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Rémy PORQUIER

Cavanna et les langues

L’écrivain François Cavanna (1923-2014) nous intéresse à plusieurs titres : d’abord par son parcours et son œuvre, mais aussi par ce qu’il dit et écrit sur les langues, dans ses romans autobiographiques ou historiques. Il fait partie des auteurs qui illustrent une dimension hétéroglossique de la littérature, mise en évidence à travers divers passages qui traitent des langues et des interactions en langue étrangère. On en propose ici une mini-anthologie commentée.

François Cavanna est né en France en 1923, dans la banlieue parisienne de Nogent-sur Marne, enfant unique d’une famille modeste : un père italien émigré, Luigi Cavanna, maçon de son état, et une mère nivernaise, Marguerite Chavin. À cette enfance (contée dans les Ritals, 1978), succèdent bientôt la guerre et la captivité (narrée dans Les Russkofs, 1979). À la fin de la guerre, peu après la Libération, il devient dessinateur humoristique, avant de se lancer, sous le simple nom de Cavanna (dont il signera longtemps tous ses écrits), dans le journalisme satirique, dans Harakiri puis Charlie Hebdo, qu’il dirige et auxquels il collabore, par ses chroniques, jusqu’en 2013. Polygraphe prolifique, il est aussi l’auteur de romans, certains autobiographiques, d’autres historiques, et d’essais. Curieux et passionné des langues et du langage, il s’inscrit dans la lignée des écrivains qui ont fait une place, dans leurs textes, aux contacts de langues et à la communication exolingue, et attentifs à la façon de les mettre en scène et en dialogue. Les quelques extraits présentés ci-dessous, certains accompagnés de passages d’autres auteurs (Tonino Benacquista, Jorge Semprún, Primo Levi), renvoient, au plan thématique, à son immersion d’enfance (1), au contexte de la captivité (2), à des situations de truchement (3), au goût des langues (4).

1. Les jeunes années ritales1

Dès le début de son premier roman autobiographique, Cavanna évoque son environnement linguistique d’enfance :

A

A la maison, on parle français. Enfin, maman et moi. Papa fait ce qu’il peut. Dommage, j’aurais tant voulu parler le dialetto. C’est pas tellement joli, c’est lourdingue et gnangnan, un peu comme le morvandiau de mon grand-père Charvin, le père de maman. Je trouve que tous les patois ont l’air de marcher dans de la glaise collante, avec de gros sabots. Je me suis acheté un « Assimil », j’apprends l’italien quand je suis aux chiottes, ça passe le temps, mais c’est le vrai beau académique, quand je dis une phrase à papa, en mettant bien l’accent comme c’est dit dans le bouquin, il me regarde comme si je lui faisais peur. […]

Cavanna, Les Ritals

Parmi les nombreux échantillons du parler de son père2, le suivant raconte l’histoire des deux voleurs :

B

Ça fait deux mille fois que je l’entends, mais je ne me lasse pas de voir papa la raconter. Alors, voilà, c’était deux voleurs qui étaient partis voler des figues, par une nuit noire. Ils avaient escaladé la palissade, ils étaient grimpés dans le figuier croulant de figues mûres comme savent être mûres les figues : du miel, et ils dévoraient chacun sur sa branche, et au bout d’un certain temps l’un des deux dit : « Oïmé, z’arrête. Qué z’en ai manzé plous que trois mille ! Et toi, combien que t’en as manzé ?  » Et l’autre dit : « Trois mille ! La madonna ! Moi z’en souis touzours à la première, qué z’en ai même pas manzé la mvatié ! » « Euh ! dit le premier. Sarà tanta grossa ? » « Capisco che è grossa ! Ouna figue coumme ça, ze l’ai encore zamais vue ! » À ce moment-là, un coin de lune sort des nuages et le voleur s’aperçoit qu’il est, jusqu’aux oreilles, en train de dévorer une citrouille. Papa pleure de rire dans son mouchoir.

Cavanna, Les Ritals

A l’école, bon élève jusqu’au brevet, il prend goût au vocabulaire et à la grammaire :

C

Il y a des mots avec des h en trop, des consonnes doublées, des « eau », des « ault », des « ain », des « xc »… C’est ceux que je préfère. Ça leur donne une physionomie spéciale, un air précieux, un peu maladif, comme « thé », ou au contraire pétant de gros muscles, comme « apporter », « recommander » ou qui fait grincer des dents comme « exception ». Il y a des mots à chapeau à plume, des mots à falbalas, des mots à béquilles et à dentiers, des mots plein de rocailles et de trucs piquants, des mots à parapluie… Quand on me parle, mais surtout quand je parle, je les vois passer un à un à toute vibure, s’accorder se conjuguer s’essayer un « s » au pluriel, le rejeter en pouffant parce que ça va pas du tout, grotesque et laid, vite s’accrocher l’ «x »  qui va comme un gant, ah ! c’est bon, salut, ça défile.

Ça explique que, très vite, j’ai su mettre l’orthographe. La grammaire m’a toujours été jeu proposé, aux règles passionnantes, jeu de logique et d’architecture. Jamais été foutu d’apprendre la belote, ni le plus facile des jeux de cartes. Mais la grammaire, quel régal !

Cavanna, Les Ritals

2. Les langues en réclusion et en captivité

Si le langage et les langues permettent de communiquer en champ libre, ils s’inscrivent aussi, de façon spécifique, dans des espaces-temps de réclusion. En littérature, des contextes d’exil, de captivité et d’enfermement ont donné lieu, dans le cadre de récits ou de romans, à des situations de contacts de langues, comme dans le Robinson Crusoe de Defoe, qui réunit deux êtres dissemblablement reclus et offre, un des premiers en littérature – présenté, fiction faisant, comme verbatim –, un échantillon d’échanges dialogués, entre interlocuteurs dépourvus au départ d’une langue partagée (PORQUIER, 2013).

L’enfermement carcéral est un autre contexte de tels échanges, comme chez Benacquista, où les langues sont le thème, non la matière, de l’échange.

D

(Dans une prison aux États-Unis, deux prisonniers de longue peine, Don Mimino, un parrain de la Mafia, et Erwan, un terroriste irlandais, bavardent)3

— J’ai décidé d’apprendre ma langue d’origine, dit Don Mimino.

— Comment ça ?

— Je parle une espèce de dialecte sicilien déjà incompréhensible pour le village voisin du mien. On ne le pratique plus que dans certains coins du New-Jersey. Ce que je veux apprendre, c’est la lingua madre, celle que l’on parle à Sienne. Je veux pouvoir lire tout Dante dans le texte. Il paraît que c’est costaud. J’ai calculé que si je suis une spécialité en italien médiéval, je peux venir à bout de la Divine Comédie d’ici cinq ou six ans. […]

— Ensuite, je passerai à l’anglais, poursuivit-il. Avoir vécu soixante ans ici et finir par parler une espèce de langage bâtard entre le patois des émigrés et l’argot des voyous, je ne suis pas fier du résultat. L’objectif serait de pouvoir lire Moby Dick sans avoir à consulter un dictionnaire à toutes les pages… […]

— [Erwan :] Je ne suis pas porté sur les langues, mais le français ça m’aurait bien plu. Je vais y réfléchir.

— Beaucoup de verbes irréguliers, il paraît.

— Et si on s’y mettait ensemble, don Mimino ? Voilà une idée ! En quatre ans, on parle la langue couramment, et je propose que nous instaurions le français comme langue officielle pendant l’heure du pousse-café. Ça peut être amusant !

— Vous êtes tous aussi dingues, vous, les Irlandais

Tonino Benacquista, Malavita

Un autre lieu dense et spécifique d’enfermement est celui de la captivité de guerre, des camps de prisonniers, de concentration et d’extermination tels qu’évoqués et narrés (avec le recul du temps) par Jorge Semprún, Primo Levi et Cavanna.

E

(Dans ce récit autobiographique, Jorge Semprún raconte son emprisonnement à Auxerre en 1943, avant d’être déporté à Buchenwald4. NB Les notes de bas de page a à d ci-dessous sont, pour cet extrait, celles du texte d’origine, notes de l’auteur).

[Une sentinelle allemande] C’est un soldat d’une quarantaine d’années, au visage lourd, ou peut-être est-ce le casque qui alourdit son visage. Car il a une expression ouverte, au regard net.

« Verstehen Sie Deutsch ?5 » me demande-t-il.

Je lui dis oui, que je comprends l’allemand.

« Ich möchte ihnen eine Frage stellen6 », dit le soldat.

Il est poli, cet homme, il voudrait me poser une question et il me demande l’autorisation de poser cette question.

« Bitte schön7 », je lui dis. […]

Ce soldat allemand désire me poser une question, je lui dis « je vous en prie », nous sommes polis, c’est bien gentil tout ça.

 « Warum sind Sie verhaftet8 ? » demande le soldat […]

En me demandant : pourquoi êtes-vous arrêté, il demande aussi, et dans le même mouvement, pourquoi suis-je là à vous garder ? Pourquoi ai-je l’ordre de tirer sur vous, si vous tentez de fuir ? Qui suis-je, en somme ? Voilà ce qu’il demande, ce soldat allemand. C’est une question qui va loin, autrement dit.

Mais je ne lui réponds pas tout ça, bien sûr. Ce serait con comme la mort. J’essaie de lui expliquer brièvement les raisons qui m’ont conduit ici.

« Alors, vous êtes un terroriste ? », me dit-il.

« Si vous voulez », je lui réponds, « mais ça n’avance à rien »

« Quoi donc ? »

« Ce mot-là, ça ne vous avance à rien ».

« J’essaie de comprendre », dit le soldat.

Jorge Semprún, Le grand voyage

On aura noté déjà que le narrateur fait ici également, pour le lecteur, par les gloses et les notes, tâche d’interprètebilingue. Nous y reviendrons plus loin (I) à propos de Cavanna.

F

(Le jeune Cavanna, prisonnier en Allemagne, hospitalisé (camp de travail, hospitalisation, double enfermement), reçoit la visite d’un médecin et d’une infirmière).

J’ai quand même retenu un mot, qui est revenu un peu trop souvent dans leur conversation si animée : « Blutvergiftung ». Voyons voir. « Blut », c’est le sang. De ça au moins, je suis sûr. Je retourne dans tous les sens le bric-à-brac qui suit. Je finis par repérer « Gift ». Je connais ça. Ça ressemble à un mot anglais, et justement faut pas confondre. Voyons… « Gift », en anglais, c’est « cadeau ». En allemand, c’est… Ça y est ! « Poison » ! Gift : poison. Qu’est-ce que ça vient foutre ? Attends, « Vergiften », c’est faire quelque chose avec du poison. Qu’est-ce qu’on peut bien faire avec du poison ? Eh, empoisonner, pardi. Vergiften : empoisonner. Vergiftung : empoisonnement. Blutvergiftung : empoisonnement du sang… ça y est, je me tape une septicémie. Ben, merde alors.

Cavanna, Les Russkofs

C’est dans le même camp, outre l’allemand, qu’il découvre les langues slaves avec des ouvrières russes et ukrainiennes, dont Maria (‘’elle’’), avec qui il échange en allemand rudimentaire, puis en russe :

G

Je suis, pour la première fois de ma vie, confronté à des langues à déclinaisons. Dépaysement brutal. Je demande : « Pourquoi tu dis des fois ‘’rabotou’’, des fois ‘’rabotié’’, des fois ‘’raboti’’, des fois ‘’rabota’’, des fois «’’rabotami’’, et des fois encore de bien d’autres façons ? Tout ça finalement, c’est ’’rabota’’,F n’est-ce pas ? Alors pourquoi ? » Elle, bien embarrassée. Va expliquer ça avec les trois mots qu’on avait en commun à ce moment-là ! C’était au tout début. Alors, elle s’est mise à mimer. Elle avait trouvé ça. Mimer l’accusatif ou le génitif nécessite une belle imagination et une certaine maîtrise de l’expression corporelle. Surtout à l’intention de quelqu’un qui n’a aucune notion de ce qu’est l’accusatif ou le génitif. Elle m’avait donné les noms russes des cas grammaticaux, j’étais allé demander à la seule russe qui parle un peu français, la grande Klavdia, le sens de ces mots, elle m’avait dit : nominatif, génitif, datif, instrumental, prépositionnel, vocatif. J’étais bien avancé. Rebuffet, qui a été au lycée, m’a expliqué que le nominatif c’est le sujet, que l’accusatif c’est le complément direct d’objet, le génitif le complément de nom, le datif le complément indirect, et toute la bande… Alors là, d’accord, fallait le dire tout de suite. C’est là que j’ai compris la différence entre l’instruction primaire, même « supérieure », et l’instruction secondaire. Tu te rends compte ? Pendant qu’on t’apprend « complément direct d’objet », à eux, au lycée, on leur apprend « accusatif » ! A toi, on t’apprend « sujet », à eux « nominatif ». Je me sens tout plouc tout minable. Voilà qu’il y a une grammaire pour les riches et une grammaire pour les pauvres, dis donc. 

Cavannna, Les Russkofs

Dans cet épisode, Rebuffet aura servi de médiateur métalinguistique, non de traducteur. D’autres extraits montrent des situations de truchement, relatées (Primo Levi, H) ou présentées en dialogue (Cavanna, I).

3. Des truchements

La relation de ces situations et leur traitement narratif (y compris des dialogues) varient, selon les situations et les choix d’auteur, du grave ou du dramatique au picaresque ou au comique, à travers les sables mouvants de l’intercompréhension.

H

(L’auteur, Primo Levi, narre son périple de retour de captivité avec son acolyte Cesare, qui a rencontré une jeune polonaise, une pagninca)

Sa pagninca à lui était très jeune, belle, élégante, soignée, amoureuse et par conséquent économique. Elle avait aussi beaucoup d’expérience ; elle n’avait qu’un défaut, c’était de parler polonais. C’est pourquoi, si j’étais son ami, je devais l’aider.

Je ne pouvais pas lui être d’un grand secours, lui expliquai-je d’une voix lasse. Primo : je ne connaissais pas plus de trente mots de polonais ; secundo : j’étais totalement ignorant du vocabulaire sentimental qui lui était nécessaire ; tertio : je ne me trouvais pas dans les dispositions d’esprit qu’il fallait pour l’accompagner. Mais Cesare ne se tint pas pour battu : peut-être la fille comprenait-elle l’allemand ? Il avait un programme bien précis, donc je devais lui faire le plaisir de ne pas faire de l’obstruction et de lui expliquer comment on dit en allemand ceci, ceci et cela.

Cesare surestimait mes connaissances linguistiques. Ce qu’il voulait savoir de moi, on ne le trouve dans aucun manuel d’allemand et j’avais eu encore moins l’occasion de l’apprendre à Auschwitz ; du reste, il s’agissait de questions subtiles et particulières, et je soupçonne encore qu’elles n’existent dans aucune autre langue, hormis le français et l’italien.

Primo Levi, La Trève

Rauco e torvo, come se per tre notti avesse danzato con le streghe, mi disse : Ci siamo. Mi sono messo a posto. Mi sono fatto una pagninca. […] La sua pagninca era bellissima, nubile, elegante, pulita, innamorata di lui, e quindi anche economica era pure molto navigata ; aveva solo il difetto di parlare polacco. Perciò, se gli ero amico, dovevo aiutarlo.

Non ero in grado di aiutarlo molto. Gli spiegai stancamente in primo luogo, non sapevo piú di trenta parole di polacco, in secundo, della terminologia sentimentale che gli occorre ero assolutamente digiuno ; in terzo, non mi trovavo nella disposizione d’animo adatta a seguirlo. Ma Cesare non disarmò : forse, la ragazza capiva il tedesco. Lui aveva in mente un programma ben preciso ; perciò, che gli facessi il santo piacere di non fare dell’ostruzionismo, e questo e quell’altro.

Cesare sopravvalutava le mie conoscenze linguistiche. Le cose che voleva sapere de me non si insegnano in alcun corso di tedesco, e tanto meno avevo avuto occasione di impararle in Auschwitz ; d’altronde, erano questioni sottili e peculiari tanto che sussiste in me il sospetto che esse non esistano in alcun’altra lingua oltre all’italiano e al francese.

Primo Levi, La Tregua

Retrouvons Cavanna, en captivité.

I

(L'auteur est prisonnier en Allemagne. Le chef du camp relève les identités, avec l’aide d’un Belge bilingue)

— Name ?

— Hein ?

— Pas parler allemand ? Dolmetscher !9

L’inévitable Belge surgit.

— Il te demande ton nom, une fois, hein, comment tu t’appelles, quoi.

— Cavanna.

Grimace dégoûtée.

— Wie ?

— Répète un peu, une fois, s’il vous plaît.

— Ca-van-na.

Je fais sonner mes deux N comme s’il y en avait dix-huit. J’aime beaucoup mes deux N. Et je mets l’accent sur le deuxième A, à l’italienne.

— CavAnnnna.

Il répète après moi, tordant la gueule sous l’effort :

— Gafânâ.

Je lui écris le mot sur un bout de papier. Museau-de-rat s’illumine :

— Ach, so ! Iawohl !

Il articule, tout faraud :

— Gafânâ !

Il inscrit : Kawana.

Je dis « Nein ! » (Je sais dire « Nein ») « Pas comme ça » (Pour qu’il comprenne mieux, je prononce « Bas gomme za »).

Il se tourne, interrogatif, vers le Belge. Le Belge traduit :

— Er sagt, es wird nicht so geschreiben.

Museau-de-rat dit :

— Doch wird’s ab heute so. Maintenant, êdre gomme za, Meuzieur. Ici, Deutschland. Hallemagne. Diffitsile lire nom gomme za pour Hallemand. Chose diffitsile pour Hallemand, chose pas bon, Meuzieur.

Cavanna, Les russkofs

On aura noté ici l’attention de l’auteur à gloser-traduire et à reproduire le parler français du soldat allemand, y compris dans la version bilingue du soldat. La technique adoptée, dans la composition même des répliques et/ou leur glose bilingue vise non seulement à donner accès au lecteur au sens des échanges, mais également à attester leur plausibilité. Comme dans l’extrait ci-dessus (E) de Jorge Semprún, qui utilise une technique partiellement différente, au moyen des notes de bas de page. Dans ce choix d’« alternance codique d’auteur », celui-ci se fait lui-même truchement10, y compris lorsqu’il présente en dialogues des échanges impliquant, personnages du récit, des traducteurs-médiateurs de circonstance.

Dans un autre ouvrage, le dernier de ses romans (Le voyage), François Cavanna raconte en forme picaresque l’odyssée de Christophe Colomb, de ses trois navires et de ses équipages, et deux épisodes de truchements balbutiés, lors de la découverte ultramarine.

L’expédition de l’amiral Colomb atteint une terre inconnue, probablement la Chine.... Le jeune marin irlandais Konogan, le narrateur, rend compte des premiers échanges avec les autochtones. Il semble y avoir dans la flotte espagnole un interprète de service, qui s’adresse au chef apparent de la tribu, après « qu’il lui fut offert un couvre-chef de soie cramoisie orné d’une plume de paon qui oscille à la brise » :

J

Le marin ex-caravanier censé œuvrer comme interprète se présente alors et, s’adressant au vieux chef et désignant le bonnet, dit bien distinctement :

— Cadeau.

En arabe, naturellement.

Il se trouve – j’ai déjà eu l’occasion de le dire – que, durant mon séjour dans les armées de l’émir Boabdil, j’ai acquis une certaine connaissance des rudiments de l’arabe parlé. Je puis donc juger de la prononciation tout à fait correcte du mot. Je ne puis, par contre, assurer que le même vocable s’emploie, avec le même sens, dans la langue chinoise […]

[L’amiral :]— Vous avez entendu ! Vous avez vu ! Il a compris ! Nous voici donc assurés de deux choses. Premièrement, que nous sommes bien en Chine. Deuxièmement, que le chinois est une espèce d’arabe régional. Rappelez-moi que je dois noter cela dans le livre de bord.

Cavanna, Le voyage

Un peu plus tard survient un malentendu, peut-être un conflit, entre les indigènes et les arrivants. C’est alors qu’intervient Pedrito, le moussaillon, qui a écouté parler le chef de la tribu.

K

Campé sur ses ergots de petit coq face au vieux chef, il lui ressort tout d’un trait la phrase exacte, mot pout mot, syllabe pour syllabe, qu’il vient de glapir. Le vieux […] finit par lâcher une autre sentence, l’air ravi. Pedrito, aussitôt, répète après lui, avec l’intonation absolument exacte. L’Amiral sursaute. Moi aussi.

— Pedrito ! Tu connais le chinois ?

Il éclate de rire :

— Mais non ! Je fais semblant. C’est facile. J’ai de l’oreille, moi. J’écoute bien bien, et puis je répète ce que j‘ai entendu, juste comme je l’ai entendu. Mais bien sûr, je ne comprends rien à ce que je dis. C’est de l’imitation, quoi. Lui, il croit que je l’ai compris, il est content.

[Pedrito procède ensuite par gestes et mimiques, et l’Amiral, admiratif :]

— Pedrito, je te nomme interprète officiel de l’expédition pour toutes les langues étrangères, connues ou inconnues.

Cavanna, Le voyage

Les langues, maternelle et étrangères, irriguent et animent, autobiographiques ou non, les textes de Cavanna. 

4. Le goût des langues et le plaisir d’en écrire

Parmi bien d’autres, les extraits précédents montrent chez François Cavanna, continus au long de son trajet de vie et d’écrivain, l’intérêt, la curiosité et le goût pour le langage et les langues. Le français, d’abord, dès l’école (voir aussi C ci-dessus, « la grammaire, quel régal ») :

L

Les choses, pour moi, c’est d’abord des mots. Des mots écrits. Si on me dit « cheval », si, tout seul dans ma tête je pense « cheval », je vois le mot « cheval » imprimé, attention, pas écrit à la main, imprimé en minuscules d’imprimerie, je le vois, là, devant moi, noir sur blanc, avec le hargneux crochet de son « c » au bout à gauche, son « h » pas trop aimable non plus qui dépasse en l’air ainsi que le « l », son « v » prétentieux au milieu, son « e » très gonzesse, son « a » pansu assis sur son gros cul. « Cheval ». Après, seulement après, je vois la bête. Tout ça se fait beaucoup plus vite que je l’explique. A une vitesse fantastique. Mais j’ai quand même le temps de bien le voir, le mot, avec tous ses détails, sa physionomie, son mauvais caractère ou son clin d’œil complice. Les mots sont vraiment des copains.

Cavanna, Les Ritals

Puis, plus tard, bien ailleurs, le russe :

M

Le français est la plus amusante, la plus scintillante, la plus stimulante pour l’esprit et l’imagination de toutes les langues qu’il m’a été donné de connaître avec quelque intimité. Seul le russe est plus somptueux, plus architecturé, mais beaucoup moins imprévu.

Cavanna, Les Ritals

Sur le russe, il s’étend à maintes reprises, dans les Russkofs et ailleurs.

N

(L’auteur a découvert la langue russe avec ses compagnes russes et ukrainiennes de captivité)

Enfin, bon, le russe, je m’en suis vite aperçu, est aux autres langues ce que les échecs sont à la pétanque. Comment des moujiks arrivent-ils à se dépatouiller là-dedans, et même à faire des choses drôlement subtiles, le russe est la langue des nuances infinies, va savoir ! Mais quelle récompense ! Quel éblouissement ! Dès les premiers pas, c’est la forêt enchantée, les rubis et les émeraudes, les eaux jaillissantes, le pays des merveilles, les fleurs magiques qui lèvent sous tes pas… l‘extraordinaire richesse des sons dont est capable le gosier russe, la fabuleuse architecture de sa grammaire, byzantine d’aspect, magnifiquement précise et souple à l’usage… Oui. Je tombe facilement dans le lyrisme quand je parle du russe. C’est que ça a été le coup de foudre !

Cavanna, Les Russkofs

Goût des langues ? A deux titres, en deux sens : le goût – la curiosité, l’intérêt, la passion – pour les langues ; et la saveur, la sapidité des langues, éprouvée et exprimée, à travers leur découverte, leur apprentissage et les interactions où elles se trouvent engagées et qu’elles engagent. Plusieurs extraits illustrent diverses facettes de cette relation. Ainsi, à plusieurs reprises, on le trouve linguiste autodidacte, décrivant et comparant les langues qu’il connaît, celles qu’il découvre et celles qu’il apprend.

O

On m’a appris à l’école que la langue française était la seule, ou presque, à posséder des sons comme on, in, an. Des diphtongues nasalisées, si je me rappelle bien. Les français ont un mal de chien à s’en débarrasser quand ils veulent parler étranger. Les étrangers trouvent ça très laid. Ça leur donne l’impression d’un type à bec-de-lièvre qui parlerait du nez, paraît-il. Eh bien, dans le dialetto, il y a les in, les on, les an. La polenta (prononcer : « polènnta »), la grosse bouillie de maïs, devient « la poulainte ». C’est peut-être pas exactement « poulainte », mais moi j’entends « poulainte ». Les vrais Italiens instruits, avec leurs belles voyelles bien pures bien franches résonnées à pleine bouche, rigolent des gros lourds du nord, qui causent du nez comme les canards. Mais ça facilite bien pour apprendre le français.

Cavanna, Les Ritals

Au-delà de l’école et de l’enfance s’ouvrent les découvertes et les affinités.

P

J’aime le français, ma langue maternelle, elle m’est chaude et douce, depuis ma dixième année elle n’a plus de coins noirs pour moi, je m’en sers comme de mes propres mains, j’en fais ce que je veux. L’italien, que je comprends un peu, que j’apprendrai un jour, je ne le connais qu’à travers le « dialetto » de papa, je pressens un parler doux et sonore, à la grammaire jumelle de la nôtre, un jeu d’enfant pour un Français. J’ai fait de l’anglais à l’école, j’étais même bon, maintenant je m’attaque à l’allemand, c’est une langue formidable, restée toute proche du parler des grands barbares roux casseurs de villes en marbre blanc, si je n’avais pas connu le russe au même moment, j’en serais tombé amoureux, je le suis, d’ailleurs, mais la souveraine fascination du russe surpasse tout, balaie tout.

Cavanna, Les Russkofs

À propos de son propre rapport aux langues, Cavanna évoque à plusieurs reprises ses talents d’imitation,

Q

Je possède un certain don d’imitateur qui fait que j’entends avec précision les sons particuliers à une langue et que je peux les répéter aussitôt, comme un phono, avec accent tonique, musique de phrase, tout ça. Sans comprendre un mot, bien sûr. Comme d’autre part le jeu rapide de la mémoire des mots, des règles qu’il faut appliquer à toute vitesse, des accents qu’il faut placer au bon endroit du premier coup (en russe, l’accent se promène suivant le « cas » du mot, suivant la conjugaison du verbe) est un défi sans cesse renouvelé qui se propose à mes petits boyaux du dedans de la tête.

Cavanna, Les Russkofs

Talents d’imitation qu’il prête, comme par procuration, dans Le voyage, au personnage de Pedrito (K ci-dessus).

Le prisonnier Cavanna va même s’improviser professeur de langue…

R

(Dans le camp de travail, en Allemagne, avec Maria)

J’ai voulu apprendre le français à Maria. Je connaissais le principe de la méthode Assimil, alors j’ai bricolé une méthode de ce genre pour apprendre le français aux Russes, mais entièrement en bandes dessinées. Je dessine très vite. Ça commençait comme ça : un type se désignait lui-même du doigt et il disait « Je suis Jean ». Puis il montrait la table et il disait : « ceci est la table » … Je transcrivais tout phonétiquement en alphabet cyrillique. J’ai fait répéter la première leçon à Maria, la prévenant qu’elle aurait à me la lire le lendemain. Le lendemain, après cinq minutes, elle envoyait promener tout le bazar. Elle disait dans un éclat de rire qu’elle avait une tête trop bête, que ce qui entrait par une oreille ressortait aussitôt par l’autre, « Rass siouda, rass touda !» et bon, je me sentais vieux prof barbichu et chiant, alors j’ai laissé tomber.

Cavanna, Les russkofs

De cet échantillon de « méthode », on trouve un écho (T ci-dessous) à la fin du Voyage.

L’intérêt des extraits précédents – et d’autres, comparables, de maints autres auteurs – pour une sensibilisation et une formation à l’apprentissage et à l’enseignement des langues et des cultures (voir KLETT, 2014, et PORQUIER, 2015) tient non seulement à leur matière thématique mais également à leur mise en scène et en écriture des interactions bilingues et exolingues. L’écrivain Cavanna est là particulièrement intéressant en ce qu’il s’attache avec soin à rendre par l’écriture des interactions orales : il lui faut là se faire, en texte, et traducteur et transcripteur, avec les difficultés particulières de transcodage en français, d’un oral à un écrit, de parlers non natifs, tout en assurant l’intelligibilité et la plausibilité des dialogues. Là se rejoignent, de Cavanna, le goût pour les langues et pour leur oralité et une technique affinée d’écrivain. Et sa passion pour l’écriture, clamée dans son dernier ouvrage, Lune de miel :

S

Écrire m’est nécessaire, vital. Raconter. Expliquer. Amener le lecteur dans l’état où l’on a décidé qu’il serait, et cela rien qu’en arrangeant des mots. C’est-à-dire séduire. Ou indigner. De toute façon : dominer. Comment s’en passer quand une fois on a goûté à cette ivresse ?

[…] Je ne savais pas ce que c’est qu’écrire, quand vous avez fait le plongeon, que vous ne remontez plus à la surface que brièvement pour avaler vivement une goulée d’air. Plus que le dessin, l’écriture vous accapare et vous isole, fait de vous un halluciné coupé de tout, et d’abord de la vie. Enfin, moi, c’est comme ça.

[…] Le voilà, le métier qui me convenait. Jouir en travaillant, jouir par le travail, mesurer la qualité du travail au plaisir même qu’on y a pris…

Cavanna, Lune de miel

* * *

C’est à la fin du roman Le voyage, de retour en Europe après le périple atlantique avec l’amiral Colombo (Christophe Colomb), que le narrateur, le jeune marin irlandais Konogan, se rend dans le village d’origine de l’amiral, près de Gênes. Une fillette de l’endroit va l’y conduire dans une carriole à âne.

T

La voiture est exiguë, j’ai les oreilles entre les genoux. Le chemin n’est que fondrières, je suis projeté contre la petite et je n’arrive pas toujours à atténuer le choc. Elle sourit, brièvement, pour signifier « Ce n’est rien ». La courtoisie exige que je me présente. Je pointe derechef l’index vers ma personne et je dis, en articulant bien : « Konogan ». Elle me regarde, sourcils hauts levés. Je répète : « Konogan ». Elle rit. Elle pointe à son tour l’index vers elle-même et dit : « Gisella ». Voilà. Elle s’appelle Gisella.

Sa voix est une musique. Pour l’entendre encore, j’essaie de relancer la conversation. J’ignore totalement l’italien, alors je prends un biais. Je désigne du doigt le petit âne et je dis « Caballo », tout en espérant qu’en espagnol, langue sœur, ou à tout le moins cousine de l’italien, le mot sera suffisamment proche de sa version italienne. Je sais bien qu’un âne n’est pas un cheval, mais justement… Elle rit, montre à son tour le bourricot, et dit : « Cavallo ? O no ! Asino. Somaro. » Eh bien, voilà, « Âne » se dit : « asino ». Ou peut-être « somaro » ? Ou peut-être les deux ensemble ? Facile de s’en assurer. Je montre l’ânon, je dis : « Asino ? » Elle approuve vivement de la tête, toute contente. Je dis ensuite : « Somaro ? » Là, je vois l’admiration briller dans ses yeux. Il y a donc deux façons de dire « âne ». A moins que « somaro » ne soit le petit nom de cet âne-là.

Cavanna Le voyage

Nous voici donc là, lecteur, par l’imagination romanesque de l’écrivain Cavanna, rendu six siècles auparavant à l’Italie de ses origines, où la fiction rejoint ou devient la réalité : dans cet épisode du roman, la carriole qui transporte Gisella et Pedrito se dirige alors, à la fin du XVe siècle donc, vers le village de Bettola, dans la province de Plaisance, en Emilie-Romagne, pour y retrouver l’amiral Colombo. Il est possible, mais non avéré, que Christophe Colomb, né dans cette région, soit originaire de cette localité précise. Pourtant, une tour médiévale en pierres y est de nos jours présentée, à Pradello, comme sa maison natale, et comporte un musée qui lui est consacré. Sur une place de Bettola, on peut voir une statue de l’amiral Christophe Colomb, enfant du pays, découvreur de l’Amérique.

Bettola est également le village de naissance de Luigi Cavanna, le père de l’écrivain François Cavanna.

foto cavanna

Références bibliographiques

Sont indiqués, entre crochets, les renvois aux extraits cités (A à T).

BENACQUISTA, T., Malavita, Paris, Gallimard, 2005 [D].

CAVANNA, F., Le voyage, Paris, Albin Michel, 2006 [J, K, T].

CAVANNA, F., Les Ritals, Paris, Belfond, 1978 [A, B, C, L, M, O, Q, R].

CAVANNA, F., Les Russkofs, Paris, Belfond, 1979 [F, G, I, N].

CAVANNA, F., Lune de miel, Paris, Gallimard, 2011 [S].

KLETT, E., «Formation des enseignants et plurilinguisme : quels moyens peut-on se donner ? », Revue de la SAPFESU (Buenos-Aires), n° 3, 2014, p. 80-90.

LEVI, P., La Trève, Paris, Grasset & Fasquelle, 1966 (trad. de l’italien : La tregua, Einaudi, 1963) [H].

PORQUIER, R., « Hétéroglossie et littérature. Quand les écrivains parlent des langues », Synergies Portugal, 3, 2015, p. 17-32.

SEMPRUN, J., Le grand voyage, Paris, Gallimard , 1963 [E].

1
Pour le dictionnaire Le Robert, 2012 : « RITAL, ALE [Rital] n. – 1890, altération inexpliquée de les Ital(iens) // FAM. et PÉJ. Italien. Les Ritals. »

2
Dans le téléfilm Les Ritals (Marcel BLUWAL, 1991), le père de Cavanna est interprété par l'acteur italien Gastone Moschin.

3
De l’échantillon suivant, on rapprochera la séquence, dans le film Down by law, de Jim JARMUSCH (1988), où Roberto Benigni, en prison, apprend l’anglais (« I scream, you scream, we all scream for ice-cream »).

4
Semprún est alors trilingue, parlant couramment l’espagnol, le français et l’allemand.

5
Vous comprenez l’allemand ?

6
Je voudrais vous poser une question

7
Je vous en prie.

8
Pourquoi êtes-vous arrêté ?

9
L’auteur précise, en note de bas de page : « Les Dolmetscher (interprètes), ce sont toujours des Flamands. Parce que leur langue maternelle est proche de l’allemand, et que d’ailleurs la plupart ont appris l’allemand, ne serait-ce que pour faire chier leur roi qui les oblige à apprendre le français à l‘école ».

10
Même connaissant l’origine du mot truchement, on regrette ici que le français n’ait pas produit de verbe trucher

Per citare questo articolo:

Rémy PORQUIER, Cavanna et les langues, Repères DoRiF n.12 - Les z'oraux - Les français parlés entre sons et discours, DoRiF Università, Roma juillet 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=339

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