour comprendre une partie des processus de cette acquisition, grâce notamment à l’analyse de l’étayage (BRUNER 1983) proposé aux enfants. Des travaux montrent que l’étayage verbal varie notamment en fonction de l'âge des enfants (CHOUINARD, CLARK 2003; STRAPP et al. 2008) et des situations de production (REZZONICO et al. 2013). Différentes formes d’étayage verbal ont été étudiées dont les reprises (DE WECK 2006 ; BERNICOT et al. 2006). Parmi ces dernières, la reformulation est définie comme la reprise d’un énoncé ou d’une partie de celui-ci, avec une ou plusieurs modification(s) formelle(s), sans altérer son contenu ou sa visée communicative (DE WECK 2000 ; CHOUINARD, CLARK 2003 ; SAXTON 2005). La reformulation, fréquemment utilisée dans les dialogues adulte-enfant est avant tout perçue, du point de vue de l’adulte, comme une stratégie d’étayage du langage de l’enfant, et du point de vue de l’enfant, comme un outil d’intégration d’aspects langagiers (DE WECK 2006 ; MARTINOT 2000). Dans ce sens, la reformulation propose à l’enfant un feedback sur ses productions (CLARK MARNEFFE, 2012). Les productions non-conventionnelles étant le plus souvent reformulées (CHOUINARD, CLARK, 2003), la reformulation, en tant que correction implicite, constitue pour l’enfant une ressource discursive importante (CLARK, CHOUINARD 2000 ; DE WECK 2000 ; BERNICOT et al. 2006 ; RODI 2014).

Des études en pathologie du langage montrent que les reformulations de parents d’enfants avec troubles du développement du langage diffèrent quelque peu de celles produites par les parents d’enfants typiques (CONTI-RAMSDEN 1990 ; DE WECK 2006). Ces différences sont liées aux caractéristiques des troubles des enfants, mais aussi aux activités proposées (REZZONICO et al. 2014). Les études de DE WECK (2000 ; 2006), ne prenant en compte que les propos intelligibles des enfants avec troubles du développement du langage, démontrent que les adultes produisent plus de reformulations lorsqu’ils interagissent avec des enfants avec troubles du développement du langage qu’ils ne le font avec des enfants typiques de même âge chronologique ou plus jeunes. Ces reformulations concernent les niveaux phonologique, lexical, syntaxique et énonciatif : les trois premiers niveaux sont centrés sur des aspects structuraux de la langue, le dernier consistant en des changements de marques de la première à la deuxième personne, ou inversement, liés à la prise en charge énonciative du discours.

D’autres études s’intéressent à l’utilisation des reformulations dans le cadre des traitements logopédiques lors desquels les modalités d’interventions passent par le langage. Dans ce cadre, centré sur les ressources des patients en vue de les faire accéder à davantage d’autonomie communicationnelle, les reformulations du logopédiste favorisent l’acquisition de formes grammaticales plus efficacement que la répétition (NELSON et al. 1996 ; RODI 2014) ou que la correction explicite. Da Silva-Genest (2014) relève aussi chez les logopédistes un certain nombre de reformulations interrogatives produites en réaction aux propos des enfants et visant une autocorrection de leur part. Ainsi, les travaux sur les reformulations produites au sein d’interactions asymétriques sont pour la plupart centrés sur la reformulation des propos de l’enfant, et sur les réactions qu’elle provoque chez ce dernier.

À l’adolescence, les troubles structuraux du langage observés durant l’enfance semblent le plus souvent résolus, mais plusieurs auteurs (CONTI-RAMSDEN et al. 2001 ; LINDSAY DOCKRELLL 2012 notamment) s’accordent à dire que des troubles perdurent au niveau discursif et pragmatique. Il est par exemple attesté que les adolescents ayant une histoire de troubles dysphasiques, rencontrent encore des difficultés de production discursive et d’adaptation à l’interlocuteur. Ils montrent une tendance à développer des représentations partielles des situations de communication. Leurs récits comportent moins d’aspects informatifs et davantage de réponses hors de propos ou inexactes que les adolescents présentant un développement typique (REED et al. 2007). Ils ont de ce fait besoin de davantage de soutien de la part de leur interlocuteur (WETHERELL et al. 2007). Ce soutien dépendra également des connaissances dites ou non partagées avec l’interlocuteur par rapport à l’événement raconté, c’est-à-dire selon que les participants ont vécu ou non ensemble cet événement. Puisque les troubles rencontrés à cette période ne sont plus forcément de même nature que ceux rencontrés durant l’enfance, il s’avère judicieux d’analyser l’étayage verbal proposé aux adolescents. Cette recherche centrée sur les reformulations investit cette question durant les séances de traitement logopédique.

Ces séances offrent aux adolescents la possibilité d’expérimenter diverses modalités de coproduction discursive tout en bénéficiant du soutien verbal du logopédiste. La gestion du discours est ainsi polygérée par les deux participants, le logopédiste et l’adolescent se répartissant le plus souvent et à différents degrés cette gestion. L’étude de DE WECK et al. (2017) montre qu’une des caractéristiques des REP coproduits durant ces séances est l’importance des récits relatant des événements vécus par les deux participants. La coproduction est rendue possible grâce à plusieurs procédés interactionnels, dont les reprises. Parmi celles-ci, les reformulations sont envisagées comme facilitant l’élaboration et la coconstruction discursive (SALAZAR-ORVIG 2000), mais aussi comme ressource pour maintenir l’intercompréhension dans le dialogue (CLARK BERNICOT 2008) sous forme par exemple d’accusé de réception (BERNICOT et al. 2006). De plus, la reformulation est susceptible de jouer diverses autres fonctions dans la dynamique discursive, selon que le locuteur reprend son propre discours (auto-reformulation) ou celui de son interlocuteur (hétéro-reformulation).

Ainsi, l’objectif de cette étude est d’appréhender, dans leur dynamique interactionnelle, les usages des reformulations par les participants à des interactions asymétriques. Pour cela, et contrairement aux travaux concernant les jeunes enfants, nous n’analysons pas seulement les reformulations des logopédistes, mais aussi celles des adolescents, au cours de récits d’expériences personnelles coproduits, afin d’observer si les usages qui en sont faits présentent des similarités. Plus généralement cette étude peut documenter à la fois le développement des compétences discursives et pragmatiques d’adolescents en situation de traitement logopédique, mais aussi l’étayage qui leur est proposé.

2. Méthode

2.1. Participants

Nous avons suivi, en Suisse Romande, trois adolescents qui bénéficiaient d’un traitement logopédique individuel, âgés de 12;07 (Marine1), 13;08 (Barbara) et 16;02 (Mathieu) au début des observations, Marine a un diagnostic de dysphasie, Mathieu de dysphasie en continuum avec des troubles autistiques et Barbara de dyslexie et de dysorthographie.

2.2. Le corpus

Le corpus, issu d’un projet plus large subventionné par le FNRS2, est constitué des enregistrements vidéos des séances de ces trois adolescents en interaction avec leur logopédiste, récoltés sur une période de trois mois : 8 séances pour la dyade de Marine, 6 pour celle de Barbara et 5 pour celle de Mathieu, soit 11 heures 48 minutes d’enregistrements. Les interactions verbales ont été transcrites3 en tours de parole.

2.3. Analyse des données

Afin d’analyser précisément les reformulations, un découpage des tours de parole en énoncés a été nécessaire. L’énoncé est défini comme une ou plusieurs propositions ayant une seule et même valeur illocutoire comme l’assertion ou la question par exemple. Les analyses des reformulations ont été effectuées sur les séquences de REP, ce qui correspond à 8624 énoncés.

Dans ce qui suit, sont présentés tout d’abord les critères d’identification des reformulations et leurs relations avec le segment source. Dans un second temps, sont décrits trois facteurs de variation de ces reformulations.

2.3.1. Identification des reformulations

L’analyse des reformulations est basée sur la classification des reprises de DE WECK (2000). La reformulation est définie comme la reprise, avec une modification formelle, mais pas de son contenu, d’un segment antérieur (exemple 1).

Ex.1.Mathieu24

LOG143 - donc TA stratégie c’était d(e) faire quoi ?
MAT147 - de r(e)demander.
LOG144 - de r(e)demander.
de répéter.

Les analyses concernent les reformulations sollicitées lors de l’élaboration du message ainsi que celles résultant de la dynamique interactionnelle. Sont alors identifiées les reformulations immédiates dans le cadre du même énoncé ou d’énoncés successifs, ainsi que celles différées dans le cadre de trois tours de parole. Chaque reformulation est ainsi caractérisée en fonction de la relation qu’elle entretient avec le segment source sur le plan de l’organisation du dialogue. Trois aspects sont distingués :

  1. Niveau des énoncés : si l’élément source et la reformulation appartiennent au même énoncé, on la qualifie de reformulation intra-énoncé. Elle peut avoir pour source une syllabe, un mot ou un groupe de mots. Si l’élément source et la reformulation appartiennent à des énoncés différents, celle-ci est qualifiée de reformulation inter-énoncés ; elle porte sur des énoncés achevés. Il peut s’agir d’une reformulation de l’intégralité de l’énoncé source ou de l’une de ses parties.

  2. Niveau des tours de parole : si la reformulation et le segment source appartiennent au même tour de parole, il s’agit d’une reformulation intra-tour de parole, portant sur des éléments du tour de parole en construction; sinon il s’agit d’une reformulation inter-tours de parole.

  3. Locuteurs : si la reformulation et le segment source ont été produits par le même locuteur, il s’agit d’une auto-reformulation, sinon d’une hétéro-reformulation.

Ces distinctions ont été élaborées dans un va-et-vient entre des notions théoriques (GÜLICH, KOTSCHI 1987 ; COSNIER, KERBRAT-ORECCHIONI 1987 ; VION 2006) et l’observation du corpus. Quatre types de reformulations ont ainsi été distinguées : les auto-reformulations intra-énoncé (cf. infra exemples 2 à 6 et 9 à 13), intra-tour (forcément inter-énoncés ; ex. 1 et 14 à 19) et inter-tours (ex. 20 et 21) ainsi que les hétéro-reformulations (forcément inter-tours ; ex. 7 ; 8 et 22 à 28).

2.3.2. Caractéristiques contextuelles et formelles des reformulations

Dans cette section sont décrites a) l’implication des REP au sein desquels les reformulations sont identifiées b) la valeur illocutoire des énoncés dans lesquels elles sont produites et c) la relation formelle entre la reformulation et le segment source (niveau linguistique de reformulation).

a) Implication des REP : le contexte discursif de production des reformulations est précisé selon l’angle des connaissances dites ou non partagées. Les reformulations sont distinguées selon qu’elles sont produites au sein de récits d’expériences communes ou non-partagées.

b) Valeur illocutoire des énoncés présentant une reformulation : en référence aux actes de langage, sont distingués l’assertion, la question, la réponse et l’acquiescement.

c) Niveaux linguistiques : les reformulations peuvent porter sur les 6 niveaux suivants :

  • phonologique : concerne un changement de phonème (exemple 2)

Ex.2.Marine6

MAR337 - ou si- si après parce que ça ferait un plus gros ta- panneaux ?

  • lexical : lié au choix du lexique (cf. supra, exemple 1)

  • morphologique : concerne les changements en genre (ex.3) et nombre (ex.4) des noms et les changements de temps et de mode des verbes (ex.5).

Ex.3.Barbara2

BAR19 - le-la veille.

Ex.4.Marine1

LOG134 - alors pour la- les factures que tu savais pas où mettre lors de ton stage on avait dit que tu pouvais faire quoi?

Ex.5.Marine1

MAR 194 - parce que j'avais croyai- j'ai cru qu'elle était contente comment j(e) dansais et tout ça.

  • syntaxique : concerne l’ordre des mots, le choix des prépositions n’impliquant pas le genre, la présence ou non de modaux (ex.6) et l’ajout d’un déterminant (ex.7).

Ex.6.Marine4

LOG179 - tu dois garder- au futur tu gardes en fait le -e-r.

Ex.7.Marine6

LOG99 - il y avait ?
MAR97 - Juraparc.
LOG100 - le Juraparc.

  • énonciatif : concerne toute modification de la prise en charge énonciative de l’énoncé (ex.8).

Ex.8.Mathieu5

MAT127 - avec mon père.
LOG125 - avec ton père.

  • référentiel : concerne les changements de déterminants et de pronoms, n’impliquant pas un possessif, ni un changement de genre, qui servent à indiquer la référence (ex.9)

Ex.9.Marine2

MAR150 - moi à la maison j(e) voulais un peu m'entraîner sur ce- sur le site.

2.4. Calculs et statistiques

Pour chaque type de reformulations (cf. 3.1), nous calculons le pourcentage d’énoncés présentant une reformulation sur les parts respectives des énoncés de REP produits par les adolescents et par les logopédistes, mais aussi selon l’implication. La significativité des différences observées s’effectue à l’aide du test statistique du chi-carré (χ²). La valeur illocutoire des énoncés et les niveaux linguistiques des reformulations sont pris en considération dans une analyse qualitative complétant les analyses quantitatives.

2.5. Hypothèse

Conformément aux données présentées en introduction, nous postulons que, pour chacun des quatre types de reformulations, seront observés des usages différents par les adolescents et les logopédistes, usages liés à leurs rôles respectifs. L’adolescent sera susceptible d’en faire un usage en lien avec le développement de ses compétences pragmatico-discursives et la logopédiste en lien avec l’étayage verbal des compétences langagières des adolescents.

3. Résultats

Sont présentés dans l’ordre les résultats concernant l’auto-reformulation intra-énoncé (3.1.), l’auto-reformulation inter-énoncés-intra-tour (3.2.), l’auto-reformulation inter-tours (3.3.) et l’hétéro-reformulation (3.4.).

3.1. Les auto-reformulations intra-énoncé

Les 8624 énoncés de REP sont différenciés dans le tableau 1 selon qu’ils renferment ou non une reformulation intra-énoncé.

Reformulation
Intra-énoncé (%)
Non-reformulation intra-énoncé (%)
Total général
N=
Total adolescents
3.78
96.22
3785
Total/ commune
2.16
97.84
1063
Total/ non partagée
4.41
95.59
2722
Total logopédistes
3.02
96.98
4839
Total/ commune
3.60
96.40
1859
Total/ non partagée
2.65
97.35
2980
Total général
3.35
96.65
8624

Tableau 1. Répartition en pourcentage des énoncés selon qu’ils présentent ou non une reformulation intra-énoncé en fonction du locuteur, de l’implication discursive et pour l’ensemble de la population

Les deux locuteurs produisent des reformulations intra-énoncé à des taux comparables (χ²=3.5654, df=1, p>.05). Elles sont produites principalement dans des réponses (48.72%) et des assertions (45.51%) chez les adolescents et dans des assertions (49.04%) et des questions (43.95%) chez les logopédistes.

Alors que l’implication n’influence pas la production des logopédistes (χ²=3.2357, df=1, p>.05), les adolescents en produisent plus dans l’expérience non-partagée (χ²=9.9884, df=1, p<.01). Ce constat révèle le nombre plus important d’hésitations dans le choix des éléments constitutifs de leurs énoncés dans ce type de récits.

L’élaboration des énoncés engendre des phénomènes d’autocorrection s’appliquant plus particulièrement au niveau lexical chez les deux types de participants (ex.10), au niveau phonologique rendant compte de phénomènes liés à l’élision surtout chez les logopédistes, au niveau morphologique lié au choix des déterminants (ex.3 et 4) chez les deux participants ou au choix des pronoms et des temps (ex.5) surtout chez l’adolescent. Dans plusieurs cas d’autocorrections intra-énoncé, on observe une répétition de l’autocorrection, fonctionnant alors comme un mécanisme d’intégration de la forme retenue (ex.10 et 11).

Ex.10.Marine3

MAR225 - j'ai plus - j'ai pas- j'ai pas d(e) p(e)tite sœur qui viendra m'embêter.

Ex.11.Barbara4

LOG17 - j(e) les ai - j’en ai- j’en ai dans mon jardin en fait.

La reformulation intra-énoncé intègre aussi des aspects liés à un souci d’établissement optimal de la référence, que ce soit dans le choix des déterminants (ex.9) ou dans la dénomination des personnes évoquées dans le récit (ex.12). Ces reformulations référentielles et lexicales sont utilisées par les deux participants. La reformulation lexicale de l’exemple 12 a permis à la logopédiste de produire également une modification syntaxique (suppression du modal).

Ex.12.Mathieu2

LOG202 - et puis après on a dû app(e)ler la:- m(on)sieur B. a app(e)lé la dame de l’AI madame C.

Certaines reformulations énonciatives permettent à la logopédiste, après avoir introduit une expérience partagée par la dyade en utilisant la première personne du pluriel (est associé le pronom « on » renvoyant aux participants de l’interaction), de recentrer son propos sur l’adolescent en utilisant la deuxième personne du singulier (ex.13). Inversement, on observe des cas où la logopédiste, bien que relatant une expérience commune, cible d’abord l’expérience telle qu’elle a été vécue par l’adolescent en utilisant la deuxième personne du singulier, puis s’intègre à l’expérience vécue par la dyade en utilisant la première personne du pluriel.

Ex.13.Marine1

LOG205 - et puis nous ben on va on va- toi tu vas faire ton: ta chorégraphie.

3.2. Les auto-reformulations intra-tour (inter-énoncés)

Les énoncés sont différenciés dans le tableau 2 selon qu’ils comprennent ou non une auto-reformulation intra-tour.

Implication
Auto-reformulation -intra-tour (%)
Non-auto-reformulation (%)
Total général
N=
Total adolescents
2.4
97.6
3785
Total/ commune
0.94
99.06
1063
Total/ non-partagée
2.98
97.02
2722
Total logopédistes
2.73
97.27
4839
Total/ commune
3.07
96.93
1859
Total/ non partagée
2.52
97.48
2980
Total général
2.59
97.41
8624

Tableau 2. Répartition en pourcentage des énoncés selon qu’ils présentent ou non une auto-reformulation intra-tour de parole en fonction du locuteur, de l’implication, et pour l’ensemble de la population.

Les deux locuteurs produisent des auto-reformulation intra-tour dans des taux comparables (χ²=0.75915, df =1, p>.05). Alors que l’implication n’influence pas les productions des logopédistes (χ²=1.1034, df=1, p>.05), les adolescents en produisent plus dans l’expérience non-partagée (χ²=12.639, df =1, p<.001). Ce constat révèle qu’ils ont davantage recours à des énoncés déjà produits pour élaborer leurs tours de parole dans ce type de récits. Cela signifie que le travail cognitivo-langagier lié à la construction du tour nécessite des compétences plus complexes, comme par exemple la capacité à pouvoir se mettre à la place de l’autre, afin de sélectionner les informations nécessaires à lui donner pour qu’il comprenne le récit.

Chez les logopédistes, ces auto-reformulations sont produites dans des assertions (43.18%) et des questions (34.09%), intégrant ainsi une fonction sollicitante. Les questions sont davantage produites en implication non-partagée. Dans cette implication, les logopédistes produisent ainsi des énoncés successifs au service d’une même demande (ex.14 : reformulation lexicale-énonciative-morphologique). Il s’agit de questions générales que les logopédistes reformulent afin de les rendre plus spécifiques. Leurs assertions avec auto-reformulation sont quant à elles produites davantage dans l’expérience commune et consistent en une stratégie d’étayage de la tâche puisqu’en reformulant l’information la logopédiste cible des aspects de l’expérience connus des deux participants (ex.15 : reformulation lexicale et 16 : reformulation référentielle-lexicale-syntaxique) facilitant l’activation d’une référence censée être commune avec l’adolescent.

Ex.14.Marine6.

LOG112 - et puis qu'est-ce qu’il y avait encore ?
qu'est-ce que vous avez fait encore ?

Ex.15.Barbara1

LOG281 - mardi j(e) t’ai dit un truc par rapport à « toujours ».
je t’ai dit une espèce de p(e)tite phrase.

Ex.16.Marine8

LOG 106 - et puis il y avait aussi améliorer l'object- euh ? l'orthographe des mots invariables. /
ces mots qui changent jamais.

Alors que les auto-reformulations intra-tour des logopédistes portent sur des énoncés dont le projet discursif a abouti, celles des adolescents peuvent porter sur un énoncé qu’ils ont interrompu. Ils les produisent en majorité au sein de réponses (51.65%) et d’assertions (34.07%). Ces reformulations constituent une ressource dans l’élaboration de leurs tours visant aussi bien l’offre d’informations (ex.17) que la construction de réponses (ex.18).

Ex.17.Marine4

MAR 37 - et pui:s trois jours§
comment dire ?
trois jours.
ces trois jours là§
comment dire ?
oui.
les trois jours-là j(e) serai- j(e) dormirai à la maison.

Pour élaborer son message (ex.17), l’adolescente doit planifier l’introduction de différentes informations. Elle commence par un acte de référence d’un nombre de jours sans référer exactement aux jours concernés de la semaine. La reformulation référentielle de son quatrième énoncé établit une intercompréhension de ces jours avec la logopédiste. Cet établissement de la référence réussie se traduit par l’utilisation d’une deuxième reformulation référentielle, suivie d’un ajout proposant de nouveaux contenus. Ces reformulations qui réactivent dans le discours des référents partagés assurent la continuité thématique, et concourent, lorsqu’elles sont accompagnées d’éléments nouveaux, à la progression discursive. Ces reformulations sont des ressources pour les adolescents dans la planification des informations à donner puisqu’elles leur permettent de poursuivre différentes trajectoires de tour.

Ex.18.Mathieu6.

LOG110 - t’as fait quoi ?
(2 sec.)
MAT115 - ben j(e) suis resté tout l(e) week-end chez§
non.
le:le cop- le: sam(e)di après-midi j(e) suis allé à la piscine avec des copains
puis dimanche j(e) suis resté toute la journée chez moi.

L’exemple 18 est une réponse à une demande sur les activités réalisées durant le week-end. Pour ce faire, l’adolescent doit planifier les différentes parties de son récit liées aux différents temps du week-end. L’auto-reformulation lexicale est ici un appui pour l’élaboration de sa réponse puisqu’elle permet d’ordonner les contenus proposés et de repositionner l’événement par rapport à sa chronologie.

Les deux participants ont recours à l’auto-reformulation lexicale. Mais certaines, accompagnées de marques explicites qui pointent la recherche lexicale (ex.19), se retrouvent plus fréquemment chez les adolescents.

Ex.19.Marine6.

MAR 62 - parce que mon sac de couchage il était trop serré. trop-
il était pas trop p(e)tit
mais il était trop serré.

3.3. Les auto-reformulations inter-tours

Les énoncés sont différenciés dans le tableau 3 selon qu’ils contiennent ou non une auto-reformulation inter-tours.

Implication
Auto-reformulation inter-tours (%)
Non-auto-reformulation (%)
Total général
N=
Total adolescents
1.64
98.36
3785
Commune
1.13
98.87
1063
Non-partagée
1.84
98.16
2722
Total logopédistes
2.36
97.64
4839
Commune
3.12
96.88
1859
Non partagée
1.88
98.12
2980
Total général
2.04
97.96
8624

Tableau 3. Répartition en pourcentage des énoncés selon qu’ils présentent ou non une auto-reformulation inter-tours en fonction du locuteur, de l’implication et pour l’ensemble de la population.

Les logopédistes produisent significativement plus d’auto-reformulations inter-tours que les adolescents (χ²=5.1206, df=1, p<.05). L’auto-reformulation inter-tours pourrait alors consister en une des caractéristiques de la pratique professionnelle logopédique : elle permet aux logopédistes de développer les contenus déjà proposés dans un précédent tour. Cette pratique s’observe davantage en implication commune (χ²=7.1318, df=1, p<.01). Ce travail de reformulation de l’expérience vécue en commun par la dyade atteste le rôle étayant de la logopédiste ciblant certains points de l’expérience vécue. Les énoncés avec auto-reformulations inter-tours de la logopédiste sont essentiellement des questions (45.61%) et des assertions (40.35%). Suite à une question, lorsque l’adolescent ne manifeste pas de réaction (ex.20), une réponse inappropriée ou incomplète, les auto-reformulations inter-tours de la logopédiste ont pour but d’aider l’adolescent à mieux comprendre la demande qui lui est faite.

Ex.20.Marine1

LOG179 - puis toi tu préférerais quoi entre le dessin ? le chant ? et puis la guitare ? ///
LOG180 - le préféré des trois ce s(e)rait quoi pour toi ?

Dans cet exemple la logopédiste a attendu trois secondes avant de produire sa deuxième question.

L’implication n’influence pas la production de ces auto-reformulations par les adolescents (χ²=1.9592, df=1, p>.05). Ils les produisent dans des réponses (40.32%) et des assertions (51.61%) principalement. Elles sont pour eux une ressource dans l’élaboration de leur récit (ex.21), ainsi que dans la construction de leurs réponses.

Ex.21.Marine1

MAR90 - deux fiches de verbes pour apprendre pour le jour d'après.
LOG90 - ouais.
MAR91 - pour le jour qu'on a fait ces fiches-là.

En résumé, les auto-reformulations inter-tours ont pour objectif soit de développer le contenu de l’énoncé source (utilisées principalement par les logopédistes), soit de développer un aspect de contenu de l’énoncé source visant un établissement optimal de la référence (utilisées par les deux participants).

3.4. Les hétéro-reformulations

Les énoncés sont différenciés dans le tableau 4 selon qu’ils renferment ou non une hétéro-reformulation.

Hétéro-reformulation (%)
Non-hétéro-reformulation (%)
Total général N=
Total adolescents
4.54
95.46
3785
Total/ commune
4.80
95.20
1063
Total/ non partagée
4.45
95.55
2722
Total logopédistes
5.60
94.40
4839
Total/ commune
4.41
95.59
1859
Total/ non-partagée
6.34
93.66
2980
Total général
5.14
94.86
8624

Tableau 4. Répartition en pourcentage des énoncés selon qu’ils présentent ou non une hétéro-reformulation en fonction du locuteur, de l’implication et pour l’ensemble de la population.

Les hétéro-reformulations tiennent une place importante dans la coproduction des REP puisqu’elles correspondent à 5% de l’ensemble des énoncés des participants. Les logopédistes en produisent significativement plus que les adolescents (χ²=4.9867, df=1, p<.05), ce qui signifie qu’elles sont davantage tournées vers la coproduction discursive.

Les hétéro-reformulations des logopédistes sont produites principalement dans des questions (46.49%), des assertions (23.25%) et des acquiescements (19.93%). Ainsi, près de la moitié de ces hétéro-reformulations sollicite les adolescents, qu’il s’agisse de demandes ou d’un marquage d’accord. Les hétéro-reformulations des logopédistes s’observent de plus davantage dans les cas d’implication non-partagée (χ²=7.716, df=1, p<.01). Notons cependant que leurs assertions et acquiescements sont plus fréquemment produits dans l’expérience commune, la préférence des logopédistes pour le non-partagé en hétéro-reformulation n’apparaît alors que dans les questions. L’absence de connaissance commune peut expliquer l’importance des questions avec hétéro-reformulations. En effet, leurs questions ont pour objectif d’une part, d’obtenir des informations complémentaires et d’autre part, d’assurer l’intercompréhension concernant des événements qu’elles n’ont pas vécus. Leurs sollicitations de nouveaux contenus permettent de centrer l’interaction sur la tâche de coproduction du récit. Il s’agit surtout de reformulations énonciatives (ex.22).

Ex.22. Mathieu4

MAT 58 - j’ai répété après avec ma mère.
LOG 48 - quand tu l’as répété ?

Si l’hétéro-reformulation concerne un autre niveau linguistique, elle est porteuse d’une correction implicite, cette correction se superpose alors à l’engagement de la logopédiste dans la progression discursive du récit, comme par exemple la reformulation morphologique de l’exemple 23.

Ex.23.Marine6

MAR 92 - j'ai trouvé• quatre pierres / précieu:ses de Portugal.
LOG 95 - wouah ! dis donc !
LOG 95 - pourquoi du Portugal ?

Les hétéro-reformulations des logopédistes au service de l’intercompréhension demeurent les plus fréquentes. Celles concernant le niveau lexical intègrent des demandes de clarification (ex.24 LOG62) laissant alors supposer que les informations données ne sont pas suffisantes ou pas claires. Celles concernant le niveau énonciatif intègrent des demandes de confirmation.

Ex.24.Barbara1

BAR59 - puis j’ai cliqué euh sur Barbara.
après (il) y a un truc qui est apparu.
LOG62 - mais quoi comme truc ?
BAR60 - le dossier.

Les logopédistes utilisent aussi les hétéro-reformulations énonciatives pour commenter ce qui est raconté. Elles reprennent les propos des adolescents en marquant leur point de vue (ex.25). Dans cette optique, elles ont fréquemment recours à l’acquiescement (ex.7 et 8).

Ex.25.Barbara4

BAR135 - et là j(e) redoute celle-là d’allemand.
LOG150 - ouais.
j(e) comprends qu(e) tu puisses redouter.

Les hétéro-reformulations peuvent aussi correspondre à une correction explicitée au moyen de l’intonation (ex.26).

Ex.26.Barbara3

BAR176 - si j’aurais eu l(e) livre je vous aurais expliqué.
LOG189 - SI tu L’AVAIS eu.

Les hétéro-reformulations des adolescents sont aux trois quarts produites dans des réponses. Elles sont utilisées pour réagir aux sollicitations des logopédistes. L’implication n’influence pas leur production (χ²=0.14524, df=1, p>.05), ce qui signifie que les adolescents s’appuient sur les éléments formels des questions des logopédistes pour élaborer leurs réponses (ex.27 et 28) indépendamment du type de récit et du type de demande.

Ex.27.Barbara4

LOG159 - puis c(e) qui était en bleu c’est quoi ?
BAR146 - ben l(e) bleu c’est c(e) qui me manquait.

Dans cet exemple, issu de l’expérience commune, la logopédiste produit une demande d’information. L’adolescent utilise une partie du matériel linguistique présent dans la question qu’il réinvestit sous forme d’hétéro-reformulation syntaxique-référentielle avec l’information demandée. Cette information nouvelle qui accompagne l’hétéro-reformulation permet l’avancée du discours.

Ex.28.Barbara4

BAR44 - il serait pas venu.
LOG45 - donc toi tu penses qu’il serait pas venu ton père ?
BAR45 - non mon père il serait pas venu.

Dans l’exemple 28, issu de l’expérience non-partagée, l’adolescent utilise une hétéro-reformulation énonciative pour répondre à une demande de confirmation. Cette reformulation n’étant pas accompagnée de nouveaux contenus suspend le récit et sert l’intercompréhension.
L’adolescent produit également des reformulations référentielles ou lexicales (ex.24) permettant de répondre à des demandes de clarification.

4. Discussion

Cette recherche avait pour objectif d’explorer les utilisations de la reformulation par des dyades logopédiste-adolescent lors de la coproduction de récits d’expériences personnelles. Nous avons traité séparément les reformulations intra-énoncé des inter-énoncés, en considérant que les premières servent la parole en train de s’élaborer et que les deuxièmes se situent sur l’échelle du discours, que ce dernier soit monogéré ou polygéré. Dans ce sens, nous avons distingué les reformulations intra-tour et inter-tours, les premières concernant l’élaboration du discours en individuel et les secondes la coproduction du discours. Par conséquent elles ne nécessitent pas les mêmes compétences pragmatiques. Pour les mêmes raisons, nous avons distingué les auto-reformulations des hétéro-reformulations. Ces caractérisations des reformulations en fonction de la relation entretenue avec le segment source sur le plan de l’organisation du dialogue nous ont amenées à traiter séparément les auto-reformulations intra-énoncé, intra-tour et inter-tours ainsi que les hétéro-reformulations. Pour chacune de ces reformulations les contextes interactionnel (acte de langage) et discursif (implication) de production ont été analysés ainsi que le niveau linguistique de reformulation.

Les résultats ont montré que les hétéro-reformulations sont les plus produites chez les deux participants. Suivent dans l’ordre les auto-reformulations intra-énoncé, intra-tour puis inter-tours. Ce constat tend à montrer que les auto-reformulations sont d’autant plus fréquentes que la distance avec l’élément source diminue. Si l’ordre de production des différents types de reformulations est le même entre adolescents et logopédistes, les actes de langage dans lesquels elles sont produites diffèrent significativement entre les participants. En effet, l’analyse des valeurs illocutoires des énoncés montre que les logopédistes inscrivent leurs reformulations de manière conséquente dans des énoncés sollicitant les adolescents et que ces derniers les actualisent dans des énoncés produits en réaction aux interventions des logopédistes. La coproduction discursive est ainsi encadrée et alimentée par les logopédistes puisque les demandes fonctionnent comme des « déclencheurs » (SALAGNAC 2012) permettant aux adolescents de poursuivre leurs récits. Les adolescents semblent davantage utiliser les reformulations pour élaborer leurs réponses. Par ailleurs, les deux participants manifestent une utilisation conséquente des reformulations dans leurs assertions, servant ainsi l’élaboration de leur message.

Des différences d’utilisations entre adolescents et logopédistes pour chacun des types de reformulations ont également pu être observées.

Concernant les auto-reformulations intra-tour (intra et inter-énoncés), rappelons qu’elles attestent de phénomènes d’hésitation engendrés lors de l’élaboration de l’énoncé ou du tour de parole et qu’il est usuel d’observer dans les productions de locuteurs, même adultes, des hésitations ou des corrections (NIPPOLD 1993). Alors qu’elles ont été produites dans des parts équivalentes entre les participants, nous avons pu observer que l’implication influençait leur actualisation chez les adolescents mais pas chez les logopédistes. En effet, nos données montrent que les adolescents en font un usage plus conséquent dans l’implication non-partagée : on y observe davantage de corrections immédiates, d’énoncés interrompus et de fragments d’énoncés reformulés. Alors que la capacité à produire des récits a des enjeux importants dans la vie scolaire et sociale (REED et al. 2007), ces résultats montrent que la planification des énoncés et des tours de parole des adolescents observés semble plus complexe pour eux dans cette implication. En effet, le travail cognitivo-langagier mobilisé dans la construction d’un message n’impliquant pas l’interlocuteur nécessite des compétences pragmatiques spécifiques de prise en compte des besoins informatifs de l’interlocuteur (DE WECK 2005). Ces compétences doivent pouvoir s’actualiser dans l’introduction et le maintien de référents mais aussi dans l’identification de l’événement et l’explicitation de sa chronologie (DELAMOTTE-LEGRAND 1997). Le développement en cours de ces compétences chez les adolescents de l’étude a pu s’observer dans le recours aux reformulations référentielles et lexicales visant l’apport de précision à l’interlocuteur, révélant leur effort de contribution pour une coproduction discursive réussie. Les reformulations intra-tour attestent ainsi leurs difficultés discursives et pragmatiques dans la maîtrise de leurs conduites monogérées du récit d’expériences non-partagées, mais constituent à la fois des ressources discursives importantes leur permettant de finaliser leur message. Ces résultats valident notre hypothèse selon laquelle les adolescents font un usage de la reformulation servant le développement de leurs compétences pragmatico-discursives. Il est intéressant de noter que leurs utilisations des auto-reformulations intra-tour convergent avec celles qu’ils font des reformulations intra-énoncé, ce qui n’est pas le cas des logopédistes qui en font une utilisation similaire à celle de leurs auto-reformulations inter-tours.

Concernant les reformulations inter-tours (auto et hétéro), plus fréquentes chez les logopédistes que chez les adolescents, nous avons pu observer que l’implication influençait leur actualisation chez les logopédistes mais pas chez les adolescents. Les auto-reformulations des logopédistes sont plus fréquentes dans l’implication commune. Cela révèle un travail d’alimentation d’un fond commun de connaissances, puisées dans le cœur de la thérapie, et ciblant un aspect de contenu particulier concernant les apprentissages linguistiques et communicationnels en cours. Leurs auto-reformulations (intra et inter-tours) visent la réactivation chez l’adolescent de ces apprentissages et rendent possible une poursuite optimale du traitement. On sait par ailleurs que les adolescents avec troubles du langage peuvent rencontrer des difficultés de compréhension des actes de langage (DARDIER 2004). Les auto-reformulations des logopédistes permettent alors de favoriser l’identification de l’acte de langage proposé, notamment les questions. À ce sujet, l’étude de BERNICOT (2000) montre que la reformulation de la demande est fréquente dans les relations asymétriques. Le fait que les hétéro-reformulations soient plus fréquentes chez les logopédistes que chez les adolescents atteste à nouveau que les logopédistes sont davantage tournées vers la dynamique interactionnelle, favorisant la tâche de coproduction discursive. Leurs hétéro-reformulations sont plus fréquentes dans l’implication non-partagée et sont utilisées pour solliciter de nouveaux contenus, proposer des séquences latérales de correction, de commentaires ou de partage d’incompréhension, notamment sous formes de demandes de confirmation (ROSAT 1998) et de clarification. Dans ce dernier cas les logopédistes permettent alors de faire prendre conscience aux adolescents que la poursuite du récit ne peut pas être fonctionnelle si l’intercompréhension est insuffisante. Ces reformulations amènent les adolescents à s’interroger non seulement sur les formes qu’ils proposent mais aussi et surtout sur les contenus que ces formes expriment. L’ensemble des reformulations des logopédistes offre aux adolescents des modèles de contenu discursif, puisqu’elles pointent les informations saillantes nécessaires à donner à l’interlocuteur. Elles renforcent ainsi le savoir linguistique des adolescents, tout en assurant la poursuite de l’interaction (BERNICOT et al. 2006 ; CHOUINARD, CLARK 2003 ; SAXTON 2005). Ces constats permettent de valider notre hypothèse selon laquelle les logopédistes font un usage des reformulations étayant les capacités langagières des adolescents. Ces derniers montrent à travers leurs hétéro-reformulations qu’ils considèrent les productions langagières des logopédistes comme des modèles de formes adéquates qu’ils peuvent réinvestir dans leurs propres contributions aux discours.

En résumé, même s’il est possible d’observer des utilisations similaires de la reformulation entre adolescents et logopédistes, les nombreuses différences observées valident notre hypothèse selon laquelle adolescents et logopédistes en proposent à la fois des usages différents, et ce pour chacun des types de reformulations envisagés. Outre l’asymétrie des rôles intrinsèques à la relation de traitement logopédique, ces différences s’expliquent également par l’asymétrie des compétences langagières des participants qu’on voit s’actualiser dans l’utilisation des reformulations. Les participants activent et réactivent ainsi leurs rôles respectifs dans et par l’interaction, investissant « la zone proximale de développement » (VIGOTSKI 1934/1985) des capacités langagières des adolescents. Cela se traduit durant les coproductions discursives par des phases dans lesquelles les logopédistes n’interviennent pas laissant les adolescents prendre en charge le discours de façon monogérée, leur attribuant le rôle d’énonciateur. Dans ces cas, la reformulation peut constituer pour eux une ressource discursive importante, notamment dans l’établissement de la référence ou dans la planification de leurs discours. L’étude des reformulations semble ainsi une entrée possible pour une meilleure compréhension du développement langagier (MARTINOT 2000), et plus particulièrement à l’adolescence, de l’état du développement discursif et pragmatique.

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1
Des prénoms d’emprunts sont utilisés.

2
Dans le cadre du projet FNRS « Interactional Competences in Institutional Practices : Young People between School and the Workplace (IC-You) » (n°CRSII1_136291/1), l’équipe de logopédie de l’université de Neuchâtel, sous la direction de Geneviève de Weck, a réalisé le sous projet « Interactional competences : Social representations and interactional practices in speech and language therapy ».

3
Les conventions de transcription suivent les propositions de DE WECK (2002) élaborées pour l’analyse des capacités discursives des enfants.
Les logopédistes sont identifiés par les trois premières lettres de leur fonction « LOG », les adolescents par celles de leur prénom d’emprunt.
Délimitation d’énoncé : . assertion ; ? questions ; → ébauche orale ; § auto-interruption
Production verbale : a chevauchement ;a: allongement vocalique ;A accentuation ; (e) élision ; / pause d’une seconde  ; - interruption de mots

4
Pour chaque exemple on indique le prénom fictif de l’adolescent de la dyade et le numéro de la séance. Dans les exemples mêmes, l’énoncé source est souligné alors que la reformulation est en italique. Lorsqu’un énoncé est à la fois une reformulation et un énoncé source d’une reformulation suivante, il est en italique et souligné.

Per citare questo articolo:

Audrey SUBLON, Geneviève DE WECK , Usages de la reformulation dans les interactions logopédiste-adolescent, Repères DoRiF n. 13 - La Répétition en langue - coordonné par Ruggero Druetta, DoRiF Università, Roma octobre 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=359

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