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Danielle Londei

Lettre aux élèves qui s'approchent du théâtre

Lorsque l'on voit, souvent le matin devant l'entrée des théâtres, des hordes d'élèves en attente d'entrer dans les salles où l'on programme des « grands classiques » !..., on peut être incité à leur conseiller de s'enfuir : « Filez tant que c'est encore possible ! », « Sauvez-vous d'une mauvaise première rencontre qui pourrait provoquer une empreinte décisive négative : ce que vous perdez maintenant en émotion, vous risquez de ne plus jamais le récupérer ! ».
On imagine alors la méfiance face à cette injonction : de consciencieux enseignants ont tourmenté leurs classes avec d'improbables explications introductives sur des thèmes qu'ils connaissent peu, ou même, dans le cas contraire, ils ont inculqué le soupçon que le théâtre est quelque chose de solennel et de respectable, dont on doit s'approcher après des études approfondies – ce qui est vrai mais pas à l’âge de nos jeunes élèves, du moins pas avant qu'une étincelle ne se soit allumée en eux.
Ces hordes d'adolescents pourront, dans le meilleur des cas, subir, gentils et silencieux, deux heures et demie de modestes mises en scène, avec des réalisations plates, « respectueuses » de l'auteur, car la conviction régnante est qu'il ne faut pas leur proposer des options transgressives. Ils écouteront des comédiens réciter avec une voix bien placée des répliques qui ne feront pas rire, interpréter des personnages qui leur auront été présentés comme étant significatifs mais dont le sens profond échappera à leur entendement.
Ce que nous avançons ici pourra peiner car beaucoup de troupes et de théâtres ne survivent que grâce aux représentations destinées aux groupes scolaires...
Il ne s'agit pas non plus de banaliser ou de sous-évaluer une expérience qui laissera peut-être quelques traces dans l'esprit de certains. Mais le doute demeure que ce moment de participation collective imposé et organisé par le haut puisse offrir l’occasion parfaite pour découvrir cette forme de rencontre unique et irremplaçable entre les êtres humains que représente le théâtre.
Tous ceux qui aiment le théâtre, à un certain moment, se sont trouvés face à un spectacle qui a allumé la flamme en eux. Mais la possibilité de rencontrer ce spectacle idéal n'est pas programmable, cette rencontre ne peut pas être pilotée par une institution, elle dépend exclusivement du hasard. Certains acteurs et metteurs en scène ont commencé leur engagement artistique grâce au fait qu'un enseignant cultivé et enthousiaste a su les contaminer, les conduire vers les tendances les plus avancées de la recherche théâtrale. Il s'agit le plus souvent de petits groupes limités, de relations privilégiées nées entre les personnes. Car de fait la découverte du théâtre est quelque chose de totalement intime et subjectif, on pourrait même dire de secret. L'école peut orienter, peut procurer des billets à des prix de faveur, mais la responsabilité du choix doit être uniquement individuelle, juste ou fausse qu'elle soit.
Cette rencontre doit être un moment d'absolue liberté intérieure, loin de tout schéma préétabli. Il ne s'agit pas d'une adhésion à un ordre établi, il s'agit d'une violation de cet ordre, un petit acte de révolte contre les règles de la vie quotidienne, qui ne répond qu'au cœur, qu’aux sentiments. Le théâtre, comme tous les arts, sert à provoquer, à griffer et non pas à vous mettre en paix avec la conscience de bon écolier et de bon citoyen.
Ne vous fiez pas à ceux qui veulent vous convaincre sur l'idée que le théâtre est surtout fait de « grands classiques », lesquels représentent une source de savoir, un patrimoine de l'humanité car le risque est que cette conviction crée une fausse perception de ce qu'est vraiment le théâtre, soit un mouvement continu, une mise en projet incessant, une recherche permanente de nouveaux parcours, de nouvelles interprétations, de nouvelles manières de communiquer. Les « classiques » sont vieux, c'est pour cette raison qu'ils sont classiques ! Ce n'est qu'avec le temps, seulement en assistant à de nombreux spectacles, que vous vous apercevrez combien ces vieux auteurs peuvent se révéler modernes, mais c'est quelque chose qui ne sera ni immédiat, ni instinctif...
Alors, le parcours alternatif qui pourrait faire naître en vous, jeunes élèves, l'amour pour la scène passe sans doute par le théâtre qui se fait de nos jours, le théâtre qui relève de notre époque.
Les journaux (que probablement vous ne lisez pas), la télévision (que vous ne regardez pas), l'école (où de toute manière vous devez aller) complotent pour ne pas vous informer qu'il existe une manière « contemporaine » pour faire du théâtre, un mode créatif, déroutant, fait de dépassement des frontières habituelles.
La voie la meilleure pour être conquis par le théâtre, c'est d'en faire... à l'école avec vos camarades, sous le guide de figures qualifiées qui vous poussent à essayer de l'intérieur sa force libératrice et en même temps sa discipline sévère. C'est également le lieu où vous pourrez utiliser vos connaissances technologiques, les sons de l'électronique, les images numériques, tout ce qui vous est familier. Bref, le théâtre devient le lieu de la participation active.
Alors, dans un tel contexte, l'apprentissage d'une langue étrangère, en présence d'un enseignant expert, devient un jeu participatif qui engage tous les acteurs de la classe. Une entrée de plain-pied pourra vous permettre de pénétrer cette zone sensible que représente le théâtre en classe et par ce biais, vous faire saisir de l'intérieur le sens profond d'une langue étrangère et de sa culture : comment celle-ci affronte l'intelligence du monde à travers son intrigue, ses personnages, son sens du temps et de l'espace.
Le théâtre scolaire, ainsi conçu, dépasse amplement l'objectif d'un apprentissage linguistico-communicatif, il offre une opportunité unique de vivre des échanges chargés de sens culturel partagé.

Per citare questo articolo:

Danielle Londei, Lettre aux élèves qui s'approchent du théâtre, Repères DoRiF Ateliers Didactique et Recherches - Fédération Alliances Françaises d'Italie et DoRiF Università, DoRiF Università, Roma novembre 2019, http://dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=453

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