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Enrica GALAZZI, Marie-Christine JAMET

Les Z’oraux. Les français parlés entre sons et discours

Enrica Galazzi
Università Cattolica del Sacro Cuore – Milano
enrica.galazzi@unicatt.it

Marie-Christine Jamet
Università Ca' Foscari – Venezia
jametmc@unive.it

L’étude de l’oral est un chantier sans cesse en mouvement et, de plus en plus, un carrefour multidisciplinaire autour duquel s’affairent linguistes et chercheurs de tous bords avec un élan renouvelé par les possibilités inédites qu’offrent les nouvelles technologies1. Une impulsion forte est ainsi donnée à la recherche en synchronie comme en diachronie où se développe une fascinante archéologie de la voix. Les traces perdues de la parole du passé – que les phonéticiens du début du XXᵉ siècle avaient tenté de noter à travers l’orthographe et, juste avant la Grande Guerre, par les premiers enregistrements phonographiques (GALAZZI, 2002) – sont partiellement retrouvées par l’exploration des Archives de la parole de Ferdinand Brunot désormais disponibles sur Gallica (Diachroniques 2017)2. Par ailleurs, la numérisation des documents permet de donner des réponses au questionnement sur la constitution de corpus oraux et sur la pérennisation des données (Histoire Epistémologie Langage 2016)3. Ainsi la parole orale conserve-t-elle le charme de sa nature éphémère et musicale, mais s’enracine-t-elle, tout comme la parole écrite, dans des corpus permettant son étude précise et scientifique.

Le titre que nous avons choisi, les Z’oraux, clin d’œil à ce chevalier-justicier qui signe d’un Z ses exploits, fait allusion au côté imprévisible et transgressif de l’oral toujours en (r)évolution, fer de lance des transformations linguistiques qui ont marqué la diachronie et qui pourraient se décliner dans des changements futurs. Les Z’oraux parce qu’il n’y a pas qu’une seule langue orale, mais bien plusieurs qui ne cessent de nous surprendre et justifient le pluriel. Les Z’oraux enfin avec ce Z de liaison, retranscrit à dessein, pour rendre justice à toutes les études qui, à l’origine, alors que l’oral était encore dévalorisé, ont travaillé à le légitimer en tant qu’objet d’étude, ce qui n’est pas toujours allé de soi, ni dans la recherche ni dans les applications (BLANCHE-BENVENISTE & JEANJEAN, 1987). L’ensemble des contributions ici rassemblées démontrent au contraire tout le chemin parcouru et témoignent de la vitalité et de la variété de ce champ de recherche théorique et pratique.

Théorie et pratique ne sont pas exclusives l’une de l’autre et cette dichotomie intégrée irrigue le volume. Si dans la première partie du recueil, on pourra lire des contributions qui interrogent l’épistémologie même de la recherche en linguistique de l’oral, la deuxième section explorera les liens entre l’oral et le monde professionnel, avec une incursion vers l’horizon prometteur de l’intercompréhension, où les interactions professionnelles se font en modalité plurilingue. La troisième section accueille les contributions de jeunes chercheurs de l’équipe IPFC-Italie (Interphonologie du français contemporain) ayant pour objet l’étude des oraux d’étudiants italophones en différents contextes d’apprentissage. Le recueil se termine par une table ronde réunissant plusieurs spécialistes de FLE qui débattent et échangent sur les modalités d’enseignement de la prononciation.

Les différentes interventions de la première section autour du français oral s’inscrivent toutes dans l’optique de la linguistique de corpus. S’appuyant sur des données réelles et nombreuses, Bernard Lacks et Oreste Floquet l’affirment d’emblée pour souligner la valeur d’une « linguistique empiriquement adéquate ». Toutefois, ils estiment qu’une linguistique plus subjective, avec des évaluations de type qualitatif, a également sa place. Les auteurs se penchent alors sur le phénomène de la liaison, qui revitalise des consonnes écrites devenues muettes en suivant un ensemble de règles dont la maîtrise est loin d’être simple pour les non-francophones. Ils évoquent les études faites à partir du corpus PFC (Phonologie du français contemporain, voir ci-dessous), mais ici ils proposent une étude exploratoire de la liaison, à la fois qualitative et quantitative, où ils montrent, à travers un test d’acceptabilité auprès de locuteurs francophones, que la perception d’une liaison incorrecte et son explication ne se superposent pas aux résultats acquis à travers les enquêtes sur grand corpus. Ils revalorisent ainsi épistémologiquement le recueil de données subjectives, et justifient leur étude, basée sur un nombre réduit d’enquêtés, comme la preuve qu’une étude perceptive plus systématique pourra et devra être conduite.

Françoise Gadet et Anaïs Moreno inscrivent leur réflexion dans le cadre du corpus MPF (Multicultural Paris French) recueilli depuis 2010 à Paris auprès d’adolescents et jeunes adultes afin de mesurer l’impact des langues de l’immigration sur le français. L’originalité dans la constitution du corpus a été de tenir compte du degré de proximité entre locuteurs qui va déterminer des genres de discours oraux catégorisés à partir des données empiriques : les entretiens traditionnels, de proximité et les enregistrements écologiques, à savoir en prise directe sur le réel sans que l’enquêteur n’intervienne. À l’intérieur des échanges relevant de ces genres, les chercheuses ont restreint leur regard sur deux éléments linguistiques susceptibles de voir l’émergence de phénomènes nouveaux : certains marqueurs discursifs (comme et tout en fin d’énoncé) et l’usage du discours direct. L’intérêt épistémologique de leur travail concerne la notion de proximité comme paramètre de la recherche, dont elles perçoivent le caractère labile, mais qu’elles considèrent néanmoins comme étant important pour définir la variation en milieu urbain qui dépasse les catégories d’âge et d’origine.

Isabelle Racine introduit également une réflexion épistémologique sur les façons de conduire des recherches sur l’oral dans un domaine nouveau, celui des non-natifs, partant du constat de la multiplicité des échanges dans le monde. Elle s’interroge sur la marge de variation acceptable dans l’accent étranger d’un non-natif pour qu’il y ait intelligibilité et que la communication soit possible, et corollairement, sur la notion de modèle – qui ne peut plus être celui du natif – à fournir. De là est née l’idée de constituer un corpus spécifique et original de productions langagières d’étudiants de FLE : IPFC Interphonologie du français contemporain, dont elle présente le protocole4. Ce corpus recueille des centaines d’exemples de prononciation de locuteurs étrangers, ce qui va permettre des comparaisons entre apprenants d’origines différentes, et entre des productions liées à des tâches différentes. L’objectif est de déculpabiliser l’accent étranger dans le contexte multilingue mondial d’aujourd’hui, tout en maintenant le cap de l’intelligibilité à définir avec précision. Ce corpus a donné lieu à plusieurs recherches (Cf. FALBO et alii, 2013), dont les plus récentes sont présentées dans la dernière section de ce numéro.

La dernière contribution de cette section émane de deux chercheurs, Sandrine Caddéo et Frédéric Sabio, qui ont travaillé dans le Groupe Aixois de Recherche en Syntaxe (GARS) créé par Claire Blanche-Benveniste dont ils présentent ici les grands axes de la pensée et leur évolution dans la recherche contemporaine. La grande originalité de Claire Banche-Benveniste, il y a plus de trente ans, a été de constituer l’un des premiers grands corpus de français parlé. La clef d’entrée est restée volontairement purement grammaticale, afin de fournir une description précise des structures de la langue orale. Ce premier corpus a été un précurseur, pénalisé par l’absence de technologies dont dispose aujourd’hui la linguistique de corpus. Une seconde avancée de la recherche sur l’oral a été la réflexion sur la transcription des données selon des grilles de codage précises. Enfin l’étude des corpus permet de faire évoluer la description grammaticale de la micro-syntaxe de la phrase (dérivée du principe de l’approche pronominale) vers la macro-syntaxe ; celle-ci se définit sur le plan des énoncés qui ne s’organisent pas selon la syntaxe de la phrase. Toutes ces avancées fécondent la linguistique contemporaine qui s’intéresse à l’oral.

La deuxième section du recueil est consacrée au français langue professionnelle (FLP), de plus en plus sous la loupe des linguistes. Nous citerons, parmi beaucoup d’autres publications récentes, le dernier numéro de la revue Pratiques (171-172, 2016) consacré à L’écriture professionnelle. Quant aux pratiques langagières orales, nous ne saurions passer sous silence l’apport incontournable du réseau Langage et travail et l’engagement de longue date de la revue Langage et Société, qui fête cette année ses 40 ans d’action militante5, tout comme les contributions nombreuses et incisives de Josiane Boutet, notamment La vie verbale au travail. Des manufactures aux centres d’appels (Octarès 2008).

Josiane Boutet précisément ouvre la section et offre une réflexion épistémologique sur les diverses approches de l’oral professionnel au sein desquelles elle situe la sienne, de matrice sociolinguistique, en essayant de comprendre comment se croisent activités et contexte matériel du travail avec les productions langagières. Les exemples concrets sélectionnés dans plusieurs univers de travail montrent que les savoir-faire linguistiques sont de plus en plus présents pour tout type de métiers. Mais Josiane Boutet va plus loin en développant le concept de plurisémioticité, à savoir le fait que l’oral professionnel est toujours combiné avec d’autres systèmes sémiotiques dans une interaction constante (oral, écrits, tableaux, symboles, chiffres, etc.). Ce nouveau concept est légitimé par le fait que des méthodes différentes de recueil de données (ethnographique par observation directe ou sociolinguistique et statistique par entretien ou questionnaire) convergent sur ce résultat. Dans un souci constant de passerelle entre recherches et pratiques, nous faudra-t-il repenser la notion de « langue de spécialité », souvent utilisée en didactique des langues justement pour catégoriser des ensembles linguistiques par rapport à une réalité, en intégrant davantage des compétences plurisémiotiques liées à l’univers de travail ?

La contribution de Caterina Falbo nous entraîne au cœur d’un « métier de langage » : le monde complexe et fascinant de l’interprétation, où l’oralité de l’interprète perd son caractère spontané pour être soumise à la volonté d’autrui. La multiplicité des situations justifie, selon l’auteure, de parler au pluriel des « oraux des interprètes », ce qu’elle illustre par l’analyse fine de deux situations prototypiques : l’interprétariat dans des émissions de télévision et au tribunal. Pour le premier volet, l’auteure donne trois exemples monologaux (interprétation d’un discours du pape) et un dialogal (le débat de 2012 entre Sarkozy et Ségolène Royal). Elle montre combien, dans le discours de l’interprète, le paraverbal a son importance, car un débit lent, saccadé ou hésitant peut distordre le sens initial du message et jouer négativement au plan de la réception dans le deuxième cercle communicatif qui va de l’interprète à l’auditeur. Pour le second volet, elle montre combien dans une situation in praesentia de type judiciaire, l’interprète a un rôle déterminant, puisque c’est la seule parole sur laquelle se fonde le juge. Or l’analyse de son exemple montre que les règles de base de l’interprétariat ne sont pas toujours respectées, par manque de formation de l’interprète. Les conséquences pratiques que nous pourrions tirer de cette observation ethnographique concernent d’abord l’enseignement de la compétence d’interprétariat, mais aussi la nécessaire conscientisation des milieux judiciaires sur les activités langagières qu’ils exigent ou devraient exiger de leurs interprètes.

Les deux communications suivantes sont reliées parce que toutes deux portent sur l’oral dans la perspective du plurilinguisme, et plus particulièrement de l’intercompréhension (IC). L’oral y est envisagé dans sa dimension réceptive pure ou en interaction exolingue. Rappelons que l’intercompréhension désigne une compétence de communication où chacun s’exprime dans sa langue tout en comprenant la langue de l’autre, et par extension des processus qui permettent d’exploiter les ressemblances entre langues congénères pour apprendre plus vite à lire ou écouter dans la langue étrangère proche sans devoir apprendre à la parler ou à l’écrire. L’IC permet aussi de gérer des situations de communication exolingues sans recourir à une médiation à travers une personne tierce comme dans le cas de l’interprétariat, à une lingua franca, ou encore à des stratégies de code switching. C’est un champ qui s’affirme depuis plus de vingt ans maintenant, d’abord sur la compréhension des écrits (ESCUDÉ & JANIN, 2010 ; CADDÉO & JAMET, 2013 ; BONVINO & JAMET, 2016), puis sur la dimension orale (JAMET, 2007, 2011, 2016), qui reste néanmoins encore le parent pauvre de la recherche, d’où l’intérêt des deux communications présentées ici.

Le travail de Filomena Capucho prolonge la thématique de la section précédente puisqu’elle étudie des interactions plurilingues en milieu professionnel, à partir d’un corpus d’échanges verbaux recueilli lors d’une rencontre transnationale entre des associations de bénévoles dans le cadre du projet européen CINCO6. L’auteure insiste sur la différence terminologique entre une communication plurilingue qui volontairement passe à travers plusieurs langues, et les interactions multilingues où les langues sont juxtaposées, traduites ou médiatisées, mais où la communication n’est jamais exolingue, ce qui serait le cas par exemple de la situation au tribunal décrite par Falbo. Dans une communication plurilingue, où à dessein, on sait qu’on doit comprendre la langue de l’autre et se faire comprendre, intervient ce que les chercheurs ont appelé l’interproduction, à savoir le contrôle de sa production dans sa propre langue en fonction des difficultés des interlocuteurs que l’on anticipe. Filomena Capucho est sans doute la première à travailler sur des extraits de corpus afin de mieux définir les paramètres de l’interproduction.
Encore une fois l’observation des données nous pousse à tirer des conséquences didactiques et dans ce cas, l’un des objectifs sera de rendre l’apprenant conscient de l’élaboration de son propre discours dans sa langue. Une telle recommandation du reste serait valable dans n’importe quel échange endolingue puisque la prise en compte du public devrait toujours déterminer les choix linguistiques et discursifs opérés pour une plus grande intelligibilité. Proche du teacher talk ou foreigner talk, dont elle reprend des attitudes, l’interproduction dans un échange plurilingue en Intercompréhension, se base moins sur la fréquence d’usage, que sur la proximité étymologique. Ajoutons que ce n’est pas une compétence évidente dans la mesure où, si les adaptations para-verbales sont toujours vraies et praticables très tôt, en revanche, il faut déjà (bien) connaître la langue de l’autre pour être en mesure d’y sélectionner les termes ou locutions transparents.

Annalisa Tombolini travaille dans une situation d’apprentissage de la compétence purement réceptive. Elle essaie de mettre à jour les difficultés d’un apprenant en IC dans la langue étrangère inconnue, et a mis en place une recherche-action sur deux groupes en faisant varier un paramètre : la préparation à l’écoute autour d’objets sonores, dont on présume qu’ils poseront problème. Elle suit ainsi les indications de Claire Blanche-Benveniste (2009) qui, après avoir listé les problèmes qui selon elle auraient entravé une bonne compréhension d’un document oral chez un apprenant inexpert, suggérait de commencer par des exercices ciblés, afin d’aplanir la route ensuite pour la compréhension du texte dans son ensemble. Pour accéder aux difficultés de perception/compréhension, l’auteure a utilisé l’outil du questionnaire et a demandé à l’apprenant de cocher, parmi un éventail listé de difficultés, celles qui lui semblaient les plus importantes. Les résultats ne sont pas significativement différents dans les deux groupes (1 : débit, 2 : non reconnaissance des mots, 3 : non segmentation). De nombreuses objections chez les étudiants eux-mêmes sont apparues sur l’intérêt de la pré-écoute. Toutefois, l’auteure reconnaît que l’expérience a peut-être été biaisée par la nature de ces exercices où les mots opaques étaient présentés hors contexte. Mieux pensés, ces exercices pourraient sans doute avoir un impact plus grand, sans nuire à la motivation. Cet article ouvre la voie vers les questions d’apprentissage de l’oral traité dans la section suivante.

La dernière section du recueil tourne autour du projet IPFC (Interphonologie du français contemporain) déjà cité et pense le problème de l’oral et de son apprentissage dans une perspective « inter », afin de mesurer le poids des transferts de la langue maternelle ou L1 sur la langue 2.
Dans le dernier quart du XIXᵉ siècle, l’irruption de la phonétique dans les sciences du langage et en didactique amène à une sorte de sacralisation de l’oral et du locuteur natif. L’introduction de la parole dans les classes apparaissant comme une menace pour l’ordre et la discipline, l’enthousiasme fut vite effacé, le retour à l’ordre rétabli et l’oral négligé jusqu’à la venue du Français fondamental (GALAZZI, 2008). À partir des années 1960, le “standard” ne sera qu’une étiquette, certes commode, pour renvoyer à un français de référence s’identifiant avec le parisien cultivé qui finira par céder la place au modèle prestigieux des médias. Si le standard a dominé pendant plus d’un demi-siècle (GALAZZI, 2015a), aujourd’hui, les chercheurs semblent parcourir le chemin inverse : l’oral le plus débridé revient à l’honneur grâce aux TIC, à Internet, aux réseaux et à la linguistique de corpus. Enseigner la parole à l’aide des technologies numériques est un défi à relever pour les enseignants et les apprenants du troisième millénaire (GUICHON, TELLIER, 2017)7. Colloques, publications et projets se multiplient. Parmi les projets qui ont marqué le domaine de la phonétique et de la phonologie au tournant du XXᵉ siècle, l’enquête Phonologie du Français Contemporain (PFC) occupe une place de choix. Novatrice et quelque peu révolutionnaire, cette enquête réhabilite l’espace diatopique de la francophonie mondiale et donne la parole aux locuteurs non hexagonaux de tous horizons (DURAND et alii, 2009, 2014). À la suite de PFC, un nouveau volet s’est mis en place, le projet IPFC (Interphonologie du Français Contemporain), qui prend en compte la prononciation des non-natifs apprenants de FLE d’un bout à l’autre de la planète (DETEY et alii, 2010 et 2016)8. Le but du projet, lancé en 2008, est de collecter et de mettre à la disposition des chercheurs un important corpus de données orales comparables permettant d’étudier la compétence – essentiellement phonologique, mais pas seulement – de populations d’apprenants de FLE/S du monde entier (pour le moment, 16 langues maternelles différentes sont concernées). Ce projet nous permet de porter un regard différent sur le locuteur “natif” – de plus en plus difficile à repérer et à définir (GALAZZI, 2015b) –, sur l’apprentissage de la prononciation et sur le(s) modèle(s) d’oral à proposer. Dans ce volume, le focus est mis sur les publics italophones.

Roberto Paternostro, Marion Didelot, Isabelle Racine examinent l’acquisition de la compétence sociolinguistique par des apprenants italophones de FLE, par le biais d’un phénomène variationnel capricieux, caractéristique du français, le schwa, analysé dans deux constructions différentes : les formes verbales du type « je_C » et la négation « ne… pas ». Les données relatives à quatre groupes d’apprenants de différents niveaux, extraites des conversations guidées du projet IPFC-Italie et IPFC-Suisse, montrent que, si d’une part la formation et le contexte jouent un rôle indéniable, d’autre part, pour les jeunes Suisses (tessinois), le statut de la langue cible – qui est aussi langue nationale et identitaire – semble jouer un rôle non négligeable.

Tout en étant centrale dans un itinéraire d’apprentissage en L2, la question des représentations et de la norme chez les publics non francophones (enseignants et apprenants) est pourtant encore insuffisamment explorée (AGRESTI, 2016 ; MOLINARI, 2017). L’imaginaire phonologique des apprenants de FLE, le regard qu’ils portent sur le français parlé, « langue étrangère de soi et langue maternelle de l’autre », constitue l’objet de la contribution de Pascale Janot. L’auteure part d’un questionnaire soumis oralement sur deux terrains d’enquête (Milan et Trieste) à des apprenants qui avaient été identifiés comme relevant de niveaux différents lors de la tache de conversation guidée prévue par le protocole IPFC ; ce questionnaire concernait leurs propres savoirs et compétences, mais aussi les savoirs et compétences d’autres locuteurs francophones. Pascale Janot explore alors le rapport entre métalangage et subjectivité et nous entraîne dans un véritable tour du monde de l’imaginaire phonologique (aux niveaux phonétique et prosodique) relatif aux français parlés dans l’espace francophone, un imaginaire façonné par les normes fictives et prescriptive(s).

Si la personnalité et les styles des apprenants, leurs émotions et leurs représentations, se révèlent d’un grand intérêt, on ne saurait négliger la figure de l’enseignant qui reste décisive. Cristina Bosisio et Michela Murano ajoutent aux terrains d’enquête d’IPFC une nouvelle piste de recherche. Les auteures s’interrogent sur le rôle de la compétence phonologique dans le parcours de formation des enseignants de langues à travers l’analyse des textes officiels, notamment les Recommandations européennes (2004), le PEPELF, instrument d’auto-évaluation élaboré par le Conseil de l’Europe et les indications nationales italiennes. Une étude de cas illustre leur propos. Leur questionnement, qui est au cœur de notre réflexion et de notre métier, concerne, entre autres, le modèle de prononciation à proposer dans un contexte globalisé où non seulement la variation fait de plus en plus partie de notre environnement sonore, mais où, à tous les niveaux, cette variation est de plus en plus reconnue par les spécialistes et acceptée dans certains contextes de communication exolingue.

Enfin, l’ouvrage se termine par la retranscription d’une table ronde consacrée à l’enseignement/apprentissage de la prononciation. Réunissant plusieurs experts, elle prolonge sur le versant didactique les réflexions des divers articles, toujours dans la droite ligne du principe d’union étroite entre pratique et recherches sur les pratiques d’une part, recherche expérimentale ou sur corpus et réflexions théoriques d’autre part.

Références bibliographiques

AGRESTI, Giovanni, « Un nouvel outil numérique pour l'aménagement du français en Italie : l'analyse combinée des représentations linguistiques », in La Francesistica italiana à l'ère du numérique, Publif@rum, 25, 2016, url: http://publifarum.farum.it/ezine_pdf.php?id=336, p.1-15.

AVANZI, Mathieu, BEGUELIN, Marie José, & DIÉMOZ, F., (éds.), Corpus n° 15, Corpus de français parlé et français parlé des corpus, Alessandria, Edizioni dell’Orso, 2016.

BERGOUNIOUX, Gabriel, COLOMBAT, Bernard, LÉON, Jacqueline, « Constitution de corpus linguistiques et pérennisation des données », Histoire Epistémologie Langage, Tome XXXVIII, fascicule 2, 2016.

BLANCHE-BENVENISTE, Claire, & JEANJEAN, Colette, Le français parlé. Transcription et édition, Paris, Didier Érudition, Institut national de la Langue française, 1987.

BLANCHE-BENVENISTE, Claire, « Suggestions de recherches à mener pour entraîner la perception orale d’une langue romane à d’autres », in JAMET, M-C., (a cura di), Orale e intercomprensione tra lingue romanze, Venezia, Cafoscarina editrice, 2009.

BONVINO, Elisabetta, JAMET, Marie-Christine, « Storia, strategie e sfide di una disciplina in espansione », in BONVINO, E., et JAMET, M.-C., (a cura di), Intercomprensione: lingue, processi e percorsi, SAIL, Venezia, Edizioni Ca’ Foscari, 2016, p. 7-26.

CADDÉO, Sandrine, JAMET, Marie-Christine, Intercompréhension : une autre approche dans l’enseignement des langues, Paris, Hachette, 2013.

DEBAISIEUX, Jeanne-Marie, BENTIZOUN, Christophe, DELOFEU, Henri-José, « Le projet ORFEO : Un corpus d'études pour le français contemporain », Revue Corpus, 2016, Corpus de français parlé et français parlé des corpus, 15, p. 91-114.

DELAIS-ROUSSARIE, E., SANTIAGO, F. et YOO, Y., « The extended COREIL corpus : first outcomes and methodological issues », 18th ICPhS - Glasgow, 2015.
En ligne : http://www.ifcasl.org/docs/Delais_final.pdf

DETEY, S., DURAND, J., LAKS, B., & LYCHE, C., (éds), Les variétés du français parlé dans l'espace francophone. Ressources pour l'enseignement, Paris, Ophrys, 2010, p. 143-165.

DETEY, S., RACINE, I., KAWAGUCHI, Y., & EYCHENNE, J., (éds), La prononciation du français dans le monde : du natif à l’apprenant, Paris, CLE International, Collection : Didactique des langues étrangères (avec format spécial pour CD-ROM), 2016.

DUCOS, Joëlle, & SIOUFFI, Gilles, « Ferdinand BRUNOT, la musique et la langue. Autour des Archives de la parole de Ferdinand Brunot », Diachroniques, n°6, 2017.

DURAND, J., LAKS, B., & LYCHE, C., « Le projet PFC : une source de données primaires structurées». In DURAND, J., LAKS, B., & LYCHE, C., (eds), Phonologie, variation et accents du français, Hermès, Paris, 2009, p. 19-61.

DURAND, J., KRISTOFFERSEN, G., LAKS, B., La phonologie du français : normes, périphéries, modélisations. Mélanges pour Chantal Lyche, Paris, Presses Universitaires de Paris Ouest, 2014.

ESCUDÉ, P., JANIN, P., L’Intercompréhension, clé du plurilinguisme, Paris, CLE International, 2010.

FALBO, C., GALAZZI, E., JANOT, P., MURANO, M., PATERNOSTRO, R., « Autour d'un corpus d'apprenants italophones de FLE : présentation du projet Interphonologie du Français Contemporain - italien », Repères-DoRiF, 2013.
En ligne : http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?art_id=93

GALAZZI, Enrica, Le son à l’école. Phonétique et enseignement des langues (fin XIX siècle-début XX siècle), Brescia, La Scuola, 2002.

GALAZZI, Enrica , « 1950 : où est passée l’oralité ? », Actes du Colloque « Français Fondamental, corpus oraux, contenus d'enseignement 50 ans de travaux et d'enjeux », École normale supérieure Lettres et Sciences humaines, Lyon, 8, 9 et 10 décembre 2005 in BOUCHARD, R., et CORTIER, C., (éds), « Pratiques et représentations de l'oral », Le Français dans Le Monde Recherches et Applications, janvier 2008, p. 12-26.

GALAZZI, Enrica, « La prononciation du français standard à l'épreuve du 3ᵉ millénaire », Actes du Colloque « En deçà et au-delà des confins : les variations linguistiques dans la culture française contemporaine », Ragusa 17-18 octobre 2013, Autour du français : langues cultures et plurilinguisme, Repères-Dorif, n° 8 : Parcours variationnels du français contemporain. Hommage à Nadia Minerva. Sous la direction de Fabrizio Impellizzeri – septembre 2015, (2015a).
http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=235

GALAZZI, Enrica, « Du locuteur natif à l’étranger expert: quel(s) modèle(s) de prononciation pour les apprenants de FLE dans la société globalisée? », in Didactique de la phonétique et phonétique en didactique du FLE, Université Charles, Editions Karolinum, Prague, (2015b), p. 69-78.

GUICHON, Nicolas, TELLIER, Marion, Enseigner l'oral en ligne. Une approche multimodale, Paris Éditions Didier, 2017.

JAMET, Marie-Christine, À l’écoute du français. La compréhension de l’oral dans le cadre de l’intercompréhension des langues romanes, Coll. Giessener Beiträge zur Fremssprachendidaktik, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 2007.

JAMET, Marie-Christine, « Parliamo di orale ! Il suo posto nella didattica dell’intercomprensione oggi e domani » in DE CARLO, M., ANQUETIL, M., (eds), Intercomprensione e educazione al plurilinguismo, Wizarts editore, Porto Sant’Elpidio (FM), 2011, p. 252-265.

JAMET, Marie-Christine, « La reconnaissance de mots isolés à l’oral : expérience en miroir entre français et italien », in BONVINO, E., et JAMET, M.-C., (a cura di), Intercomprensione: lingue, processi e percorsi, SAIL, Venezia: Edizioni Ca’ Foscari, 2016, p. 59-80.

Molinari, Chiara, « Représentations et pratiques linguistiques et culturelles dans l'enseignement du FLE en Italie », in COLETTE, Feuillard, (éd.), Usage, norme et codification. De la diversité des situations à l'utilisation du numérique, L'Harmattan, 2017.

RACINE, Isabelle, DETEY, Sylvain, ZAY, F., et KAWAGUCHI, Y., « Des atouts d’un corpus multitâches pour l’étude de la phonologie en L2 : l’exemple du projet “Interphonologie du français contemporain” », dans KAMBER, A., SKUPIENS, C., (éds), Recherches récentes en FLE, Berne, Peter Lang, 2012, p. 1-19.

1
Signalons entre autres des études récentes où dialectologues, anthropologues, ethnologues et folkloristes nouent un dialogue interdisciplinaire autour du patrimoine oral (littérature orale ou oraliture qui dépasse l’aire francophone pour s’intéresser à toute l’aire galloromane. Cf. Aurélie Reusser-Elzingre et Federic Diémoz (éd.), Le patrimoine oral: ancrage, transmission et édition dans l’espace gallo-roman, Peter Lang, Bern, 2016.

2
http://gallica.bnf.fr/html/und/enregistrements-sonores/archives-de-la-parole-ferdinand-brunot-1911-1914. Citons une initiative toute récente de la BNF, qui ouvre ses Archives sonores au grand public : « La bibliothèque parlante » les 20 et 21 mai 2017.

3
Sur le site de la DGLFL, la toute nouvelle banque de données «Inventaire des corpus oraux des français hors de France », mis au point par Françoise Gadet est dès à présent disponible à l'adresse suivante :
http://www.dglflf.culture.gouv.fr/recherche/corpus_parole/BDD_Corpus_oraux_des_francais_hors_de_France.htm
Signalons aussi le Projet ORFEO: Orfeo est une plateforme qui mettra à la disposition un corpus oral de 4 millions de mots et un corpus écrit de 6 millions de mots annotés en POS et syntaxe avec des outils de requête (DEBAISIEUX, BENZITOUN, DELOFEU, 2016).

4
Voir : Racine et al. (2012), ainsi que le site du projet : http://cblle.tufs.ac.jp/ipfc/.

5
Cf. la Journée anniversaire internationale pour ces 40 ans, organisée du 25 au 29 septembre 2017 à Paris à la Maison des Sciences de l’Homme, rassemblant des sociolinguistes français et internationaux.

6
Projet de l’Union européenne portant sur l’intercompréhension entre cinq langues romanes : http://projetocinco.eu/184

7
Parmi les nombreux colloques récents ou à venir, nous signalons :« Enseigner les langues en libérant les voix/voies dans un monde polyphonique et multilingue », congrès de l'UPLEGESS, du 7 au 10 juin 2017 à l'Institut polytechnique de Grenoble et « Prononcer les langues : variations, émotions, médiations » les 5 et 6 octobre 2017 à l'université de Rouen Normandie.

8
Pour les corpus d’apprenants, voir aussi Delais-Roussarie, Santiago, Yoo (2015)

Per citare questo articolo:

Enrica GALAZZI, Marie-Christine JAMET, Les Z’oraux. Les français parlés entre sons et discours, Repères DoRiF n.12 - Les z'oraux - Les français parlés entre sons et discours - Coordonné par Enrica Galazzi et Marie-Christine Jamet, DoRiF Università, Roma juillet 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=354

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