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Frédérique SAEZ

Que vicariant : examen syntaxique, sémantique et pragmatique d’une « répétition » institutionnalisée

Frédérique Saez
Académie de Guyane
frederique.saez@ac-guyane.fr

Résumé

La présente étude se propose d’examiner un phénomène de répétition ‘institutionnalisée’, soit la présence d’un que dit vicariant après l’occurrence d’un terme traditionnellement nommé « conjonction de subordination ». À notre connaissance il existe peu d’études spécifiques de ce phénomène mentionné rapidement au sein des chapitres traitant des conjonctions de subordination. Cette analyse porte donc sur les occurrences où que rappelle un « subordonnant » antérieurement cité, et ce d’un point de vue syntaxique, sémantique et pragmatique.

1. Introduction

1.1 Objectifs

L’objet du présent article est de rendre compte du fonctionnement d’une « répétition », à notre connaissance peu étudiée du français, et que l’on trouve aussi bien à l’oral qu’à l’écrit. Il s’agit d’un phénomène de répétition réalisé par l’insertion d’un que dit vicariant après l’occurrence d’un terme traditionnellement nommé « conjonction de subordination », ainsi dans l’exemple suivant :

(1)
Quand j’étais enfant, par exemple, et que je me plaignais pour une raison ou pour une autre, elle s’emportait : « T’aurais peut-être préféré être élevé à la Charité ? » (Frantext : ERIBON D., Retour à Reims, 2009)1

À notre connaissance il existe peu d’études portant sur ce que, sinon PIOT (1988), qui l’élit au rang de test morphosyntaxique, ou encore GREVISSE (1975, réed. 1997 : 1538 et suiv.) qui signale que « les […] conjonctions peuvent être ou bien répétées (surtout si les propositions sont senties comme nettement distinctes), ou bien reprises par que […] ».

Seules deux pages sont consacrées par l’auteur à ce phénomène de répétition, ce qui montre non seulement le peu d’intérêt que ce que appelle a priori, mais également l’opacité qui semble l’entourer. En effet, que sont des propositions « nettement distinctes » ? Et que seraient-elles dans le cas où la conjonction peut être remplacée par que : doit-on arguer un phénomène latent de redondance informationnelle (puisque non « nettement distinctes »), dans lequel le locuteur sentirait une « répétition » comme nécessaire ?

Nous nous proposons donc d’étudier de plus près ces occurrences où que rappelle – ou est censé rappeler – un « subordonnant » antérieurement cité, et ce d’un point de vue syntaxique, sémantique et pragmatique.

1.2 Corpus de travail

Le corpus de travail est constitué d’occurrences du français écrit essentiellement issues de la base textuelle Frantext (désignée Ft), mais également d’Internet, ainsi que de nos lectures personnelles.

1.3 Cadre théorique et précisions terminologiques

Au vu de l’objet d’étude, il est délicat d’enclore l’analyse dans un cadre théorique spécifique, aussi nous emprunterons aux cadres suivants selon les niveaux de description exigés par les données.

L’analyse syntaxique s’ancre dans le cadre de l’Approche Pronominale telle qu’elle a été définie et développée par BLANCHE-BENVENISTE et al. (1984), van den EYNDE et al. (1978), et pratiquée par SMESSAERT et al. (2005) pour le néerlandais et adaptée au français. Dans ce cadre théorique, les relations sont justifiées par la présence d’indices révélés par des tests qui prennent en compte à la fois la dimension syntaxique et la dimension sémantique.

Voici les tests utilisés par SMESSAERT et al. (2005) auxquels nous aurons recours dans la présente étude :

  • la proportionnalité pronominale (proportionality), ou la possibilité pour un constituant de commuter avec un pronom suspensif (a) ou assertif (b) ;
  • l’extraction d’un constituant (clefting) avec ou sans reprise pronominale (c) ;
  • et l’ordre séquentiel de l’énoncé (fronting and left-dislocation) (d).

par exemple :

(2)
Il a ri de bon cœur quand j'ai dit que cela m'amusait beaucoup que ce soit grâce à un jésuite que je sois là dans ce cadre idyllique. (Ft : ARTIÈRES P., Vie et mort de Paul Gény, 2013)
a. Proportionnalité avec un pronom suspensif : Quand est-ce qu’il a ri de bon cœur ? – quand j'ai dit que cela m'amusait beaucoup […].
b. Proportionnalité avec un pronom assertif : Il a ri de bon cœur à ce moment-là (quand j'ai dit que cela m'amusait beaucoup […])
c. Extraction : C’est (à ce moment-là) quand j'ai dit que cela m'amusait beaucoup […], qu’il a ri de bon cœur.
d. Ordre séquentiel de l’énoncé : quand j'ai dit que cela m'amusait beaucoup […], il a ri de bon cœur.

L’utilisation de ces manipulations permet de mettre en évidence les contraintes sémantiques et syntaxiques qui pèsent sur les constructions et de distinguer trois niveaux de liaison entre les constituants, regroupés sous deux macrocatégories : d’une part, une liaison syntaxique, dans laquelle le constituant introduit est lié soit à une catégorie de discours spécifique du constituant d’accueil, soit à une construction linguistique, et, d’autre part, une liaison pragmatique, i.e. à la situation d’énonciation et dans ce cas-là non descriptible en termes syntaxiques mais pragmasyntaxiques.

Voici schématiquement récapitulées ces options classificatoires :

saez tab1

Pour éviter d’alimenter la confusion entre étiquette catégorielle (conjonction) et relation syntaxique (subordination), nous parlerons ici prudemment d’introducteur, sans préjuger d’aucun lien entre le constituant introduit (désormais Ci) et le constituant d’accueil (désormais Ca).

De la même façon – et dans un souci de clarté – nous utiliserons le terme de constituant, préféré à celui de proposition ou phrase – en raison de sa relative neutralité théorique. De plus, la notion de constituant permet de couvrir également des éléments non verbaux comme ci-après :

(3)
C'est pour ça, saint Pierre, qu’il vient de me prendre la main, uniquement pour ça. Il sait que j'ai peur en avion, surtout quand les moteurs se mettent à vrombir et que... Oh! Ça y est, saint Pierre, on décolle ! (Ft : DORIN F., Les Vendanges tardives, 1997)

Pour l’analyse pragmasyntaxique, nous prendrons appui sur la macro-syntaxe fribourgeoise telle qu’elle a été définie par BERRENDONNER, BÉGUELIN (1989), BERRENDONNER (1990 et 2002) et BÉGUELIN (2003), qui permet de décrire en détail la relation entre unités pragmatiques et unités grammaticales.

L’association – non évidente – de ces cadres descriptifs permet d’envisager une description qui se situe à l’interface de la syntaxe, de la sémantique et de la pragmatique.

2. Rappel critique des travaux antérieurs

Grevisse (op. cit.) traite du phénomène dans une section titrée « répétition des conjonctions de subordination ». Le que vicariant se situe donc d’emblée comme un élément spécialisé dans la répétition, d’où d’ailleurs sa dénomination. Toutefois, l’auteur nous informe qu’il est certains contextes dans lesquels la « conjonction n’est ni répétée ni reprise » (ibid.) et donne les exemples suivants4 :

(4)
Si je les soutiens toujours et je les soutiens trop (PEGUY in GREVISSE, 1997 : 1538)

(5)
Si vous aviez eu deux nez et je vous en aurais arraché un… combien vous en resterait-il maintenant ? (IONESCO in GREVISSE, 1997 : 1538)

Toutefois ces exemples ne semblent pas tenir d’un phénomène de « répétition de conjonction » dans la mesure où l’élément mis en évidence par l’auteur n’est pas ‘repris’ mais relève d’un parenthèsage énonciatif, ce que montre la délicate insertion de la conjonction soi-disant non répétée ni reprise :

(6)
# Si je les soutiens toujours et si je les soutiens trop / # Si vous aviez eu deux nez et si je vous en [avais] arraché un… combien vous en resterait-il maintenant ?5

Nous écartons donc ces exemples de l’étude.

RIEGEL et al. (2009 : 792) reconnaissent également le phénomène mais chez ces auteurs il n’en est fait mention qu’au paragraphe relatif à que dans le chapitre sur les conjonctions de subordination. Cela pose problème à deux titres :


1. tout d’abord que serait apte « à remplacer n’importe quelle autre conjonction dans une subordonnée coordonnée » (RIEGEL et al., loc. cit.), ce qui exclurait les subordonnées juxtaposées comme dans (Elle se serait fait trucider pour moi, et réciproquement. J'y pensais souvent quand il y avait du danger autour de nous, que je la voyais brandir son arme lors d'une attaque de banque ou d'un vol de voiture. (Ft : OSMONT S., Éléments incontrôlés, 2012)) :

(7)
Elle se serait fait trucider pour moi, et réciproquement. J'y pensais souvent quand il y avait du
danger autour de nous, que je la voyais brandir son arme lors d'une attaque de banque ou d'un vol de voiture. (Ft : OSMONT S., Éléments incontrôlés, 2012)

et 2. que vicariant serait, de fait, catégorisé comme une conjonction de subordination, ce qui n’est pas évident si l’on considère justement son fonctionnement sémantico-référentiel anaphorique, traditionnellement absent dans les « conjonctions de subordination ». De plus, si l’on s’en réfère au phénomène de substitution, sa catégorie serait liée à celle de l’élément substitué.

PIOT (1988 : 7) fait de sa présence un test syntaxique pour signaler que le terme antérieur appartient à la catégorie des conjonctions de subordination.

Ce que reçoit un traitement équivalent chez WILMET (2007 : 260) où il est classé parmi les conjonctifs, ce qui permet d’éviter de recourir à la dénomination de conjonction de subordination, mais qui ne permet pas de statuer sur le statut de ce que, puisque la catégorisation des introducteurs est loin d’être limpide6.

En effet, le lien entre marque segmentale et relation syntaxique a déjà été de nombreuses fois remis en question7, en raison notamment de ce que certaines « conjonctions de subordination » n’introduisent pas des propositions syntaxiquement subordonnées, ainsi dans l’exemple suivant où le Ci-quand est autonome :

(8)
Quand je te le disais ! (Google < SAEZ, 2014)

Dans ce type d’occurrence, il est tout à fait possible qu’un que vicariant apparaisse, soit la modification (Quand je te le disais et que tu ne me croyais pas !) infra :

(9)
Quand je te le disais et que tu ne me croyais pas !

Ce seul exemple montre qu’il convient de nuancer l’idée selon laquelle un que vicariant ne peut remplacer qu’un « subordonnant ».

La question de la catégorisation de ce que est donc pleinement ouverte : doit-on le considérer comme une conjonction ou bien comme une proforme ?

PIOT (1988 : 15) propose deux interprétations : 1. considérer ce que comme une sorte de « Pro-Conjs », sur le modèle des pro-verbes (ex. faire) ou des pro-adverbes (ex. ainsi, alors…) ou 2. le considérer comme une forme réduite de la conjonction antérieure (laissant ainsi de côté la dimension référentielle anaphorique). Cette dernière interprétation induit donc que toute conjonction intègre que, ce qui ne va pas sans poser problème, ainsi que le souligne l’auteur (1988 : 15 et suiv.) notamment pour si ou comme :

(10)
Je ris si tu pleures et que tu n’es pas là (ibid. note13 : 8)
Comme le bateau arrivait et que le soleil avait disparu, nous nous sommes préparés pour la recevoir (ibid. : 8)

BENZITOUN (2006 : 191), suivant la position de IMBS (1956), voit également dans ce que la simple reprise d’un élément que, présent ou non dans la locution conjonctive antérieure ce que l’on pourrait déduire d’exemples tels que (Puis après, à la villa Polovnia, j'étais avec deux types, un Toulousain et un cureton, un séminariste qui sentait horriblement mauvais des pieds, qui faisait mal son boulot et qui avait les rapports avec moi qu'il pouvait avoir, étant donné que je ne croyais pas en Dieu et que je ne lui cachais pas. (Ft : de BEAUVOIR S., SARTRE J.-P., Entretiens avec Jean-Paul Sartre : août-septembre 1974, 1981)) :

(11)
Puis après, à la villa Polovnia, j'étais avec deux types, un Toulousain et un cureton, un séminariste qui sentait horriblement mauvais des pieds, qui faisait mal son boulot et qui avait les rapports avec moi qu'il pouvait avoir, étant donné que je ne croyais pas en Dieu et que je ne lui cachais pas. (Ft : de BEAUVOIR S., SARTRE J.-P., Entretiens avec Jean-Paul Sartre : août-septembre 1974, 1981)

Cette position fait de ce que une simple répétition de particule qu-. Or si ce que n’était qu’une simple répétition, il serait possible d’intégrer dans le constituant introduit le trait sémantique contenu dans l’introducteur antécédent. Pour BENZITOUN (2006 : 186), cette possibilité ou non d’intégrer une proforme assertive dans le Ci est un test fiable pour définir le statut de proforme ou particule de l’introducteur. Il propose donc l’exemple suivant, dans lequel quand a le statut de proforme, puisqu’il incorpore le trait sémantique /TEMPS/, ce que l’auteur montre par l’impossibilité d’insérer à ce moment-là dans le Ci-quand :

(12)
« Bonsoir. Tu remettras la clef au concierge quand tu seras prête. Je n’attendrai pas ton bon plaisir. », (Maupassant in BENZITOUN, 2006 : 186)
a) ? Tu remettras la clef au concierge quand tu seras prête à ce moment-là.

Si l’on utilise le même critère pour notre que, alors on se rend compte qu’il semble délicat d’insérer une proforme portant le trait sémantique de l’introducteur antérieur :

(13)
Tu remettras la clef au concierge quand tu seras prête et que tu daigneras me retrouver.
a) ? Tu remettras la clef au concierge quand tu seras prête et que tu daigneras me retrouver à ce moment-là.

La question du statut catégoriel de ce que est donc entière : est-il une répétition tronquée de l’introducteur antérieur (il aurait alors uniquement un trait relationnel) ou bien a-t-il un statut propre (et possèderait alors également un trait référentiel) ?

D’un point de vue sémantique, ainsi que le précise également BENZITOUN (2006 : 191), la présence de et que n’est pas un équivalent strict de la présence de et quand, notamment par l’effet additif présent dans le premier alors que la répétition de la conjonction produit un effet d’énumération ou d’alternative :

(14)
Quand je fais la cuisine et quand ( ?que8) je pars en vacances, je me sens vraiment libre. (ibid.)

De plus (Quand je te le disais et que tu ne me croyais pas !) ou (13) ouvrent une nouvelle question d’ordre sémantico-pragmatique : l’apparition de ce que vicariant n’est-elle justifiée que par la nécessité d’une « répétition de conjonction » liée à une exigence rhétorique ? Ou bien n’a-t-il pas une ‘autre’ fonction dans la mémoire partagée9 ?

Nous espérons par l’examen de diverses occurrences que notre étude pourra permettre de mieux circonscrire le fonctionnement syntaxique et sémantico-référentiel de ce que vicariant.

3. Analyse dans le cadre descriptif

D’un point de vue syntaxique, qu’il soit coordonné (et que) ou simplement juxtaposé (, que), il semble que ce que vicariant participe d’un procédé de substitution d’un terme introducteur, traditionnellement catégorisé comme une conjonction de subordination : quand (voir supra), que (ex. (15)), si (ex. (16)), comme (ex. (17)), et dérivés (ex. (19) à (21) infra) :

(15)
Elles représentent déjà beaucoup trop d'efforts, si l'on pense que je déteste écrire, et que l'idée de saigner de l'encre me tourne le cœur... (Ft : GARAT A.-M., L'enfant des ténèbres, 2008)

(16)
Charlotte (un peu embarrassée). - Eh bien ! ça veut dire que... si vous étiez avec nous, et que... vous disiez à l'adjudant de la Georgette que... vous feriez peut-être... quelque chose pour elle, eh bien ! que... leur mariage serait décidé en deux temps, trois mouvements, hein, Célestin. (Ft : CHEPFER G., Saynètes, paysanneries 2, 1945)

(17)
On va danser la danse du balai, qui est très amusante, parce que l'on change souvent de cavalier. Chaque « mari » doit commencer avec sa « femme ». Comme je suis seule et que je ne trouve pas Rodier, j'adopte Couzinet, beaucoup plus sympathique que mon ersatz. J'ai l'impression de me perfectionner de plus en plus. (Ft : DUPUY Aline, Journal d'une lycéenne sous l'Occupation : Toulouse, 1943-1945, 2013)

Ainsi présenté, il se réduit à une sorte de ligateur anaphorique et permettrait donc de préserver l’« élégance » rhétorique d’une langue qui répugne à la répétition du ‘même’, ce que semble montrer l’alternance quand > lorsque > que présente dans (18) :

(18)
Bravant l'incendie et le vent ivre de feu / quand les deux tiers de tes maisons brûlèrent / lorsque la peste rampait de porte en porte / et que mouraient des hommes par milliers / mille puis mille puis mille de nouveau / les femmes et les enfants d'abord (Ft : SOUPAULT P., Odes : 1930-1980, 1980)

En (18) on pourrait s’interroger sur les nuances de sens entre quand et lorsque (mais ce n’est pas l’objet de notre étude), et sur la neutralité sémantique de l’usage de que. Ici, si le Ci-que est indéniablement l’anaphore d’un lorsque antérieur, on peut examiner la perte de sens qu’il induit, et qui paraît mettre en valeur le contenu informationnel du constituant introduit (voir sections infra).

D’un point de vue syntaxique donc, ce que signale l’incomplétude du constituant qu’il introduit, et il convient de lui attribuer un opérateur interne [+lig] marquant cette incomplétude, quand, d’un point de vue référentiel, il marque un fonctionnement anaphorique10 (v. (13)a, opérateur [+anaph]). De ce point de vue, il se détache donc de la « conjonction de subordination » que qui ne comporte qu’un trait relationnel ([+lig]).

C’est également ce qui est remarquable dans tous les exemples ci-dessous incluant une traditionnelle « locution conjonctive », dans lesquels il semble que ce que de substitution fasse l’ellipse du trait sémantique contenu dans l’introducteur de rattachement pour n’en conserver que l’opérateur [+lig] :

(19)
Comme si c'était là-bas l'Apocalypse et que sa mission était de sauver la beauté de l'Europe à bord de son arche asiatique. (Ft : DEVILLE P., Peste & Choléra, 2012)

(20)
Lorsque Tauba est malade, la demi-sœur Gitla vient aider à la maison, si bien que les petits l'aiment comme leur mère et que les relations entre les deux femmes sont tendues. (Ft : JABLONKA I., Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus : une enquête, 2012)

(21)
Quand je te regarde, je souffre parce que je sais que je n'ai pas le droit de t'aimer, d'être complètement amoureuse de toi et de me laisser couler. Alors que je suis si bien dans tes bras et que tes yeux me possèdent. Tu es comme un grand amour se dérobant sous mes yeux en direct. (Ft : ANGOT C., Rendez-vous, 2006)

Dans ces exemples, il est toujours possible de rétablir l’introducteur antérieur, mais dans certains cas c’est plus délicat.
Aussi considèrerons-nous l’apport pragmatico-sémantique de l’assertion de ce Ci-que [+lig+anaph], en essayant de considérer les liens entre syntaxe, sémantique et pragmatique.

a) Ci-que cadratif

Soit :

(22)
Longtemps, je me suis abusée sur ce que l'on appelle le plein air, la vie saine, le sport, la santé. Hélas ? quels enfantillages. Quand, au matin, je suis sur la mer, dans mon sandolino léger comme une plume ! quand la mer est bleue de Prusse et que les colonnes blanches de cette trop italienne Italie flamboient, alors, nue au soleil et me reposant sur ma pagaie, je pense à ce que j'aime et que je n'ai pas... (Ft : HAVET M., Journal 1919-1924, 2005)

(23)
Plus haut, on pourrait se croire dans des jungles connues, celles du Honduras ou du Salvador, et puis à chaque lacet la température baisse et le ciel se couvre, la brume descend. On a l'impression que ça ne finira jamais quand des chiens aboient dans le brouillard, et que la route s'achève sur une grande flaque boueuse. (Ft : DEVILLE P., Peste & Choléra, 2012)

Dans ces exemples, l’occurrence de Ci-que offre l’itération d’une position de circonstant dans le sens où il apporte une nouvelle information – ici circonstancielle – au procès exprimé dans le Ca (i.e. (22) je pense à ce que j’aime et (23) on a l’impression que ça ne finira jamais).

Ici que est strictement coréférent au contenu sémantique de quand11. Cet exemple semble correspondre à la définition de Grevisse (op. cit.), à savoir que la présence de que montre que les constituants introduits ne sont pas sentis comme « nettement distincts ». D’ailleurs il est possible de substituer au bloc [Ci-quandet/, Ci-que] une proforme assertive correspondant au trait sémantique intrinsèque de quand :

(24)
a. […] À ce moment-là […] je pense à ce que j'aime et que je n'ai pas.
b. On a l'impression que ça ne finira jamais à ce moment-là.

D’un point de vue sémantico-pragmatique, Ci-que et Ci-antérieur de (22) et (23) semblent jouer le même rôle cadratif de localisation spatio-temporelle, d’où l’effet additif signalé par BENZITOUN (2006 : 191) en présence de et que.

Dans ces deux exemples, le Ci-quand est dans une relation de rection avec le verbe du Ca (respectivement penser et avoir l’impression) et il est ici possible de supprimer l’un ou l’autre des circonstants sans entraîner agrammaticalité ou ininterprétabilité de l’énoncé :

(25)
a. Ci-que suppressible : quand la mer est bleue de Prusse Ø, je pense à ce que j'aime et que je n'ai pas. / On a l'impression que ça ne finira jamais quand des chiens aboient dans le brouillard Ø.
b. Ci-quand suppressible12 : […] quand les colonnes blanches de cette trop italienne Italie flamboient, je pense à ce que j'aime et que je n'ai pas. / On a l'impression que ça ne finira jamais quand la route s'achève sur une grande flaque boueuse.

Dans ce contexte, Ci-que semble absorber la valeur sémantique et pragmatique de son contrôleur, soit ici le Ci-quand antérieur, ce que montre l’impossibilité d’insérer la proforme à ce moment-là dans le Ci-que :

(26)
? Quand la mer est bleue de Prusse et que les colonnes blanches de cette trop italienne Italie flamboient à ce moment-là, je pense à ce que j'aime […]. / On a l'impression que ça ne finira jamais quand des chiens aboient dans le brouillard et que la route s'achève sur une grande flaque boueuse à ce moment-là.

C’est également ce qui se produit dans l’exemple (27) ci-dessous. Le fonctionnement [+lig+anaph] par l’ellipse du matériel sémantique de l’introducteur substitué semble offrir à ce que une plus grande liberté informationnelle :

(27)
Tu te souviens quand nous étions adolescents, lorsque nous passions devant les portiers en livrée des grands hôtels et que tu me prenais par la taille comme si nous étions un prince et une princesse en visite à l'étranger ? (Ft : LEVY M., L'étrange voyage de Monsieur Daldry, 2011)

Dans (27), le Ci-quand ouvre une fenêtre temporelle cadrative dans laquelle le Ci-lorsque vient spécifier un moment précis que le Ci-que poursuit, ainsi d’une sorte de mise en abîme informationnelle. S’il est indéniable que le Ci-quand et le Ci-lorsque sont dans un rapport d’inclusion temporelle, on peut hésiter quant à l’interprétation du Ci-que. Il semble que nous soyons ici en présence d’un cas de métanalyse13 : que peut être analysé à la fois comme un vicariant ou comme un conjonctif. Dans le cas où que est vicariant, alors il s’agit d’un introducteur [+lig+anaph] ayant pour contrôleur l’introducteur temporel lorsque immédiatement antérieur. Dans ce cas, l’interprétation est temporelle (28a). Mais l’on peut également considérer une interprétation plus situationnelle et alors hésiter à considérer que ce que introduit une complétive dans la valence directe du verbe souvenir (28b) :

(28)
a. Tu te souviens […] lorsque tu me prenais par la taille comme si nous étions un prince et une princesse en visite à l'étranger ?
b. Tu te souviens […] que tu me prenais par la taille comme si nous étions un prince et une princesse en visite à l'étranger ?

La neutralité sémantique de que produit ici la métanalyse sans que l’on puisse véritablement se prononcer pour l’une ou l’autre des interprétations.

Cet exemple en tout cas présente l’avantage de montrer la liberté informationnelle du contenu du Ci-que, liberté encore affirmée par les exemples de la section suivante :

b) Ci-que narratif

Soit :

(29)
Tu vois, Charles, tu n'as qu'un seul défaut, mais bon sang... qu'il est triste, celui-là... […] Quand je suis arrivée tout à l'heure et que j'ai vu tous ces calculs que tu étais en train de te coltiner, en même temps que je t'embrassais, je te plaignais. (Ft : GAVALDA A., La Consolante, 2008)

En (29), il semble que le Ci-que prenne en charge l’avancée de la narration, lorsque le Ci-quand n’est que circonstant. En effet, a priori le locuteur ne plaint pas son interlocuteur à cause de son arrivée (quand je suis arrivée tout à l’heure), mais bien à cause du Ci-que (et que j’ai vu tous ces calculs que tu étais en train de te coltiner).

Le Ca poursuit donc, non pas sur le Ci-quand, mais bien sur le Ci-que, et n’est interprétable qu’après l’assertion du Ci-que. Dans ce cas, l’interprétabilité de l’énoncé est conditionnée par la présence du Ci-que ainsi que le montre sa délicate suppression (30a) ou encore l’impossible remplacement du bloc [Ci-quand et/, Ci-que] par la proforme assertive de quand (30b) :

(30)
a. # Quand je suis arrivée tout à l'heure Ø, je te plaignais.
b. # à ce moment-là je te plaignais.

Ces énoncés dans lesquels le Ci-que participe à la narration sont très fréquents et le phénomène est encore peut-être plus évident dans (31) infra, dans lequel la suppression de Ci-que (31a) modifie totalement l’interprétation de l’énoncé :

(31)
Les intempéries me réjouissent. Je ne cherche pas à être le premier. Si j'écris à l'encre et que mon carnet tombe à l'eau, tout s'efface. (Ft : LEVÉ É., Autoportrait, 2005)
a. # Si j'écris à l'encre Ø, tout s'efface.

On trouve des exemples équivalents lorsque le Ci-que est postposé au Ca, ainsi dans (32) infra :

(32)
Le silence alors se referme au-dessus de moi comme l'eau d'une mare quand on y a jeté un caillou et que peu à peu s'apaisent les remous concentriques et que se reconstitue le puzzle un instant éclaté des arbres et des nuages. (Ft : MOURIER-CASILE P., La Fente d'eau, 2011)

Ici seule l’assertion de Ci-que permet d’interpréter le Ca « l’eau d’une mare [se referme] », car la représentation inférée par Ci-quand est contradictoire de celle exigée par le Ca : physiquement les remous s’écartent mais ne se referment pas sur l’endroit où le caillou choit.

(32) présente l’avantage de montrer plus clairement le fonctionnement référentiel de l’opérateur [+anaph] qui ne trouve pas son point d’ancrage uniquement dans l’introducteur antérieur, mais peut constituer – par l’ellipse – une anaphore résomptive de l’ensemble du constituant antérieur. En effet en (32) sans Ci-quand, le Ci-que est plus difficilement interprétable :

(33)
# l'eau d'une mare [se referme] Ø quand peu à peu s'apaisent les remous concentriques et que se reconstitue le puzzle un instant éclaté des arbres et des nuages.

C’est également ce que l’on observe lorsque le Ci-antérieur n’est pas dans une relation rectionnelle avec le verbe du Ca, ainsi :

(34)
« Pardonnez-moi, chérie, dit Théobald. Je ne sais pas pourquoi j'ai ronflé aussi fort. Il faut que ce grand voyage m'ait vraiment fatigué.
- De quel voyage parlez-vous ?
- Vous savez, cette nuit, quand je suis sorti et que vous m'avez crié : « Qu'est-ce qui vous prend, Bald, vous êtes fou ? »
- Je ne vous ai rien dit de pareil, affirma Dorothy, et je ne vous ai même pas entendu vous lever.
(Ft : AYMÉ M., Nouvelles complètes, 2002)

Ici le Ci-quand, point d’ancrage référentiel du Ci-que, n’est pas ‘subordonné’ au verbe savoir, ainsi que les tests ci-dessous le montrent14 :

(35)
a. non proportionnel à une proforme assertive ou interrogative : # Vous savez quand ? – quand je suis sorti / # Vous savez à ce moment-là.
b. non extractible dans la construction clivée : ? c’est quand je suis sorti […] que vous savez ;
c. mobile : quand je suis sorti, vous savez, cette nuit…

De plus l’échange se poursuit sur l’assertion du Ci-que rendant sa suppression impossible quitte à rendre le dialogue caduc – voire absurde :

(36)
? - Vous savez, cette nuit, quand je suis sorti Ø
- Je ne vous ai rien dit de pareil, affirma Dorothy […].

D’un point de vue référentiel, en (34) il semble que le Ci-que ne reprenne pas uniquement la valeur sémantique – en l’occurrence temporelle – du Ci-antérieur, mais synthétise non seulement le contenu informationnel de l’ensemble du Ci-antérieur, mais également celui du Ca, ainsi que dans (37) :

(37)
Un jour je lui ai attaché un bonnet sur la tête à la Rita - un truc que j'avais trouvé, avec un ruban noué sous la mâchoire. C'était marrant. L'idée m'était venue à cause de la grand-mère du Petit Chaperon rouge, quand elle arrive et que c'est le loup dans le lit... Les oreilles de Rita prenaient bien leur place sous le bonnet, et ça faisait ressortir ses yeux marron. (Ft : DUNETON Claude, La chienne de ma vie, 2007)

Il est aisé de montrer qu’en (37) le Ci-quand n’est pas dans une relation rectionnelle avec le Ca (v. (3)a) : Ci-quand n’est pas proportionnel à une proforme interrogative ou assertive, ne peut être extrait dans la construction clivée et n’est pas mobile), et que l’assertion de Ci-quand et Ci-que est nécessaire à l’interprétabilité de l’énoncé (38b et c) :

(38)
a. ? Quand est-ce que l’idée m’était venue ? – quand elle arrive […] / # L’idée m’était venue à ce moment-là / ? C’est quand elle arrive […] que l’idée m’était venue / ?-# Quand elle arrive […] l’idée m’était venue.
b. # L'idée m'était venue à cause de la grand-mère du Petit Chaperon rouge, quand elle arrive Ø...
c. # L'idée m'était venue à cause de la grand-mère du Petit Chaperon rouge, Øquand c'est le loup dans le lit.

(38b et c) montrent de plus que, d’un point de vue référentiel, en (37), le Ci-que réfère à l’ensemble de ce qui précède, et non uniquement au Ci-quand antérieur.

Dans les exemples dans lesquels le Ci-que est narratif et attaché à un Ci en relation rectionnelle avec le Ca, il est possible de remplacer que par l’introducteur antérieur :

(39)
a) Quand je suis arrivée tout à l'heure et quand j'ai vu tous ces calculs que tu étais en train de te coltiner, en même temps que je t'embrassais, je te plaignais.
b) Si j'écris à l'encre et si mon carnet tombe à l'eau, tout s'efface.
c) Le silence alors se referme au-dessus de moi comme l'eau d'une mare quand on y a jeté un caillou et quand peu à peu s'apaisent les remous concentriques […].

mais lorsque le Ci antérieur n’est plus dans une relation rectionnelle avec le Ca, alors la substitution devient plus difficile :

(40)
a) ? Vous savez, cette nuit, quand je suis sorti et quand vous m'avez crié.
b) ? L'idée m'était venue à cause de la grand-mère du Petit Chaperon rouge, quand elle arrive et quand c'est le loup dans le lit... 

D’un point de vue pragmasyntaxique, étant donné l’absence de lien ‘syntaxique’ entre le Ca et les Ci, nous sommes en présence de trois énonciations de clauses, organisées selon un rapport de type Epréparation→ Eaction15. En effet, selon BERRENDONNER (2002b : 29), les énonciations Epréparation « ouvrent l’attente après elles d’une action communicative prévisible, sans laquelle elles seraient dépourvues de pertinence, et à laquelle elles servent donc de préparation. » Selon l’auteur, ces énonciations auraient pour fonction de poser « un objet-de-discours sous-déterminé » (ibid.). Dans nos exemples ce serait la fonction des Ca, soit en (34) vous savez, cette nuit et en (37) l’idée m’était venue à cause de la grand-mère du petit Chaperon rouge. En effet, ces deux clauses ouvrent un horizon d’attente dans lequel, et respectivement, les Ci-quand et Ci-que prennent en charge d’apporter l’information pertinente, saillante.

Selon la nature de la relation entre le Ca et le Ci-antérieur, il convient donc de reconnaître deux structures : l’une dans laquelle au sein de l’association [(Ci-x) (et/, Ci-que)] le Ci-que prend en charge la narration et réfère à l’ensemble du Ci-antérieur, et l’autre dans laquelle le Ca fait figure de préparation à l’énonciation du couple [(Ci-x) (et/, Ci-que)] dans lequel que fait l’anaphore résomptive de l’ensemble de ce qui précède (soit Capréparation et Ci-quandaction).

On peut donc, avec de tels exemples, se demander si ce que vicariant relève encore d’un phénomène de répétition.

c) Ci-que ré-instanciation du Ci-antérieur

Soit les exemples ci-dessous :

(41)
Le vif, c'est ce qui demeure vivant même après la mort, c'est ce qui défie la mort, et même la vieillesse. C'est le cheveu, nom de nom. Quand on est adulte, quand tout a fini de grandir et que plus rien ne bouge, la seule chose qui continue de pousser, tout beau tout neuf, ce sont les cheveux. (Ft : VARGAS F., Dans les bois éternels, 2006)

(42)
Cet obstétricien expéditif ne s'y prend pas trop mal, le Loup ne se réveille même pas, estourbi qu'il est de sa pitance. Et hop, balancé dans le puits ou dans la rivière. Bien fait. Quel contentement quand justice est faite, et que les petits enfants sont sauvés. Rattrapage de la chute barbare par le pédagogisme de la culture bourgeoise. (Ft : GARAT A.-M., Une faim de loup : Lecture du Petit Chaperon rouge, 2004)

Dans ces exemples la relation syntaxique entre le Ca et le Ci-antérieur peut être d’ordre rectionnelle (41) ou non : en (42) le Ci-quand se présente comme une expansion du nom contentement.

D’un point de vue sémantique, le Ci-que semble réinstancier – comme une explication – le Ci antérieur : on a l’impression que le Ci-que reformule le signifié associé, l’instancie autrement, mais sans qu’une information pertinente soit apportée à l’énoncé. Par conséquent on peut ici parler de répétition dans le sens où il s’agit bien de redire la même chose, sous forme de spécification en (41) ou d’explicitation en (42).

On voit donc ici que la répétition revêt une valeur pragmatique pertinente puisqu’elle n’est pas ‘simple’ reformulation mais synthèse et explicitation de l’idée. D’ailleurs il est possible de remplacer et que par c’est-à-dire que ce qui indique d’un point de vue syntaxique la mise en liste paradigmatique des Ci, et d’un point de vue pragmatique la nature explicative de la relation entre Ci-antérieur et Ci-que :

(43)
a. Quand on est adulte, quand tout a fini de grandir, c’est-à-dire que plus rien ne bouge, la seule chose qui continue de pousser, tout beau tout neuf, ce sont les cheveux.
b. Quel contentement quand justice est faite, c’est-à-dire que les petits enfants sont sauvés.

Dans tous ces exemples, le Ci-que construit un paradigme syntaxique, et il semble que d’un point de vue référentiel, le que trouve son point d’ancrage dans l’introducteur qui le précède.

d) Ci-que contrastif 

Soit :

(44)
Moins littéraire mais pas différent, en fin de compte, de la dernière réplique de l'Électre de Giraudoux : « Comment cela s'appelle-t-il, quand tout est dévasté, et que pourtant... - Un très beau nom, femme Narsès : cela s'appelle l'aurore. » (Ft : MASPERO François, Les abeilles et la guêpe, 2002)

Ici le Ci-que introduit une information contradictoire à ce qui est donné dans le Ci-antérieur. Dans ce cas il ne peut donc s’agir d’une stricte répétition puisque le Ci-que instancie l’opposé du signifié associé à l’assertion du Ci antérieur.

D’un point de vue référentiel, que synthétise le contenu informationnel du constituant antérieur pour ouvrir une contradiction avec ce qui était présupposé par Ci-antérieur, en l’occurrence <il ne reste plus rien>.

e) Ci-que commentaire métadiscursif

Soit :

(45)
Quand je goûte un bon verre de vin, j'essaie de le goûter comme un vigneron. Quand on me raconte une bonne plaisanterie, et que j'en ris, on ne voit pas que je suis communiste... » (Ft : MANCHETTE J.-P., Journal : 1966-1974, 2008)

(46)
Quand je plaisais à quelqu'un qui me plaisait, et que je me l'avouais, j'étais heureuse mais tellement impatiente que ça se fasse, je voulais en être sûre trop vite, je faisais tout rater. (Ft : ANGOT C., Rendez-vous, 2006)

Dans ces deux exemples, le Ci-que semble venir apporter un commentaire sur le contenu informationnel du Ci-antérieur. Il ne s’agit donc plus strictement d’une répétition, mais bien d’un commentaire métadiscursif qui viserait dans nos exemples à apporter une précision, voire une condition aux comportements des locuteurs dans les situations spécifiques définies par les Ci-antérieurs, et reprises dans le Ci-que par les pronoms anaphoriques résomptifs (en pour (45) et l’ pour (Quand je plaisais à quelqu'un qui me plaisait, et que je me l'avouais, j'étais heureuse mais tellement impatiente que ça se fasse, je voulais en être sûre trop vite, je faisais tout rater. (Ft : ANGOT C., Rendez-vous, 2006))).

D’un point de vue syntaxique, il convient alors de ne plus considérer le bloc [Ci-quand et/, Ci-que] comme homogène, mais constitué d’une énonciation Ci-antérieur, elle-même hôtesse d’une énonciation parenthétique Ci-que, ce que l’on peut ainsi formaliser : [Ci-x (et/, Ci-que)].

4. Statut morphosyntaxique

Il semble délicat de statuer sur la catégorie de ce que. En effet, il absorbe l’opérateur [+lig] de l’introducteur antérieur, ce qui pousse à voir en lui une particule qu-.

Mais son comportement référentiel, soit sa valeur anaphorique et l’ellipse du contenu sémantique de l’introducteur antérieur (ou du constituant antérieur) pousserait à l’interpréter comme une proforme anaphorique. De plus, lorsqu’il est métadiscursif, alors il fonctionnerait comme un connecteur plus que comme une proforme ou une conjonction (ainsi également de quand et si dans certains contextes).

On retrouve également cette ambiguïté catégorielle pour les introducteurs auxquels ce que se substitue.

Sans prétendre ici trancher cette épineuse question, nous laissons la discussion ouverte car elle dépasse largement le cadre de l’étude.

Toutefois, nous pouvons nous interroger sur l’étiquette que vicariant – donc sur la notion de vicariance. Il est assez amusant de lire la définition du terme selon les domaines. En médecine par exemple il désigne une forme de parasite – ce qu’il serait lorsqu’il introduit un commentaire métadiscursif. En linguistique il désigne la capacité d’un terme à synthétiser le sens de ce qui précède, et c’est bien ce que fait notre que. Pour ne considérer qu’une terminologie linguistique, nous aurions tendance à voir en lui un que vicariant dans ses emplois de cadratif, narratif, explicatif et contrastif (il serait alors une proforme qu-), mais comme un connecteur dans son emploi métadiscursif, ou lorsqu’il introduit une Eaction (il serait alors une particule qu-).

5. Conclusion

Nous avons pu définir six types de Ci-que distingués selon leurs fonctionnements syntaxiques et sémantico-pragmatiques, dont le tableau ci-dessous récapitule les propriétés :

saez tab 2

Les manipulations ci-dessous illustrent le tableau supra :

(47)
Ci-que cadratif : Quand l'écran s'éteignit et que la salle bourdonnante se ralluma, quand les lumières se furent inversées, je me levai d'un coup, raide et furieux, et elle s'inquiéta de ma colère dont elle ne comprenait pas la cause. (Ft : JENNI A., L'Art français de la guerre, 2011)
a. À ce moment-là, je me levai d’un coup.
b. Quand l'écran s'éteignit Ø je me levai d'un coup.
c. Ø Quand la salle bourdonnante se ralluma, je me levai d'un coup.
d. ? Quand l'écran s'éteignit c’est-à-dire
que la salle bourdonnante se ralluma, je me levai d'un coup

(48)
Ci-que narratif : Quand je téléphone et que je tombe sur un répondeur, je raccroche immédiatement, tant je suis intimidé. (Ft : ROUBAUD J., Impératif catégorique : récit, 2008)
a. # À ce moment-là je raccroche immédiatement.
b. # Quand je téléphone Ø, je raccroche immédiatement.
c. Ø Quand je tombe sur un répondeur, je raccroche immédiatement.
d. ? Quand je téléphone c’est-à-direque je tombe sur un répondeur, je raccroche immédiatement.

(49)
Ci-que action : Vous savez, cette nuit, quand je suis sorti et que vous m'avez crié […] (déjà cité (34))
a. ? vous savez, cette nuit, à ce moment-là.
b. vous savez, cette nuit, quand je suis sorti Ø.
c. vous savez, cette nuit, Ø quand vous m’avez crié […]
d. # vous savez, cette nuit, quand je suis sorti, c’est-à-dire que vous m’avez crié […].

(50)
Ci-que explicatif : « Comment ai-je pu avoir envie d'un poulet ? » C'est un indice qui me rassure pour plus tard. Quand mon sang commencera à se figer et que je ne serai plus dans mon assiette, j'espère pouvoir me dire avec la même incrédulité : « Comment ai-je pu avoir envie d'un homme ? » (Ft : GROULT B., GROULT F., Journal à quatre mains, 1994)
a. À ce moment-là, j'espère pouvoir me dire avec la même incrédulité [cela].
b. Quand mon sang commencera à se figer Ø, j'espère pouvoir me dire [cela].
c. Ø Quand je ne serai plus dans mon assiette, j'espère pouvoir me dire [cela].
d. Quand mon sang commencera à se figer, c’est-à-dire que je ne serai plus dans mon assiette, j'espère pouvoir me dire [cela].

(51)
Ci-que contrastif : « Excusez-moi... mais quand je pense à la violence de mes désirs et que j'entends vos raisonnements... je ne peux pas m'empêcher de rire ! » Il nous faisait rire lui aussi. (Ft : BEAUVOIR S. de, La force de l'âge, 1960)
a. # À ce moment-là, je ne peux pas m'empêcher de rire.
b. # quand je pense à la violence de mes désirs Ø je ne peux pas m'empêcher de rire
c. # Ø quand j'entends vos raisonnements... je ne peux pas m'empêcher de rire
d. ? quand je pense à la violence de mes désirs c’est-à-dire que j'entends vos raisonnements... je ne peux pas m'empêcher de rire

(52)
Ci-que métadiscursif : Nous sommes très contents quand nous pouvons être bons - et que, évidemment, ça ne nous coûte pas énormément. (Ft : CIXOUS H., CALLE-GRUBER M., Hélène Cixous, photos de racines, 1994)
a. # Nous sommes très contents à ce moment-là.
b. Nous sommes très contents quand nous pouvons être bons Ø
c. # Nous sommes très contents Ø quand, évidemment, ça ne nous coûte pas énormément.
d. ? Nous sommes très contents quand nous pouvons être bons - c’est-à-dire que, évidemment, ça ne nous coûte pas énormément.

Au terme de l’étude nous pouvons donc formaliser ainsi les six types de Ci-que analysés :

Type 1 : Ci-que cadratif : [Ci-xi : cadratif 1 et/, Ci-quei : cadratif 2]
Type 2 : Ci-que narratif : [(Ci-x : cadratif)i (et/, Ci-quei : information)]
Type 3 : Ci-que Eaction : (Ca : préparation)i (Ci-: action1)i (et/,Ci-quei : action 2)
Type 4 : Ci-que explicatif : [Ci-xi et/, Ci-quei : Ci-x’]
Type 5 : Ci-que contrastif : [(Ci-x : information 1) et/, Ci-que : ¬ Ci-x]
Type 6 : Ci-que métadiscursif : [(Ci-x : information [et/, Ci-que : commentaire]]

Cette étude mériterait un approfondissement avec des données orales qui offriraient probablement un éclairage plus pertinent sur les fonctionnements de Ci-que métadiscursif et Eaction.

Ce Ci-que relève donc d’un procédé de répétition par réitération (reprise du même par anaphore fidèle) dans ses emplois cadratif ou de réinstanciation explicative (type 1 et 3), tandis qu’il ne « répète » pas dans ses autres emplois, où on peut le considérer comme vicariant : pour les types 2 et 3 il réfère en anaphore résomptive à l’ensemble de ce qui précède, et pour les types 5 et 6 il ne sélectionne que le trait sémantique contenu dans l’introducteur antérieur.

Nous espérons avoir pu contribuer à expliquer un peu le fonctionnement syntaxique, sémantique et pragmatique de ce phénomène réitératif particulier, et le fonctionnement général de cet introducteur peu étudié.

Références bibliographiques

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CORMINBOEUF, Gilles, « ‘Tu m’embrasses encore, et c’est mon pied dans les pompons !’ Comment construit-on le sens ? », Discours, 3, 2008, en ligne (http://discours.revues.org/4173 ; DOI : 10.4000/discours.4173)

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RIEGEL, Martin, PELLAT Jean-Christophe, RIOUL, René, Grammaire méthodique du français, Paris : P.U.F, 1994, rev. 2009.

SAEZ, Frédérique, La scalarité de l’intégration syntaxique : étude syntaxique, sémantique et pragmatique de la proposition en quand, Thèse de doctorat de l’université de Toulouse 2-Le Mirail, 2011.

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WILMET, Marc, Grammaire rénovée du français, Louvain : De Boeck, 2007.

1
Nous soulignons dans tous les exemples donnés.

2
Dans le sens de Aristote.

3
Nous ne pouvons entrer dans le détail des différences entre macrosyntaxe aixoise et pragmasyntaxe fribourgeoise. Nous utiliserons le terme de pragmasyntaxe puisque nos analyses à ce niveau de description se feront d’après les travaux de Berrendonner et Béguelin (v. bibliographie).

4
Nous soulignons.

5
L’insertion de si est possible mais modifie le sens d’origine du Ci-et « et je vous en aurais arraché un », que l’on pourrait ainsi paraphraser : et le cas échéant/alors je vous en aurais arraché un. Voir au sujet de ces structures en Ci-et hypothétiques CORMINBOEUF (2008).

6
Voir à ce sujet BENZITOUN (2006 et 2008) et BENZITOUN et SAEZ (2016) pour le mot quand par exemple.

7
Voir entre autres les travaux de BENZITOUN et SAEZ (2016) ou encore CORMINBOEUF (à par.).

8
Le jugement d’acceptabilité est de l’auteur.

9
Au sens de BERRENDONNER (2002a et b).

10
Sur le fonctionnement anaphorique des connecteurs pragmatiques, voir BERRENDONNER (1983).

11
Pour des raisons de place nous ne pouvons entrer dans une discussion relative au contenu sémantique intrinsèque de quand et le considèrerons comme admis. Pour une discussion approfondie, voir MAUREL (1992), BENZITOUN (2008) et SAEZ (2011 et suiv.).

12
La commutation de que par quand est nécessaire, que étant intrinsèquement [+anaph], il est donc référentiellement incomplet et sémantiquement vide, ce qui est en soi un argument en faveur du statut de proforme.

13
Contrairement à ce qui se produit dans (18) supra.

14
Pour des raisons de place, nous n’entrons pas dans la discussion relative aux relations syntaxiques et sémantiques entre le Ci-quand et le SN la nuit, mais cette analyse serait intéressante en soi.

15
Enonciation de clause modélisée par AVANZI (2005 : 5).

Per citare questo articolo:

Frédérique SAEZ, Que vicariant : examen syntaxique, sémantique et pragmatique d’une « répétition » institutionnalisée, Repères DoRiF n. 13 - La Répétition en langue - coordonné par Ruggero Druetta, DoRiF Università, Roma octobre 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=363

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