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Chiara MOLINARI, Nadine VINCENT

Introduction

De nouvelles habitudes de consultation des outils de référence commencent à s’implanter et les jeunes générations grandissent sans parfois ouvrir de dictionnaires papier. Dans ce contexte, la présente publication vise à réfléchir à l’évolution du rôle symbolique du dictionnaire, à sa légitimité comme autorité linguistique et à l’effet que ce décloisonnement peut avoir sur la perception de la langue et sur la notion de « norme ».

Maintenant qu’Internet a rendu disponible une quantité innombrable de savoirs humains, que Wikipédia a avantageusement remplacé les encyclopédies traditionnelles et que se multiplient les projets collaboratifs, quel est le destin du dictionnaire de langue dans l’espace francophone?

C’est notamment à ces questions que s’intéressent les auteurs rassemblés ici et elles seront abordées en fonction de quatre axes particuliers. Le premier axe touche l’étude de la lexicographie collaborative pour elle-même et examine aussi les représentations qu’elle véhicule sur la langue, quand on la compare à la lexicographie traditionnelle. Le deuxième axe aborde le développement de nouveaux outils numériques et en présente trois à différents stades d’achèvement. Le troisième axe explore la décentralisation de la norme rendue possible par l’interactivité du Web. Enfin, le quatrième axe regroupe des contributions mettant en perspective la lexicographie traditionnelle.

AXE 1 - Dictionnaires collaboratifs, dictionnaires participatifs et dictionnaires par l’usager

Qu’ils soient le fruit d’une équipe restreinte, ou ouverts aux apports des usagers, avec ou sans système rigoureux de validation, ces dictionnaires ont la particularité d’être conçus et rédigés par des lexicographes profanes. Kaja Dolar s’est penchée sur sept d’entre eux (Blazz, Bob, Dico2rue, Dico des mots, La Parlure, Urbandico et Le Dictionnaire de la Zone) et en propose une typologie axée sur leur degré de collaborativité, s’attardant particulièrement aux protocoles de participation et de validation de chacun d’eux. Les différentes façons de faire ont un impact direct sur la fiabilité des contenus recensés.

De son côté, Michela Murano a étudié sensiblement le même corpus (Blazz, Bob, Dico2rue, Dico des mots, La Parlure, Street Cred, Urbandico et Le Dictionnaire de la Zone), mais en insistant plutôt sur la macrostructure des dictionnaires, et sur leur microstructure enrichie parfois d’éléments non linguistiques, conférant à ces outils un statut de complémentarité aux dictionnaires professionnels.

Ces nouvelles plateformes numériques alimentées par des lexicographes profanes s’ajoutent aux outils rédigés par des lexicographes professionnels, et diffusés sur différents supports. Certains dictionnaires professionnels n’existent en effet qu’en version papier (ex. Le petit Larousse millésimé), alors que d’autres, bien que conçus d’abord en version papier, profitent de la numérisation pour connaître une seconde vie (ex. Trésor de la langue française informatisé) ou un second marché (ex. Petit ou Grand Robert) ; d’autres encore ont été entièrement conçus en version numérique (ex. Usito).

Cette prolifération de références disponibles, notamment en ligne, crée-t-elle une confusion chez les usagers ? Les sources profanes ont-elles la même crédibilité, la même légitimité que les sources professionnelles ? Pour le savoir, Chiara Molinari a dépouillé le riche et diversifié forum ABC de la langue française à la recherche des représentations des usagers à propos de la langue française, et plus précisément, à propos des ouvrages lexicographiques servant de référence. Qui du TLFi ou du Wiktionnaire remportera la palme ?

Pour terminer ce tour d’horizon, Sabine Schwarze s’est également intéressée aux discours et représentations des usagers sur la langue, mais aussi sur l’interactivité et sur l’« auctorialité collective », en prenant comme objet d’étude l’encyclopédie collaborative Wikipédia. Son corpus est constitué de certains articles (comme français) et d'articles en hyperliens à différents niveaux de profondeur (comme grammaire française, variétés régionales du français, français de France, français québécois, français canadien, etc.) et témoigne de deux typologies de représentations : l’une articulée autour d’une vision centralisée du français, et l’autre qui propose une vision pluricentrique du français dans l’espace francophone.

AXE 2 – De nouveaux outils numériques

Cette section compte trois contributions qui présentent de nouveaux outils numériques déjà en application, en cours de production ou en cours d’élaboration.

Tim Allen, Charles Cooney et Clovis Gladstone, chercheurs de l’Université de Chicago attachés à l’ARTLF (The Project for American and French Research on the Tresury of the French Language), ont créé en 2008 le Dictionnaire vivant de la langue française1. Ils décrivent les performances et les écueils de la première version de cet outil jumelant un volet collaboratif à la compilation de dictionnaires numériques existants, de même que les ajustements qu’ils y ont récemment apportés pour en faire un outil plus efficace, plus représentatif de la francophonie, et mieux adapté aux besoins et usages des utilisateurs.

Guy Lavorel présente pour sa part le Dictionnaire des synonymes des mots et expressions des français parlés dans le monde2, fruit de la collaboration de l’équipe de recherche Francophonie, Relations internationales, Mondialisation de l’Université Jean Moulin Lyon 3 et de l’Académie des sciences d’outre-mer. Cet outil numérique, mis en chantier en 2013, a rendu disponible fin 2017 les 350 premiers mots traités, ouvrant sur plus de 6000 synonymes. Le Dictionnaire présente des données issues d’ouvrages lexicographiques antérieurs de même que les résultats d’enquêtes réalisées auprès d’étudiants et d’étudiantes de différentes régions de la francophonie.

Pour clore cette section, Marie Steffens propose un nouveau projet de lexicographie collaborative en phase d’élaboration, qui vise à tirer profit des savoirs des usagers de l’ensemble de la francophonie, tout en balisant leurs collaborations de façon à ce qu’elles puissent être validées et exploitables scientifiquement. Ce projet est axé sur la mise en valeur de la variation linguistique (diatopique, diaphasique, diastratique, etc.).

AXE 3 – Décentralisation de la description du français sur Internet

Au-delà du Web interactif qui a permis la naissance des dictionnaires collaboratifs à la toute fin du XXe siècle, Internet rend accessible une multitude de plateformes qui peuvent offrir différentes descriptions de la langue française. Les articles de cette section ont cherché à mesurer la diversité des français présentés en ligne de façon à savoir si la disponibilité de nouveaux outils favorise l’intégration d’un lexique non-hexagonal et parvient, de ce fait, à modifier les représentations concernant les relations entre la France et les autres zones de la francophonie.

Nadine Vincent a comparé la description d’emplois caractéristiques du français québécois dans le Petit Robert, témoin d’une description traditionnelle et centralisée de la langue, et dans trois dictionnaires profanes disponibles gratuitement en ligne : le dictionnaire du correcteur Cordial, le dictionnaire du portail linguistique Reverso et le dictionnaire collaboratif Wiktionnaire. Cette étude tente de déterminer si les outils en ligne proposentune description renouvelée et décentralisée de la langue, ou s’ils se contentent de reproduire le traitement adopté par la lexicographie commerciale professionnelle.

Mireille Elchacar s’est concentrée sur deux plateformes en ligne traitant des anglicismes : le site anglicisme.free.fr et le site « Néologismes et anglicismes », associé à l’Académie française. Son article analyse une trentaine d’anglicismes et leur traitement, et vise à savoir si la norme québécoise est prise en compte dans ces outils accessibles à toute la francophonie, mais dont la description est souvent limitée au français hexagonal, sans que cette restriction ne soit mentionnée à l’usager.

Enfin, Cristina Brancaglion propose l’analyse de vidéos mises en ligne par des adolescents francophones d’Acadie, de Belgique, du Québec et de Suisse qui décrivent chacun des particularismes – ou ce qu’ils considèrent en être – de leur variété de français. L’article met à la fois en lumière les aspects de la description pouvant être rapprochés de la pratique lexicographique et relève les positionnements linguistiques des jeunes réalisateurs.

AXE 4 – Mise en perspective de la lexicographie traditionnelle

Cette dernière section présente des articles qui prennent position par rapport à la lexicographie traditionnelle, c’est-à-dire notamment la lexicographie professionnelle commerciale produite à Paris.

Catherine Trekker revisite des articles touchant les motifs textiles, s’interrogant sur la précision de la description dans ce domaine où les principes de tissage ont aujourd’hui laissé la place aux imprimés, et où les impressions peuvent migrer des tissus aux objets de la vie quotidienne (tasses, parapluies, signets et autres). En comparant les descriptions des mots pied-de-poule, cachemire et paisley dans six dictionnaires (trois français et trois québécois), elle porte un nouveau regard sur le traitement de ces emplois et propose pour chacun d’eux une répartition des sens plus adaptée aux réalités actuelles.

Pierre Essengué se demande pour sa part si chaque entité souveraine de la francophonie ne devrait pas produire un dictionnaire distinct pour bien tenir compte de la richesse de sa variété de français et de tous les registres qui s’y rapportent. Il porte pour se faire un regard critique sur la méthodologie et sur les résultats de l’Inventaire du français d’Afrique (IFA), remettant notamment en question sa représentativité des différentes variétés de français en Afrique subsaharienne et mettant l’accent notamment sur les limites d’un projet qui aboutit à une subordination des usages périphériques à l’usage central.

L’espace francophone cohabitant avec différentes langues, Fanny Martin et Christophe Rey comparent quant à eux la lexicographie du français, traditionnellement centralisée mais peut-être soumise à une transformation importante en raison de l’arrivée de la lexicographie profane en ligne, avec la lexicographie du picard, depuis toujours l’apanage des lexicographes profanes. À la suite de cette mise en parallèle, ils répondent à la question évoquée aussi dans le titre de leur article : assistons-nous à une « picardisation » du modèle lexicographique français ?

L’ensemble des contributions présentées dans cette publication, qu’elles tiennent compte ou non de l’apport des usagers à la description de la langue ou de la multiplication des sources lexicographiques disponibles en ligne, ont comme point commun d’actualiser les données et les analyses sur la lexicographie du français, qui vit assurément une des mutations importantes de son histoire.

1
https://dvlf.uchicago.edu/ [page consultée le 19 décembre 2017].

2
http://www.dictionnaire-synonymes-francophones.fr/definition.php?alpha=D [page consultée le 19 décembre 2017].

Per citare questo articolo:

Chiara MOLINARI, Nadine VINCENT, Introduction, Repères DoRiF n. 14 - Dictionnaires, culture numérique et décentralisation de la norme dans l’espace francophone , DoRiF Università, Roma dcembre 2017, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=386

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