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Filomena CAPUCHO

Interactions professionnelles plurilingues : entre intercompréhension et interproduction

Filomena Capucho
Université Catholique Portugaise UCP
fcapucho@gmail.com

Résumé

Les interactions multilingues et/ou plurilingues font de plus en plus partie du rituel communicatif en contexte professionnel (LÜDI, 2014), dépassant le mythe du besoin absolu d’une lingua franca partagée. La rencontre entre des individus parlant des langues différentes passe donc souvent par un choix assumé (implicitement ou explicitement) de la langue (ou plutôt des langues) qu'ils utilisent pour co-construire le sens et garantir le succès de leur travail. Dans ce contexte, les interactions plurilingues peuvent offrir une occasion inestimable pour assurer le pouvoir équilibré des relations et la flexibilité interculturelle.
Je présenterai ainsi les conclusions de l’analyse d'un corpus plurilingue (entre des langues romanes), sur la base d’une approche en intercompréhension (IC). Je me pencherai sur les stratégies d’IC mises en œuvre par les locuteurs, en caractérisant les enjeux spécifiques de ce contexte langagier, et en insistant sur le rôle essentiel des compétences d’interproduction pour la réussite des processus communicatifs. Cela me permettra de déterminer l'impact de l'IC dans l'accomplissement de rencontres interculturelles et interlinguistiques réussies, ainsi que sa contribution à l'éducation pluriculturelle tout au long de la vie.

1. Introduction

Les interactions orales multilingues et/ou plurilingues font de plus en plus partie du rituel communicatif en contexte professionnel (LÜDI, 2014), dépassant le mythe du besoin absolu d’une lingua franca partagée. La rencontre entre des individus parlant des langues différentes passe donc souvent par un choix assumé (implicitement ou explicitement) de la langue (ou plutôt des langues) qu'ils utilisent pour co-construire le sens et garantir le succès de leur travail. Dans ce contexte, les interactions plurilingues peuvent offrir une occasion inestimable pour assurer le pouvoir équilibré des relations et la flexibilité interculturelle.

Dans cet article, j’opposerai interactions multilingues et interactions plurilingues, montrant leurs spécificités épistémologiques. Je situerai ensuite les interactions plurilingues dans le domaine de la recherche actuelle en intercompréhension (IC) et je présenterai le terme interproduction, un des concepts qui y sont actuellement émergents.

Je présenterai ensuite les résultats de l’analyse d'un corpus plurilingue (en des langues romanes), sur la base d’une approche en intercompréhension (IC). Je me pencherai sur les stratégies d’IC mises en œuvre par les locuteurs, en caractérisant les enjeux spécifiques de ce contexte langagier, et en insistant sur le rôle essentiel des compétences d’interproduction pour la réussite des processus communicatifs. Cela me permettra de déterminer l'impact de l'IC dans l'accomplissement de rencontres interculturelles et interlinguistiques réussies, ainsi que sa contribution à l'éducation pluriculturelle tout au long de la vie.

2. Le multilinguisme au travail ou comment contrecarrer le mythe de la lingua franca

Depuis de longues années, un des thèmes les plus polémiques en matière de politiques linguistiques (et bien sûr des politiques linguistiques éducatives qui en découlent) est celui de l’utilisation généralisée (et de l’imposition) de l’anglais comme lingua franca, en opposition à d’autres possibilités de communication multilingue, basée sur des compétences linguistiques diversifiées et/ou le recours à la traduction ou à l’interprétation. Les nombreux débats que ce thème suscite à tous les niveaux sont souvent marqués par des « croyances », des idéologies, de l’émotion et de la subjectivité. Les médias, qui construisent et simultanément reproduisent un discours socialement naturalisé, embrassent facilement le grand mythe de l’anglais langue universelle. Ce débat domine aussi les rencontres entre spécialistes et les publications scientifiques, et il est d’autant plus actuel que l’Europe s’est élargie en successifs mouvements, où les vagues d’immigration sont de plus en plus nombreuses.

Les chercheurs qui soutiennent l’anglais comme seule possibilité de communication internationale utilisent plusieurs désignations pour le nommer : English as an International Language, English as a Lingua Franca, World Standard English ou Global English (cf. PRICE, 2004) ou, encore, dans un jargon récent le Globish (cf. BAER, 2009). DE SWAAN, par exemple, récupère en 2004 les mêmes arguments contre le plurilinguisme et pour la reconnaissance de l’anglais qu’il avait largement développés dans son œuvre de de 2002 : “In the general confusion of tongue, in which no indigenous language can predominate, English automatically imposes itself as the sole, obvious, solution”. Et Van Parijs, après avoir exposé tous ses arguments de soutien à une lingua franca, conclut :

[…] we can accept without rancour or resentment the increasing reliance on English as a lingua franca. We need one, and only one, if we are to be able to work out and implement efficient and fair solutions to our common problems on both European and world scales, and indeed if we are to be able to discuss, characterise and achieve, again Europe- and world-wide, linguistic justice (VAN PARIJS, 2007 : 243).

Toutefois, les conclusions d’études scientifiques très récentes dans ce domaine, basées sur l’observation empirique de contextes sociaux, notamment les travaux menés par les chercheurs rassemblés par le Projet Dylan (cf. BERTHOUD, GRIN & LÜDI, 2013), montrent que “clearly, the common assumption that everyone speaks English was disproved”, comme le mentionne encore Lüdi, dans une publication postérieure (LÜDI, 2014a: 21). La même année, Grommes & Hu réitèrent le même constat : « plurilingual communication is the rule rather than the exception » (GROMMES & HU, 2014 : 1). Dans le même sens, dans des environnements institutionnels (HABERLAND, LØNSMANN & PREISLER, 2013 ; UNGER, KRZYZANOWSKI, M. & WODAK, 2014), le recours fréquent au code-switching semble caractériser les situations de communication en contexte multilingue, même quand, officiellement, l’utilisation d’une lingua franca aurait pu être attendue. En plus, le choix d’une (des) langue(s) de communication dépend entièrement des participants et ne suit aucune imposition extérieure :

The language choices in international meetings are never to be taken for granted ; even if they have been previously planned and announced in consultations, agendas or even regulations, and even if they have been announced at the opening of the meeting, they remain a local practical accomplishment (MARKAKI et al., 2014 : 47).

La (les) langue(s) de communication est (sont) ainsi souvent déterminée(s) par les locuteurs eux-mêmes selon leurs besoins et « participants may at any moment suggest its renegotiation » (idem : 48).

3. Interactions multilingues vs interactions plurilingues

Dans les constellations linguistiques possibles dans un contexte de communication multilingue, plusieurs choix sont possibles. Je distinguerai ainsi les situations de multilinguisme suivantes :

  • Médiation externe par un(des) interprète(s)

  • Médiation interne par le locuteur (LÜDI, 2014 : 21)

  • Translanguaging1 (cf. GARCÍA, 2009 ; WEI, 2011 ; GARCÍA & WEI, 2014)

  • Processus d’intercompréhension (avec médiation occasionnelle) (cf. CAPUCHO, 2012) ou translanguaging ponctuel.

Certaines de ces constellations n’impliquent pas l’interaction plurilingue, puisque les langues se côtoient, mais l’interaction est médiée par quelqu’un ou le code-switching apparaît comme moyen de résoudre des difficultés d’expression en langue étrangère. J’établirai ainsi la différence entre :

  • interactions multilingues – où les langues se rencontrent dans un même espace/temps, mais n’interagissent pas directement ;

  • interactions plurilingues – où le plurilinguisme interne fait partie du “contrat de communication” entre les intervenants. Ce contrat peut être implicite, défini dans un moment antérieur à l’interaction ou encore explicite comme dans le cas suivant :

Capucho im 1

AA – oportunidade/ de falarmos com Pep Guardiola/ o treinador do: Bayern de Munique// se não se importa/ vou fazer as perguntas em português// contestará em espanhol// porque recusa o favoritismo do Bayern/ perante o/ Benfica?

L’interaction plurilingue, où des processus d’intercompréhension2 sont sous-jacents, implique des enjeux spécifiques, puisque, au-delà de l’intercompréhension réceptive, il faut que chaque locuteur puisse se faire comprendre. Concevoir l’intercompréhension dans des situations d’interaction plurilingue nous conduit ainsi à (re)situer la notion dans le contexte de ce que Balboni appelait déjà en 2007 l’intercomunicazione. Plus tard, il reprend plus précisément les enjeux de cette perspective : « sapere comprendere testi scritti o orali in lingue non conosciute ma appartenenti alla stessa famiglia linguistica » et « sapere parlare o scrivere la propria lingua (o altre lingue conosciute) in una maniera che faciliti l’intercomprensione degli interlocutori » (BALBONI, 2010 : 17).

4. Un concept émergent – l’interproduction

De cette nouvelle conception de l’IC, vue comme sous-jacente à toute interaction plurilingue émerge ainsi un nouveau concept : l’interproduction. Le terme a été proposé pour designer la production dans une langue que l'on maîtrise suffisamment bien, souvent sa langue maternelle, pour s'adresser à un/des partenaires de communication qui n'a/ont pas forcément appris cette langue et s'exprime/nt, lui/eux, dans une autre langue (BALBONI, 2009 ; HÉDIARD, 2009 ; CAPUCHO, 2011, 2016 ; CADDÉO & JAMET, 2013). Son utilisation est encore sous discussion académique, mais il semble s’imposer de plus en plus3.

La spécificité de l’interproduction pourra être mise en lumière à travers les données de l’analyse du corpus d’interaction orale plurilingue que je présenterai maintenant.

4.1 Le Corpus

Le corpus de référence de tous les exemples qui seront analysés est un extrait de 36’ 49” du corpus Bucharest-Cinco (Bucarest, 5 et 6 septembre 2013 dans le cadre du projet CINCO4 – dont le but visait la création de matériaux pour le développement de compétences plurilingues chez des locuteurs de langues romanes travaillant dans des associations de volontariat international). Il a été enregistré en vidéo lors d’une séance plénière dans laquelle 5 groupes internationaux (ES, FR, IT, PT, RO) rapportaient l’état des travaux et préparaient l’événement final du projet. La transcription suit les normes Val.es.Co de l’Université de Valencia (ES)5.

4.2 Les stratégies d’interproduction

Les auteurs qui se sont penchés sur les stratégies d’interproduction (DEGACHE, 2004 : 38 ; CADDÉO & JAMET, 2013 : 63) rapportent toute une série de stratégies que je résumerai en 4 grands types :

  • La gestion des éléments prosodiques

  • Le choix lexical

  • La sélection linguistique

  • La réparation interactionnelle

Ces stratégies configurent l’(inter)production des participants dans la conversation analysée et, le cas échéant, leur absence est source de conflits de négociation du sens. Voyons donc comment :

4.2.1 La gestion des éléments prosodiques

Même si la production verbale doit rester naturelle et, en aucun cas, qu’il ne faut envisager son interlocuteur comme dépossédé de ses facultés cognitives, le débit doit rester lent et marqué par des pauses fréquentes, accompagné par une articulation claire. Les exemples 1 opposent deux locuteurs : L1 et L2 dont le débit diffère profondément – alors que L1 utilise des pauses très fréquentes, isolant momentanément les éléments de son raisonnement, L2 produit de longues phrases sans aucune pause, ce qui rend plus difficile la compréhension du dit.

Exemples 1

L1 : (...) a ideia de base para essa atividade é que vocês arranjavam um local onde se associava// cozinhar e servir// a ideia/ o que tinham que decidir era se o jantar multilingue era aberto ao exterior/ ou se era só para o grupo// sabemos que o grupo terá entre cinquenta e sessenta pessoas// se vocês quisessem/ convidar alguém do exterior era a mais// cozinhar/ para sessenta pessoas/ um grupo de cozinheiros improvisados é absolutamente possível/ já o experimentei com/ um grupo de alunos (lignes 396 – 401).

L2 : Alors/ donc en France on a fait le module trois// c’est une partie à Dinan avec le groupe de Dinan et une partie à Marseille avec le groupe de de Eurocircle/ à Dinan c’est/ intercultura/ à la fin du mois de mars// avec: six participants dans chaque groupe/ ça fait douze participants en tout/ donc la séance présentielle on a fait un petit retour sur les fiches d’activités parce qu’il y avait/ bon des difficultés/ on: les a/ revues ensuite on a travaillé sur une introduction à la compréhension orale avec les petits: films// de d’Euronews puis ensuite on a fait donc les activités chanson et et cinéma/ qui ont/ qui qui dans un premier temps ont un peu surpris parce que c’est vrai c’est des supports qui ne sont pas forcément évidents/ ((… )) du langage poétique qui n’est pas forcément facile à comprendre et puis après avec les différents les les différentes modalités de présentation de ces activités ça ça a finalement assez bien marché// ensuite donc il y a eu la formation en ligne avec:/ alors là sur la formation en ligne/ Eurocircle/ on ils ont travaillé en groupe/ en fait ils ont fait les: toutes les fiches de manière collective/ et euh c’est vrai ça donne des résultats/ je j’ai remarqué que parce que là vous à à intercultura vous avez travaillé de manière individuelle/§ (lignes 255 – 270).

Par ailleurs, l’intonation emphatique des mots-clés, dans les Exemples 2, permet le repérage des éléments les plus importants du texte oral, ce qui facilite la reconstruction du sens à partir de ces indices :

Exemples 2

L1 : A ideia não era que cada coordenador, cada formador seguisse a atividade de TODOS os nacionais↑§ (ligne 188).

L3 : da↓ și/ cumva↑ / euh / într-o anumită măsură↑ / cred căă / pentru România ar fi chiar euh // nu neapărat indicat↑ / dar ar fi ↑ // să spunem mai util↑ să fie DUPĂ București ↑§ (lignes 114 – 116).

4.2.2 Le choix lexical

Une démarche « interproductive » devra tenir compte de la sélection consciente d’un lexique commun, respectant la consigne mentionnée par CADDEO & JAMET (2013 : 63) : « sélectionner un lexique commun ; ce qui revient à exploiter les stocks de synonymes disponibles dans la langue 1 », tout en tenant compte du lexique disponible dans les langues 2, 3 ou 4. Observons, dans les exemples suivants, des stratégies de choix lexical conscient :

Exemples 3

L1 : era exatamente fazer economizar dinheiro do jantar↑/ porque é muito menos/ dispendioso/ fazer o jantar para as pessoas/ do que pagar a um restaurante (lines 413 – 415).

La comparaison des possibilités lexicales de chaque langue en présence dans l’interaction démontre qu’en effet economizar est un meilleur choix que son synonyme plus courant poupar et que, de la même façon, dispendioso est préférable à caro, le mot qui serait attendu dans un registre courant.

capucho tab 1

Dans l’exemple suivant, l’oscillation întîlnirea reuniunea et ne vom întîlni ne vom reuni provient justement d’une stratégie de réparation du locuteur, remplaçant des mots qui pourraient être opaques par des synonymes, dont la racine reuni- pourra être facilement reconnue :

L3 : pentru: euh: România↑ / euh încăă nu ne-am euh/ nu am rezolvat activitățile din euh/ pardon↓ // euh /// întîlnirea reuniunea de formareîn prezență pentru Modulul patru↑ din rațiuni de vacanță et caetera↑ // euh deci euh ne vom întîlni ne vom reuni / după euh / București ↓ /// (lines 81-82).

Cette stratégie de réparation marque souvent la production de L3, dans des mouvements successifs marqués par des hésitations, qui visent une transparence progressive du dit :

L3 : și euh: atunci am euh: am pregătit↑ //am euh /am euh încercat să euh să găsimam euh pus la punct (lignes 84 – 85).

En effet, comme le tableau ci-dessus le montre, il a fallu arriver à une troisième tentative pour que la forme la plus claire soit trouvée :

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Dans le cas des langues romanes, l’utilisation de mots latins, utilisés par les locuteurs de différentes langues peut encore être adéquate :

L4 : =ognuno aveva i propri desiderata/// quindi abbiamo lavorato più o meno su tutto però c’è stata una richiesta sugli articoli di stampa in particolare su euh/ su articoli di fondo sullo scrito poi↑ euh: il lavoro di collaborazione↑ e: del gruppo di cui sono la coordinatrice è partito abbastanza velocemente↑ e: è stato efficientissimo↑ nel senso che euh nell’arco di poco tempo abbiamo avuto/ una produzione↑ di: cinque credo/ cinque/ sei§ (lignes 173 – 178).

D’autres occurrences dans le discours de L4 relèvent de la même conscience :

L4 : devo dire che questo modulo: è stato quello più euh soddisfacente per me (ligne 158)

L4 : §sette giochi non è un grande gioco ( ) sono piccoli giochi euh di durata euh controllata↑ e abbastanza variegati euh: /non è stato necessario/ avere una lunga interazione fra i partecipanti per arrivare all’esito alla produzione di questi giochi↑ e: devo dire che euh non ho notizie↓ è normale perché non sono il coordinatore degli altri gruppi però ho poche notizie/ dal euh dal euh dagli altri gruppi nel senso che non so/ chi dei partecipanti italiani↑ cioè come stanno andando le cose per gli altri partecipanti italiani con gli altri gruppi↑ ma penso che lo sappiano loro (lignes 180 – 187).

Le tableau comparatif ci-dessous confirme les bons choix de L4, même si par rapport à esito une reformulation immédiate en successo aurait pu résoudre le manque de correspondance en français et en roumain.

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Le recours à des expressions idiomatiques pose souvent des problèmes de compréhension à des locuteurs étrangers, sauf s’ils correspondent à des représentations communes de la réalité, c’est-à-dire s’ils constituent des métaphores conceptuelles (LAKOFF & JOHNSON, 1980). Ainsi, dans les …

… Exemples 4

L1: não estamos a nadar em dinheiro para poder financiar isso até porque/ se não há dinheiro/ não há// não podemos inventar dinheiro (lignes 407 – 408).

Nadar em dinheiro constitue une métaphore conceptuelle commune aux cinq langues romanes en présence :

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Par contre changer son fusil d’épaule est une expression exclusive au français et son utilisation pourra poser des problèmes :

L2 : mais bon comme elles n’avaient pas commencé/ on a changé notre fusil d’épaule et on a travaillé sur les ref les réflexions sur les possibilités d’application de l’intercompréhension dans les contextes professionnels/ (lignes 295 – 297)

L2 : moi je lui ai répondu qu’il valait mieux focaliser pour l’instant sur l’organisation du repas multilingue qui lui aura lieu/ plutôt que sur l’atelier cuisine dont on sait pas encore si on pourra le faire […] donc elle a changé son fusil d’épaule mais avec un peu de réticences parce qu’elle voit ça comme une animation et ça ça la motive moins que que l’organisation d’une activité concrète:/ (lignes 348 – 354).

4.2.3 La sélection linguistique

Le choix que chaque locuteur fait de sa langue de production n’est pas linéaire et souvent, en cours de production, on fait appel à une autre langue pour des raisons diverses :

  • Contiguïté linguistique linéaire – on reprend spontanément la langue de l’interlocuteur, quand il est possible de dire ce que l’on veut dans cette langue ;

  • Empathie linguistique (cf. CAPUCHO, 2016) – quand l’interlocuteur change de langue de production, utilisant spontanément une 3ᵉ langue pour faciliter la communication, le locuteur suit ce choix et reprend cette langue en contiguïté ;

  • Langue de communication interpersonnelle – les habitudes établies dans des situations d’interlocution antérieures déterminent le choix spécifique de la langue utilisée avec un interlocuteur spécifique ;

  • Efficacité communicative – correspondant à des phénomènes de translanguaging, le changement de langue vise la résolution de conflits ponctuels de co-construction du sens.

Les exemples ci-dessous illustrent deux de ces causes de changement linguistique :

Capucho ex 5

En effet, comme on peut le voir par la suite, la langue normalement sélectionnée par L6 est l’espagnol, mais dans les occurrences signalées il passe au français, sous un effet de contigüité linguistique linéaire.

L’autre exemple porte plutôt sur la langue de communication interpersonnelle – dans cet extrait, L1 intervient en français alors que, dans la plupart du temps, son choix porte sur le portugais. Toutefois, la langue de communication habituelle entre L1 et L2 est le français et donc L1 sélectionne instinctivement cette langue en s’adressant à L2, à ce moment de la discussion collective (occurrences marquées en gras) :

capucho ex 6

4.2.4 La réparation interactionnelle

Il est parfois nécessaire de réparer des conflits potentiels ou réels de co-construction du sens, que ce soit des conflits intra-personnels ou interpersonnels, visant l’accord intérieur ou le double accord essentiels au bonheur conversationnel (AUCHLIN, 1990, 1991, 1996). Les exemples suivants illustrent cette recherche :

Exemples 6

L2 : donc on a d’abord fait// une la prem la première matinée on a / préparé une présentation/ pour que/ intercultura fasse une présentation de l’intercompréhension en public/ et l’après-midi donc ils avaient invité des des/// des personnes d’autres structures qui travaillent qui sont impliquées dans l’éducation populaire↑/ et/ ils ont fait une présentation de l’intercompréhension en présence d’un journaliste aussi/ il y a eu un journaliste qui est venu donc il a fait euh/ non on ne sait pas s’il a fait un papier finalement ou pas/ mais enfin bon il était là il s’est// (( )) [on fera une recherche là-dessus//=] (lignes 299 – 306).

Cet exemple correspond à la recherche de l’accord intérieur, à travers des reformulations successives de ses propos achevés ou inachevés – ces reformulations correspondent à des moments où le locuteur cherche à exprimer ce que le sujet parlant6 souhaite.

Par contre, dans l’exemple qui suit les réparations ne constituent pas des reformulations mais l’inclusion d’explications supplémentaires, adressées aux interlocuteurs et visant la compréhension de ce qui est dit. Il s’agit donc de la recherche du double accord :

L4 : §sette giochi non è un grande gioco ( ) sono piccoli giochi euh di durata euh controllata↑ e abbastanza variegati euh: /non è stato necessario/ avere una lunga interazione fra i partecipanti per arrivare all’esito alla produzione di questi giochi↑ e: devo dire che euh non ho notizie↓ è normale perché non sono il coordinatore degli altri gruppi però ho poche notizie/ dal euh dal euh dagli altri gruppi nel senso che non so/ chi dei partecipanti italiani↑ cioè come stanno andando le cose per gli altri partecipanti italiani con gli altri gruppi↑ ma penso che lo sappiano loro (lignes 180 – 187).

Les réparations peuvent aussi être interpersonnelles, directement négociées au sein de l’interaction lors d’échanges nettement collaboratifs, visant la co-construction de ce qui est dit, comme dans le cas suivant, où le translanguaging est évident :

capucho ex 7

Les réparations interpersonnelles peuvent encore correspondre à des mouvements de confirmation. Dans l’exemple suivant, L1 demande la confirmation de ce qu’il a compris, ce qui déclenche un nouveau mouvement de réparation collaborative :

capucho ex 8

5. Interproduction – savoirs et attitudes

L’interproduction, telle que je l’ai définie et analysée, constitue une compétence spécifique que les locuteurs peuvent développer en contexte d’interaction plurilingue (authentique ou en contexte pédagogique). Elle mobilise des savoirs spécifiques :

Savoirs linguistiques :

  • sur sa propre langue et les ressources disponibles pour se faire comprendre: synonymes, paraphrases, possibilités de réparation, tournures syntaxiques ;

  • sur la langue de l’autre, ce qui rend possible des choix linguistiques adéquats car adaptés au savoir de l’interlocuteur ; ces savoirs peuvent être passifs, c’est-à-dire ils correspondent à des éléments connus sans que pourtant on soit apte à les produire ;

  • sur d’autres langues, ouvrant la possibilité de translanguaging réparatif ou empathique.


Savoirs communicatifs :

  • stratégies communicatives non-verbales qui peuvent suppléer en grande partie les difficultés de compréhension du verbal7 ;

  • attention à l’autre, à ses difficultés, à ses capacités, à son rôle dans la co-construction du sens.

En même temps, telle que l’IC en général, la qualité de l’interproduction dépend encore des attitudes de chaque locuteur face à la diversité linguistique et culturelle, de ses capacités de flexibilité et d’adaptabilité communicative.

Ces savoirs et ces attitudes devront ainsi permettre le développement de :

  • Une conscience linguistique fine par rapport aux possibilités de sa propre langue ;

  • Une conscience linguistique fine par rapport aux difficultés que sa propre langue peut présenter ;

  • Une conscience linguistique fine par rapport aux langues en présence ;

  • Une conscience interculturelle et interpersonnelle permettant de situer l’altérité dans le dialogue réussi entre le moi et l’Autre.

6. Pour une didactique de l’intercompréhension interactive

L’analyse que je viens de présenter a mis en lumière quelques aspects spécifiques à l’IC, prise comme processus sous-jacent aux situations de communication plurilingue. Face à la multiplicité grandissante des situations d’interlocution en contextes multilingues, l’interaction plurilingue peut présenter des solutions possibles pour une communication plus efficace que l’interaction multilingue ou le recours systématique à une lingua franca.

Si nous considérons la compétence d’interproduction, et que nous la représentions – comme toute compétence – comme la mobilisation de savoirs8, il sera possible de concevoir des formations adaptées, offrant aux locuteurs la possibilité de développer leurs capacités d’interagir en diversité linguistique. Toutes les connaissances acquises en contexte d’apprentissage de l’IC – telle qu’elle a été conçue jusqu’à présent – constitueront une base solide transférable dans ce contexte communicatif spécifique. L’interaction (en langue maternelle ou dans une autre langue choisie) présuppose aussi des connaissances (ne seraient-ce que passives) de la langue de l’autre, de façon à permettre la compréhension du dit et la compréhension du dire, à travers des choix lexicaux et syntaxiques adaptés.

Mais, surtout, ce que l’apprentissage de l’interproduction pourra aussi apporter est un changement d’attitudes qui me semble particulièrement important au niveau éducationnel, envisagé comme développement permanent de compétences sociales et personnelles : la décentration du moi pour permettre la centration sur l’autre ; la décentration du dit par rapport au dire ; la capacité d’adaptation immédiate aux imprévus communicatifs.

Cela ne constitue-t-il pas le fondement de toute communication réussie ?

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WEI, Li, « Moment Analysis and translanguaging space : Discursive construction of identities by multilingual Chinese youth in Britain », Journal of Pragmatics, 43, 2011, p. 1222-1235.

1
« Translanguaging is the act performed by bilinguals of accessing different features or various modes of what are described as autonomous languages, in order to maximize communicative potential. It is an approach to bilingualism that is centered, not on languages as has often been the case, but on practices of bilinguals that are readily observable in ore to make sense in their multilingual worlds. » (GARCIA, 2009 : 145)

2
Certains auteurs (REHBEIN, TEN THIJE & VERSCHIK, 2012 ; BLEES, MAK & TEN THIJE, 2014) les désignent de receptive multilingualism.

3
Pour une discussion épistémologique plus profonde voir CAPUCHO, sous presse, et OLLIVIER, sous presse.

4
CINCO a été développé entre 2011 et 2103, dans le contexte des projets Leonardo Transfert d’Innovation, nº – 2011 – 2013 - nº 2011-1-PT1-LEO05-08609.

5
Voir annexe 1 pour la transcription intégrale du corpus.

6
Pour la distinction entre sujet parlant et locuteur voir DUCROT, 1984: 199-205.

7
Les linguistes oublient souvent l’importance du non verbal dans la communication. Cependant, des auteurs tels que MEHRABIAN (1971), BIRDSWHISTELL (1970) et LE ROUX (2002) soulignent le rôle essentiel du comportement non-verbal dans les situations communicatives en face-à-face, alors que les moyens non-verbaux contribuent pour plus de 60% pour la production du sens.

8
Cf. PERRENOUD, 1998.

Per citare questo articolo:

Filomena CAPUCHO, Interactions professionnelles plurilingues : entre intercompréhension et interproduction, Repères DoRiF n.12 - Les z'oraux - Les français parlés entre sons et discours - Coordonné par Enrica Galazzi et Marie-Christine Jamet, DoRiF Università, Roma juillet 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=335

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