Versione stampabile

Jean-François PLAMONDON

Les québécismes de Jean Gabin

Jean-François Plamondon

Université de Bologne

jean.plamondon@unibo.it

Mots-clefs : Phonétique, québécismes, Jean Gabin, Arletty, Bethe Sylva, accent québécois, diphtongue

Parole-chiave : Fonetica, quebecismi, Jean Gabin, Arletty, Berthe Sylva, accento quebecchese, dittongo

Keywords : Phonetic, quebecism, Jean Gabin, Arletty, Berthe Sylva, french accent of Quebec, diphthong

Abstract
This paper points out that some of the Quebec’s french phonetic particularities are present in the parisian popular culture in the early and mid XXth century. The french language spoken in Arletty and Jean Gabin’s movies, or in Maurice Chevalier and Berthe Sylva’s songs, has indeed a lot to do with the phonetic system of the french Quebec’s accent. Often underestimated, this accent would be nothing else than a phonetic memory of the parisian french as it was spoken seventy years ago by the most popular stars of the french culture. By extending the demonstration, we could say, ironically, that the hexagonal french, as it is spoken today, is nothing but a phonetic practice deviated from the Quebec’s way to speak the french language.

Riassunto
Quest’articolo cerca di dimostrare che molti particolarismi fonetici della lingua francese del Québec sono ancora presenti nel francese del ambito culturale parigino della prima meta del 900. La lingua francese, che si può sentire nei film di Jean Gabin e di Arletty, o nelle canzone di Maurice Chevalier e di Berthe Sylva, propone una gamma di tratti fonetici comuni a quelli che chiamiamo oggi i quebecismi. L’accento quebecchese, molto spesso disprezzato nel insegnamento del francese in Europa, potrebbe essere pensato come una memoria fonetica della lingua parigina ancora parlata ieri dalle più grande star della cultura francese. Spingendo oltre la logica di questa prospettiva, possiamo dire che il francese esagonale contemporaneo è un sistema fonetico deviato del modo quebecchese di parlare la lingua francese?

Un québecois peut-il enseigner le français ?

Pour le présent article, on m’a demandé de livrer un témoignage sur mon expérience de lecteur d’échange canadien à l’Université de Bologne, ce que je ferai avant de m’attarder à la langue de Jean Gabin. Nommé par mon ambassade en 2005, je partais du Québec pour venir travailler dans un centre de recherche en littérature québécoise (le CISQ) et pour enseigner un cours de littérature annuel ; respectant ainsi les tâches définies par l’appel à candidature que j’avais préalablement consulté. Comme j’étais alors inscrit dans un doctorat de littératures française et québécoise à l’Université Laval, la situation me convenait parfaitement. J’avais étudié en France et en Belgique, j’avais enseigné dans des universités québécoise et brésilienne, l’Italie me ferait une nouvelle expérience à l’international.

Dès mon arrivée à Bologne, je fus accueilli et pris en charge par des collègues québécistes qui m’ont expliqué les dynamiques spécifiques aux universités italiennes et les logiques d’action propres à ma faculté. J’ai alors appris qu’un certain nombre de collègues préféraient me tenir à distance de l’enseignement du français. Pour eux, l’accent québécois était un handicap pour l’enseignement du français.
Je m’accommodai tout de même bien de cette « volonté antérieure à la mienne »1 puisque de toute manière j’avais une thèse de doctorat à écrire, et enseigner la littérature, parallèlement à la rédaction de ma thèse, devenait pour moi une chance inouïe. Ceci dit, je comprenais mal pourquoi le lecteur d’échange français, thésard comme moi en littérature française, était considéré, lui, apte à enseigner la langue française et moi non. Je comprenais mal aussi comment l’accent du lecteur d’échange belge ne contraignait pas mon collègue à quelque expérience d’enseignement, alors que mon accent limitait mon champ de spécialisation à la culture québécoise.
Quoi qu’il en soit, j’obtins le grade PhD en janvier 2007 et entendais bien m’accommoder de la situation en l’ignorant. Du reste, on me racontait toujours la même histoire pour justifier la décision de la section de français : les Québécois ont un accent si prononcé que les étudiants n’arrivent pas à les comprendre. Pourtant il est rare que l’on me fasse répéter en France sous prétexte que mon accent serait trop lourd, il est rare que l’on me demande d’où je viens à Bruxelles sous le même prétexte et je ne crois pas être le seul Québécois à pouvoir ainsi échanger avec tous les locuteurs de langue française.

La situation académique se renversa en 2010, lorsque mes collègues de la section française ont pris massivement leur retraite et qu’il fallait utiliser toutes les ressources humaines disponibles. Mon accent québécois ne dérangeait plus personne, l’économique prévalait sur les principes : comme quoi, l’économique est une science non seulement humaine, mais aussi humaniste à ses heures !
Depuis 2010, j’enseigne la langue française à l’Université de Bologne. On me donne notamment l’oral de la troisième année : j’adore mes étudiants, ils me le rendent bien et ensemble on essaie de mieux comprendre le monde en français sans que personne ne m’interrompe pour me faire répéter à cause de mon horrible accent à la Céline Dion.

Serait-ce possible que lorsque l’on se réfère au français du Québec, on ne se réfère toujours qu’à des écarts du modèle franco-français ? Et en contrepartie, lorsque l’on se réfère au modèle franco-français de la langue française, est-ce possible qu’on ne se réfère toujours qu’à la pratique normée ? En d’autres mots, le français du Québec ne serait-il pas toujours tiré des oubliettes que pour montrer ses écarts par rapport au français standard ?
Le français de référence au Québec intéresse peu ; on fait abstraction de son existence. Cela crée, à mon avis, une surreprésentation du français populaire du Québec dans le champ de la recherche linguistique ou lexicologique et cela fausse conséquemment le portrait réel de la langue française parlée au Québec. Nous nous retrouvons dans une dynamique de deux poids deux mesures où le franco-français est représenté comme une langue élitiste et le franco-québécois comme une langue populaire.
En bon agent provocateur, je me permets de formuler la question suivante : qu’est-ce donc que le franco-français, sinon une variation diachronique du franco-québécois ? Evidemment, ma question est rhétorique et je ne crois pas véritablement à ce qu’elle renferme d'implicite. Mais j’ai tout de même l’intention de faire ressortir les variantes endogènes du français de France, comme on les entend encore aujourd’hui dans les films de Gabin ou les chansons de Berthe Silva, afin de, paradoxalement, démystifier un peu cet accent mal aimé qu’est celui du Québec.

C’est en effet à partir d’exemples tirés de quelques films mettant principalement en vedette Jean Gabin que je ferai la démonstration. Pourquoi Gabin ? Parce que pour d’autres recherches, je travaille sur Georges Simenon2 et il s’avère que Gabin a personnifié souvent le fameux commissaire Maigret. En écoutant la voix de Gabin dans les films de Maigret, je me suis aperçu que la dite spécificité de la langue française du Québec avait beaucoup à voir avec la langue de Gabin.
Le présent article déborde donc du témoignage pour plonger dans la phonétique du phrasé français —du moins, tel qu’on peut l’entendre dans les films et chansons des années 1930-1950— en le comparant avec les spécificités phonétiques du français québécois, celui-là même qui n’est guère accepté par mes pairs pour l’enseignement du français.

Les québécismes des Français

Pendant des années, les variantes du son /wa/ ont été entendues et analysées partout au Québec. Parfois prononcées /wɛ/ comme dans /frɑ̃swɛ/, ou /we/ comme dans « moé », on expliquait ces variantes historiquement au Québec comme une prononciation ante-Révolution qui avait persisté dans la mémoire linguistiques des Québécois. En bon Canadien français que je suis, j’ai donc en effet appris à dire « Moé, je m’appelle Françwais », avant que ce type de prononciation ne devienne désuet et qu’il me faille apprendre à prononcer de manière normée « Moi, je m’appelle François ».
Or ma mémoire musicale me ramène à un air de Maurice Chevalier dans lequel les variations ante-Révolution sont utilisées comme un trait phonétique du français populaires bien synchronique au « moé » québécois. Dans sa chanson « Ma pomme » (1938),3 Chevalier n’hésite pas à entonner son refrain en français populaire ou en québécois : « Ma pomme, c’est moé » et « … Je l’croé ». Cela peut sembler étonnant, mais le lecteur septique ou celui qui aurait perdu l’air de la chanson de Chevalier est invité à écouter sur le site internet de son choix l’air et les mots de cette chanson.
Il serait peut-être utile de rappeler que Chevalier n’est pas le dernier des venus ; en 1938, il occupe déjà une position fort enviable dans le champ culturel français et son nom fait autorité en France. Si le « moé » n’est pas fréquent dans son répertoire, on peut facilement imaginer qu’il reflète néanmoins un usage dans le parler français du titi parisien. Ainsi, l’usage du « moé » aurait perduré beaucoup plus longtemps qu’on ne le croit en France et ce trait considéré comme un archaïsme phonétique du Québec n’est en réalité que synchronique à un usage français.
De plus, dans la plupart des chansons de Chevalier, le /r/ montréalais est aussi celui du chansonnier et quant au /wa/ qui glisse en /we/ ou en /wɛ/, Chevalier n’est pas le seul à faire. En effet, dès la deuxième minute du film L’air de Paris (1954) de Marcel Carné,4 Jean Gabin, seize ans après Maurice Chevalier, démontre que cette prononciation “québécoise“ est toujours encore bien vivante en France quand il demande à son interlocuteur « tu fais pas de sport, toé ? ». Ce type de variantes du /wa/ est pourtant attesté par le CIRAL5 comme étant des « réalisations phonétiques du français québécois ». Certes, ce n’est pas faux de décrire cette réalité phonétique comme appartenant au français du Québec, mais dans l’enseignement du français langue seconde, il serait pertinent de préciser qu’il n’est pas propre au Québec, parce qu’à force de vouloir en faire une spécificité exclusive au Québec, on fausse les données.

Les variantes du /wa/ sont fort intéressantes à étudier tant en France qu’au Québec et si le CIRAL sait bien décrire l’ensemble des possibilités phonétiques, il oublie de rappeler que parfois le /wa/ est réduit au silence. L’ablation pure et simple du/wa/ dans des expressions comme « la v’là » ou « vous v’là ben matineux » est chose fréquente en français du Québec. Or ces exemples qui illustrent bien le parler québécois ne sont absolument pas tirés de films québécois mais de Cécile est morte (1943), film de Maurice Tourneur 6 mettant en vedette Albert Préjean. Encore une fois, les acteurs ne sont pas des acteurs mineurs, et une fois de plus le film de Tourneur n’est aucunement onirique, bien au contraire, il cherche le mieux possible à refléter le réel.
En plus du « v’là », dans la dernière citation, on retrouve le lexème « ben » qu’on a l’habitude d’attribuer au français québécois, mais qui est ici une fois de plus employé par une actrice française. Femme du peuple, ce personnage construit ensuite un néologisme à suffixe en –eux, qui serait aussiune particularité du français de la Belle Province. Or si la fréquence pour ce dernier particularisme semble donner raison à ceux qui en font un trait québécois, il faut une fois de plus tenir compte que selon les niveaux sociaux auxquels on appartient, les mêmes pratiques sont observables en France —dans ce cas bien précis à tout le moins. Si donc on peut faire une remarque d’ordre diastratique pour le « matineux » de la femme de ménage de Maigret, on ne peut absolument pas faire du « ben » une exception québécoise. La fréquence du « ben » dans les films français ne supporte aucunement l’argument d’une exception québécoise. Au contraire, nous serions plutôt en présence d’une pratique langagière propre à la langue française, quelle que soit l’origine du locuteur. Et si tous les locuteurs peuvent dire « bien » en certaines circonstances, les locuteurs de la fiction cinématographique française ont aussi tous recours au « ben » quand la situation favorise un relâchement.

Je ne vois guère Gabin comme un locuteur du français québécois, pourtant il en est un digne représentant, s’il faut en croire du moins ce que je peux lire dans certaines thèses que j’ai eu à corriger. On étudie parfois le français du Québec comme s’il s’agissait d’un objet d’étude immuable. Par exemple, en français on prononce le mot « pas » de la manière suivante : /pɑ/ ou /pa/ alors que le français du Québec le prononce /pa/ ou /pɔ/. Ainsi présentée, la situation devient une déformation de la norme comme si la langue orale en toute situation de communication était normée de la même manière. Or rien n’est plus faux.
Encore une fois, Gabin me servira d’exemple pour illustrer que la fermeture du /ɑ/ en /ɔ/ est très fréquente dans l’usage français et qu’elle ne connote aucunement l’usage québécois. En 1958, Gabin tournait un film intitulé Maigret tend un piège7 dans lequel le commissaire Maigret fait de l’exception québécoise la norme française tant la récurrence est importante. Non seulement le « pas » se prononce comme au Québec, mais la postériorisation du phonème qui allonge le son /a/ est également récurrente dans le discours de Gabin. Des mots comme « gare », «bagarre », « occupations » et « gagnées » sont prononcés selon certains modèles québécois /ɡɑ:r/, /baɡɑ:r/, /ɔkypɑ:sjɔ̃/, /ɡɑ:ɳe/. En d’autres occasions, c’est l’assimilation du trait nasal qui revient dans le discours des personnages de ces films en noir et blanc. Dans La Marie du port (1950) de Marcel Carné,8 la jeune Marie répond à Gabin en lui servant précisément cette particularité phonétique québécoise où le /t/ ou un /d/tombe entre deux syllabes nasales « Main’nant, je vous plais plus ? » et dans Cécile est morte, la conclusion du film relance cette particularité propre au français du Québec avec un magnifique « len’main ».  

« Contrairement au français européen qui maintient fréquemment le schwa dans les pronoms personnels non accentués », nous dit le CIRAL, « celui-ci s’efface régulièrement dans des contextes en français québécois ».9
Je n’ai certainement pas les compétences pour démentir les conclusions de mes collègues de l’Université Laval, mais je n’ai pas le sentiment qu’il s’agisse ici non plus d’une prérogative québécoise. Dans L’air de Paris, les « j’voulais aller t’chercher à la gare » font légion et dans Cécile est morte les « chpeux pas l’blérer c’type-là » et « j’vas ouvrir la f’nêtre » s’entremêlent aux autres pertes de schwa du type « m’sieur le directeur », « vous n’aurez pas en vous en r’pantir », alors que dans L’air de Paris, les exemples de « c’sera » et « mon p’tit gars » foisonnaient. L’effacement du schwa dans le français populaire de France n’est pas une exception, il fait norme et comme en français du Québec, toutes les strates sociales ont recours à ce procédé phonétique.

D’autres caractéristiques phonétiques du français québécois alimentent le discours des personnages de La Marie du port. La métathèse du /l/ par exemple se retrouve aussi apparemment dans le paysage linguistique normand, alors qu’un marin au café du port se plaint que « les clients, on les laisse tomber, mais les oiseaux de passage, el beau monde …». Sans doute que la métathèse est plus fréquente au Québec, mais elle n’est apparemment pas absente du panorama sonore en France.
Il en va de même de la fameuse affrication du /t/ et du /d/ que le CIRAL considère quasi inexistante sur l’Hexagone. Pourtant dans les quelques films que j’ai visionnés, l’affrication revient sporadiquement, entre autres dans le discours d’un coiffeur qui, en s’adressant à son père, dira «tsiens, je t’écoute papa » ou lorsque un juge d’instruction s’adressera à Maigret, il lui fera ses vœux de réussite en lui tenant ce discours : « Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter d’aboutsir ». On pourra rétorquer que ces cas sont rares et que dans un film québécois, tous les /di/, /dy/, /ti/, /ty/ seront affriqués. Cette remarque serait tout aussi juste que pertinente, mais je soulignerai par ailleurs que l’affrication de ces sons répondent apparemment d’une logique phonétique française, puisque ce sont aujourd’hui les mêmes associations de lettres qui provoquent un autre type d’affrication, celui du français des banlieues qui s’impose maintenant comme le français des jeunes parisiens de toutes catégories sociales, à savoir l’affrication en « tchu », « tchi », « dju », « dji ».  

La langue de Gabin poursuit souvent son exploration de la langue québécoise, tel un Monsieur Jourdain, sans le savoir. On retrouve en effet encore d’autres tics phonétiques québécois comme la réduction du groupe consonantique final : « T’avais pas d’musc » et inversement on peut aussi entendre la prononciation du « t » final alors qu’il devrait être muet « pour toi c’sera gratuit » ou encore « suspect ». Evidemment, ces films inspirés de romans de Georges Simenon font parler souvent des petites gens, des travailleurs, des gens du peuple ; ils font parler la langue vivante, celle qui s’exprime dans le quotidien des choses.
On a malheureusement perdu l’habitude dans le cinéma d’aujourd’hui de mettre en scène les travailleurs, les ouvriers, les petites gens de province, pour favoriser un cinéma bourgeois mais si l’on retendait l’oreille au vrai monde ordinaire, on entendrait dans la langue franco-française les traces d’un français lointain qui rejoint l’oralité québécoise.
Ainsi, les diphtongues d’Arletty sont incroyablement proches de celles que l’on entend au Québec. Nul besoin de retourner à la scène légendaire de L’Hôtel du Nord10 où Arletty est comparée à une atmosphère puisque dès les premières minutes de L’air de Paris elle donne à entendre un « au contraire » que ne renierait pas la Berthe Sylva des « Roses blanches ».11 Dans ce succès de Sylva, que chantent encore les bals populaires français, les diphtongues québécoises sont la règle : « mère », « infirmière » et « misère » riment toutes ensemble ; de la même manière que « fête », « première », « verre », « demoiselle » et « tonnelle » se renvoient les phonèmes diphtongués à la mode québécoise dans « On n’a pas tous les jours vingt ans ».12
Dans son accent québécois, Silva fait aussi roucouler les « r » exactement comme le ferait un Montréalais d’origine, exactement comme le faisait Maurice Chevalier. Pourtant Berthe Sylva est née à Brest en 1885, Arletty en banlieue parisienne en 1898 et Maurice Chevalier à Paris en 1888 !

D’autres traits du français québécois ponctuent les films étudiés, sans pour autant faire intervenir quelque Québécois. Ainsi un québécisme grammatical est employé par un spécialiste qui étudie à la loupe des détails pouvant conduire à l’arrestation d’un coupable à la 38ème minute de Maigret tend un piège. L’homme analyse le seul indice disponible, un bouton de complet appartenant à l’agresseur du Marais et triste de son impuissance à aider le commissaire il lui dit : « s’il était resté un peu de fil après [le bouton] ».
Ailleurs, dans L’air de Paris, c’est un mannequin qui prend la pose pour une photo de magazine dans une brasserie à l’heure du diner, et en raillant, elle donne un titre au cliché photographique : « Souper aux halles ». C’est une fois de plus un référent traditionnellement accordé au français du Québec ou à celui de la Belgique que de parler des repas en terme de déjeuner, diner et souper. Or tout naturellement, dans des dialogues de films destinés au grand public français de 1954, le mot « souper » est restitué dans la langue parisienne par un personnage guindé sans que cela fasse sourire qui que ce soit.
C’est ensuite autour de la concierge, qui aime bien parler quand on lui donne l’occasion, et qui, en interpelant Maigret, se servira du ramage québécois pour s’exprimer : « D’après eux autres, dans le Parisien… ». Cet « eux autres » qui caractérise si bien le système pronominal du français québécois en ajoutant le morphème « autres » aux pronoms toniques pluriels, revient aussi dans la bouche d’un policier qui aurait préféré devenir fleuriste : « nous autres en botanique ». Dans son Dictionnaire des difficultés, Larousse écrit ceci : « Nous autres, vous autres sont des expressions du langage familier, mais eux autres est populaire ».13 Ici, il n’y a aucune mention topolectale, mais plutôt une mention diastratique qui qualifierait une communauté universelle de locuteurs de langue française. Pourtant on continue de faire comme si le « nous autres » était typiquement québécois.

Jean Gabin avait en bouche le parler authentique de la France qu’il entendait, c’est d’ailleurs avec L’air de Paris qu’il remporte, en 1954, le prix du meilleur acteur à Venise. Or sa langue est proche de celle de mes grands-parents dont je n’ai que la mémoire pour rappeler leur phrasé. De la même génération que Gabin, mon grand-père Napoléon n’aurait pas eu de peine à comprendre Gabin, comme Gabin aurait su suivre sans problème les propos de Napoléon, lequel n’aurait d’ailleurs aucunement renié ces phrases entendues entre la vingtième et trente-cinquième minutes du film récompensé :

-Oui, mon p’tit gars, qu’tu l’veuilles ou qu’tu l’veuilles pas, je te prends en charge moé.

-Roger, i promettait, tsé.

-Eh pis, t’en perdras d’autres des combats.

-Bon ben y a pas le choix.

-Eh ben mon vieux, c’est p’tête même toé qui m’en fais un [cadeau].

-Pus d’pain, pis pus d’boire en mangeant.

Pas plus d’ailleurs qu’il aurait été étonné d’entendre en sa Gaspésie :

-vous v’là ben matineux.

-oh ! c’te fumée…

-j’vas ouvrir la fenêtre.

-Y en avait-ti des fleurs

-Eh ben nous, comment qu’on va rentrer.

-je l’crois innocent

-i vient d’être blessé.

Conclusion

Tous ces exemples tirés de quelques chansons et films français rappellent que la langue française n’est pas aussi uniforme qu’on voudrait bien le croire. Ils mettent aussi en relief un étrange phénomène phonétique : les Français ne parlent pas tous le français de France, du moins celui qui est enseigné en FLE.
En portant attention à cette langue populaire de la France d’hier, on entend un peu l’écho du Québécois d’aujourd’hui. Comme si le français du Québec était un lieu de mémoire du français de France, mais un français qui évoluerait à sa manière en périphérie du français standard. Or à mon avis, cette langue standard n’est qu’utopie, elle est un vœu et la réalité est tout autre.
Les variantes exogènes ne sont pas plus importantes que les variantes endogènes qui ne causent pourtant aucun problème de compréhension. En ce sens, il semble toujours qu’une aura positive suive tous les locuteurs de France alors qu’une aura négative suit comme une ombre tous les locuteurs francophones de la périphérie.
Personne ne questionne le français d’Audrey Toutou dans Coco avant Chanel (2009),14 pourtant son français témoigne d’une langue en évolution linguistique, une langue qui laisse tomber plusieurs nuances de la phonétique française, du moins celle que l’on enseigne. Ainsi quand elle prononce « c’est le volant du bas », c’est bien /selvolɔ̃dyba/ qu’elle fait entendre avec une nasale fermée et un /a/ à la place du /ɑ/, et quand elle se fait répondre « Tu fous le camp », le spectateur de la scène entendra /tyfulkɔ̃/, comme il percevra « Blanche » même si ce sera /blɔ̃ʃ/ qui sera prononcé. Aucune faute ne sera relevée, un trait phonologique tout au plus sera noté, alors que si une Québécoise avait prononcé, selon la coutume du Québec, /blãʃ/ on aurait tendance à lui faire remarquer qu’il faut ramener le /ã/ vers le /ɔ̃/, ce qui est tout aussi fautif.
La perte de la voyelle nasale /ɑ̃/ en français parisien s’apparente aussi à une perte des sons /ɘ/ et /ø/. Le schwa en français, qui disparaît entre des syllabes, perd de son influence dans la phonétique et cède la place au phonème /ø/. Ainsi lorsqu’une collègue italienne est venue un jour me demander s’il y avait une différence de prononciation entre « je » et « jeu », j’ai répondu par la positive et ma collègue française qui fut par la suite interrogée a répondu par la négative. Qui avait raison ? Pour l’Italienne, la Française parle français et le Québécois le québécois, par conséquent la pertinence de discriminer les sons /ø/ et /ɘ/ n’est pas retenue et cela devient un trait du parler québécois. C’est bien là l’injustice et le drame.
Cela explique sans doute pourquoi je me prends parfois de cette nostalgie du temps où les Français parlaient le québécois et que les professeurs de français enseignaient avec un accent près du mien, cette époque où le français tel qu’il est enseigné aujourd’hui aurait été jugé fautif. Mais comme on ne peut jamais récrire l’histoire, je me ressource en regardant et en écoutant les films de Jean Gabin.

1
HEBERT, Anne, Le torrent, Montréal, BQ, 2006 [1950], p. 19.

2
PLAMONDON, Jean-François, Figurations autobiographiques, Turin, Libreria Stampatori, 2011, 196 pp.

3
Maurice Chevalier, « Ma pomme », gramophone, 78 tours, 1938.

4
CARNE, Marcel, L’air de Paris, Deca, 1954, dvd studio canal, 2009.

5
Centre interdisciplinaire de recherches sur les activités langagières: http://www.ciral.ulaval.ca/phonetique/phono

6
TOURNEUR, Maurice, Cécile est morte, Gaumont, 1943, Gaumont vidéo, 2010.

7
DELANNOY, Jean, Maigret tend un piège, Jolly films, 1958, TF1 vidéo, 2006.

8
CARNE, Marcel, La Marie du port, Production Sacha Gordine, 1950, René Château vidéo, 2008.

9
http://www.ciral.ulaval.ca/phonetique/phono

10
Cfr. CARNE, Marcel, Hôtel du nord, Production Joseph Lucachevitch (SEDIF), 1938.

11
SYLAVA, Berthe, “Les roses blanches” 1926, http://www.youtube.com/watch?v=cEPEWgGc47k

12
SYLVA, Berthe, “On n’a pas tous les jours les vingt ans”, 1935, http://www.youtube.com/watch?v=BsKTLQdMl24&feature=related. Notons que les diphtongues à la québécoise se font tout autant entendre dans “Où sont tous mes amants” qui date également de 1935.

13
THOMAS, Adolphe V., Difficultés. Dictionnaire de la langue française, Paris, Larousse, 1986, rubrique “autre”, p. 45-46.

14
FONTAINE, Anne, Coco avant Chanel, Haut et court, Ciné@, Warner bros entertainment, France 2 cinéma, Alliance Viva film, 2010.

Per citare questo articolo:

Jean-François PLAMONDON, Les québécismes de Jean Gabin, Repères DoRiF n. 1 - juillet 2012 - Le français dans le contexte plurilingue des Centres Linguistiques Universitaires italiens, DoRiF Università, Roma juillet 2012, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=23

Ritorna alla Barra di Navigazione